Skip to main content

Full text of "Revue de l'art chrétien"

See other formats


This is a digital copy of a book that was preserved for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that 's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book' s long journey from the 
publisher to a library and finally to y ou. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that y ou: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
any where in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . corn/ 




IKO.M THE BEUL'KST OF 

JOHN HARVEY TREAT 

OF LAVVRKNCK, MAsiS. 





•Ml, ' • 

:2^ 



r 



/- 



f 




j 



V. 



i 




I 



1 



1' 



REVUE 



L'ART CHRÉTIEN 



AnUni. Tfp. de Gaiioh et Lahbeit. 



REVUE 



DE 



LART CHRÉTIEN 



RECUEIL MENSUEL D'ARCHÉOLOGIE RELIGIEUSE 



nmiCK PAU 



M. L'ÂBBÉ J, GORBLET 

DE LA.SOCIÉTâ IMpABIALE DES AKTIQVAIRBS DE FRAHCE 



TOME TROISIÈME 



-^>S»25^- 



PARIS 

LIBRAIRIE DE GJEÎ. BLÉRIOT 
2 5, RUE BONAPARTK 

1859 



PAi'i-3 



Hnrvfird (.MvJe^t Library 

Nov 14. 1912 

Treat f und 



REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN 



ŒUVRE DES ÉGLISES PAUVRES 

DANS LE DÉPARTEMENT DU PAS-DE-CALAIS. 



EXPOSmON AU PALAU KPI5G0PAL d'ARBAS. 



Le généreux appel adressé aux lecteurs de la Revue de l'Art chré- 
tien W, en faveur AeVŒuvre des tabernacles, a, j'en suis convaincu , 
trouvé plus d'un écho chez les personnes pieuses auxquelles cette 
nouvelle forme de charité était encore inconnue. Donner aux indigents 
tout ou partie de son superflu , n'est au bout du compte qu'appliquer la 
loi naturelle sous l'inspiration évangélique; mais mendier pour Dieu , 
prendre au riche oisif un peu du temps qu'il gaspille, lui arracher en 
quelque sorte par lambeaux les riches étoffes qui balaient la poussière 
de ses salons, et cela pour vêtir la nudité de Jésus-Christ, c'est une 
idée qui ne pouvait germer qu'au fond d'un cœur tendre, égaré 
dans notre société matérielle, société qui après avoir abandonné, puis 
dépouillé l'autel, ne soupçonnait même pas combien il restait misé- 
rable , quoique depuis longtemps elle eût repris l'habitude d'y prier 
tous les jours. 

Les paroles simples et nobles de M. Emile Thibaud, appuyées par 
l'une des voix les plus éloquentes qui jamais aient annoncé la vérité 

(1) Voir le numéro d'Avril 1858. 
T. m. Janvier 1859. 1 



2 OEUVRE DES ÉGLISES PAUVRES 

du haut de la chaire catholique W^ ont dû toucher bien des âmes qui 
péchaient moins par mauvaise volonté que par ignorance; sous peu 
naîtront par centaines ces associations charitables , ayant pour but de 
subvenir aux besoins urgents de nos églises de campagne : mais, en 
attendant la réalisation d'un espoir qui ne sera pas trompé, je crois 
répondre à Tun des vœux exprimés par mon honorable collaborateur , 
en faisant ici Thisiorique de YOBuvre des pauvres églises dans le dépar- 
tement du Pas-de-Calais- 

Établie au mois de mai 1852 à Ârras, par Téminent et zélé Prélat 
qui venait d* entrer en possession de ce siège épiscopal , VCEuf>re des 
pauvres églises compte à peine sept années d'existence et possède 
aujourd'hui neuf centres d'association placés dans les principales villes 
du diocèse» savoir: Arras, Boulogne, Calais, Saint-Omer, Aire, 
Béthune, Montreuil, Saint-Pol etHesdin. Avec une recette annuelle el 
moyenne de 7,000 fr., elle a pu , grâce au dévouement infatigable des 
dames qui la composent, distribuer le nombre fabuleux de 877 orne- 
ments complets (^), 220 chapes, 1?S écharpes de bénédiction, et de plus, 
une quantité proportionnelle d'aubes et de linges d'autel, atteignait 
vis-à-vis le capital de 49,000 fr. employé aux achats , uâe valeur 
réelle de 117,700 fr. au minimum. Chaque année, à la fin de novembre, 
«ine exposition des offrandes de TOEuvre, rassemble à l'évèché la 
totalité des objets confectionnés à Arras et les plus élégants ou les 
plus riches parmi ceux qu'ont produits les autres villes. J'ai visité 
cette exposition et je veux essayer de retracer en peu de mots la vive 
impression de bonheur qu'elle m'a laissée ; chacun des trésors d'indus^ 
trie et de patience étalés dans les salons épiscopaux mérite sans doute 
une mention particulière : pourquoi n'ai-je que quatre pages à leur 
consacrer quand j'aurais besoin d'un volume. Je me bornerai donc à 
citer les meilleurs entre les meilleurs, et ceux-ci pour éviter le plus 
léger semblant de critique, je les désignerai sans indiquer leur origine; 
ia charité, sur la terre , n'a pas de nom de famille. 

Au sein d'une réunion dWis où je me trouvais récemment^ un 
homme de beaucoup d'esprit , ce qui ne l'empèche pas d'être excellent 
chrétien, donnait à l'œuvre des pauvres églises, une qualification 
aussi ingénieuse que vraie; je n'ose rapporter les termes dont il se 
servit, ils paraitraient coupables de trivialité; devine qui pourra! Vous 

(1) Mgr. Dupanloup , éèvque d^Orléans. 

(2) L'ornement complet ou chapelle, comprend la chasuble, Pétole, le manipule, la 
bourse et le voile de calice. 



Dans le département dc pas-de-galais. 3 

ne devinez pas , eh bien! cette magnifique chape noire aux orfrois gris- 
perle sur lesquels se jouent des arabesques en application , c'est votre 
robe, votre mantelet d'hiver, Madame, c'est le drap de votre vieil habit, 
le velours de vos gilets de rebut, Monsieur; les premiers ont fourni 
rétoffe, l6s autres l'ornementation. Un débours de 25 fr. a payé la 
doublure, la frange, le galon et le cordonnet métallique de ce vêtement 
qui vaut 300 fr.; aussi je le préfère entre tous^ non qu'il soit le plus 
riche ou le plus artistement ouvré, mais parce qu'il est l'expression pal^ 
pable des sentiments qui dirigent l'association et qu'il inspirera à ceux 
que retiendrait une fausse honte , le courage nécessaire pour adresser 
aux dames patronesses , des chiffons relégués au grenier, quand ils ne 
sont pas livrés pour quelques sous aux habitués des ventes mobilières. 

J'ai remarqué, dans un genre différent , une chasuble rouge à orfrois 
de même couleur, où serpentent d'élégants rinceaux d'or avec Tins-" 
cription in puiNctPto brat vcrbvm en capitales du xvi* siècle, le 
tout encadré d'une large bordure d'or moucheté d'hermine ; j'ignore 
l'atelier d'où provient ce tissu fabriqué à Lyon, mais il est empreint 
d'un si haut goût , que je l'attribue sans hésiter à la maison Le Mire W», 

Je ne louerai pas aux mêmes titres, une chape et une chasuble 
décorées de ceps de vigne; l'effet général est un peu lourd; mais des 
applications de drap d'or relevé en bosse imitant la broderie, y pré-^ 
sentent une heureuse innovation dont il sera facile de tirer bon parti. 
En revanche» un éloge complet doit être accordé à quatre chasubles 
qui le méritent à divers égards ; la première , que je mets avant les 
autres à cause de sa simplicité, est blanche avec orfrois esquissés pai* 
un galon; le centre de la croix est occupé par le monogramme du Christ 
en velours noir, inscrit dans un cercle écarlate^ fleuronné de quatre 
lis antiques en velours vert, avec paillons et ganses d'or. La seconde 
est de moire violette ; un ruban de velours blanc , bordé de chenille 
pareille, trace sur son orfroi de capricieux réseaux d'une suprême 
élégance. La troisième chasuble est ornée d'arabesques polychromes en 
application. La dernière enfin, riche, trop riche peut-être, fait étinceler 
une croix losangée de satin bleu et de velours noir , que rehaussent des 
quatrefeuilles , des couronnes tréflées et un monogramme, brodés en or. 

Il est , on le voit, grand temps que je m'arrête; je n'en finirais pas 
si je voulais épuiser la série des formules laudatives inscrites sur mon 
carnet, et pour me conformer à l'usage admis aujourd'hui, je vais 

0) Cet orfroi doit être copié l'année prochaine^ soit on application, soit en point de tapis- 
serie; je félicite sincèrement la personne qui a fait emplette d'un aussi bon modèle. 



4 OEUVRE DES ÉGLISES PAUVRES, ETC. 

terminer ce compte-rendu par des chiffres. V Œuvre des pauvres églises 
du diocèse d*Arras a reçu , en 1858, 0,255 fr., et cette somme minime, 
fructifiant par le travail de ses membres, a produit 166 chasubles, 
41 chapes , 33 écharpes , 2 bannières, 92 aubes et des linges d'autel 
par centaines, c'est-à-dire une valeur ronde de 24 à 25,000 fr. L'an 
prochain, si cela continue, nos églises dites ricAes^ solliciteront la 
faveur d'être inscrites parmi les pauvres. 

Je risquerai maintenant un timide conseil : certains ateliers, ce dont 
je les félicite sincèrement , ont osé retourner vers les formes anciennes 
au point de tailler en accolade les chaperons de trois chapes W; très- 
bien jusqu'ici : mais si l'on veut entrer plus avant dans la voie du 
moyen-âge, il faut choisir de bons modèles , et dans ce genre, la plura- 
lité des orfroisque j'ai vus à l'exposition d'Arras, est empruntée à 
Pugin ou au B. P. Martin, deux habiles arrangeurs s'ils avaient su 
trouver un milieu entre le trop lourd et le trop maigre. Or, me croie 
qui voudra, faisons d'abord des croix, des couronnes d'épines ou des 
monogrammes et si nous abordons le gothique, copions au moins les 
originaux : ce n'eit pas plus difficile et ce sera toujours beaucoup mieux. 

GH. DE LINAS. 



(1) L*an de ces chaperons est même orné du gland que portent les belles chapes italiennes; 
je sais que chapes et gland ont été critiqués, et même comparés aux burnous de nos dames; 
l'opposition cesserait bien vite si l'on étudiait la chape primitive qui n'est rien autre que le 
àumous arabe ou syrien. 



L'ART DRAMATIQUE CHRÉTIEN 



BAMS LE MORD DE IJk FBAVCE. 



Le théâtre» à son origine ^ était religieux. Eq Grèce» il faisait partie 
des cérémoDies sacrées et servait de tribune à l'enseignement du 
dogme divin. On lit en effet dans le prologue d'une tragédie grecque : 
« Mortels, préparez-vous à voir par les yeux de Tàme l'Arbitre de 
» l'univers ; il est unique; il existe par lui-même et tous les êtres 
D doivent à lui seul leur existence : il étend partout son pouvoir et 
» ses œuvres ; il voit tout et ne peut être vu des mortels. » 

Sous l'empire du christianisme , le drame a été de même pro- 
fondément religieux, et c'est dans les églises qu'on représentait les 
mystères de la religion nouvelle. Les acteurs étaient souvent des 
membres du clergé, et Roswilha, religieuse du couvent de Gran- 
desbeim, au x* siècle , a été peut-être le premier écrivain dramatique 
chrétien. 

L'érudition moderne a exhumé de la poussière des archives la plu- 
part de ces mystères oubliés depuis si longtemps. Elle nous a appris 
combien le nord de la France s'est toujours distingué par le sentiment 
chrétien de ses jeux scéniques. A Lille, on jouait Le Jeu des Évangiles 
en 1348, et celui de Sainie-Caiherine en 1351. En 1484, on assiste aux 
représentations de la Création d'Adam et Eve, de Y Annonciation^ de 
Vlneamalion, de la Nativité, de la Passion, de la Résurrection et de 
Y Ascension de N. S. J. C, de la Visitation des Apôtres à la Pentecôte; 
enfin de la Vengeance et destruction de la cité de Jérusalem. Au xv^ siècle 
on joue àLaon la Vie de Saint-Qi^entin, Le 22 mai 1542, les vicaires et 
enfants de l'église Saint-Amé, à Douai, représentent dans cette église 
le mystère de la Résurrection, et, six ans plus tard, celui des Pèlerins. 
A Béthune, en 1491 , les confrères de Saint-^Jacques jouent la vie de 
leur patron et la Robe de iV.-5. et de saint Etienne ; à Péronue, le mys- 
tère de la Vie de saint Héron elQtXm de la Cène; en, 1563, les confrères 
de saint Michel représentent l'histoire de VEnfant Prodigue; en 1548, 
le Mont-Calvaire, la Descente de la Croiay, le Saint-Sépulcre, la Trahison 
de Judas, les Pèlerins d'Emmaiis, la Résurrection du Lazare, les Trois 
Marie et un Ange assis au Saint - Sépulcre ; en 1561, Satan tentant 



6 l'art dramatique chrétIen 

N.'S., la Samaritaine, Joaby le Jugement de Salomon^ la Reine de 
Sahba, Salomony David^ etc. (i). 

Au XYii* siècle, on jouait en Flandre le Martyre de sainte Catherine, 
la Conversion, la vie et la mort de saint Martin^ évéque de Tours; la 
Vie de saint Nicolas, évéque de Myra, tragédie de BalthasarYermcrsch; 
le Jugement de Salomon la Miséricorde de Dieu envers Manassès, roi de 
Juda, Y Installation de V ordre et confrérie de la ^fès-sainte Trinité, par 
Jean de Matha et Félix de Valois; la vie de saint Orner ^ la Merveilleuse 
protection de la sainte Vierge sur Simon Stock ; V Espérance triomphante 
démontrée dans la foi vive de Bartholomée, premier roi chrétien du Japon; 
la Prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon, Y Erection de la sainte 
Croix, la Naissance de Jésus-Christ, Geneviève de Brabant^ la Vocation 
de saint Alexis, etc., etc. 

Peut-être dira-t-on que tout cela n'était guère littéraire et que la 
France ne connaît d'autres drames religieux que Polyeuete, Esther et 
Athalie; mais, en revanche, cela a été populaire, uniquement parce que 
tout cela était chrétien. Il y avait alors entre le théâtre et le peuple 
communauté d'idées et de sentiments, a La société alors vivait beau- 
» coup dans l'église, dit M. Saint-Marc Girardin, et le théâtre repro- 
y> duisait et doublait l'église pour ainsi dire. Le théâtre disait Y Ave 
» Maria, et chantait le Te Deum laudamus : c'est le finale ordinaire 
)) de toutes les moralités ; le public disait Ave Maria avec le théâtre et 
p chantait le Te Deum. W » 

Jusqu'au commencement de notre siècle, chaque village de la 
Flandre avait son théâtre et sa ghilde de rhétorique. Les meilleurs 
bourgeois de la commune, les paroissiens les plus considérés et les plus 
dévots étaient les membres de celte confrérie ou corporation, et lea 
pièces où ils étaient acteurs, se jouaient presque toujours en présence 
du clergé. Une affiche du temps annonce une représentation dramatique 
dans les termes suivants : 

« V Installation de la Confrérie de la Sainte Trinilé sera représentée, 
les 28 et 29 juillet i76S, par les rhétoriciens de la paroisse et comté de 
Yleteren (Flètre), enThonneur de noble et puissant seigneur Balthazar- 
Pierre-Félix de Vignacourt, chevalier, comte de Flètre et de Herlies, 
seigneur de la ville et échevinage de La Bassée, Marquelies, Transloy, 
Marque près Audenaerde , Fâche, Tuminil, Gleyn-Hantay , Pcenhof et 
autres lieux ; seigneur domanial de la ville et châtellenie de Cassel; et 

(1) V. Artistes du nord de la France, par le baron de la Fons de Mélicocq. 

(2) Revue des Deux-Mondes, l«r janvier 1858. 



DiNS LE NORD DE LA FRANCE. 7 

encore en VhonneuF de noble et puissant seigneur Charles-Emmanuel 
de Vignacourt, son fils aîné, commandeur et grand-croix de Tillustre 
ordre du saint Archange Michel, d'Allemagne ; en outre en celui de 
vénérable sieur et maître Guillaume Reynout, pasteur de Flêire et direc- 
teur de ladite confrérie y et auiii de vénérable sieur Pierre- Jacques 
. Vermeulen^ son vicaire. » 

Voici quelle étoit la formule du serment que prêtaient en 1609 les 
membres de la Rhétorique de Wervyck (Belgique), en entrant dans la 
compagnie : 

<c Moi N... je jure par Diea tout-puissant et ma part de Paradis que je crois à 
tout ce que croit noire mère la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, 
et que je proresse la doctrine qa'elle a professée et professe sons l'obéissance de 
notre Saint-Père le Pape, abjurant et détestant toute doctrine à ce contraire, 
comme celle de Luther, Calvin, des Anabaptistes et toutes autres hérésies ou 
sectes, et je m'y opposerai dans la mesure de mes forces avec Taide de Dieu et 
de tous ses sainbs. Je se composerai pas non plus pièces, refrains, chansons ou 
quoi que ce soit concernant la Rhétorique, qui renferme des allusions hérétiques, 
me soumettant volontairement à la censure de la sainte Eglise. En outre, je pro^ 
mets d'être soumis au prince et aux dignitaires de la Rhétorique et de maintenir 
et défendre tout ce qui touche la compagnie. Aussi, je ne divulguerai ni répan- 
drai au-dehors les secrets de la Société, ni vendrai aucune pièce, ébattements, 
refrains, ni aliénerai ni ferai connaître aucun jeu, ni ne jouerai avec d'autres 
sociétés, ni les aiderai dans leurs jeux sansje consentement û\k prince qu de;^ 
dignitaires. » 

Les acteurs ^et les spectateurs s'intéressaient vivement à ces jeux 
de la scène. Ils n*y allaient point, comme nous à nos théâtres modernes, 
leur demander une simple distraction ; ils y portaient leur âme, toute 
leur vie : car le sujet du spectade était l'objet de leurs croyances les plus 
saintes. Il faut lire dans Emmanuel Yan Meteren, auteur du xvp siècle, 
la description des fêtes données par les sociétés de Rhétorique de la 
Flandre. Quelle animation I quel luxe I quelle splendeur I C'étaient les 
jeux olympiques de la Grèce sous le climat du Nord I 

Et pourtant ces drames qui ont excité tant d*enthousiasme ne tiennent 
aucune place dans l'histoire de la littérature I Ils n'étaient point écrits 
suivant les règles édictées par Boileau. Mais si la poésie y abonde, si 
en les lisant on sent une larme rouler de sa paupière, ne pourront-ils 
trouver grâce devant la postérité ? Qu'on nous permette de citer ici un 
de ces drames populaires que M. Tabbé Carnel a récemment découverts 
et traduits du flamand : 



8 L*ART DRAMATIQUE CHRÉTIEN 

LA FUITE EN EGYPTE. 



La sainte Yibbge. 
Saint Joseph. 
Pertonnagei : { Un labooreur. 
RuBEN, assassin. 
Autres assassins. 

La sainte Vierge. — Adieu, adieu, belles campagnes que le Seigneur donna 
aux descendants de Jacob, alors qu'à travers de sauvages déserts ils sortirent de 
TEgyple, Et moi, je dois m'y rendre, puisqu'un autre Pharaon règne en tyran sur 
la terre de Chanaan, la terre promise, la terre de David et de ses ancêtres. 

Joseph. — Adieu, terre de lait et de miel, maintenant trempée des larmes et da 
«angdes petits enfants I Je fuis emportant ton roi. Je fuis vers le Nil aux tièdes 
ondes. Adieu, Jérusalem; adieu, Siméon; adieu, temple de Salomon; adieu, Juda 
ma patrie ; je fuis vers la noire Egypte. 

La sainte Vierge. — Mon Joseph, ne vous affligez pas ; Abraham aussi a suivi 
ce chemin. Joseph, vendu aux Israélites, Fa parcouru à son tour ; puis ses frères 
avec Benjamin, Jacob avec toute sa famille. Ils venaient apaiser leur faim là où 
nous portons le pain des cieux. — (Voyant un laboureur,) laboureur, qui tra- 
vaillez si courageusement à votre champ, n'avez-vous point aperçu dans ces 
lieux des fantassins ou dos cavaliers de la milice d'Hérode ? 

Le laboubeur. — Ohl non, ma chère, je n'ai vu personne ; craignez -vous 
peut-être pour votre petit enfant ? 

La sainte Vierge. —Oh ! oui, bon laboureur, car ce méchant prince a soif du 
sang de ces petits innoceqts. 

Le laboureur. — Qui pourrait tuer ce petit enfant ? Il est si dou^, si aimable, 
si gentil, si caressant ! il se suffit pour sa défense. Hérode lui-même serait alten-. 
dri en le voyant. Il est plus doux que Moïse, confié aux eaux du fleuve, et que 
Marie, sa sœur, protégea. Puisqu'un nouveau Pharaon est aujourd'hui sur le 
trône, l&chez aussi d'être une autre Marie. 

La sainte Vierge. — laboureur, c'est ce que je veux être. Et vous, soyez- 
nous fidèle; car j'ai une grande peur des cavaliers et des soldats du roi. Si donc 
quelqu'un vous interroge^ dites que vous nous vîtes passer au moment oà vous 
ensemenciez votre champ, et que maintenant vous en faites la moisson. Car, 
voyez, à l'instant des épis mûrs vont ici apparaître. 

Le labourbdr. — Voici venir les soldats... Faites attention... Pour moi, je ne 
vous trahirai pas. 

Joseph. — Adieu, Jérusalem ; adieu, Siméon ; adieu, temple de Salomon ; 
adieu, Juda, ma patrie ; je fuis vers la noire Egypte. 

La sainte Vierge. — Ce sont les assassins... Dieu ! où vais-je me réfugier ? 

RuBEN; assasm. — Courage, amis... Frappez, point de pitié I 



DANS LE NORD DE LA FRANGE. 



9 



La sainte Vierge. — Ah I mes amis, je tombe à vos genoux I Ah ! épargnez 
mon enfant ! 

Autre assassin. — Ohl non, point d'exception I 

La sainte Vierge. —Ah! chers amis, ayez donc compassion I 

Autre assas sin. — Oh ! non ; frappons à travers tout 1... 

La sainte Vierge. — N'y a-t-il pas un Ruben qui prendra sa défense? 

RuREN.— Ce sera moi, ô noble dame. Cet enfant est trop aimable et trop doux; 
on ne saurait le voir sans Paimer. Continuez en liberté votre roule. 

La sainte Vierge. — Ruben, vous pouvez attendre votre récompense «pand 
ce nouveau Joseph montera sur son trône... (A Joseph). Mais voici que les arbres 
sUnciinent... Les oiseaux font entendre de doux concerts et semblent nous 
indiquer notre chemin à travers ces vertes bruyères. Partout où je parais avec 
mon enfant, les oracles des démons deviennent muets, et les idoles se renversent 
comme autrefois devant Parche du Seigneur. 

N'est-ce pas là de la belle et vraie poésie ? Ce drame ne peut-il pas 
se passer d'accessoires pour émouvoir? 

Mais ce n'était pas seulement au Nouveau-Testament que nos pères 
empruntaient leurs drames; l'Ancien leur en fournissait aussi. Judith 
et Holopherne ont été mis en scène, et un chant populaire a consacré le 
nom de la jeune fille qui a tué ce monstre. Seulement le nom d'Holo- 
pherne y est remplacé par celui du seigneur flamand Halewyn. Nous 
demandons la permission de reproduire ce chant, qui se chantait sur la 
mélodie du Credo, et que M. Thaïes Bernard a su, malgré de grandes 
difficultés, traduire en vers français : 



C'est une chanson sans pareille 
Celle qu'Halewyn sait chanter. 
Et toute vierge ouvre Toreille, 
Curieuse pour Técouter. 

Un jour, du roi la blonde fille 
Lui dit : « Chez, Halewyn je vais. » 
« — Non, non, reste dans ta famille. 
Car tu n'en reviendrais jamais. » 

Vers sa mère Tenfant chérie 
Se tourne alors : « Mère, j'y vais, » 
« — Reste ici, ta mère t'en prie. 
Car tu n'en reviendrais jamais. » 

A sa sœur elle se présente : 
« Auprès d'Halewyn je m'en vais. » 
a — Demeure avec nous, imprudente, 
Car tu n'en reviendrais jamais. » 



Vers son frère arrive la beUe : 
« Frère, je vais chez Hàlewyn, 
Me le permets-tu ? » lui dit-elle. 
Lui pressant doucement la main. 

«— Chez Halewyn ? Eh ! que m'importe. 
Va-t'en où tu voudras, ma sœur, 
Mais après toi ferme la porte. 
Et surtout garde ton honneur. » 

La voilà qui monte à sa chambre 
Pour mettre ses beaux vêtements ; 
Sur sa gorge un fin collier d'ambre 
Joue et chatoie à tons moments. 

Elle revêt une chemise, 
La soie est moins douce à toucher ; 
Avec son beau jupon cerise. 
Filles, regardez-la marcher. 



10 



l'art DRAUATIQUE CURÉTlEiN 



Sur ses cheveux une couronne^ 
A son corset des galons d'or ; 
Elle triomphe, elle rayonne. 
Son Kerle seul vaut un trésor. 

Elle se rend dansTécurie, 
Y choisit un fringant coursier. 
Et tout le long de la prairie 
Galoppe comme un chevalier. 

Elle (raverse le bois sombre 
Toujours riant, toujours chantant, 
Et tout-à-coup, caché dans l'ombre. 
Rencontre Halewyn qui l'attend. 

« Puisque ton ccBur jamais ne tremble. 
Salut ! » dit-il en l'approchant ; 
Et tous les deux parlent ensemble, 
Au fond des forêts chevauchant. 

Mais voici qu'Halewyn s'avance. 
En suivant des sentiers perdus^ 
Jusques au pied d'une potence ; 
Des corps de femmes y sont pendus. 

<r Avant que la lame se lève , 
Vierge, comment veux-tu mourir ? » 
« Halewyn, je choisis le glaive ; 
Surtout ne me fais pas languir. 

« Mais ôte d'abord ta tunique. 
Car tu le sais, rouge serpent. 
Le sang d'une vierge pudique 
Au loin en gerbes se répand. » 

Avant qu'il ait uni, sa této 
Tombe à terre et murmure encor : 
« Ma mère à me chercher s'apprête. 
Va dans le pré sonner di| cor. » 



« — Halewyn, ton heure est sonnée, 
A ton aise tu peux crier. 
Dis-moi! quelle fille bien née 
Ecouterait un meurtrier. » 

<c — Va donc chercher sous la potence 
Le baume que j'ai composé ; 
Arrête le sang qui s'élance. 
Le sang dont je suis arrosé. » 

a — Sous la potence va toi-même. 
Si tes pieds peuvent cheminer. 
Mais adieu, mon père qui m'aime, 
Halewyn, m'attend pour diner. » 

Baignant la tête à la fontaine, 
Toigours riant, toujours chantant. 
Elle traverse bois et plaine 
Aussi joyeuse qu'en partant. 

Quand elle fut presque à mi-route, 
lya mère d'Halewyn passait : 
« Un mot, ô belle fille, écoute. 
As-tu vu mon fils qui chassait? » 

« f— Ton fils n'effraiera plus les lièvres. 
C'est moi qu'il voulait pour gibier. 
Mais sa tête aux livides lèvres 
Dort ici dans mon tablier. » \ 

Puis à la porte de son père 
Elle sonna du cor trois fois. 
Gomme un homme pourrait le faire 
Si bien qu'on méconnut sa voix. 

Mais lorsqu'il vit sa fille blonde. 
Son père se réjouit fort. 
Et fit arriver tout son monde 
Encrianp. a Halewyn est mort. » 



Et pour elle il fit une fête. 
Où chacun la servit debout, 
Et sur la table on mit la tête 
Qui roula, le soir, à l'égoût. 

Aujourd'hui • ces drames religieux , dont nous avons entendu le 
dernier écho dans notre enfance, ne trouvent plus d'acteurs et les 
théâtres sur lesquels on les jouait n'existent plus. Depuis lors, un vide 
s'est fait dans les plaisirs delà jeunesse; est-ce un progrès? 



LOUIS DE BAECKER. 



UN RELIQUAIRE-OSTENSOIR. 



Monsieur le DinECTEUR, 



Vous ne serez peut-être pas fâché de connaître un vase sacré d'une 
forme très-peu comnuine, je crois, car je n'ai encore trouvé rien de 
semblable; et le P. Martin, qui l'a vu chez moi, peu de temps avant sa 
regrettable mort, en fut frappé. Si vous ne vouliez donner dans la 
Revus de l'Art chrétien que de beaux modèles de vases sacrés, aussi 
riches par la matière que reoommadables par 
le travail , je ne vous adresserais pas le des- 
sin de celui-ci, car il n'a de remarquable que 
la bizarrerie de sa forme. Ce vase sacré fut 
trouvé, il y a quelques années, dans une grotte, 
près du village de Tharaux ( Tharana ) , pa- 
roisse de Rochegude , diocèse de Nimes. 11 
avait dû y être caché à l'époque des guerres 
de religion , alors que les protestants du Gard 
remplissaient ces malheureuses contrées de 
meurtres et de pillage, comme notre histoire 
locale en fait foi. Ce qui vient à l'appui de celte 
supposition , c'est qu'on y trouva , en même 
temps, une belle croix processionnelle du style 
de la fin du xv* siècle ou du commencement 
du xvr. M. Revoil en a tiré un modèle en 
plâtre. Elle est en cuivre argenté, avec tous les 
ornements dorés, et des médaillons émaillés, 
au nombre de huit , dont un seul a été retrouvé. 
Quant au vase dont je vous envoie le dessin il a dû, ce me semble, 
servir tout à la fois d'ostensoir et de reliquaire. 

Ce qui me porte à croire que c'est un ostensoir, c'est le cristal rond 
et la lunule qu'on voit à la fig.^ A , parfaitement semblables à ceux 
de beaucoup d'ostensoirs de notre temps. Il est impossible d'assigner, je 
crois, une autre destination à cette partie de notre vase sacré. Le cristal 
était double, comme dans nos custodes modernes ; la charnière qui 
existe encore le prouve évidemment. Le verre qui reste est fort grossier 




12 UN RELIQUAIRE'OSTENSOIR. 

et déformé par une bulle d'air. Qu*il ait été en même temps reliquaire, 
la preuve en est dans Texistence du cylindre en verre qui se trouve au- 
dessous de la partie que nous venons de décrire {fig. B). Ce cylindre 
ressemble assez à un verre à boire, mais il est plus profond, et le fond 
se trouve du côté fermé, tandis que son ouverture correspond à Tautre 
côté qui se fermait au moyen d'une petite porte en métal dont la char- 
nière se voit encore. Il est bien difficile de donner à ce cylindre une 
autre destination que celle que nous lui assignons. Evidemment il était 
là pour recevoir quelque précieuse relique qu'on devait enlever, au 
moment où Ton allait se servir de l'ostensoir pour l'exposition ou la 
bénédiction,^ conformément aux rubriques qui défendent d'exposer en 
même temps la sainte Eucharistie et des reliques autres que celles de 
la Passion. 

La hauteur de notre vase sacré est de 37 cent., et sa largeur de 
14 cent. ; l'épaisseur est de 10 cent, environ. Il est en cuivre doré, 
sans ciselures et sans autres ornements que les découpures à jour que 
l'on aperçoit sur les dessins et quelques perles solides, émaillées-jaspées, 
dont plusieurs ont été brisées (a a a). 

Avec si peu d'éléments, il m'est impossible de préciser l'âge de cet 
ostensoir. Le petit Christ qui le surmonte et dont la croix est tronquée, 
me paraîtrait être du xii* ou xiii* siècle ; il a la ceinture très-large et 
tombant presque jusqu'aux genoux ; mais les découpures à jour n'ont 
pas de caractère bien tranché et n'offrent point d'autres dessins que des 
cercles ou des fractions de cercle, sans la moindre tendance à l'ogive. Il 
faut donc ou le faire remonter au xii* siècle, ce qui ne me parait guère 
probable, ou le faire descendre jusqu'au xvi* siècle, et alors il aurait 
été caché immédiatement après sa fabrication, car évidemment il est 
antérieur aux guerres des Gamisards dans le Languedoc. Sa forme, si 
différente des ostensoirs qui étaient en usage en France avant la révo- 
lution de 89, ne permet pas de supposer qu'il ait été enfoui à cette 
époque, avec la croix dont j'ai parlé plus haut. A la restauration du 
culte catholique on s'en serait certainement souvenu et on les aurait 
retirés de leur cachette pour les rendre à leur destination, dans un 
moment où l'on en avait grandement besoin, après les sacrilèges dila- 
pidations des terroristes. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

J. GAREISO, 
Supériear da grtDd Séminaire de Ninet. 



LES CHANDELIERS D'ÉGLISE 



AU MOTBV-AOE. 



LETTRE AU DIRECTEUR DE LA REVUE. 



Mon cher Collègue, 

* 

Yoasm*avez engagé à publier dans votre cxcellenle Revue un article 
sur les Chandeliers du moyenne; je me suis livré à quelques recherches 
concernant cette matière; mais je n'ai pas trouvé de grands éclaircis^ 
sements sur les questions principales auxquelles peuvent donner lieu 
les divers chandeliers dont vous avez cru, avec raison, devoir offrir 
le dessin à vos abonnés. ( Voir la planche ci-jointe, page 16. ) 

Si j'avais à vous parler, dahs cette lettre, des grands chandeliers ou 
candélabres, je ferais voir que dès les premiers temps du christianisme 
il en existait de très-remarquables. Anastase le Bibliothécaire nous 
apprend, dans son liber poniificalis, qu'Adrien I" fit exécuter au vur* 
siècle un de ces grands chandeliers appelés phares, où l'on mettait 
jusqu'à mille trois cent soixante et dix cierges, que l'on allumait aux 
principales fêtes de l'année W ; mais il me semble qu'il ne doit être 
question ici que des petits chandeliers que l'on plaçait aux xn*, xiii* et 
XIV* siècles dans les églises, pour servir au luminaire en certaines 
occasions. Vous savez que l'étude de la forme et de la destination de 
ces ustensiles, de faible dimension, est encore à faire. Le manque de 
monuments a empêché jusqu'ici de traiter le sujet à fond : je n'entre- 
prendrai pas moi-même un travail si important. Je me propose seule- 
ment d'offrir aux amis de l'art chrétien, dans votre Revue, les types 
les plus curieux de chandeliers que j'ai pu rencontrer dans le cabinet 
de M. Bouvier, d'Amiens, et ceux que je parviendrais encore à dé- 
couvrir par la suite. 

(1) Des églises et des temples des chrétiens, par Girard de Ville*Thierry, in-lî. Paris , 
1706^ page as. 



14 LES CHANDELIERS D'ÉGLISE 

Ce qu'il faut surtout remarquer dans l'étude des divers genres de 
chandeliers qu'avaient autrefois les églises et les chapelles, c'est qu'ils 
empruntent presque tous les formes et les ornements caractéristiques 
du style architectonique propre à l'époque à laquelle ils peuvent remon- 
ter . Ainsi, le chandelier roman est court ou trapu et décoré d'ornements 
fantastiques, comme les chapiteaux des piliers qui soutiennent les 
voûtes des églises du temps ; les bestiaires paraissent avoir guidé l'artiste 
dans son travail, tant les divers sujets que représentent les chandeliers 
de cette époque offrent de figures étranges, bizarres et grossières. Le 
chandelier de l'époque de transition est moins lourd, plus sobre dans ses 
ornements, quoique plus riche dans la matière ; enfin , le chandelier 
appartenant à l'époque ogivale devient encore plus simple , plus élancé 
dans sa tige et n'est plus chargé de capricieux ornements. 

C'est au moins la remarque que vous pourrez faire, comme moi , en 
contemplant les six jolis échantillons de chandeliers de ces diverses 
époques qui doivent paraître dans votre Revue. 

Mais il est une question assez importante dont il faut également 
vous parler dans ma lettre, et que je me contente d'indiquer ici, sans 
essayer non plus de la résoudre : c'est de savoir où ces petits chande- 
liers étaient posés dans les églises, et quelle pouvait être leur destina- 
tion ? En d'autres termes, servaient-ils à éclairer l'autel ou les prêtres, 
dans cies édifices ? 

La solution de cette question n'est pas sans intérêt ; vous savez, en 
effet, tout aussi bien que moi, que plusieurs auteurs ont prétendu que 
s'il y^ avait à une époque fort reculée des chandeliers dans les églises, 
ces chandeliers n'étaient pas placés sur les autels comme de nos jours. 
Des acolytes portaient des chandeliers contenant des cierges allumés 
pendant la messe, et les posaient à terre, auprès du sanctuaire, à 
certaines parties du saint sacrifice; mais la petitesse de ceux du 
cabinet de M. Bouvier me semble de nature à ne pas permettre de les 
ranger dans cette classe de chandeliers ; à quoi donc , je le répète , 
étaientrils destinés? Votre érudition saura probablement éclaircir le 
doute où je suis à cet égard. 

J'avais d'abord pensé que nos chandeliers devaient être du nombre 
de ceux que l'on plaçait sur la poutre transversale existant à l'entrée 
du sanctuaire des anciennes églises ; mais leur peu de hauteur me 
parait encore repousser cette conjecture. 

A vous donc le soin de nous apprendre à quoi ces chandeliers pou- 
vaient servir, en en donnant une courte description à la suite de cette 



AU MOYEN-AGE. 15 

lettre que je vous prie de considérer comme tenant lieu de Tarticle que 
je vous avais promis. 

Avant de terminer, je dois surtout appeler votre attention sur le 
chandelier n® 2, celui dont la tige élancée est si mince et si élégante. Ce 
chandelier offre une particularité dont je n*ai pu trouver Texplication 
dans les auteurs que j'ai consultés : il a trois pieds qui se replient et je 
ne saurais dire pourquoi? Voire sagacité viendra peut-être encore 
dissiper Fincertitude que fait naitre cette étrange disposition. Un pareil 
chandelier, qui était évidemment portatif, aurait-il servi au luminaire 
lorsqu'on portait le saint viatique aux malades ou aux infirmes? Voilà 
encore un point qui mériterait assurément d'être examiné par vous. 

En attendant, veuillez me croire^ 

Votre affectionné confrère, 

H. DUSEVEL, 
ht It Société impériale d«s Anitqa«lref de Frence. 



,AJ 



//^ 




L 



~N 




( 1 



y ^* ' 



/ 



r: 



w 







-\ 



^ 



\ 



K V 



■\ 



,--' 



.1 



1 



1 



REVUE 



L'ART CHRÉTIEN 



22 LES CHANDELIERS D'ÈGLISE 

L'abbé Suger, pour compléter les dons que Charles-Ic-Chauve avait 
faits à l'église Saint-Denis, orna l'autel de chandeliers d'or du poids de 
20 marcs (i). 

On lit dans les lettres d'Hildebert, évêque du Mans, quil avait reçu 
de Mathilde, reine d'Angleterre, deux chandeliers d'or ciselés avec un 
art remarquable. 

Un inventaire de la cathédrale d'Yorck mentionne a deux chande- 
liers en cristal, avec des noeuds et des pieds en argent, pesant six livres 
quatre onces et demie W. » 

M. J. Labarte indique, sous le n« 1,484, dans la collection Debruge- 
Dumesnil, un flambeau d'autel, du commencement du xvii* siècle, dont 
la lige est en ambre. 11 y en avait un en serpentine au musée de 
l'abbaye de Saint-Jean d'Amiens W. 

A la collégiale Saint-Paul de Lyon, on ne se servait, pendant le 
Carême, que de simples chandeliers de bois (*). 

J'ai vu dans diverses églises de Bretagne et de Normandie des 
chandeliers en bois doré des xv* et xvi* siècles qui sont d'un fort beau 
travail. 

Saint Charles Borromée tolère que les chandeliers dont on se sert 
pour les fêtes solennelles soient en argent, quand les ressources de 
l'église ne permettent pas d'en avoir en or W. Ilélas 1 cette tolérance est 
devenue un luxe inabordable pour la plupart de nos églises ; nous avons 
substitué à l'or et à l'argent le zinc et la fonte : il est vrai que nous en 
sommes prodigues et que , grâce au bas prix de ces matières, nous 
pouvons peupler l'autel d'une forêt de chandeliers gigantesques. Nous 
avons remplacé la qualité par la quantité , et l'art par le poids. Quelque- 
fois ces immenses chandeliers sont en argent doré; mais par une éco- 
nomie qui rappelle celle des soigneuses ménagères par rapport à leur 
pendule, on enveloppe ces meubles d'apparat d'une serge verte ou 
d'une gaze transparente. Nous rappellerons à ce sujet que la Congréga- 
tion des Rites, dans une réponse datée du 12 septembre 1857, a 
formellement improuvé cet usage (6). 

(1) Sugar, De rébus in sua administr, gesHs, édit. Duchesne, 1648, p. 345. 

(2) Dugda(e, Monasticon anglicanum. 

(3) Description du cabinet de fabbaye Saint-Jean, 1. 1, pi. 144 ; us. de la BU>1. d*Amieo8. 
)4) Moléon, Voyage liturgique, p. 73. 

(5) Instruct, fabric, écoles, édit. de M. Tabbé Van Drivai, p. 254. 

(6) «... . Minime convenit ut candclabra et crux, posita alia minori et minus pretiosa 
drappo vel tela, ut prœfert dubium , objecta remaneant, temporo misasse atqao oflîciorum 
nec quemquara fallat qui obtunditur praetextus, ne scilicet pulvere sordescant, tuin quod 



AU WOY£N-AGë. 2p 

IV. — DIVERSES FORMES DES CHANDELIERS. 

Nous ne serions pas de véritables archéologues si nous n'avions 
Tamour de la classification ; nous sommes ravis quand nous pouvons 
assigner une date à chaque type » à chaque forme , à chaque orne- 
mentation ; il faut parfois renoncer à ce plaisir en ce qui concerne les 
chandeliers. 11 n*a gucres existé d'uniformité pour leur matière» leur 
forme, leur dimension. Il y a des chandeliers du scv« siècle, époque de 
savante et fine exécution pour les objets d'art, lesquels sont beaucoup 
plus lourds et paraissent plus primitifs que certains chandeliers du 
XII* siècle. Le xiv* et le xv* siècles sont des époques où les ornements 
sont élancés; cependant, il y a des chandeliers de ce temps qui sont plus 
trapus que ceux des âges romans. Vous avez sans doute eu raison de 
dire que le style architectural de chaque siècle avait influé sur la fabri- 
cation de ces meubles liturgiques ; mais je crois qu'il y a eu de nom- 
breuses exceptions, et que souvent l'orfèvre ou le ferronnier a pris 
modèle sur les types des âges passés, sans trop se soucier des révolutions 
de l'architecture. 

La forme la plus bizarre deé anciens chandeliers est celle d'animaux 
réels ou fantastiques. D'après les inventaires de trésors, on voit qu'ils 
figuraient des lions, des éléphants, des dragons, des griffons^ etc. Les 
Cûmpteê royaux mentionnent « ung chandellicr d'argent faict en lion, 
portant un flambeau en la gueullc. » Ulnventaire du duc de Berry 
inscrit <t vi chandeliers d'argent, en manière d'oliphant (éléphant), 
portant un chastcl assis sur une terace émaillée de vert. » Une planche 
de VArckœologia de la Société des Antiquaires de Londres reproduit 
un chandelier en forme de cerf (^). Un de ceux dont nous donnons le 
dessin m'a tout l'air d'un âne (Fig. I). 

n y avait des chandeliers en forme de vases allongés. Tel est celui 
que Villemin (*) a dessiné d'après un manuscrit du ix" siècle, de la 
Bibliothèque impériale. 

are^ttmcntum nimis, aopropterea nihil probarct; tuni quia si studeudum est ut ccolesia 
continuo in omni cjus parte muada sit et expolita, ita ut Gicremoniale valdè opportnnum 
reputet ubi fleri possit, ut constituatur minister aliquis cui id curse sit^ multo maglset 
raulto facilius candelabrorum nitor et munditi^s obscrvari poterit^ quia tcla vel drappo 
obvolvantur. » — Revue théologique, numéro de juin 1858 , page 289. 

(1) T. xxvni. p. 442.— UncbandcUer-cerfdu même genre figurait jadis dans la collection, 
de Vilieman, chanoine d'Amiens. Il est ropréâcnté dans un us. de la Bibl. d'Anûcus^ inti- 
tulé : Description du cabinet de V abbaye de Saint-Jein, t. ii,pl. 3Î3. 

(2) Monuments français i lédiiSy 1. 1, ix" siècle. 



24 LES UHANDELIEAS D*£GLISE 

Au XIV* siècle, les chandeliers ont quelquefois la forme d*ua valet 
ou d'un acolyte, étendant un ou deux bras pour porter une ou deux 
bougies. C*est à M. de Longperrier que revient le mérite d*avoir res- 
titué au moyen-âge un certain nombre de ces monuments que divers 
antiquaires avaient cru appartenir à des époques bien antérieure (<). 
Le comte de Gaylus (2) avait publié comme persanes plusieurs de ces 
figurines. Le docteur Klemm W, bibliothécaire de Dresde, avait consi- 
déré des monuments analogues comme des divinités germaines. 

Pour comprendre Torigine de ces chandeliers, il faut se rappeler que 
les repas du soir, au moyen-âge, étaient éclairés par des varlets 
tenant des torches à la main, comme le prouvent maintes descriptions 
de nos vieux chroniqueurs, depuis Grégoire de Tours (*) jusqu'à 
Froissart. On prit enfin pitié de ces pauvres serviteurs qu'on désignait 
sous le nom de varlets pour la chandelle, et on leur substitua leur propre 
image en bronze. On a prétendu que c'était pour s'affranchir de ce 
service incommode que François I" avait conçu l'idée de faire exécuter 
par Benvenuto Cellini, le candélabre-Jupiter de la salle à manger de 
Fontainebleau. Les chandeliers du xiv* siècle, dont nous venons de 
parler, prouvent que Tinitiative de cette suppression avait été prise 
longtemps auparavant. Cet ancien usage, cependant, ne disparut point 
complètement et s'allia souvent avec l'emploi des candélabres. Quand 
Louis XIV donna à Versailles les fameuses fêtes de 1664, la salle 
d'assemblée était éclairée par deux cents valets de pied portant des 
torches. 

Ce genre de chandeliers a-l-il été admis dans les églises? Je 
l'ignore; mais plusieurs de ces figurines peuvent représenter des 
acolytes tout aussi bien que des valets et auraient pu , sans inconvé- 
nient, prendre place près de l'autel. 

M. A. de Longperrier considère comme des chandeliers des xv« et 
xvi** siècles, des figurines en bronze ayant la forme d'un sauvage velu, 
debout ou à genoux, que d'autres antiquaires avaient cru appartenir à 
l'époque gallo-romaine et représenter l'Hercule-Ogmius des Gaulois. 
Le cierge pouvait s'adapter sur la tète, qui est toujours percée d'un trou 
cylindrique, comme les Etrusques le faisaient pour leurs candélabres. 

(1) Voyez dans la Revue arcMologique, t. ii, p. 500, la Notice de M. A. de Longperrier sur 
les figures velues employées au moyen-âge dans la décoration des édifices, 
{%) Recueil d'antiquités, t. v, pi. 81, n» 1 et 4, et pi. 32. 

(3) Handbunchder germanischsn Altherthwns^'kutide, pi. 19,20 et 21. 

(4) Hist. Franc, lib. v, c. 3. 



. AU MOYEiN-AGE. 28 

d Le sauvage velu, dit M. de Longperrier (M, est une créalion contem- 
poraine de la chevalerie ; une fois les paladins errants inventés, il leur 
a fallu des adversaires en dehors des données communes de Thumanité. 
Cette villosilé, symbole de force, de coertion, apparait au xiii* siècle 

dans les vignettes du Roman de la Rose Voici donc ces cruels sau< 

vages, ces enchanteurs menaçants humiliés, agenouillés et servant de 
varlets aux chevaliers qui n'allaient plus les combattre au fond des 
forêts. » 

N*a-t-on pas pu les contraindre aussi à éclairer de leurs flambeaux les 
mystères de Vautel ? C*est peu probable, à moins que, le symbolisme 
aidant, on n*ait voulu forcer les suppôts de Satan à faire amende 
honorable à rËglise,dont ils avaient bravé les excommunications. 

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des formes tout-à-fait exception- 
nelles. Il est temps d'arriver au type le plus ordinaire des chandeliers 
depuis le xii'jusqu'au xvi« siècle. Ils se composent d'un pied, d'une tige 
avec ou sans nœuds, d'une coupe ou bobèche destinée à recevoir les 
gouttes de cire et d'un tuyau ou d'une pointe pour y fixer le cierge. Ils* 
sont en général faits d'une seule pièce ; les us des métiers, recueillis au 
XIII* siècle par Etienne Boileau, contenaient même une prescription 
formelle à ce sujet : a Que nus chandelliers de cuivre ne soient faiz 
de pièces soudées. » Ils sont ordinairement peu élevés ; les plus hauts 
atteignent à peine un demi-mètre ; beaucoup ne dépassent pas vingt 
centimètres. Leur poids, quand ils sont en argent, varie d'une demi- 
livre à vingt livres. Les chandeliers d'argent de quatre à huit livres 
sont ceux qui figurent le plus communément dans les inventaires. Les 
chandeliers portés par les acolytes paraissent avoir été un peu plus 
grands que ceux qu'on mettait sur l'autel. 

Le pied tout entier est quelquefois formé d'un animal qui supporte la 
tige sur son dos. Tel est le chandelier du musée de Cluny, qui est 
reproduit dans le tome m du Moyen-Age et la Renaissance. Tantôt c'est 
un monstre à deux pattes, dont la queue sert de troisième support ; 
tantôt c'est un pied carré que supportent les quatre animaux évangé- 
listiques. Quand le pied forme une base plate sans pattes, il est pkis 
souvent triangulaire que rond , ovale , carré ou multilobé, et alors 
les trois supports se terminent ordinairement en pattes d'animaux 
divers, en griffes de lion, en serres d'aigle, etc. C'est sur le pied du 
chandelier que l'artiste étale le plus librement ses fantaisies capricieuses 

(1) Notice sur les figures velues employées au moyen-âge dans la décoraiion.des édifices , 
des meubles, etc. 



26 LES CHANDELIERS D*£GLISE 

OU ses enseignements symboliques. C*est là que se découpent les 
festons, que fleurissent Tes roses, que s*entrelacent les rinceaux, les 
serpents et les lézards, que les anges et les saints s^abritent sotis des 
niches. 

Parfois le blason du donateur s'étale sur le pied. Ces écus armoriés 
figuraient surtout sur les chandeliersqui faisaient partie du mobilier 
du château seigneurial et qui n'apparaissaient à l'église que pour 
Tcnterrement d'un membre de la noble famille. 

L'Inventaire des ducs de Bourgogne, n* 4,090, nous fait connaître 
deux chandeliers portatifs dont les pieds servaient de burette : a Deux 
chandeliers nuefs> d'argent, desquels les bacins se mettent et sortent a 
viz et autre viz qui font bouteille dessoubz, pour mettre en l'un du vin 
et en l'autre de l'eaue, quand on chevauche, pour dire les messes et se 
mettent lesdits bacins dedans les piez qui ont double fons pour cstre 
plus portatifs, pesant xvj marcs vij onces. » 

La tige du chandelier est unie, ou cannelée, ou décorée de feuillages 
et d'autres ornements; elle s'amincit ordinairement en montant. Elles 
ont un nœud, quelquefois deux, rarement trois. VArchœologia (*) 
signale un chandelier du xiu* siècle, conservé à Goodrich, qui a trois 
nœuds. M. Barbier de Montault on a vu de semblables dans les fresques 
de la cathédrale d'Anagni W. 

On donnait à ces nœuds le nom de pommel. Vinventaire des joyaux 
du duc d* Anjou, en mentionnant deux chandeliers d'argent doré, cons- 
tate qu'ils avaient a un gros pommel entour lequel a vi petits csmaux 
faiz en manière d'une rozelte. » 

Outre les nœuds, il y a parfois des tores au-dessous de la bobèche et 
au-dessus du pied. 

Les nœuds sont ornés d'émaux incrustés, de rinceaux, d'entrelacs, 
de roses, de trèfles, de quatre-fcuilles et quelquefois de scènes reli- 
gieuses, telles que l'Annonciation, le Couronnement de la Vierge, etc. 

Au XV' siècle, on voit des tiges flanquées de clochetons et de pinacles. 
D'autres se renflent par le bas en forme de balustre : tel est celui que 
porte un acolyte dans un tableau du musée de Cluny, attribué à Fra 
Angelico, et représentant une consécration d'autel. 

Certains chandeliers avaient des anses pour qu'on pût les porter plus 
commodément. Les bras croisés de notre Centaure (n* 5), et les trois 
queues enroulées de lézards du n' 6 étaient destinés à servir de poignée. 

(1) T. xxiir. 

(2) Revue de VArt chrélien, t. i, p. S25. 



AU MOYEN-ACE. 27 

Il y a quelquefois absence complète de lige. On voit dans le Moyen-- 
Age et la Renaissance W un chandelier du xii« siècle qui ressemble à 
une clochette supportée par trois pieds; elle est surmontée d'un gros 
nœud sur lequel est fixe la pointe. Le chandelier n* 6 de M. Bouvier a 
une forme analogue ; la tige en est très-courte et ne se compose , pour 
ainsi dire, que de trois nœuds. 

Les bobèches affectent la forme de coupe, d'entonnoir, de chapiteau, 
de couronne de fleurs, etc. Un chandelier du musée de Cluny nous 
montre deux lézards qui se détachent de la tige pour lécher les bords de 
la bobèche.* 

Les bobèches sont surmontées quelquefois d'un bout du tuyau pour 
recevoir les cierges ; mais le plus ordinairement c'est une broche conique 
en fer , en cuivre ou en argent dans laquelle la bougie doit s'adapter par 
sa partie creuse. Il y en a qui figuraient divers dessins. VInventaire 
de Charles Y mentionne « un chandelier à trois broches par manière de 
lys. » On voit qu'il existait des broches à plusieurs dents et que le 
chandelier pouvait ainsi se métamorphoser en candélabre. L'Inventaire 
du duc d'Anjou, sous le n"" 745, décrit ainsi un de ces chandeliers : 
a Un chandelier d'argent, tout blanc, séant sur m. pâtes et est le pied 
tout roond a plusieurs rouages (moulures enroulées), et dessus a une 
longue broche roonde à mettre un cierge et en la dite broche a comme 
un. dents a mettre chancloilles de bougie, et poise ii. marcs vi. onces. » 

Les remarques que je viens de faire s'appliquent principalement aux 
chandeliers des xii'^, xiii*, xiv* et xv* siècles. Aux époques suivantes, 
ils deviennent plus hauts, remplacent les figures d'animaux par des 
feuillages et tâchent de déguiser leur lourdeur par la profusion des 
ornements. C'est à cette époque surtout qu'on mit dans les chandeliers 
des torchères en bois sculpté. On en conserve une fort remarquable du 
XVII* siècle à l'église de Roques, près de Lisieux (*). 

Au xviïi* siècle, les chandeliers devinrent des machines gigantesques 
qui, sans souci des convenances liturgiques, dépassèrent arrogamment 
la hauteur de la croix. On ne pouvait plus mettre de petites bougies 
sut de pareils supports ; d'un autre côté l'économie des fabriques recu- 
lait devant la dépense de torches de cire d'une dimension analogue. Ce 
fut alors qu'on inventa les souches ; on y mit d'abord un peu d'art et 
on imita les formes des torchères W ; mais aujourd'hui nous n'avons 

(1) T. m. ^Orfèvrerie. 

(2) Archéologie appliquée à la décoration des églises, p. 2G4. 

(8)- Voyez sur Torigine des souches la Revue de VArt chrétien^ 1. 1, page 280. 



28 



LES CHANDELIERS D EGLISE 




plus que des grands tuyaux de fer-blanc badigeonnés, dont le capricieux 

mécanisme donne bien des soucis aux bedeaux. 

C'est en Angleterre qu'a commencé rinsurreclion 
tlu goût contre ces massifs chandeliers qui ressemblent 
à des canons braqués contre la voûte. Pugin a public 
de très -jolies imitations de petits chandeliers du 
XV* siècle , et les artistes ont reproduit ses modèles. 
D*habi1es fabricants de France , MM. Bacbelet , 
Villemsens, Poussielgue, Thierry, Trioullier, etc., 
sont entrés dans cette voie de réforme et^ont produit 
des œuvres remarquables. Si elles n'ont pas été plus 
nombreuses jusqu'ici, cela tient peut-être à la rareté 
des modèles. Les n°« 4, 5 et 6 de notre planche en 
offrent de parfaitement convenables, qui pourraient 
être heureusement imites, avec quelques modifi- 
cations. 

V. INSCRIPTIONS. 

^'''ju!''vuîc[r^^^^^^ ^^ ^^^ ^^^^ ^® rencontrer des inscriptions sur les 

chandeliers. Celles qu'on connait sont relatives aux 

donateurs. Un chandelier de la cathédrale de Lincoln portait ces 

mots : ORATE PRO ANIBA RiCHARDI SMITH (ij. 

On conserve au muséed'Orléansunchandelier en cuivre du xv* siècle, 
trouvé en février i8o8, dans les fouilles de Laqueuvre (Loiret). Sur le 
pied de ce chandelier, dont la hauteur est de 20 centimètres, on litcette 
inscription : priez pour aignien de sAiNT-BEsmu... et de laqueuvre. Les armoiries de 
la famille de Saint-Mesmin terminent l'inscription W. 

Vous avez signalé vous-même, mon cher collègue, dans votre His- 
toire d'Amiens, Tinscription du grand chandelier de cuivre qui existait 
jadis à la cathédrale. On y lisait : 

(En l'an mil tljinq cens eim 
Ces paroisôiens ie S'^-lTieu 
iiHe ont en ce noble lieu assis 
2lu Qxé i^e £Sie$mm$ et ^e V IXx^en. 

(( La peste, avez-vous dit (0, ayant éclaté de nouveau à Amiens, au 
mois d'août 1462, la ville fit vœu de construire une chapelle dans la 



(1) Du^dàXe, Monasficon anglicanum. 

[t) Mémoires de la Soc. archéoL de fOridanais, t. ly, 1858, p. 406. 

(l) Histoire d'Amienfj nouvelle édition, Amiens, 1848, t. ii^ p. 263. (Garon el Lambert). 



AU MOYEN-AGE. 29 

ealhédrale en riionncur de saint Sébastten, si le fléau cessait^ et il cessa 
presque aussitôt. Les paroissiens de Saint-Leu et de Saint-Remy fon- 
dèrent, de leur côté et pour la même cause, des processions, les unes en 
l'honneur de saint Firmin, martyr, et les autres de saint Antoine de 
Conty. Chaque année, le lendemain de la fête de saint Leu, le clergé 
de cette église apportait à la cathédrale un cierge pesant sept à huit 
livres, chantait une antienne au pupitre du chœur et révérait ensuite 
le chef de saint Jean-Baptiste. Le cierge brûlait sur ce grand chande- 
lier. » 

VI. — DES ENDIIOITS OU ON PLAÇAIT LES CHANDELIERS 
ET DE LEURS DIVERS USAGES. 

Du temps de saint Jérôme W, c'était une coutume universelle en 
Orient d'allumer un cierge pendant l'Evangile. Cet usage passa au 
cinquième siècle dans l'Occident et, vers le septième, on laissa les 
cierges allumés pendant tout le temps du sacrifice W. Mais les chan- 
deliers étaient alors déposés aux deux coins du sanctuaire. A quelle 
époque les plaça-t-on sur l'autel? Si nous consultons à ce sujet les 
liturgistes, les uns nous répondront que c'est au x* siècle W; d'autres 
au XV* W ; Grandcolas (6) dit même que c'est un usage tout récent et par 
là il entend le xvi*' ou le xvii*» siècle. Essayons de trouver la vérité au 
milieu de tant d'opinions contradictoires. 

On a donné comme preuve de l'absence du chandelier sur la table du 
sacrifice jusqu'au xv* siècle, les petites représentations d'autels que 
nous offrent les miniatures et les vitraux, et où on ne voit figurer tout 
au plus que le calice. Cette preuve négative, en supposant même 
qu'elle soit exacte, ne serait point admissible , car ces figures d'autel 
sont souvent si petites que les artistes ont du se contenter d'en déter- 
miner la nature en y plaçant seulement un calice ; le défaut d'espace a 
pu leur faire négliger les accessoires. D'ailleurs, on pouvait ne placer 
les chandeliers, comme on l'a fait de la croix, qu'au moment même du 
saint sacrifice, et c'est pour cela que certaines miniatures nous repré- 
sentent des autels entièrement nus. 

(1) T.l«',p.94. 

(2) Adv. Vigil. 

(3) Lebrun, Cérém, de V Eglise, 1. 1, p. 70. 

(4) Tlûers, Dissert, sur les autels, ch. x«. 

(5) Bocquillot, Traité historique de la liturgie sacrée, 
(<B) Anciennes liturgies, X. Uf ip, ^Z» 



ZO LES CHANDELIERS D*ÊGLISE 

Si Tabsence de chandeliers sur Tautel dans les monuments figurés 
ne peut rien prouver, leur présence, au contraire, est un argument 
décisif. Nous pouvons en produire un pour le xu« siècle. La châsse 
romane de saint Galmin, provenant de Tabbaye de Mauzac (Riom), 
nous offre une peinture d*autel où un chandelier unique fait le pendani 
delà croix (*). 

Deux autels reproduits par Villemin (2), d'après des monuments du 
XY*" siècle^ sont ornés de deux chandeliers. 

Consultons maintenant les textes. Les écrivains ecclésiastiques 
antérieurs au xi« siècle qui se sont occupés des autels, saint Denis 
TÀréopagite, saint Cyrille de Jérusalem, saint Isidore de Séville, 
Fortunat de Trêves, Walafride Strabon, Baban Maur, etc., ne font 
aucune mention de chandeliers fixés sur Tautel. Ils nous apprennent 
que les acolytes posaient leurs chandeliers par terre, inpavimenlo, aux 
angles de Tautel, comme c'est encore Vusage aujourd'hui dans beaucoup 
d'églises orientales (^); qu'au moment de l'Evangile, ils les reprenaient 
pour accompagner le diacre à Tambon ou au pupitre ; qu'ils les repla- 
çaient ensuite auprès de l'autel, et qu'après l'office ils les rangeaient 
soit à la sacristie, soit derrière l'autel. 

Le pape Léon lY W etle concile de Reims (^), au ix« siècle, Ratberius, 
évêque de Vérone W, au x* siècle, prescrivent expressément de ne riea 
mettre autre chose sur l'autel que les reliques dés saints et le livre 
des Evangiles. 

Quand les anciennes coutumes de Saint-Benigne de Dijon, de Fleury, 
de Corbie, etc., prescrivent un nombreux luminaire pour les offices, 
elles parlent toujours d'allumer les cierges non point sur l'autel, mais 
devant l'autel C'). 

Les Coutumes de Citeaux, rédigées en 1188, disent que le Vendredi- 
Saint, avant l'office, on doit allumer deux cierges près de l'autel, 
comme c'est l'usage pour les jours de fête, uîmos est festivis diebus. 

(1) Voyez-eu le dessin dans VEssai sur les églises romanes du département du Puy-dè- 
D<^e^parM. Mallay. 
(a) Monuments français inédits, t. n, pi. 200. 

(3) Les Grecs placent leurs chandeliers sur Tautcl du diacre^ ou par terre devant Tautel du 
sacrifice. — Smith, De Grœc, Eccles, statu hodiemo, p. 65. 

(4) Super altare nihil ponatur nisi capsa cum reliquiis saoctorum^ aut forte quatuor sancta 
eyaugella, aut pyxis cum corpore Domini ad viaticum inflrmis.— Home/, de curd pastorum, 

(5) Nihil super altari ponatur nisi capssecam saactorum reliquiis et quatuor evangelia.^ 
Burchard, 1. 3, décret, c. 97. 

(6) Epist. synod, 

(7) Martène, de ont» mon, rit., 1. iii, c. 15 , n« 82. 



AU MOYEN-AGE. 31 

G* est seulement dans les auteurs du nnV siècle que j*ai trouyé des 
indications positives sur la présence de chandeliers surTautel. Remar- 
quez bien que je ne nie point qu'il n*y en ait d'antérieures ; il doit pro- 
bablement en exister, puisque la châsse de Riom nous prouve que cet 
usage était admis tout au moins au xii« siècle. 

Guillaume Durand dit que : « Aux coins de Tautel sont placés deux 
chandeliers, pour signifier la joie des deux peuples qui se réjouissent de 
la nativité de l.-G. W » ; et, plus loin, que : a La croix est placée sur 
Tautel, au milieu de deux chandeliers, parce que le Christ dans Téglise 
a été le médiateur entre deux peuples W. » 

Le sire de Joinville dit, en parlant des cérémonies de la Sainte- 
Chapelle, sous le règne de saint Louis : « Et en chascun jour ferial ou 
jour que Ton ne dit pas ix leçons, estoient deux cierges sur Tautel qui 
estoient renouvelez chascun jour de lundi et chascun mercredi : mes en 
chascun samedi et en toute simple feste de ix leçons estoient mis quatre 
cierges à Tautel ; et en toute feste double ou demi-double ils estoient 
renouvelez» et estoient mis à Tautel six cierges ou huit ; mes es festes^ 
qui estoient moult sollempnex, douze cierges estoient mis à Tautel (^).»» 

Au xiY« siècle^ sainte Brigitte écrivait au chapitre \\v de ses Révé^ 
tations : W « Le maHre^utel aura deux calices avec deux paires de 
burettes et de clMindelieps, une croix et trois encensoirs. » 

L'usage de mettre des chandeliers sur Tautel était devenu général 
au XVI* siècle, il y avait cependant encore des exceptions an xvii^ 
parmi les églises cathédrales et collégiales qui, selon l'expression 
de Thiers « étaient restées le plus attachées à l'antiquité 0). » La cathé- 
drale de Chartres peut, de nos jours, revendiquer ce mérite: on y place 
les chandeliers sur les marches de l'autel. 

Ainsi donc, pour nous résumer, il paraît certain : !•* que jusqu'au 
xi« siècle on ne mit point de chandeliers sur l'autel ; 2"^ que cet usage 
existait, du moins dans quelques églises, au xii* siècle et surtout au 
xiii* ; 5» qu'il se généralisa aux xv'et xvi* siècles, sauf quelques excep- 
tions qui ont persévéré plus ou moins longtemps. 

Les montants de la grille du choeur étaient parfois garnis de petits 
chandeliers en guise de fleurons ; mais en général c'étaient des cierges 

(1) Rationai, lib. i, c. S,no 27. 

(2) n)id.,no81. 

(3) Histoire de saint Louis, 1761^ p. 311. 

(4) Règle du Sauveur , vulgairement dite de sairUe Brigitte, Gênes, 16*2, p. 72. 

(5) Dissert, sur les aietels,c\i,j\Tij^.ikU 



02 LES CHANDELIERS D EGLISE 

sans chandeliers ou munis d'une bobèche que Toa plaçait sur les clô- 
tures de chœur, sur le ciborium et sur les trefs. 

Outré ces chandeliers qui restaient à poste fixe, il y en avait pour 
les acolytes plus ou moins nombreux qui prêtaient leur ministère à la 
célébration de Tofficc. Dans Tancienne liturgie gallicane, le diacre qui 
chantait TEvangile était accompagné de sept acolytes portant chacun 
un chandelier, pour figurer les sept dons du SaintrEsprit (M . Le degré de 
solennité des offices, dans les monastères, était vulgairement désigné 
sous le nom de fête à trois ^ à cinq, à sept chandeliers. On indiquait par 
là, non pas qu'on dut placer ce nombre sur Tautel, mais que Tofficiant 
devait être accompagné d*un pareil nombre de céroféraires. 

Grégoire de Tours nous apprend que de son temps on portait déjà des 
chandeliers aux processions (^) ; ils accompagnaient la croix au nombre 
de deux (3). 

(( Dans plusieurs églises de Touraine, dit M. Tabbé Bourassé, on 
portait trois, cinq ou sept chandeliers dans les processions. Cette parti- 
cularité liturgique s*est perpétuée jusqu'à nous dans Téglise métropo- 
litaine de Tours, où elle est toujours en vigueur W. » 

Les chandeliers ont toujours figuré dans les obsèques. Les Romains, 
qui faisaient pendant la nuit les cérémonies funèbres, avaient un motif 
tout naturel d'allumer des flambeaux. Les chrétiens, en leur emprun- 
tant cet usage, y attachèrent une signification symbolique, et virent 
dans les flambeaux les lumières de la grâce qui accompagnent l'âme 
juste après sa mort (^). 

Eusèbe nous apprend qu'on déploya un grand luxe de lumières aux 
funérailles de Constantin et que les cierges étaient placés autour du 
catafalque sur des chandeliers d'or (^). 

Aux enterrements ordinaires on mettait deux chandeliers auprès du 
cercueil, l'un à la tête, l'autre aux pieds (7). Le nombre en augmenta 
progressivement; nous en voyons quatre dans une miniature du 
xiv« siècle que nous avons reproduite dans le tome i*"' (p. 286} de la 

(1) Lettre de saint GeJ'main de Paris dans le tome ?• du Thésaurus anecdotorum 
de D. Martène. 

(2) Accensisque super cruces cereis, atque cerofcralibus, dant voces in canlicis, cir- 
cumeunt urbem cum vicis. — De glor, confess. c, 79. 

(3) D. Martène, De ant. monach, rit. 1. iii^ c. v^ n« 6. 

(4) Dict.d'archéol.i.i,p.9ih. 

(5) J. Chrysost. Hom iv in epist, ad Hebr. 

(6) Luminibns circumfusis aurea super candelabra acceasis. — Vit, Constantini, c. 66. 
{!) LdintrdLnc, Statut. c.U. 



AU MOYEN-AGE. 53 

Revue de VArt chrétien. Dans un manuscrit relatif aux funérailles 
d'Anne de Bretagne, appartenant à M. le marquis de Clermont-Tonnerre, 
le catafalque de la princesse est hérissé de cierges. Sur chaque flanc 
il y a six chandeliers qui ont la forme de petits pots ronds , extrême- 
ment bas. 

Au XYU' siècle, on en vint à flanquer parfois le catafalque d*autant 
de chandeliers que le défunt avait vécu d'années (0. 

Aux funérailles des grands personnages, les chandeliers étaient 
quelquefois remplacés par des valets portant des flambeaux. Froissart 
nous dit qu'aux obsèques du comte de Foix, « ardoyent continuellement 
et sans cesse de nuict et de jour tout à l'entour du corps 24 gros 
cierges, lesquels cierges estoyent tenus de 48 varlets, dont il y enavoit 
24 qui veilloyent tout au long de la nuict et les autres 24 tout au 
long du jour. » 

C'est sans doute pour rappeler l'idée symbolique qui s*attacbe au 
cierge dans les enterrements que, sur un grand nombre de pierres tom- 
bales on voit des chandeliers allumés, portés par des anges ou placés à 
terre. Cet usage est encore plus commun en Italie qu'en France, comme 
le témoignent à Rome les marbres funéraires des églises de Sainte- 
Marie d'Ara-Cœli, de Sainte-Françoise-Romaine in campo v<ucino, de la 
Rotonde^ etc. P) 

Vil. — DO NOMBRE DES CfiANOELlEAS SOR L* AUTEL* 

Jusqu'au xvi» siècle, les chandeliers étaient ordinairement au nombre 
de deux sur l'autel, et de chaque côté de la croix. L^autel de la châsse 
de Mauzac ne nous en offre qu'un : mais c'est une disposition qui parait 
tout exceptionnelle. 

Aux jours de solennité, on doublait ou triplait le nombre des chaude^ 
liers. A la cathédrale de Bourges, jusqu'au xnr siècle^ on n'en mettait 
que deux aux fêtes simples et quatre aux fêtes doubles. A partir de 
1260, on en plaça quatre aux fêtes ordinaires et six aux grandes solen- 
nités (3). 

L'autel de la chapelle de Henri VIII, élevée dans le camp du Drap^ 
d'Or, était garni de dix chandeliers d'or W, 

(4) Meneslrier, Des décorations funèbres ^ p. 186* 

(5) Lettre de Tabbé Pouyard dans le Magasin encyclopédique, 1810, t. iv, p. 347. 

(3) Cariulaire de Saint-Etienne de Bourges, 1. 1. 

(4) Chronique de Eollinschedy t. n, p. 857. 

TOME m. o 



54 LES CHANDELIEnS U*ËGLISE 

Au XVI* siècle, TadoptioD des gradins sur l'autel fit augmenter le 
i^ombfe des chandeliers et on a continué depuis, du moins en France, à 
en mettre six, douze, dix-huit et même plus. La rubrique du Missel (*) 
n'interdit pas, il est vrai, cette profusion, mais les liturgistes les plus 
autorisés i^) disent qu*on ne doit mettre que deux chandeliers pour les 
fériés, quatre pour les fêtes, et pas plus de six pour les plus grandes 
solennités. 

Les Arméniens, contrairement à Tusage des Grecs, ornent les deux 
gradins de leurs autels de croix et de chandeliers. Tavcrnier, dans son 
Voyage du Levant (3), dit en parlant de Téglise d*£tzmiazim : « Il y 
avait sur l'autel une croix avec six chandeliers d'or, et sur les marches 
quatre chandeliers d'argent d'environ cinq pieds de haut. » 

Le Cérémonial des Evéques suppose la présence de six chandeliers sur 
Tautel ; il donne les prescriptions suivantes sur la matière qui nous 
occupe : « Les chandeliers de l'autel ne doivent pas être d'une hauteur 
égale, mais doivent s'élever graduellement depuis les cornes de Tautel» 
de manière que les deux plus hauts se trouvent de chaque cdté de la 
croix. Lorsque l'évêque célèbre, il doit y avoir sept chandeliers; en 
ce cas, la croix ne doit pas être au milieu d'eux, mais devant le chan- 
delier du milieu qui est le plus élevé. » Ces prescriptions , négligées 
depuis longtemps en France, s'observent aujourd'hui dans quelquesr- 
tins des diocèses qui ont adopté la liturgie romaine. 

viii. — notes sur quelques chandeliers conserves dans des tresors 
d'Églises, dans des hu$ëes et pes collections particulières. 

^n voit au trésor d'Aix-la-Chapelle un chandelier dont récussoii 
indique qu'il a été donné à cette église par Louis-le-Grand de Hongrie 
(1326-1382]. Il est d'une forme extrêmement simple. Son pied cubique, 
s'évase par le bas et est décoré d'une arcade géminée inscrite dans une 
ogive en anse de panier W. 

M. Texier. décrit un remarquable chandelier qui appartenait à l'église 
de Tarnac (Corrèae) : « Aux trois angles, sur une base triangulaire 
enlacée de feuillages aux capricieux replis, liée de galons, semée de 
perles, sont assis trois anges aux longues tuniques ; un livre est ouvert 
sur leurs genoux. Ce chandelier, en style roman, est fondu en cuivre 

(1) Et caDdelabra saltem dao cum candelis accensis^ hinc et inde in utroque ejoslatere. 

(î) Gavantus, Thés, sacr, rii. p. i, tit. xi, p. 118. 

(8) T. II, p. 333. 

(4) V. le dessin A de la pi. xviii, dans le t. !« des Mélcng^es tParckéologie» 




Muëe do Cluay. 



AU MOYEN-AGE. OÔ 

jaune, Yauricalque de Théophile, matière assez rarement mise en œuvre 
par les orfèvres français (*). » 

Le musée de Cluny possède plusieurs chande- 
liers en cuivre émaillé. Les deux plus remarquables 
ont été chromolithographies dans Y Album de M. du 
Sommcrard (*). Le premier, qui date sans doute du 
XII* siècle, a un pied composé de monstres et d'en- 
trelacs ; deux lézards soutiennent sa bobèche. Le 
second, qui pai'ait être du xiti* siècle, a 22 cent, 
de hauteur ; c'est à peu près la même dimension et 
la même forme que le iv 5 de la collection de 
M. Bouvier, comme on peut le voir par le dessin 
que nous reproduisons ici. 

Le musée d'Amiens conserve quatre chandeliers 
du moyen-âge. Le premier, trouvé dans lesruineâ 
de l'ancien prieuré de Conty, a 18 cent, de haut; 
il figure un quadrupède portant sur le dos une tige à un seul nœud. 
Le second, haut de 14 centimètres, se compose seulement d'un plateau 
sur lequel est fichée une broche. Les deux derniers, à peu près de la 
même dimension, ont leur tige terminée par un petit godet, où se 
trouvent ménagées deux ouvertures carrées comme dans len°l de notre 
planche. Je suppose qu'on y mettait une espèce de clavette, à l'aide de 
laquelle on pouvait facilement extraire la bougie quand elle était 
brûlée Jusqu'au bord du godet. En ce cas ce serait, dans un élat très- 
rudimentaire , le système du ressort employé actuellement dans nos 
chandeliers de cuisine. 

J'ai vu à Tours, en 1847, à l'exposition d'objets d'art qu'on fit à 
l'occasion d'un Congrès scientifique, un fort beau chandelier, appar- 
tenant à M. d'Espaulard, du Mans. On croit que c'est celui que saint 
Thomas de Cantorbéry donna à l'église du Mans. 

Les cinq chandeliers dont le R. P. A. Martin a publié les dessins 
dans ses Mélanges d'archéologie i^), proviennent des cabinets de 
MM. Carrand, Dugué, Desmotte et Sauvageot, de Paris. Ils offriraient, 
suivant l'éminent archéologue, les scènes d'une même fable. Il les décrit 
ainsi : « Sur la pL x\w, un homme, tranquillement assis sur un 
dragon, semble avoir volontairement avancé la main droite que le 



(1) Dict, d'orfèvrerie, col. 476. 
(î) .ix« série, planche 16. 
(3) T. I, p. 93. 



-o6 LES CHANDELIERS d'ÉGLISE 

monstre dévore^ tandis que de l'autre il tient élevée une plante d'où 
sort la lumière. Sur la pi. xvi, nous retrouvons le même dragon, la 
même plante» un personnage pareil au premier et probablement le 
même événement : seulement les deux ennemis s'observent et le dragon 
porte au cou un appendice trop élevé pour servir de quatrième 
support et affectant la forme d'une poignée. Sur la pi. xv, le héros 
manque, mais Ton retrouve la fleur et le dragon, et celui-ci s'occupe à 
dévorer les rinceaux de la tige qu'il supporte. A son tour, le dragon 
a presque disparu sur la pi. xvii (A. B.) On n'en voit plus que la lête 
qui dévore, non plus les rinceaux, mais la racine même de la plante. 
Cette tète termine la queue d'un monstre hybride que l'on dirait formé 
de la tète d'un reptile, du cou d'un lion, des pattes d'un coq et du corps 
d'un poisson. La cinquième scène, pi. xvii (G. D. E.) ne se rattache 
plus aux autres que par la plante mystérieuse et sa fleur épanouie ; un 
cheval fantastique remplace le dragon , et au lieu du héros figure une 
femme. » 

Le P. Martin croit retrouver dans ces diverses scènes la légende de 
TEdda» relative au loup Fenris, qui coupa d'un coup de dent la main 
de Tyr, un des douze compagnons d'Odin. Sur la jpl. xiv, Tyr se voit au 
moment de perdre la main ; sur la pi. xvi, la mutilation est acccomplîe. 
On peut objecter que le loup de la légende est remplacé par un dragon» 
dans ces chandeliers ; mais le P. Martin répond que, dans la mythologie 
Scandinave, le mot loup est un nom générique exprimant, par une 
métaphore populaire, tout agent destructeur grandement redouté, et 
qu'à ce titre l'image du loup pouvait être remplacée par celle du dragon 
Nidoggr, sans modification du sens et sans méprise possible. La fleur 
qui couronne toutes ces scènes et dont la corolle épanouie sert de cor- 
beille, serait une image fantastique de l'arbre du monde, dont les 
racines, dit TEdda, s'enfoncent jusqu'aux dernières profopdeurs des 
al)îmes, où le dragon Nidoggr ronge l'extrémité de la troisième racine. 
Le monstre hybride et la femme à cheval de la pi. xvii trouveraient 
leur explication dans les mêmes sources mythologiques et compléteraient 
l'histoire légendaire de l'antagonisme de la lumière et des ténèbres. Le 
P. Martin ajoute que deux de ces chandeliers lui paraissent du xu« siècle, 
et les trois autres du xm*, et qu'ils doivent provenir de quelque contrée 
assez rapprochée de la patrie de l'Oddinisme pour que les traditions des 
Eddas y fussent populaires et trop peu éloignée du centre de la civili- 
sation pour que l'art y fût trop barbare. 

Ces interprétations, tout ingénieuses qu'elles sont, n'ont point 
convaincu tous les archéologues, et beaucoup pensent que ces cinq monu- 



AU MOYEN-AGE. 57 

ments présentent trop d'analogie avec certains chandeliers d'église des 
\iV et XIII» siècles, pour qu'on leur attribue une origine septentrionale 
et un caractère mythologique. Ils croient qu'on peut rattacher ces 
diverses scènes auK légendes chrétiennes où le démon figure sous les 
traits d'animaux divers, à moins qu'ils ne soient qu'une simple fantaisie 
d'artiste. 

Il y a des chandeliers du moyen-âge plus ou mois remarquables au 
musée du Louvre, dans les trésors des cathédrales de Sens, de Bourges, 
de Munster, d'Aix-la-Chapelle, de Mayence ; dans les églises de Jéru- 
salem, à Bruges, de Saint-Nicolas, à Léau en Flandre, de Saint-Sebald 
et de Saint-Laurent, à Nuremberg; et dans diverses collections parti- 
culières. 

Celle de M. Bouvier, d'Amiens, qui tient un des premiers rangs parmi 
les plus importantes, nous a fourni les six chandeliers qui accompagnent 
cet article [page 16). Les dessins, que je dois à l'obligeance de M. L. 
Duthoit, me dispensent de toute description. 

Je crois que tous ces chandeliers ont pu être placés sur l'autel ; car, 
eauf peut-être les n" 1 et 3, ils ne remontent point à l'époque où l'on 
mettait toujours les chandeliers par terre aux coins de l'autel. Le petit 
âne et le centaure [n^ l et3)> pourraient seuls être antérieurs au 
xii* siècle , le n* 4 me semble être du xn« siècle, le n** 5 du xiii% le n*6 
du xir ou du xiii«, len° 2 du xiv« ou du xv*. Je ne vous propose ces dates 
qu'avec une certaine hésitation parce que, comme je vous le disais plus 
haut, je crois qu'on a parfois copié les types d'un siècle précédent et 
qu'il devient impossible, en ce cas, de délivrer à ces meubles litur- 
giques un acte de naissance bien exact. 

Je n'avais d'abord l'intention que d'écrire une ou deux pages sur les 
questions auxquelles vous m'aviez mis en demeure de répondre. Mais, 
entraîné par l'attrait qu'offre tout sujet inédit, j'ai multiplié mes 
recherches et je crains maintenant d'avoir dépassé les bornes d'une 
légitime réponse. En voulant compléter vos observations, dont le mérite 
fait regretter la brièveté, je suis tombé dans un défaut tout opposé et je 
me rappelle un peu tard que beaucoup de lecteurs excusent plutôt 
l'excès de brièveté que l'excès de longueur. 

Agréez l'assurance de mes sentiments confraternels, 

l'abbé 4UUES CORBLET. 



CHAPSLLB ROIANB DB NOTRE -DAHE DE LA SALBTTE 



EH coaarimcTiov au csatcau D'EseuiLLe (drAve). 



Si Ton doit des éloges et des encouragements aux efforts tentés par 
les établissements publics pour la conservation , la restauration et la 
réédification de nos vieux monuments , on ne saurait les refuser non 
plus aux simples particuliers dont la généreuse initiative entreprend 
rédiûcation d'églises , dans un des grands styles de notre architecture 
sacrée. De ce nombre est mon honorable ami, M. le comte Alexandre 
de Bernes de la Haye, qui s'occupe actuellement de construire à ses 
frais, pf es de son château d'Esguille , non loin de Valence , une jolie 
et assez vaste chapelle, pour sa famille et aussi pour un quartier isolé, 
privé jusqu'à ce jour, à cause de l'éloignement de son chef-lieu parois- 
sial , Château-Neuf-d'Isère, de tout service religieux. 




Plan de la Chapelle. 



L'entreprise de M. de Bernes est donc une œuvre de zèle et de 
charité; ajoutons qu'elle est également une œuvre d'archéologie, digne 



CHAPELLE ROMANE DE NOTRE-DAME DE LA SALETTI^, 



39 



de rinlérèt des amis de Tart religieux. On en pourra juger par les 
dessins cl -joints de la nouvelle chapelle» dont ils indiquent les principales 




C . JiVTTIOT. 



dimensions. Ces dessins, dus à Varciiitecte du monument, M. Tracol, de 
Valence , n'offrent pas sans doute , quant au plan général ni quant aux 



AO CHAPELLE ROMANE DE NOTRE -DAUE DE LA SALETTE. 

détails d'ornementation, un type complet du style roman qui Ta inspiré. 
Une telle reproduction eût dépassé les ressources dont M. de Bernes 
pouvait disposer. Mais il est aisé d'y reconnaître les principaux motifs 
de cette variété si importante de notre art monumental, au cintre 
nettement accusé de la porte d'entrée avec sa grande archivolte ; à la 
coupe et à l'ordonnance des deux fenêtres géminées qui sont au-dessus, 
et au gracieux campanile qui surmonte cette façade si caractéristique 
de l'édifice, sans parler de l'élégante corniche en arcature ,qui, dans 
la partie supérieure , le contourne entièrement. C'est par l'emploi de 
ces divers motifs romans, que l'architecte, s'inspirant de la pensée de 
M. de Bernes et de la mienne, a su imprimer au nouvel édicule un 
cachet architectural assez accusé, pour le distinguer de cette foule de 
constructions soi-disant religieuses, qui n'ont d'église que le nom. 

Quant à la statue de Marie Immaculée dont il est surmonté , dans le 
dessin que nous en donnons ici, il faut la regarder seulement comme 
provisoire et à titre d'essai. Ce n'est point en effet sous cette forme 
vulgaire d'une Vierge ce au front étroit, à l'air insignifiant et commun, 
aux mains niaisement étendues, à la figure sans grâce et sans dignité, 
qu'on dirait inventée à dessein pour discréditer le plus admirable sujet 
que la religion offre à l'art (*); » ce n'est point, dis-je, sous cette forme 
vulgaire, qu'il convient de représenter Marie conçue sans péché. Une 
telle prérogative et toutes les autres qui relèvent au-dessus des Anges 
et des Saints, Marie les tient de sa dignité de Mère de Dieu. C'est 
pourquoi, dans l'antiquité et au moyen-âge, les peintres et les sculp- 
teurs eurent toujours soin d'ajouter aux représentations qu'ils en 
donnaient celle de son divin Fils qu'elle portait dans ses bras ou sur 
ses genoux , comme d'innombrables monuments en font foi. 

Aujourd'hui, qu'après trois siècles d'ignorance et d'oubli, on com- 
mence à remonter aux véritables sources de l'esthétique et de l'icono- 
graphie chrétiennes , ne conviendrait-il pas de fixer , dans le sens des 
bonnes traditions hiératiques de l'art, ce type sur lequel jadis s'exerça 
le génie de Murillo et d'autres grands maîtres, et qui vient d'acquérir 
une nouvelle Importance, grâce à la définition dogmatique récemment 
promulguée par le chef suprême de la catholicité? W 

M. Alexandre de Bernes, ne consultant que son zèleet son dévoue- 
ment pour la population rurale au milieu de laquelle il vit, a déjà 

(1) Du Vandalisme et duCatliolicismedans V art, ^îir M. le comte de Montàlembert, édition 
Migne , à la suite du Dictionnaire d'Esthétique chrétienne , par Tabbé Jouve (colonne 1185). 

(2) Cette importante question d'iconographie a été traitée récemment dans la Revue de 
VArt chrétien avec autant d*intérêt que de solidité. 



CHAPELLE ROMANE DE NOTRE-DAME DE LA SALETTE. 41 

dépensé, de ses propres deniers, 5,508 fr. à rérection de cet intéressant 
édifice qui , de la hauteur du coteau où il est assis , domine on ne peut 
plus heureusement lesiieux magnifiques vallées du Rhône et de Tlsère. 
Il lui manque encore la voûte, qui aura sous clé 7 mètres, Tautelet 
les vitraux. Plusieurs personnes honorables ont voulu cQucourir à une 
entreprise si digne d'être secondée, et je n'ai rien épargne moi-même 
pour la mener à bonne fin. 

Voici l'état détaillé des dépenses déjà faites : 

Fondations , fouilles et béton avec chaux hydraulique. . 315 fr. 

Maçonneries en élévation avec cailloux et moellons. . . 2,258 

Pierres de taille jusqu'au clocheton 1,450 

Maçonneries en brique, socle et corniche. 250 

Clocheton 410 

Toiture avec cheneaux , bois compris 825 

Total des dépenses faites 5,508 fr. 

Dépenses restant à faire pour crépissages, voûtes , épe- 
rons et arcs doubleaux, porte et verrières, carrelage et 
badigeonnages 2,000 

Total général 7,508 fr. 

Ainsi, au moins dans nos contrées, on peut bâtir une église 
romane de 14 mètres 10 cent, de longueur, de 5" 50 de largeur et de 
7" de hauteur sous clé, pour 7,508 fr. Il faut convenir que cette 
somme est bien minime, si l'on considère le résultat obtenu. L'exemple 
de M. de Bernes aura, nous aimons à l'espérer, plus d'un imitateur, 
et, dans tous les cas, il a droit certainement aux éloges de tous les 
amis de la religion et de l'art W. 

l'abbé JOUVE, 
Chanoine de VégMM d« Valence. 



(i) Dans sa réunion da 8 septembre 1858, à Auxerre , où se tenait la vingt-cinquième 
session du Ck)ngrès scientifique, après la lecture du rapport, faite par M. Tabbé Jouve, Tun 
des vice-présidents du Congrès, au Conseil administratif de la Société française d'Archéo- 
logie, et sur la proposition de M. de Caumont, une médaille en bronze a été décernée , au 
nom de ladite Société , à titre d'encouragement sympathique à M, Alexandre de Bernes, 
pour sa louable entreprise. 



CHRONIQUE. 



-^ Parmi les slalues modernes deslinées à orner la cour du Louvre figurera 
celle de VArl chrétien , commandée à M. Emile Chatrousse. Après la belle et 
mélancolique personnificalion ûeVArt chrétien par Delaroche, àThémicycIe da 
palais des Beaux^Ârls, c'est le second démenti ofiiciel donné aux réalistes qui 
prétendent que Tart chrétien n'existe pas. 

— Un de nos correspondants nous écrit : Le jour de la fêle de saint Stanislas 
Kostka, a eu lieu à Monlpellier Tinauguralion solennelle de la belle église que 
les RR. PP. Jésuites viennent de faire construire pour le collège qu'ils vont 
établir en cette ville. Ce monument, du style gotbique le plus pur, est parfaite- 
ment homogène ; rarchiteclo a voulu reproduire la magnifique église de 
Valmagne qui n'a point d'égale dans notre diocèse et qui, abandonnée depuis la 
dispersion des religieux, est devenue une grange. La nouvelle église des 
Jésuites, construite par des ouvriers du pays, est justement admirSe de tous, et 
la satisfaction générale qui se manifeste est du plus heureux augure. Nous Pes- 
pérons, ce sera un bon exemple qui portera son fruit au milieu d'un pays où depuis 
longtemps les bons principes de l'art de bâtir les maisons de Dieu étaient 
oubliés. La sympathie qui se manifeste à cette occasiqfi amènera la réprobation 
du malheureux système qui nous a donné tant de constructions hybrides, si 
opposées au véritable art chrétien. 

— On va construire une grande église ogivale à Alkmaar (Hollande). Les 
transsepts auront dos bas-rcôlés, afin de laisser un large espace pour les places 
des fidèles, selon les coutumes de ce pays. L'abside sera flanquée de deux cons- 
tructions, Tune pour la sacristie, l'autre pour le trésor. Les grandes nefs seront 
construites à charpentes apparentes. La flèche octogone sera accompagnée de 
quatre tourelles où seront sculptés les quatre docteurs de l'église latine. Ce 
projet, remarquable sous le rapport de la construction et du symbolisme, montre 
que la Hollande entre résolument dans la voie du progrès archéologique. Nous 
en sommes d'autant plus heureux que nous comptons d'assez nombreux abonnés 
dans cette contrée et qu'ils nous ont assuré que la Revue de l'Art chrétien exerce 
quelque influence sur le clergé et les artistes. 

— Nous lisons dans la Bibliothèque de r Ecole des Chartes : « Plus nous étudions 
de près les manuscrits de nos grands poèmes chevaleresques , et plus nous 
remarquons qu'ils présentent, au point de vue de la paléographie, des caractères 
spéciaux dont on chercherait vainement la mention dans tous les ouvrages qui 
traitent de cette science. On pourrait apporter de nombreuses preuves à l'appui 
de cette assertion ; nous n'en citerons aujourd'hui qu'une seule. D'après tous 
les traités de paléographie et de diplomatique, le point souscrit , placé sous 



GHaONIQUE. 45 

une lettre^ ser4 à indiquer que celte lettre a été inlroduUe par mégarde 
daQs un mot auquel elle n^appartenail pas et qu'en conséquence elle doit 
être exponctuée, c'est-à-dire supprimée. C'est là, en effet, Tusage le plus général 
du point souscrit. Mais ce n'est pas le seul, à notre avis. Quelquefois la souscrip- 
tion du point indique simplement que la lettre qui en est affectée doit s'effacer 
et disparaître dans la prononciation : telle est du moins la eondusion à laquelle 
nous avons été amené, en parcourant attentivement un texte du poème de Guaydon 
que renferme le manuscrit 7227.5 du fonds Coibert à la Bibliothèque impériale. 
Peut-être y a-t-il quelque témérité à mettre en avant une théorie qui ne repose 
que sur un usage observé dans un seul manuscrit; mais, nous l'espérons bien, 
nos collaborateurs de la collection des Anciens poèlet français trouveront dans 
les manuscrits des autres poèmes chevaleresques qu'ils auront à éditer des traces 
du même usage. » — çlméon luce. 

— La bibliothèque communale d'Amiens vient d'acquérir un manuscrit qui 
nous prouve que si la musique profane avait déjà envahi l'Eglise au xviii" siècle, 
on ne laissait pas du moins passer ces inconvenances sans protestations. Sur 
la garde de ce ms. intitulé : Mémoires sur M, de Saint-Cyran, et qui date du 
commencement du xviu" siècle, on lit une pièce de vers qui nous parait digne 
d^ètre reproduite; elle porte pour litre : Vers de M» Des Lions, ancien doyen de 
SenliSy sur AI, de Bragelone, l^ nouveau doyen, qui q^vait fait mettre des violons 
parmi Us instruments, de musique aux Ténèbres : 

Doyen > quand U mort du Saaveur 
* Fait gémir la nature, 
Et qae TEglise de douleur 

Veut estre sans parure , 
La musique, en un denll si grand , 

DoU suspendre ses charmes ; 
Et quand Jésus ▼erse son sang 

Tout doit verser des larmes. 

Pourquoi de joieux Amphions 

Dans les jours de Ténèbres, 
Nous donnent-ils des violons 

Au lieu de chants funèbres ? 
D*oà vient donc ce cullo nouveau ? 

Le diable Ta fait naistre. 
Veux-tu danser sur le tombeau 

De Jésus Dostre maisCre 7 

Ainsi , Pintroduction du violon était un culte nouveau au xviu* siècle, du moinsc 
en province. Maintenant il est tellement consacré qu'un journal, en annonçant 
récemment une messe en musique d'opéra, disait qu'assurément on rencontrerait 
à celte solennité tous ceux qui ont le culte de la bonne musique. Quant à ceux qui 
n'ont que le culte de Dieu, il ne pouvait être question d'eux; ils n'étaient pas 
,sansdoule jugés dignes, pour ce jour-là, d'entrer dans l'église. 

J. C. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.' 



& une lettre du 18 Janvier t<l909 par M. Edmond Lbblart. 
Paris, d8S8) Brochure de 92 pages în-S». 

Tous les archéologues français connaissent le nom de Spon, ce jeune ctérudit 
antiquaire lyonnais qui fut ravi à la science à Fâgc de 38 ans, au moment où il 
promettait à son pays une ample moisson de travaux aussi glorieux que savants. 
En dehors de ses sérieux labeurs sur sa ville natale, l'ancienne métropole des 
Gaules, le médecin-archéologue nous a laissé une lettre au Père de la Chaise^ 
qui fit grand bruit dans la «r République des lettres d comme on disait alors. 

Cette lettre, datée de Lyon, du 13 janvier 1680, était tout à la fois une page 
d^épigraphie et un manifeste protestant contre la coutume de prier pour les 
morts. Spon prétendait que nulle part sur les inscriptions chrétiennes on ne 
trouvait mention de la prière pour les défunts avant le vit* ou le viii"* siècle. La 
polémique religieuse, alors très-ardente (on était à la veille de la révocation de 
redit de Nantes), s'empara de cette lettre, ou plutôt de c^factum; on Timprima 
à Lausanne, à Montauban, à la Réole et dans tous les centres réformés. Les 
savants et les controversistes de l'époque s'en occupèrent : on cite entre autres 
l'abbé Nicaise, Bruzeau, Menjot, Bayle, Arnauld et Bossuet lui-môme. Tous ces 
hommes, parfaitement compétents dans la théologie, répondirent avec des textes 
et des livres. Tous traitèrent très-bien la question doctrinale, mais aucun ne 
releva le défi épigraphique, parce qu*aucun n'était préparé. 

Près de deux siècles s'étaient écoulés depuis cette manifestation archéolo- 
gique, et le silence le plus complet s'était établi sur cette polémique d'où la 
lettre semblait être sortie victorieuse, du moins au point de vue monumental. 
M. Leblant, l'homme de France le mieux préparé pour la lutte épigraphique et 
chrétienne, a relevé le gant, et, avec cette courtoisie et cette érudition qui ne 
lui font jamais défaut, il a soulevé contre l'arme un peu rouillée de Spon toute 
une légion de morts. A sa voix tout un peuple de chrétiens est sorti des tombeaux 
de la Gaule, de l'Italie, et même des catacombes de Rome. A l'assertion si nette 
et si tranchée de Spon qui assurait que jamais, avant le vu'' ou le viir siècle, les 
inscriptions chrétiennes ne mentionnent de prières pour les morts, M. Leblant 
oppose l'inscription chrétienne de Briord, près Belley (Ain), écrite à la fin du 
V siècle et sous le consulat d'Âvienus (150 à 502). Ce monument, dont la date 
est certaine, déclare que « pour la rédemption de son &me, Arenberga a affranchi 
un esclave nommé Mannoo, pro redemptione animœsuœ ». 

* Les ouvrages dont deia exemplaires sont adressés à la Revue sont annoncés sur la 
couverture, indépendamment du compte- rendu qui peut leur être consacré dans le Bulletin 
Bibliographique. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 45 

Celle pièce est une massue qui écrase rargument de Spon, et le savant 
lyonnais^ dont la bonne foi n'est conteslée par personne, n'eût pa la lire sans se 
sentir atteint dans ses derniers retranchements. 

Pour nous, catholiques et archéologues, nous devons remercier M. Leblant 
d'avoir détruit, avec autant d'érudition que de mesure, cet argument scienti- 
fique que l'on ne présentera plus, et nous félicitons notre confrère d'avoir fait de 
l'cpigrapbie chrétienne un auxiliaire de la théologie. l'abbé gochbt. 

PiAlleaiton» arehéoloi^l^pic* en Autriche. 

I. — Jahrbuch der kaiserl. ksenigl. Central-Commission zur Erforschung und Erhaltung der 
Baudenkmale 1856. mit 17 tafeln und 26 kolzschnitten. (Annales de la Commission 
centrale^ impériale et royale poar la recherche et la conservation des monuments d'ar- 
chitecture, 1856, avec 17 planches et 26 gravures en hois. Prix : 15 fr.) 

I. — Mittheilungen der kaiserl. kœnigl. Central- Commission zur Erforschung und Erkal- 
tung der Baudenkmale, herausgegeben unter der Leitung des k. k. Sections chefs und 
Prseses derk. k. CentraKCommission, Karl Freihern von Czoernig. Rédacteur^ Karl Weiss. 
1" und 2t«r Jahrgaug. 1856 et 1857. Jeden Monat erscheint ein Heft bis 2ein Druckbogen 
mit Àbbildungen. (Communications de la Commission centrale^ impériale et royale pour 
la recherche et la conservation des monuments d'architecture, publiées sous la direction 
du chef de section et président de la Commission centrale Charles, baron de Gzoernig. 
Rédacteur : Charles Weiss. lr« et2« année, 1856 et 1857. Paraissant par cahiers de deux 
feuilles d'impression par mois. Prix : 80 fr.) 

m. — Kunstdenkmale des Mittelalters in Erzherzogthum Nieder-Osterreich von D' Edouard 
Freihern von Sacken. ( Monuments artistiques du moyen-âge dans l'archiduchô de la 
Basse-Autriche^ par le D^ Edouard, baron de Sacken. Prix : 12 fr.) 

IV. — Mittelalterliche Kunstdenkmale in Salzburg, von Dr Gustav Heider. (Monuments 
artistiques du moyen-âge à Salzbourg, par le D' Gustave Heider. — 15 fr.) 

V. — Qvidale in Frioul und seine Monumente, von prof. Rud. Litelberger von Edelberg. 
(Cividale en Frioul et ses monuments, par le prof. Rodolphe Litelberger d'Edelberg. 15 fr.) 

YI.— ^kunstdenkmale des Mittelalters in Steiermark, von Karl Haas. (Monuments artisti((ue8 
du moyen-âge en Styrie, par Ch. Haas. ^- 8 fr.) 

VIL — Dieœltesten Glasgemœlde des Ghorherren-Stiftes Klostemenburg und die Bildnise 
der Babenberger inder cisterclenser-Abtei Heiligenkreuz gezeichnet und beschriebea voa 
Albert Camesina. (Vitraux les plus anciens de l'église du chapitre canooical de Kloetem- 
bourg et dessins des Babenberg dans l'abbaye cistercienne de Heiligenkreuz, relevés par 
Albert Camesina. — 15 fr.) 

11 y aurait de l'injustice, ou tout au moins un manque de réciprocité de bons 
offices répréhensible à tous égards, de la part de la Reçue de Vàrt cAred'en, si 
elle différait plus longtemps d'acquitter une juste dette de reconnaissance envers 
la rédaction de la Commission centrale, impériale el royale pour la recherche H 
la coneenoaiion des monuments d^archiUcture , pour l'importance des services 
qu'elle est appelée à rendre et qu'elle a déjà rendus aux études archéologiques, 
et pour la gracieuseté avec laquelle elle a spontanément souhaité la bienvenue 
à la Revue de VArt chrétien, en faisant connaître quelques-uns de ses travaux en 
Allemagne. 



4G BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

Noas4ivoDs SOUS les yeux les publicalions des deux premières années de cette 
Commission-modèle ; elles méritent de fixer Pattenlion da monde savanl tant 
pour le fond et Pintérèt des matières qui y sont traitées que sous le rapport de 
la perfection typographique du texte et des nombreuses gravures qui eu font 
Tornement et en augmentent la clarté. 

Les Allemands se sont empressés ici, comme ils manquent rarement de le 
faire pour ceux de leurs ouvrages qu'ils destinent à toute TEurope , de rempla- 
cer leurs vieux et respectables types gothiques par des caractères latins aussi 
purs et élégants que s'ils sortaient des ateliers de Londres ou de Paris. Un aalre 
avantage pour lequel le public ne leur devra pas une moindre reconnaissance, 
c'est le bon marché relatif de celle publication, qui est comme un terme moyen 
entre nos prix français si élevés pour les éditions de luxe de la nature de celle-ci 
et les prix si incroyablement abaissés de nos publications populaires. 

Une autre fois, nous rendrons compte de quelques-unes des curieuses mono- 
graphies qui enrichissent cette collection, et qui s'y font remarquer par une 
sévérité de forme et une précision de détails, attestant la haute compétence des 
écrivains et le caractère oflîciel de leur position. 

Aujourd'hui, nous nous contenterons de faire connaître le but et l'organisation 
de la Commission centrale, ainsi qu'il résulte d'un décret émané mamtpropriâ 
tle S. M. l'empereur François-Joseph, âous la date du 31 décembre 18S0. 

Le Gouvernement a eu pour but d'éveiller l'intérêt pour la» recherche et la 
conservation des monuments d'architecture, de favoriser et de propager l'activité . 
particulière des associations scientifiques et des hommes spéciaux dans les 
différents Etats de la couronne, pour réunir et faire connaître les recherches 
individuelles, afin de former, de tous les monuments historiques des diverses 
races de peuples soumis à la domination autrichienne, un faisceau d'ensemble et 
comme un trophée en l'honneur de la monarchie. 

Pour réaliser ce plan, il a été ajouté au ministère du commerce, de l'industrie 
et des édifices public;», une Commission centrale pour la recherche et la conser- 
vation des monuments d* architecture, et des conservateurs ont été établis sur les 
points les plus convenables de l'Empire. 

La Commission centrale se compose du chef de section de la division minis- 
térielle des édifices publics, qui en a la présidence, du chef de la section d'archi- 
tecture, do deux représentants du ministère de l'intérieur, deux représentants 
du ministère des cultes et de rinstruetion publique, deux de rAcadénie des 
sciences, deux de l'Académie des beaux-arts, et enfin du conservateur désigné 
pour Vienne. 

Des architectes, des artistes, et des archéologues peuvent être, au besoin, 
appelés à prendre part aux travaux de la Commission , qui se réunit en séances 
régulières, au ministère du commerce et des beaux-arts. Le ministre nomaiàeles 
conservateurs sur la proposition de la Commission centrale. 

Un des principaux devoirs de l'institution est de s'entendre avec toutes les 
Sociétés historiques et archéologiques et avec les particuliers qui s'occupent 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUli:. 47 

d'anliquités, d'histoire, d'art et de monuments, et de fonder de nouveaux centres 
d'activité arcliéologique partout où l'utilité s'en ferait sentir. 

On invite surtout les ecclésiastiques, le personnel de l'enseignement et celui 
de l'administration des communes à stimuler l'ardeur des populations pour le 
maintien et le respect des souvenirs historiques et des monuments de leurs 
ancêtres. 

Par là, la Commission centrale espère obtenir une statistique et des descrip- 
tions, destinéesàéclairerleGouvernementsurrimporlance réelle des monuments 
à conserver, et» de plus, une galerie universelle de tous les dessins représentant 
les richesses artistiques éparses dans les divers monuments de l'empire. 

La Commission fait connaître, par de fréquentes publications, les résultats do 
ses recherches historiques, la statistique des monuments et l'état annuel de ses 
travaux» 

Les conservateuifs, dont le titre est purement honorifique, mais dont les 
dépenses sont couvertes par un fonds spécial affecté à cet usage^ sont les 
principaux organes à l'aide desquels la Commission exerce son influence sur 
toute l'étendue de Tempire; aussi jouissent-ils de la plupart de ses attributions 
pour tout ce qui concerne le développement et la régularisation du travail 
archéologique. 

Le formulaire des questions posées par la Commission pour diriger les études 
de ses correspondants, concerne le nom du monument; l'endroit où it se trouve ; 
l'époque de sa construction et le nom du fondateur; l'époque des changements, 
additions et renouvellements qu'il a subis ; les matériaux et le style du monu- 
ment ; sa destination actuelle ; son possesseur ou conservateur ; ses inscriptions ; 
son état actuel ; sa classification sous le rapport du droit légitime qu'il peut 
avoir à être conservé, etc. 

Il nous reste maintenant à dire un mot de Pappréeiation bienveillante dont la 
Mwue dtVAri chrétien a été l'objet, dès son début, de la part de M. le rédacteur 
des Communications de la Commission centrale. 

Après avoir reproduit» dans son n"* 4 (avril 18S7), une partie saillante de 
l'introduction où M. l'abbé Corblet expose le but et la raison d'être de la publi- 
cation qu'il entreprend, le rédacteur allemand se félicite de ce que la Âevua de 
VArt chrétien ne se bornera pas exclusivement au style du moyen-âge, mais 
embrassera aussi les œuvres de la renaissance et de l'époque contemporaine. 
« Pourvu seulement, ajoute-t-il> que l'auteur renonce réellement aux préjugés 
de sa nation, et se mette en mesure de juger d'un œil impartial les monuments 
artistiques de l'étranger t Ce serait là rendre à la science un grand service 
auquel jusqu'ici les savants allemands n'ont pas toujours eule droit de prétendre, 
notamment en ce qui concerne l'Allemagne. » 

Cette simple appréhension, si prématurément manifestée à l^égard d'une 
publication française dont le titre seul implique la nécessité d'une complète 
impartialité internationale, et des vues pour ainsi dire cosmopolites, cette appré- 
hension accuse un préjugé allemand au moins égal à celui qu'elle veut prévenir. 



48 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

Si nous sommes naturellement disposés à croire que sous une foule de rapports 
et spécialement au point de vue des choses de goût, la France l'emporte sur toute 
autre nation, TAlIemagne n'en est pas moins convaincue, exagérément peut-être^ 
de sa supériorité en ce qui concerne l'histoire, Tarchéologie, les sciences, etc. 
Ce que nous lui accorderonsrsans conteste, c'est d'avoir un plus grand nombre 
de savants que nous et d'exceller surtout dans la patience et le génie des 
recherches ; mais l'érudition qui en résulte, surabondante et jalouse de tout 
dire, sera longtemps encore, non moins que la différence d'idiome, un obstacle à 
laTusion intellectuelle et à la mise à l'unisson des deux peuples. Ce que cherche 
avant tout le lecteur français, dans son bon sens pratique, c'est l'unité du but et 
la clarté de l'exposition, et c'est parce que nous trouvons ces précieuses qualités 
dans la rédaction des Communications de la Commission centrale que nous 
sommes persuadé qu'elles seront toujours favorablement accueillies par les 
savants français. La Revue de VAti chrétien fait des vœux pour la propagation 
de celte éminente publication et la remercie cordialement de prêter souvent le 
concours de sa publicité à une œuvre analogue à la sienne et destinée, comme 
elle, à propager le goût des études archéologiques à toutes les époques et dans 
tous les foyers de la civilisation chrétienne. 

mCHBL VION. 

El» Cathédrale tPAna^fiil , par M. X. Ba&biee bi Montàvlt. 
Paris, 4868, in- 4» de 400 pages. (5 fr. ) 

Celte publication est trop connue des archéologues pour qu'il soit nécessaire 
d'en faire longuement ressortir le mérite. Ils ont pu voir l'ingénieuse méthode 
qu'a suivie l'auteur et que nous ne balançons pas à proposer comme un modèle 
du genre. 

Tout ce que la cathédrale d'Anagni renferme de curieux a été signalé avec qq 
ordre que nous nous faisons un devoir, en même temps qu'un plaisir, de recon- 
naître. 

L'auteur divise ainsi son travail : Voyage h Ànagni ; — légende des patrons; — 
extérieur de la cathédrale ; — nefs, transsept, chœur, sanctuaire, chapelles^ crypte 
et trésor. 

L'étude des monuments du moyen-âge de l'Italiea été jusqu'ici à peu près cons- 
tamment sacriGée à c^lle de l'époque romaine, et c'est un tort, car on y trouve une 
mine d'autant plus féconde qu'on l'a moins exploitée. M. Barbier de MoiitauUa 
compris cette lacune ; aussi ne sera-ce point le moindre de ses mérites que celui 
d'être entré l'un des premiers dans celte carrière nouvelle. Il a longtemps habité 
l'Italie; et c'est avec un savoir incontestable et une conscience assez rare de nos 
jours qu'il a exploré les parties les plus curieuses de cette riche contrée. La 
monographie qu'il vient de publier est pleine d'ingénieuses considérations, de 
fines remarques, de rapprochements curieux et de descriptions intéressantes. 

V. GODABD'FAULTBIBK. 



REVUE DE L'ART CHR^:T!EN 







8 










'ï^^ 



^ 



c 






REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN. 



LA CROIX D'OIST 

BT AVTBBS CROIX. AlffClKlfflWES. 



Études sur les règles traditionnelles concernant les Crucifix et les Croix. 



QUATRIEME ET DERNIER ARTICLE. * 

VI. 

On trouve dans les Àcta Sanetorum des Bollandistes, au tome vu* 
du mois de juin, (actes de saint Pierre et de saint Paul, avec nombreux 
appendices, par le P. Conrad Janning), une savante dissertation sur 
Tancienne basilique de Saint-Pierre du Vatican. A cette dissertation 
sont jointes plusieurs planches, reproduites de Giampini et de Gasali, 
dans lesquelles nous voyons des croix anciennes, entourées de symboles 
qu'il est utile de faire connaître. 

L'une de ces planches (celle de la page 135) représente l'abside de 
Saint-Pierre, mosaïque attribuée avec beaucoup de vraisemblance au 
pape saint Sylvestre, restaurée par les papes Séverin et Innocent III, 
et que Sixte-Quint fit détruire, pour un projet plus vaste, après qu'on 
eût eu le soin d'en prendre un dessin exact sur parchemin, revêtu des 
couleurs de l'original, signé et reconnu authentique et déposé dans les 

* Voir la livraison de Novembre 1858, page 481. 
T. in. Février 1859. 4 



50 LA CROIX d'oISY 

archives da Vatican. Au milieu de cette abside, on voyait le Sauveur 
assis sur un trône, tenant un livre de la main gauche et faisant de la 
droite un signe sur le sens duquel on a discuté. Faut-il y voir une 
bénédiction à la manière grecque ou un geste quelconque ? II semble 
difficile d'admettre cette dernière supposition. Saint Paul est à la droite 
du Sauveur, saint Pierre à sa gauche (position relative souvent expli- 
quée), et saint Pierre fait précisément de la main droite le même signe 
que le Sauveur. Kom pensons que ce signe a rapport à rinscrîption 
môme qui se trouve déroulée autour du bras gauche d« saint et près des 
clefs, symbole de son pouvoir : Christus filius Dei vivi. C'est en eflfet le 
grand acte de foi que prononça saint Pierre le premier de tous : « Vous 
» êtes le Christ, fils du Dieu vivant » dit-il à N.-S. alors que les 
autres apôtres n'avaient pas encore l'idée nette de la divinité de J.-C. 
Ce signe de la main droHe, ValphaeiVûmégay le principe et la fin, ainsi 
qu'il nous est expliqué dans l'Apocalypse et dans maint écrit des Grecs, 
c'est identiquement la profession de foi : Chri^tu^ filius Dei vivi. Dans 
la main du Seigneur lui-même ce signe veut dire : « Ego sum A et a, 
principium et finis. » Ainsi, ce n'est pas à proprement parler une 
bénédiction , mais bien plutôt d'une part un enseignement , d'autre 
part un acte de foi à cet enseignement. Au reste, tout est à la fois grec 
et latin dans cette grande et belle mosaïque, comme il convenait 
dans une église de Rome, centre de la catholicité. A côté de saint Paul 
comme à côté de saint Pierre, on lit dans les deux langues : 

A Ses 

n P 

A A 

V V 

A L 

O V 

C S 

Saint Paul porte une inscription qui témoigne de son ardent amour : 
MikifÀvere Christus est. Quatre fleuves coulent sous le pied du trône 
et des cerfs viennent s'y désaltérer ; les noms de ces fleuves sont écrits 
à côté de chacun des quatre : Gion, Phisûn, Tigris^ Euphrates. Au- 
dessous de cette vaste composition il en est une autre dont la croix occupe 
le centre. Cette croix , toute parée de pierres précieuses, s'élève sur 
une sorte de coussin placé sur un autel ; elle est d'ailleurs entourée de 
colonnes supportant de riches tentures, et comme placée sous une sorte 
de ciborium ou baldaquin. Devant l'autel, debout sur un monticule, se 



SCS 


A 


p 


n 


£ 


E 


T 


T 


R 


P 


V 


O 


S 






ET AUTRES CROtX ANCIENNES. 51 

lient un agneau avec le nimbe crucifère, blessé au côté et aux quatre 
pieds. De ces cinq blessures coulent des jets continus de sang qui vont 
se réunir pour former un ruisseau au pied du monticule, après que Tun 
de ces jets, celui du côté, a d'abord été reçu dans un calice. A droite et 
à gauche sont six agneaux qui sortent, les uns de Jérusalem, les autres 
de Bethléem, et se dirigent vers l'agneau^ ainsi debout et pourtant 
immolé. Des palmiers sont plantés sur la voie, des colombes tiennent 
des rameaux dans leur bec. A droite de l'agneau, on voit l'image du - 
pape Innocent III, le dernier restaurateur de l'abside de Saint-Pierre ; 
à gauche, l'Eglise romaine, avec la couronne, la croix de procession 
avec pennons, et le livre. Il est facile de comprendre toutes ces allégories. 

La croix, instrument du salut du genre humain, est ornée et honorée 
le plus qu'il est possible ; celui qui fut attaché à cette croix est vivant, 
il est debout, mais il continue de s'immoler mystiquement sur nos 
autels. Vers lui viennent les douze apôtres avec la plénitude des nations; 
aux quatre fleuves des Evangiles qui coulent dans le vrai paradis 
terrestre de l'Eglise viennent se désaltérer les habitants du désert, les 
âmes qui cherchent la vérité et le repos. Des palmes, des rameaux 
d'olivier, la victoire sur soi-même et la paix sont l'apanage de ceux 
qui embrassent le christianisme, et la vertu chrétienne par excellence, 
la douceur, est symbolisée par la colombe qui apporte le signe de paix. 
C'est l'enseignement que uouSl avons vu partout jusqu'ici dans la croix, 
mais un enseignement allégorisé sans doute pour ne pas effrayer la 
susceptibilité extrême des païens qu'il fallait convertir. 

Nous retrouvons le même système d'allégorie à Sainte- Marie- 
Majeure (*). La croix repose encore sur un autel ; elle est ornée d'une 
couronne en signe de victoire ; elle est l'instrument à l'aide duquel 
s'ouvrira le livre aux sept sceaux déposé sur cet autel. 

A Saint-Jean de Latran W, l'allégorie est encore plus complète. La 
croix est très-ornée et même travaillée avec une sorte de recherche. 
Elle est composée d'une succession de pièces triangulaires toutes 
chargées de pierres précieuses. Au médaillon du centre est la repré- 
sentation de J.-C. baptisé par saint Jean. Au-dessus de la croix plane 
la colombe divine , et de son nimbe s'échappe une abondante gerbe de 
rayons qui viennent féconder l'eau dans laquelle plonge le pied de la 
croix. De là cette eau s'échappe en quatre fleuves nommés plus haut, 
et deux cerfs viennent s'y désaltérer. Au-dessous de la croix est un 

(1) BoLLAND, tome 7« de juin, p. 141, n<» 2. 
(S) Ibid., iio3. 



52 LA CROIX b'oiSY 

vaste enclos entouré de murs et défendu par un ange armé d*un glaive. 
Du milieu de ce jardin s* élève un palmier surmonté du phénix. Saint 
Pierre et Saint Paul gardent les murailles à Fintérieur; des brebis se 
présentent pour entrer dans le jardin. On le voit» c'est toute l'histoire 
du paradis terrestre expliquée par l'histoire de la rédemption du genre 
humain ; tout s'y retrouve, jusqu'à l'Esprit-saint qui fécondait les eaux 
primordiales et qui féconde les eaux du monde nouveau, du monde 
surnaturel. Le symbole du phénix nous montre l'immortalité qui nous 
est rendue, avec plus de privilèges encore que n'en avait notre immor- 
talité originelle. 

A Saint -Clément (i), la croix n'est plus une croix simple et nue; 
l'image du crucifix s'y trouve , Jésus y est attaché sous la forme 
humaine ; la Sainte Vierge et saint Jean l'accompagnent. Mais à côté 
de cette réalité historique vient encore se placer l'allégorie, et celle-ci 
a sa large part. D'abord c'est une main céleste qui tient une couronne; 
de cette couronne en sort une autre plus grande, puis une troisième 
qui entoure de ses branches verdoyantes la Sainte Vierge et saint Jean 
et tout le pied de la croix. Douze colombes sont représentées sur la croix 
elle-même et figurent les douze apôtres; quatre cours d*eau s'échappent 
du monticule où la croix est plantée, et deux cerfs viennent puiser la 
vie à ces sources bienfaisantes. Un autre cerf se trouve pris dans un 
cercle formé par un serpent, mais ce serpent a la tète renversée et ne 
peut plus nuire. Tout cela est fort ingénieux et fort facile à comprendre. 
Nous serions fort heureux si nos inventeurs d'emblèmes pour images 
dites de sainteté inventaient toujours dans ce goût. Au lieu de donner 
des banalités sentimentales qui n'ont rien de chrétien, ils offriraient 
aux fidèles une instruction solide déguisée sous des voiles ingénieux. 
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce sujet. 

Dans la même collection des BoUandistes, au tome ni* du mois de 
juillet, page 784, nous trouvons encore une croix et une croix magni- 
fique. C'est celle qui était àBamberg et qui fut donnée par l'empereur 
saint Henri à son épouse sainte Cunégonde comme cadeau de noces, 
dit Morgengabe^ le lendemain de leur union. Cette croix en or est l'ou- 
vrage d'un artiste grec, de la fin du x* siècle. Le petit vêtement du 
crucifix est orné de deux bandes chargées de clous, sorte d'orfrois dans 
l'ancienne manière ; il descend jusqu'aux genoux ; il est vraiment 
digne de servir de modèle. Près de la Sainte Vierge on a gravé cette 
parole de Notre-Seigncur à sa mère : lAOV o vioc cov. Voilà 

(!) BoLLAND, tome 7c de juin, p. lU, ii© 4. 



ET AUTHKS CROIX ANCIENNES. i)0 

voire Fils ; près de saint Jean on a mis celle aulre parole de Noire- 
Seigneur à son disciple bien-aimé : lAOV H mhthp cOV, Voilà 
votre Mère. Le Calvaire est indiqué par ces mots : Tonoc KPANIOV. 
La longue inscription qui a rapport à l'empereur Henri et qui court sur 
toute répaisseur de la croix est en latin. La croix de Bamberg a été 
publiée par Hcnschenius en cet endroit de Vœuvre des Bollandistes, et 
par Jean-Pierre Ludewieg dans son histoire de Tévèché de Bamberg. 

Gretser, dans son immense compilation De Cruce W , a aussi publié 
une croix grecque fort curieuse, venant de l'empereur Romanes et 
donnée par l'empereur Philippe de Souabe à l'église de Notre-Dame de 
Maëstricht. Celte croix a été publiée de nouveau par M. Schaepkens 
dans le Messager des Sciences historiques, des arts et de la bibliographie 
de Belgique, année 1855. Elle est surtout une croix-reliquaire, à double 
croisillon ; tout un côté est couvert d'une longue inscription grecque j;^ 
de l'autre sont les images de N.-S., de la Sainte Vierge, des SS. Anges 
Michel et Gabriel, et de saint Démétrius. L'histoire de cette croix, d'une 
très-grande valeur et qui, selon les apparences, n'est pas perdue, est 
très-intéressante. On peut la lire dans l'ouvrage que nous venons de citer. 

Nous ne finirions pas si nous voulions mentionner toutes les croix 
remarquables dont nous parlent les livres anciens et même celles qui 
existent encore. Les Annales archéologiques de M. Didron en ont fait 
connaître un assez grand nombre ; les Revues étrangères qui s'occupent 
des matières d'ecclésiologie en ont aussi donné plusieurs ; les publica- 
tions spéciales et les monographies qui paraissent dans les départements 
en ont également fait connaître, et tous les jours on en découvre ou 
plutôt on en remarque de nouvelles, parce que l'attenlion est éveillée 
sur cet objet si important du culte divin. Notre but est, dans celte 
étude comme dans les autres que nous nous proposons de publier suc- 
cessivement, non pas de faire un inventaire minutieux, une sorte de 
catalogue descriptif des objets religieux, mais bien de chercher l'idée 
cachée sous les emblèmes divers, de découvrir la règle d'après laquelle 
nos pères ont travaillé ces objets, de faire, en un mot, la philosophie ou 
plulÔl la théologie de l'art chrétien , en laissant de côté les questions 
d'école, de style et toute préoccupation étrangère à ce résultat que nous 
nous efforcerons d'atteindre et vers lequel nous tendrons sans cesse. Il 
nous semble que c'est là ce qu'il faut savoir avant tout, pour produire 
des œuvres vraiment chrétiennes, pieuses et savantes, de la vraie et 
forte science des âges de foi. 

(I) Trois volam?s iii-folio, les trois premiers de ses œiivrcî?. Ralisboiin;^, 173 i. 



54 LA CROIX D*01SY 

VII. 

Nous parlerons mainlenant de plusieurs croix que Ton a bien voulu 
nous communiquerdepuisle commencement de ce travail. L'une appar- 
tient àTéglise de Souilly, au diocèse de Verdun, etnousa été envoyée en 
dessin avec notice, par M. Tabbé J. Didiot ; l'autre fait partie du riche 
cabinet de M. Dancoisne, d'IIcnin-Liétard ; une troisième est un sou- 
venir de la guerre d'Orient, c'est la croix russe dont nous donnons le 
dessin en tète de cet article et qui appartient aujourd'hui à l'église de 
Saint-Pierre de la ville de Boulogne-sur-Mcr. 

La croix de Souilly est, comme celle d'Oisy, une croix-reliquaire. 
Elle appartenait avant la révolution à l'abbaye de Cheminon (Haute- 
Marne), de l'ordre de Citeaux. Lors de la suppression des maisons reli- 
gieuses, M. Hénet, prieur de Cheminon, emporta les objets les plus 
précieux du couvent et se réfugia à Souilly, où il vécut longtemps, sans 
qu'on découvrit son nom et sa qualité de prêtre et de religieux. 11 fut 
môme maire de Souilly pendant la révolution , jusqu'au moment où il 
lui fut permis de reprendre son nom et rexercice public du ministère 
sacré. Il mourut curé d'une paroisse voisine de Souilly, et en mourant 
il donna cette croix à la fabrique de Souilly, et le reste des objets 
sauvés de Cheminon à une fiimille de ce môme endroit qui Tavait 
recueilli. Cette croix fut bientôt mise au rebut, comme cela se faisait 
généralement il n'y a pas bien longtemps encore , et c'est seulement 
depuis dix ans qu'elle fut enfin remarquée ; malheureusement, elle avait 
beaucoup souffert. 

La croix de Souilly est, comme celle d'Oisy, à deux faces, à double 
croisillon, et portée sur un pied. La partie antérieure est toute ornée, 
sur fond d'argent, d'un Opas persicum doré, en enroulements ou fili- 
granes enchâssant des pierres précieuses et dessinant des feuillages, des 
raisins, des roses et des lys. Cette partie est fort endommagée. C'est de 
ce côté que sont les reliques, ainsi qu'un petit crucifix d'une époque 
relativement moderne. 

Le revers de la croix est mieux conservé. Il offre au milieu Tagneau 
de Dieu avec le nimbe crucifère et la croix triomphale, debout et victo- 
rieux. Cet agneau est entouré de quatre médaillons représentant les 
quatre animaux mystiques tant de fois mentionnés déjà.' Us sont à leur 
place traditionnelle ; ils ont des ailes et tiennent le livre de leur Evan- 
gile ; seulement, par une méprise assez singulière, venant sansïdoùte 
du graveur, saint Matthieu est remplacé par un ange portant line lance 
et une figure circulaire, sans aucun emblème qui puisse rappeler un 



ET AUTRES CilOIX ANCIENNES. 5D 

èvangéliste. On voit combien celte sorte de confusion est ancienne, et 
eomme souvent on s*est laissé tromper par Tattribut des ailes, que Ton 
donne également aux images des anges et à la forme humaine destinée 
à figurer FEvangile selon saint Matthieu W. 

Dans le médaillon du haut de la croix, N.-S. bénit à la manière 
latine et tient de Tautre main le globe du monde qu'il a racheté ; aux 
extrémités du petit croisillon sont des personnages allégoriques repré- 
sentant le soleil et la lune; tout autour de ce revers de la croix règne 
une charmante dentelle de métal. Une inscription court tout autour de 
la croix de Souilly et en recouvre partout l'épaisseur; elle est composée 
de trois vers hexamètres qui forment en même temps six vers rimes ; 
nous la transcrivons ici : > 

Crux gemmis iucens — Nos est ad cœlica ducens 
Setijet Crux Domini — Fratres œdenviue CJdmini, 
Quam dédit Henricus — Templi prœsentis amicus. 

Entre la croix et le pied est une tige ornée d'un nœud de bon goût. 
Le pied de la croix, en cuivre doré ainsi que la tige, repose sur six 
lions ; la forme de ce pied est gracieuse et forte ; des feuilles légères en 
ornent la partie supérieure et le rattachent délicatement à la tige. 
L'ensemble de la croix de Souilly a une hauteur d'un peu plus de 
50 cent. ; la largeur au petit croisillon est de iO cent. 5 mill.; au grand 
elle est de 14 cent. 5 mill. ; la hauteur de la croix sans le pied est de 
27 cent. 5 mill. Toutes ces proportions sont fort heureuses, et, selon la 

I remarque de M. Didiot, de qui nous tenons tous ces détails, elles sont 
exactement prises dans le môme système que la croix d'Oisy. Ces deux 

I croix semblent, du reste, appartenir à peu près à la même époque. 

i La croix de M. Dancoisne est beaucoup plus ancienne. C'est une 

I grande croix de procession portant au milieu l'image de N.-S. assis, 
vêtu complètement d'une tunique et drapé dans un ample manteau, 
donnant la bénédiction de la main droite à la manière latine et ayant 
Fautre main comme attachée à la croix, ou du moins ayant dans cette 
main ouverte un clou qui ne se trouve ni dans la main droite ni aux 
pieds. La plaie du côté droit est représentée par une pierre de couleur 
rouge; de petites pierres remplissent également l'intérieur des yeux ; 
d'autres pierres ornent encore les bras de la croix de chaque côté. Le 
Christ seul est certainement fort ancien ; quant à la croix sur laquelle 
il siège dans une pose majestueuse de Docteur et de Juge, elle est ornée 

(l) Voiries documents tirés de rEcriture sainte, des Pères de l'Ejjlise, etc., que nous 
donaerons bientôt sur ce sujet important et fort pratiqu: dans un travail spécial. 



56 LA CROIX D*OISY 

de quatre couronnes et d*un dais qui portent les caractères du xv* siècle. 
On y retrouve même les appendices qui ont dû servir à recevoir deux 
tiges supportant les figures isolées de la Sainte Vierge et de saint Jean. 
Sans doute on aura, au xv* siècle, replacé ce Christ très-ancien sur 
une croix plus neuve ; peut-être même n'a-t-on fait qu'ajouter alors à 
la croix primitive les ornements dont nous venons de parler. 

Ce n*esl pas à titre de document ancien que nous offrons maintenant 
à nos lecteurs la croix russe dont nous allons parler; c'est plutêt 
comme type frappant de Tart byzantin et comme modèle d'un genre 
trè&-ancien et très-pieux que nous considérons ce beau crucifix. ( Voyez 
la planche ci-joiniej. 

Un profond caractère de majestueuse douceur, de recueillement 
intime, d'adoration et de prière, est empreint sur cette croix, nous 
allions dire dans ce livre tout plein de vie et d'une sainte animation. 
Au haut de la croix est la sainte face de N.-S. J.-€. Sur les trois bras 
visibles de la croix qui orne le nimbe|, on lit ces deux mots grecs.: 6 «r 
VEtre, Celui qui est, véritable nom de Dieu, ainsi que lui-même s'est 
fait connaître à Moïse W. Ici, comme plus bas, au nimbe de 
Jésus en croix, ces lettres sont écrites dans l'alphabet slavon dit de 
saint Cyrille. Sur les côtés de la sainte face et inscrites sur le voile 
même qui porte la mystérieuse empreinte des traits du Sauveur, on 
trouve les lettres ïc xïï abrégé de intnvç X9^^^^ Jésus-Christ; les mêmes 
lettres grecques sont reproduites plus bas sur le litre de la croix. Au- 
dessous de cette face adorable, on lit ces mots : Image qui n'a pas été 
faite de main d'homme, c'est-à-dire voile saint sur lequel N.-S. imprima 
lui-même sa face et qu'il donna à la pieuse femme appelée de là 
Véronique, ou bien qu'il envoya à Abgare, roi d'Edesse P). Au-dessous 
de celte image deux anges, complètement vêtus, nimbés et ailés, sont 
prosternés dans la plus profonde adoration. Ils détournent leur propre 
face de celle face auguste et portent sans doute dans leurs mains voilées 
par respect quelqu'une des choses saintes qui ont servi à la consom- 
mation du grand sacrifice. On lit entre les deux anges ces mots : Les 
anges de Dieu, et au-dessous d'eux : Le Roi de gloire. 

Qu'elle est belle de résignation, de sacrifice, d'adoration, de louanges, 
d'expiation, de paix, cette figure de Jésus en croix 1 Est-il possible de 
la contempler sans se sentir attiré vers cette image sainte et vers Celui 
qu'elle représente si bien? Qu'ils sont touchants et pleins d'une ineffable 

(1) Exod., m, 14. 

(2) EusÈBE. Ilist, ecciét', liv, i^ ch. 13. 



ET AUTHES CROIX ANCIENNES. 5? 

invitation à Famour de Dieu ces bras étendus et attachés pour nous le 
long de ce bois ; qu'elle est aimante et divine celte tète inclinée à 
droite pour nous donner le baiser de paisL et nous montrer le vrai 
chemin de la vie I Oh ! oui, Tinvitation que contient la longue inscrip- 
tion placée sous les bras de Notre-Seigneur se comprend et se sent, 
quand on a quelque temps eu le bonheur de contempler cette image 
saisissante de foi et d'amour : « Prosterne-toi devant ion Christs ton 
Souverain^ ta Résurrection et ta Vie » ; on se prosterne et on adore. 
L'inscription qui est au-dessus des bras de la croix porte les mots : Fils 
dé Dieu ; au-dessous des images du soleil et de la lune sont les indica- 
tions de ces mêmes images. Il serait superflu d'indiquer les instruments 
delà passion, la grotte avec le crâne, etc., choses dont nous avons 
abondamment parlé. Cette croix, comme toutes les croix russes et 
byzantines en général, est à triple croisillon; le titre et l'escabeau 
forment deux de ces croisillons, ainsi que déjà nous l'avons vu. 

Cette croix, avons-nous dit, est un souvenir de la guerre d'Orient. 
Elle vient d'une ville du gouvernement d'Ârchangel, d'où elle a été 
rapportée à Boulogne en 1855 et offerte à l'église de Saint-Pierre par un 
marin boulonnais. Nous engageons vivement M. l'abbé Bresselle, curé 
de Saint-Pierre, à la faire reproduire comme il nous en a manifesté 
l'intention, en ayant soin seulement de remplacer les inscriptions 
russes par une traduction latine ou française. Assurément une croix en 
cuivre, fac-similé de ce beau modèle, serait très-utile au double point 
de vue de l'art et de la piété. La croix russe de Boulogne est en cuivre 
jaune très-beau et d'un ton tout-à-fait artistique; elle est haute de 
0,37 cent., large de 0,20 cent, au grand croisillon, épaisse de 1/2 c. 
sur les bords. Le revers est orné d'un dessin uniforme de fleurs, 
feuilles, grappes de raisin, disposé en creux sur la matière même de 
la croix. Nous avons vu ce genre de dessin, ici un peu moderne, orner 
souvent une des faces de la croix et nous avons dit, dès le commence- 
ment de ce travail, quelles idées nos pères ont voulu ainsi exprimer. 

VIII. 

«c Si quelqu'un veul venir après moi , a dit Notre-Seigneur, qu'il se 
» renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suiveU).» Fidèles 
à suivre cette leçon et désireux de ne l'oublier jamais, on vit dès les 
premiers temps les chrétiens porter sur eux des croix faites à l'image 
de celle de leur Sauveur, symbolisant ses soufTranccs et son amour, 

(I) Ei\ sec, Malthœum, cap. xvii, j^. Î4. 



58 LA CROIX D*01SY 

et souvent renfermant quelques reliques des martyrs , les imitateurs 
parfaits de J.-C, les héros de la charité. Ces croix, ils les portaient le 
plus souvent sur la poitrine, afin de les avoir devant les yeux et sur le 
cœur ; ainsi accompliàsaient-ils d'une manière spirituelle le comman- 
dement que les Juifs avaient pris à la lettre et dans un sens tout maté- 
riel quand ils se chargeaient les bras et le front de phylactères : « Que 
» mes préceptes soient comme un signe sur votre main, et comme un 
» monument entre vos yeux... Gela sera comme un signe sur votre 
» main et comme un bandeau sur votre front. (2). » La croix est un 
livre, nous Tavons vu, et un livre vivant ; il est impossible de l'avoir 
sous les yeux sans qu'elle parle à l'esprit et au cœur. Au reste, c'est 
de tout temps que les hommes ont aimé à porter ainsi sur eux l'image 
de l'objet de leur amour ou de leur culte, vrai ou faux, humain ou 
divin ; en Egypte, nous retrouvons des figures que l'on portait au cou; 
sur toute la terre nous voyons en usage, pour la vérité ou pour l'erreur, 
ce signe, ce moyen de souvenir et de zèle qui semble être naturel au 
cœur humain. Les ministres de l'Eglise ayant, bien plus que les autres 
fidèles, à porter le joug de la loi de Dieu et devanf^généralement pous- 
ser plus loin l'imitation de la charité de leur maitrc et de ses travaux 
pour le bien des âmes, dès les premiers temps aussi on multiplia pour 
eux les croix et les souvenirs de leurs obligations, en les leur posant, 
non plus^seulément sur la poitrine, mais encore sur chacun de leurs 
vêtements, souvent en plusieurs endroits, en les couvrant tout entiers 
de croix, pour ainsi parler; et cela est si vrai que l'ornement principal 
des membres les plus élevés dans la hiérarchie a toujours été le 
noAi^oupiar (vêtement aux nombreuses croix) dont le pallium actuel 
nous rappelle l'idée. 

Bien ne distingue les croix portées sur la poitrine (et à cause de 
cela appelées pectortUes ou cyxoxiria), des croix ordinaires, si ce n'est 
l'étendue moins grande des dimensions. Nous en avons reçu une tout 
dernièrement du diocèse de Verdun qui nous a rappelé immédiatement 
la croix russe de Boulogne. C'est le même Christ byzantin, avec des 
inscriptions, des anges, la sainte face, la tcte d'Adam. Cette croix est 
en cuivre émaillé ; elle a les trois croisillons (0. Quant aux croix 
brodées ou peintes sur les vêtements sacrés, elles sont de toutes formes, 
mais cependant plus ordinairement à quatre branches égales, plus ou 

(i) Exod. XIII, 9-14. 

(2) Elle appartient à M. Vabbé Barbari»^ du diocèse de Verdun ; le dessin remarquable 
de celle crobc que nous avons en ce moment sous les yeux est d'un jeune ecclésiaslique du 
même diocèse, M. l'abbé Guny. 



ET AUTRES CROIX ANGlENiNES. 59 

moins ornées. On baise ces croix, comme on baise la croix au Ven- 
dredi-Saint, comme on baise les reliques; c'est une très-ancienne 
manière de montrer le respect et Tamour que Ton porte à ces objets, 
ou plutôt à Celui qui a été attaché à la croix et aux martyrs ou confes- 
seurs dont on vénère les restes. 

La croix avait toujours autrefois sa place d'honneur dans les habi- 
tations particulières comme on la voit briller à la place d'honneur dans 
l'habitation publique de Dieu et des fidèles, c'est-à-dire dans l'église. 
C'est devant une croix entourée aux jours plus solennels de deux 
cierges allumés (pour symboliser la double lumière du Verbe de Dieu 
brillant sous les deux lois et dans les deux peuples élus du Seigneur: 
la Synagogue et l'Eglise), que la famille se réunissait le soir pour 
adresser à Dieu un culte bien légitime. On tenait à honneur de posséder 
un beau crucifix, qui passait comme souvenir principal de génération 
en génération, et des crucifix moins ornés, moins riches, mais toujours 
pieux et vénérés, accompagnaient dans chacune des chambres particu- 
lières l'eau bénite destinée à laver les fautes légères, à prémunir 
contre les tentations, à former le signe de la croix. Pourquoi tous ces 
pieux usages, si profondément chrétiens, ne seraient-ils pas remis en 
vigueur ? Pourquoi nos ferventes chrétiennes ne tiendraient-elles plus 
à honneur de montrer sur elles-mêmes, comme elles le faisaient géné- 
ralement autrefois, le signe sacré de la rédemption, source unique du 
respect qui leur est témoigné dans la civilisation produite par l'Evan- 
gile, et là seulement? La croix est le signe de notre gloire la plus vraie, 
I et c'est pour cela que les souverains et les grands de la terre, devenus 

chrétiens, s'en sont ornés eux-mêmes et en ont orné les hommes qu'ils 
! ont voulu honorer. Une croix bien faite et ordonnée selon les principes 

! que nous avons tâché de rappeler est un livre vivant qui doit se trouver 

j dans toutes les familles chrétiennes; une croix plus riche encore, et 

quant à la matière et quant à l'art, devrait également se voir dans les. 
églises, sur l'autel principal ou à la tête des processions solennelles ; 
c'est là surtout que l'on a toujours vénéré d'un culte digne d'elles et 
des saintes reliques qu'elles renferment ces croix que les rois et les 
I princes s'empressaient de déposer dans les églises importantes, dans les 

I Ueux saints où ils aimaient particulièrement à se trouver. 



LABBE E. YAN DRIVAL. 



RÉSUMÉ 

DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 

OEUXIBME ARTICLE % 

II. 

EXTÉRIEUR DE L*É0LI8E. 

Nous continuons de résumer les principales explicalions symboliques 
relatives aux diverses parties des églises » qui ont été émises par divers 
auteurs du moyen-âge et reprises en sous œuvre par des écrivains 
modernes. Nous convenons volontiers que c'est parfois du symbolisme 
fait après coup, et que les architectes sont souvent restés étrangers 
aux idées qu'on a vues plus tard dans leurs constructions; mais il 
n*est pas moins intéressant d'étudier les ingénieuses applications du 
mysticisme aux œuvres architecturales du moyen-âge. 

TOURS, FLÈCHES ET CONTREFORTS. 

Du plus loin que l'église apparaît à nos regards , ce qui frappe 
d'abord le spectateur, ce sont les hautes tours , les flèches élancées , 
les contreforts qui, tout en soutenant la nef principale, supportent 
d'élégants clochetons s'élevant à Tenvi vers les cieux, comme pour 
commencer déjà à nous rappeler — ce que l'édifice entier nous ensei- 
gnera plus en détail, — d'élever nos esprits et nos cœurs vers les régions 
d'en haut, de chercher notre vie, notre respiration, notre soleil , non 
pas à la manière des animaux sans raison , en rampant sur cette terre 
qui est notre exil, mais à la manière des Anges, en nous élançant avec 
ardeur vers le ciel qui est notre patrie. Les tours sont encore surmon- 
tées d'une grande croix pour proclamer au loin le triomphe de Jésus- 
Christ et de sa Religion sainte sur la triple puissance qui se partageait 
l'empire du monde, sur le démon, le monde et la chair. Cette vue de 
la croix, le souvenir de la victoire qu'elle a remportée sur nos ennemis, 
n'est-elle pas un encouragement, une exhortation à la confiance dans 
les combats que ceux-ci ne cessent de nous livrer, combats où nous ne 
serons vainqueurs que par le signe de notre rédemption et de notre salul? 

• Voir b numéro d'Octobre 1838, p. 443. 



RÉSUME DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 61 

« 

Les tours placèes'à l'entrée deTédificc sacré» comme pour en dé- 
fendre les avenues, nous figurent encore les prédicateurs de TÉglise 
qui la défendent et la consolent dans les luttes qu'elle soutient chaque 
jour dans cette vallée d'épreuves. Aussi, comme l'observe M. l'abbé 
Van Drivai W, autrefois on aimait à y représenter les quatre docteurs 
de l'Église latine, saint Âmbroise, saint Jérôme, saint Augustin et 
saint Grégoire. Les deux tours figurent aussi la loi ancienne et la loi 
nouvelle. <c Turres, dit Honorius d'Autun , in quibus suspensse sonant 
duœ leges quibus prœdicatores a terrenis ad cœlestia suspensi regnum 
Dei praedicatur P). » 

Le coq placé sur les cloches est l'image du prédicateur, dit Guillaume 
Durand; et il indique toutes les analogies qui existent entre l'oiseau 
matinal et celui qui annonce la vérité au peuple. Saint Charles 
Borromée exigeait que chaque clocher fût surmonté d'un coq, ut mys- 
terii ratio postulat (s). 

D'après les liturgistes du moyen-âge, les contreforts placés à dislance 
au-dessus des nefs latérales pour supporter le poids de la grande 
voûte, sont l'image des puissances temporelles, appelées à protéger 
l'Eglise de leur épée et de leur influence. 

PORTAILS. 

La porte de l'église est la figure de Jésus-Christ qui a dit de lui- 
même : Je suis la porte (saint Jean, x, 3]. Ostium domus , dit Hugues 
de Saint-Victor, ipse est Christus qui aU: Egosum ostium (*). C'est par 
Jésus-Christ que nous serons sauvés : c'est aussi en franchissant le seuil 
de l'entrée du temple que nous trouverons dans l'Église les moyens et 
les grâces que Jésus-Christ nous a laissés pour accomplir l'œuvre de 
notre sanctification. C'est pour cette raison que, dans les églises de 
style ogival primitif, les portes sont généralement doubles, représen- 
tant ainsi les deux natures de Jésus-Christ ; mais elles se trouvent 
encadrées dans un seul cintre pour démontrer en lui l'unité de 
personne W. 

(1) s.. Garoli Borromsi Instruciiones fabricœ ecclesiasticœ y édition de M. Tabbé 
Van Drivai, page 125. 

(2) De gemma anim. , lib. 1 , c. 143. 
(S) Acta eecles, medioL^ pars. iv. 

(4) Bagnes, De templo Salomonis , lib. ly , lit. 8. 

(5) Neab et Webb , Du Symbolisme dans les églises du moyen-âge , p. 174. 



G2 RÉSUMÉ DE STVBOLISXE ARCniTECTURAL. 

Les portes basses et étroites doivent nous rappeler la porte étroite 
qui conduit au royaume des cieux W. 

L*anse de la porte est presque partout ornée de la figure d*un serpent, 
ce qui se rapporte probablement à ce texte : Et ils manieront des 
serpents, et indique que le bras de Dieu est toujours levé pour proléger 
ceux qui sont engagés ^ ou qui sont sur le point de s'engager à son 
service l^). 

Que dire maintenant des mille dentelures de pierre de ce peuple de 
statues posées chacune dans de gracieuses niches et surmontées de dais 
et de baldaquins à jours? a Tout autour du grand portail sont rangés 
dans Tordre hiérarchique les Archanges , les Anges , les Patriarches , . 
les Prophètes, les Rois, ancêtres de Jésus-Christ, les Martyrs et les 
Cionfesseurs. Quand on y a placé les portraits des princes, des évèqucs, 
des abbés, des bienfaiteurs de TEglise , ils ne sont pas mêlés à la com- 
pagnie des bienheureux, et semblent, par leurs regards passionnément 
attachés sur eux, soupirer après l'heureux moment qui devait les 
réunir dans le ciel P). » Les archéologues ont fait remarquer que 
généralement, autour du grand portail des cathédrales^ on a cher- 
ché à représenter les ancêtres de Jésus-Christ ou bien les patriarches 
et les conducteurs du peuple d'Israël. C'est comme l'ancienne loi qui 
conduit à la nouvelle. C'est encore sous le porche que sont représentés 
les réprouvés et les démons , sous la figure de serfs accroupis , hale- 
tants, tirant la langue et comme expirant sous le poids de l'arcade 
principale qui les écrase en signe de la malédiction de Dieu. Plus haut, 
se trouve la ' scène du pèsement des âmes ou celle du jugement 
dernier, pour rappeler à ceux qui entrent, la crainte de Dieu et la néces- 
sité de se purifier pour entrer dans son temple : souvenir et enseignement 
qui leur sont répétés, avec encore plus d'insistance, dès le premier pas 
qu'ils font dans la maison de Dieu, par le bénitier et l'eau sainte : c'est 
une allusion à la parole de Notre-Seigneur , assurant que rien de souillé 
n'entrera dans son royaume. Enfin, c'est surtout aux portes et aux 
fenêtres que sont placées les figures si laides des démons et des enne- 
mis de Dieu , pour faire sentir que Jésus-Christ les a chassés de son 
empire, qu'ils peuvent bien encore assaillir son enceinte, troubler la 
paix par leurs cris, distraire ses élus par le spectacle de leurs 
orgies, mais non détruire l'œuvre de la Rédemption (*). 

(1) L*abbé Van Drivai , S. Caroli Borromœi Instruct.^ p. 24. 

(i) Neab et Webb , Op. ciU p. 177. 

(8) Bourassé , ilrc/t^o/o^te chrétienne, p. 281. 

(4) Raffray , Beautés du Culte catfiolique ^ p. 130 ^ 131 , 133^ 



RÉSUMÉ DE SYMBOLISME AnCH1TECTUR.\L. 6o 

Remarquons que pour arriver par le portail dont nous venons d'étu- 
dier à la hàle les nombreux symboles, il nous a fallu monter un ou 
plusieurs degrés; nous sommes montés à Téglise comme on montait 
autrefois au temple de Jérusalem; c*est là, disent les écrivains du 
moyen-âge, un symbole de Tidée d'élévation au-dessus de toute la 
nature 9 renfermée essentiellement dans la doctrine du christianisme. 

ROSACES. 

Quand les regards ont quitté les tours et le portail, ils s'arrêtent 
émerveillés devant la magnificence des radieuses rosaces qui s'épa- 
nouissent avec une richesse de détails indescriptible , soit au milieu de 
la façade principale, soit au-dessus des divers portails. Qu'il nous 
suffise, pour avoir une idée complète de leur majestueux symbolisme, 
de citer quelques lignes qui résument parfaitement tout ce qui a été dit 
de mieux à cet égard : a Quoi de plus ravissant, s'écrie M. Bourassé 0), 
que cette fleur immense incrustée dans la muraille, brillante des mille 
couleurs des vitraux peints, portant au cœur l'image de Dieu, et dans 
toutes les divisions qui s'en échappent en rayonnant^ celle des Anges , 
des Patriarches et des Saints! admirable symbole! le cercle c'est l'éter- 
nité au centre de laquelle Dieu se repose. Les esprits bienheureux, les 
prophètes, fes martyrs, les saints, toute la création gravite en chantant 
des hymnes, vers ce majestueux centre de toutes choses. » 

Toutes les rosaces ne sont pas également ornées, mais outre le 
symbolisme de l'éternité qu'elles conservent toujours par leur forme 
de cercle, elles sont encore, par leurs divisions qui sont presque tou- 
jours par trois, six ou sept, et cela au témoignage de tous ceux qui ont 
écrit sur le symbolisme, un symbole de la Trinité, des six principaux 
attributs de Dieu et de la perfection divine , sept étant le nombre de 
la perfection. 

« La rose du midi, dit M. l'abbé J. Gorblet (^), semble plus spéciale* 
ment consacrée aux mystères de la nouvelle loi ; elle offre une plus 
grande richesse d'ornementation que celle du nord. Les vitraux de la 
rose méridionale représentent souvent les scènes du triomphe évangè^ 
lique ; c'est un enseignement théologique supérieur à celui des portails 
et qui parait s'adresser surtout au clergé. Quelques roses, en forme de 
•roue , sont accompagnées de personnages sculptés, dont les uns montent 

(1) Archéologie chrétienne, p. S31. 

(2) Manuel et archéologie , p. 884. 



Gi RÉSUMÉ DE SrMBOLISIfC ARCHITECTURAL. 

et lesaalres descendent : c'est un symbole de la vicissitude des choses 
humaines. )> 

HM. les abbés Duval et Jourdain ont parfaitement développé ce 
caractère symbolique de certaines roses, en parlant de celles de Saint- 
Etienne de Beauvais et de Notre-Dame d'Amiens. « Nous trouvons , 
disent-ils, sur la façade méridionale de Notre-Dame d'Amiens, comme au 
pignon septentrional de Saint-Étienne de Beauvais, comme en beaucoup 
d'autres lieux sans doute, le symbole si naturel et si connu de tous 
temps delà vicissitude des choses humaines et de Taclion delà Provi- 
dence dans tous les événements de la vie ; nous y voyons cette roue 
dont le nom comme l'idée sont communs à la mythologie et au christia- 
nisme. Saint Jacques appelle notre vie une roue: rotam naiivilati$ 
nostrœ (m. 6). Et ces sortes de fenêtres figuraient eneSet fort exacte- 
ment une roue , dans les monuments religieux du xi* et du xii* siècle. 
Le style ogival, en fleurissant, en a dessiné plus tard les compartiments 
en forme de feuilles de diverses couleurs (et non de flammes comme 
nous le disons quelquefois), et leur adonné le nom dès-lors mieux 
approprié de roses. A Beauvais , la roue subsiste dans toute la simpli- 
cité et la pureté de l'invention primitive. A Amiens, l'idée n'est pas 
encore perdue, mais on lui a associé par la suite celle de la rose dont 
les formes et les couleurs s'accordaient mieux avec le style flamboyant 
qui succédait à l'ogival pur et grave. Les humains y sont bien mon- 
trés vains jouets de la fortune sur la circonférence; mais les rayons 
partant tous directement du moyeu et divergeant avec une régularité 
mathématique, y sont remplacés par les larges et belles feuilles naissant 
les unes des autres au gré de la brillante imagination du xv* siècle. 
Cette modification du reste ne touche pas encore au fond et c'est tou- 
jours la roue qu'on a eue en vue. Ajoutons qu'elle doit être une roue de 
la fortune ou du destin, telle que la théologie païenne la représentait 
chez les poètes et telle que les Pères de l'Église en avaient conservé la 
pensée pure et vraie , tout en corrigeant le langage (^). » 

FENÊTRES. 

Les fenêtres à lancettes sont, par leurs divisions, l'emblème du 
mystère tant de fois représenté d'un seul Dieu en trois personnes. Le 
triplet roman ou ogival rappelle le même dogme de foi , et l'archivolte 
qui couronne les trois fenêtres nous figure l'unité dans la Trinité. 

(1) Dayal et Jourdain, Rapport sur le portail de la Vierge dorée de la Cathéd. d'Amiefu, 
t. ni des Mémoires de la SociAé des Antiqtêaires de Picardie , p. 494. 



RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 65 

Dans ccrLiins cas on trouve une série de fenêtres géminées de chaque 
cAlé de réglise. Guillauipe Durand voit dans cet arrangement le sym- 
bole de la mission des Apôtres qui furent envoyés deux à deux. « Chaque 
fenêtre , dit l'évêque de Mende (0, est souvent divisée par deux 
meneaux; ce sont les deux préceptes de charité , ou bien ils signifient 
que les Apôtres furent envoyés deux à deux à leur mission, d 

Les vitraux, selon le même auteur, figurent les saintes Écritures; 
ils protègent, contre la pluie et le vent, c'est-à-dire contre toute chose 
nuisible, et ils transmettent la lumière du vrai soleil, c'est-à-dire 
Dieu, dans le cœur des vrais fidèles. Ils sont encore la figure des sens 
corporels qui doivent être fermés aux vanités de ce monde et ouverts 
pour recevoir librement tous les dons spirituels W. 

Honorius d'Autun exprime à peu près la même pensée en disant : 
« Les fenêtres qui arrêtent le vent des tempêtes et introduisent la 
lumière dans le temple, sont l'image des docteurs qui s'opposent aux 
tourbillons de l'hérésie et répandent dans l'église la lumière de leur 
doctrine W. » 

Les vitraux peints furent placés aux diverses ouvertures de l'église 
cl surtout aux fenêtres, pour que le jour n'y entrât pas sans prépara- 
tion et sans être préalablement tempéré et recueilli : un jour abondant 
et importun donnerait au temple l'aspect excentrique de la place 
publique. Les vitraux du moyen-âge adoucissaient les rayons du soleil ; 
la clarté passait à travers leur crible, pour se purifier de son rire joyeux, 
de son éclat mondain ; son allure semblait trop vive, pour qu'elle en- 
trât sans préparation dans la demeure du silence et de la paix W. 

TOIT, CLOITRES, PIERRES, DÉCORATION EXTÉRIEURE. 

Guillaume Durand considère le toit comme le symbole de la charité. 
« Caritas quœ operit multitudinem peccatorum. y> 

Les cloîtres attenant aux églises cathédrales et collégiales sont la figure 
du paradis. <c C'est là, dit Honorius d'Autun, que vivent ceux qui par 
leur profession religieuse sont séparés du monde, qui n'ont qu'un cœur 
et qu'une âme et possèdent tout en commun, comme il en sera un jour 
dans le ciel, «c In claustro, ajoute-t-il, singuli singula loca secundum 

(1) Rationai des divins Offices , livre i. 

(2) Ibid. 

(3) Hooorias, Gemma aninun , lib. i , c. 130. 

(4) J. Jiaxdy Nouveau Manuel ^Archéologie sacrée Burgundo^Lyonnaise, p. 284, 283, 238. 



66 RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 

ordinem tenent , et in paradiso singuli singulas mansioncs secundum 
mérita récipient. » 

De même que la première pierre consacrée figure Jésus-Ghrisi U), 
ainsi les autres pierres représentent les membres mystiques de son 
corps. Cet enseignement des Pères de TÉglise est résumé en ces 
termes par le Concile de Cologne, tenu en 1536: « Ipsa enim 
Ecclesia catholica, ex multis veris lapidibus adunata, verum Dei 
templumest. » 

« Les murailles, dit Pierre de Chartres, représentent les peuples. 
Il y en a quatre , parce que les nations viennent des quatre points 
cardinaux. Elles se rencontrent et se relient par devant dans les 
pierres des angles, comme le peuple juif et le peuple païen dans la foi 
à rÉvangile ; elles se dirigent en rond par derrière , pour indiquer 
Tunité de VÉglise. Les pierres sont quadrangulaires , d*après la qua- 
drature des vertus en sagesse, force, tempérance et justice. Leur poli 
annonce la purification des Saints par la souffrance. Leur position est 
diverse ; les unes portent et sont portées : ce sont les états moyens. 
Les autres qui joignent immédiatement la fondation rappellent les pré- 
lats ^ soutiens de TÉglise. Le mortier qui les relie est l'amour W. » 

La décoration extérieure de Téglise et surtout les animaux mons- 
trueux qui terminent les cheneaux et auxquels on donne le nom de 
gargouilles ont aussi leur signification symbolique. « Il n'est pas pro- 
bable, dit M. l'abbé L. Godard P), que chacune de ces sculptures soit 
la tradition d'une pensée emblématique particulière. Souvent la fan- 
taisie du sculpteur a pu s'exercer sur la pierre comme celle du minia- 
turiste aux marges des manuscrits, sans autre dessein que la simple 
ornementation. Mais on ne peut supposer en général que les artistes 
du moyen-âge, dirigés avec tant de sagesse, aient ainsi peuplé, hérissé 
le saint édifice de formes animales étranges, sans y attacher une signi- 
fication. Le sentiment commun des archéologues les plus graves, c'est 
que la légion des esprits mauvais est représentée par ces figures repous- 
santes (*). Rien de plus naturel. Toujours la laideur morale des vices 

(1) Notre Sauveur s*est appliqué lui-même cette parole du Psaume 117 : « Lapidem qnem 
feprobaterunt œdiûcantes hic factus est ia caput anguli. » 

(2) Manuah Magistri Pétri Carnotensis, dt Mysteriis Ecclesiœ, Bts. du xu« siècle, 
conservé dans les archives de la régence de Dusseldorf et cité dans le iv« vol. de VHistoùre de 
VArt de M. le docteur Schnaase. 

(3) Cours ér Archéologie sacrée , 1. 1 , p. 409. 

(4) PP. Martinet Cahier, Mélanges d'Archéologie y t.i, p. 74; Daly, Uevue générale 
d^ Architecture, t. vu. 



RÉSUMÉ DE SYMBOLISME AHGHtTECTURAL. 67 

qui se personnifient dans les démons, a été traduite, dans l'art chrétien, 
par des formes physiques dégradées. Satan et ses anges sont accablés , 
dans les exorcismes , de toutes les épilhètes qui peuvent caractériser 
les gargouilles et les monstres sculptés au moyen-âge. On sait d'ail- 
leurs qu'à cette époque de foi, l'on se préoccupait du diable beaucoup 
plus vivement qu'on ne le fait aujourd'hui; la popularité de certaines 
légendes, le rit de la bénédiction de l'eau, l'office quotidien, surtout à 
complies, entretenaient la pensée de sa présence continuelle, et l'on 
se plaisait à porter son image aux processions. Cette multitude de 
démons répandus au milieu des statues des Saints annonce que la sépa- 
ration des deux cités ne se fera qu'au Jugement dernier. Tantôt ces 
démons ricanent d'un air triomphant, tantôt ils ont la mine piteuse et 
enragée; il y a effectivement des alternatives de succès et de revers 
dans la lutte qu'ils soutiennent à travers les siècles contre l'Eglise de 
Jésus Christ. Toutefois, l'espérance du chrétien ne doit pas l'aban- 
donner. L'ennemi de son salut ne semble-t-il pas s'arracher de la 
muraille pour fuir cet asile sacré où Dieu protège l'âme fidèle contre 
l'enfer? Et ne vois-je pas sur quelque pignon , au chevet de la cathé- 
drale, la rassurante image d'un Ange ou celle même de l'Archange 
qui a précipité le vieux serpent dans les abîmes ? 

» Le R. P. Cahier recherchant, avec l'érudition cl la sagacité qui 
distinguent ses écrits, l'origine du mot Magot par lequel nous dési- 
gnons les sculptures monstrueuses dont il s'agit, croit la trouver dans 
leGog et Magog de l'Écriture. Le sire de Joinville parle des peuples de 
Got et Magot qui doivent ôtre les auxiliaires de l'Antéchrist. En tout 
cas, Gog et Magog sont alliés aux Ministres de Lucifer. Or, si l'on 
considère que Magog en hébreu signifie du ioît et que saint Paul 
appelle le démon Prince de Vair, on concevra aisément que l'on ait 
nommé magots les figures infernales, difformes, et en particulier celles 
qui sont suspendues aux régions aériennes de nos églises W. » 

l'abbé akt. bicabd. 

{La suite à un prochain numéro.) 
(1) R. P. Cahier, Mélanges d* archéologie , 1. 1 , p. 75. 



L'ARCHITECTURE DU MOTEN-AOE 

JUGÉE PAB I.E8 ÉCBITAIVB DES DEUX DEBHIEBS SIÈCLES. 

PREVIER ARTICLE. (1) 

La Renaissance n'a pas eu seulement pour résultat de foire aban- 
donner en France, dans la construction des églises, le style éminemment 
religieux dumoyen-àge; elle a inspiré une profonde aversion pour toutes 
les œuvres de cette époque. Tout ce qui n'était point en harmonie avec 
les règles de Yitruve parut le produit informe d'un temps de barbarie. 
Ces arrêts du mépris, formulés d'abord par les artistes, furent aveuglé- 
ment accueillis par les poètes, les orateurs, les philosophes, les histo- 
riens, par tous ceux en un mot qui donnaient le ton à l'opinion : ea 
sorte que, pendant deux siècles, justement réputés pour leur goût en 
matière littéraire, nous voyons persister cet étrange phénomène d'un 
préjugé presque général contre les œuvres artistiques du moyen-âge, 
et surtout contre son architecture. 

Ce serait un intéressant sujet d'étude que de rechercher les divers 
motifs qui ont perpétué si longtemps cet aberration du goût; tel n'est 
point le but que nous nous proposons dans cette étude. Nous voulons 
nous borner à réunir quelques éléments de la discussion, en groupant 
les témoignages qui doivent faire la base du procès. Nous interrogerons 
les architectes, les voyageurs, les historiens, les philosophes, les poly- 
graphes des deux derniers siècles et nous consignerons leurs réponses 
avec une rigoureuse exactitude. Nous supposons que ces nombreuses 
citations textuelles, rapprochées ainsi les unes des autres, offriront tout 
au moins à nos lecteurs un certain intérêt de curiosité. 

Pour mettre quelqu'ordre dans ce travail, nous constaterons d'abord 
l'indifférence de la plupart des écrivains sur tout ce qui concerne l'art 
du moyen-âge et l'ignorance de quelques-uns de ceux qui se sont hasardés 
dans ces questions. Nous donnerons ensuite la parole aux auteurs qui 
ont condamné l'architecture gothique, sans émettre presque aucune 

(1] Un court fragment de ce trarail a été lu par Fauteur à la dernière séance publique de 
la Société des Antiquaires de Picardie et vient d'être imprimé dans le tome xvi de ses 
Mémoires, Un autre extrait a été lu à la séance publique du Congrès archéologique de Laon. 



L*AIICU1T£GTURE DU MOYEN-AGE^ BTG. 60 

restriction. Viendront ensuite les témoignages de ceux qui ont pour 
ainsi dire plaidé les circonstances atténuantes en faveur du moyen-âge 
et dont les arrêts de condamnation sont adoucis par une part d*éloges 
mesurée plus ou moins largement. Nous écouterons enfin les apprécia-^ 
lions exceptionnelles de ceux qui ont devancé Topinion générale de notre 
époque, en accordant des louanges assez complètes à Tarchitecture reli- 
gieuse des siècles antérieurs ou du moins à quelques-uns de leurs plus 
beaux monuments. 

I. 

Les écrivans de nos jours prétendent presque tous à une certaine 
universalité de connaissances et considèrent les questions d'art comme 
apÏMirtenant au domaine de la critique littéraire. La plupart d*entr*eux 
ont trouvé occasion d*émettre leur avis sur la civilisation du moyen-âge 
et sur ses arts. Ils en ont parfois parlé avec une grande légèreté et une 
parfaite ignorance; mais toujours est-il que cette question ne leur paraît 
point indifférente. Il n'en était pas ainsi aux deux derniers siècles. Les 
écrivains se renfermaient davantage dans leur spécialité. Les théolo- 
giens ne franchissaient pas les limites des études sacrées; les philosophes 
ne faisaient guère d'excursion dans la théorie du heau; les critiques 
s'occupaient uniquement des œuvres de pure littérature; les historiens 
étudiaient la vie des rois, racontaient les hatailles, enregistraient les 
traités, mentionnaient les négociations, mais ils s'inquiétaient fort peu 
du mouvement intellectuel et artistique des âges dont Us écrivaient les 
annales. C'est en vain que vous demanderiez quelques renseignements 
développés sur l'histoire des arts à Daniel, à Mézeray, à Fleury,à Hai'* 
naut, à Yertot, à Voltaire; vous n'en obtiendriez que quelques phrases 
insignifiantes. 

Les voyageurs eux-mêmes sont d'une sobriété désespérante en par- 
lant des monuments; ils disent deux mots de l'architecture d'une église 
et consacrent de longues pages à en décrire les tableaux et les orne-* 
ments accessoires (*). Bernardin de Saint-Pierre, Bouflers, La Fontaine, 
Lefrancde Pompignan, Racine, Regnard, dans les relations littéraires 
de voyages qu'ils ont publiées, ne s'occupent nullement des églises. Les 
seuls monuments qui parfois attirent un instant leur attention sont les 
antiquités romaines. 

(1) Voy.rabbéLaporle,le Voyageur /Va;ifaî's; Paris, 1795. in-lî,—Ch. Patin, Relations 
hisL et curieuses de voyages, Lyon, 1778, in-12. — J. Marshall, Voyages dans la partie 
septenfr, de l'Europe, Paris, 1776^ in-8». 



70 L ARCHITECTURE DU BIOYEN-AGE 

Quant aux crudils, ils sont tellement absorbés la plupart par Tètudc 
des Egyptiens, des Grecs et des Romains qu'ils oublient que la France 
peut être un vaste champ ouvert aux investigations de la science, et 
que les inslincts du patriotisme devraient faire donner préférence à l'étude 
des antiquités nationales. Quand on parcourt la vaste collection des 
Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ^ on reste con- 
fondu de voir que, de 1717 à 1800, il y ait un nombre si limité de disser- 
tations sur l'histoire du moyen-âge et pas une seule sur ses œuvres d'ar- 
chitecture. 

Il ne faut donc pas nous attendre à recueillir sur la question qui nous 
occupe un très-grand nombre de témoignages. L'opinion qui condam- 
nait farchitecture gothique était généralement répandue, mais on ne 
prenait pas toujours la peine de formuler sou dédain. J'ai été souvent 
très- désappointé en trouvant muets sur ce point certains auteurs dont 
j'aurais aimé à consigner l'opinion. J'aurais supposé, par exemple, 
que l'archilecle Perrault, dans son Parallèle des anciens et des moder- 
nes, eut au moins dit quelques mots des artistes du moyen-âge, au cha- 
pitre de l'architecture. C'était bien certes là matière à controverse 
entre le Président, VAbbé et le Chevalier; mais il y a silence complet sur 
ce point. Pour Perrault, comme pour bien d'autres, les architectes du 
moyen-âge n'étaient ni des anciens ni des modernes; c'étaient de ces 
gens dont on ne parle pas, parce qu'ils n'ont pas de rang assigné dans 
rhistoire de la civilisation. 

Les écrivains qui se taisent nous prouvent leur indifférence, et ceux 
qui parlent nous prouvent la plupart leur ignorance. Cette ignorance 
est surtout notoire en ce qui concerne l'origine des monuments gothi- 
ques, l'âge qu'on assignait à beaucoup d'entr'eux et les bizarres in- 
terprétations infligées à l'iconograghie chrétienne. 

Presque tous les écrivains s'accordaient à dire que ce sont les GotliG 
qui, au v« siècle, auraient introduit en France Farchilecture qui porte 
leur non). Ce n'était point là seulement une croyance populaire, c'était 
l'opinion des savants. Nous avons cependant trouvé une réclamation faite 
à ce sujet par un corrc;3pondant anonyme des mémoires de Trévoux. L'au- 
teur de cette dissertation n'espère pas du reste convertir ses lecteurs 
sur ce point :c( Cette opinion, ditril, est trop ancienne et trop universelle, 
elle a des conséquences trop peu importantes pour que j'entreprenne 
de la combattre avec quelque espérance ou même quelque envie de la 
détruire (*).» On ne peutpa&être plus poli envers un préjugé que l'on 

(I) Année 1739^ t. iv, août, p. 2045. 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEU.K DERNIERS SIÈCLES. 71 

attaque, et celte courtoisie oratoire prouve que Tauteur se jugeait lui- 
même fort téméraire de présenter un avis d'une apparence aussi para- 
doxale. Nous devons ajouter que, dès 1732,Maffei avaitdit que raltribu- 
lion faite aux Goths de l'invention de l'architecture moderne n'était 
qu'un rêve de l'orgueil italien U). Muratori avait également déclaré que 
cette supposition lui paraissait chimérique W. 

Les plus habiles divisaient l'architecture gothique en deux époques 
l'ancienne et la moderne (a). La première est trop lourdei et la seconde 
est trop légère, disaient-ils, et c'est à ces deux appréciations sommaires 
qu'ils bornaient leur classification comparée. Il était donc impossible 
d'assigner une date aux monuments d'après l'inspection de leur style 
et l'on s'en rapportait uniquement au témoignage des chroniques. Ces 
documents, on le sait, sont bien souvent trompeurs; ils mentionnent 
parfois la première fondation d'une église, sans relater ses reconstruc- 
tions successives et ils induisent par là mèm^ en erreur. L'amour- 
propre local aidant, toutes les églises se vieillissaient de plusieurs siè- 
cles,et une cathédrale importante se serait trouvée humiliée de ne point 
dater au moins de Gharlemagne (^^. 

On ne s'arrêtait pas en si beau chemin et on attribuait aux Romains 
la construction d'un certain nombre de nos églises romanes. La Basse- 
œuvre de Beauvais était considérée comme un ancien temple païen et 
on en fournissait la preuve en disant que « sur le portail d'occident se 
reconnaissent encore quelques idoles qu'adoraient les païens (•'»). » 

L'église romane de Saint-Gcorges-lès-Roye, actuellement détruite, 
était déclarée gauloise par les uns, romaine par les autres, et l'on discutait 
pour savoir si elle avait été consacrée à Jupiter Férétrien ou au dieu 
Mythra W. On regardait également comme édifices romains le portail 
de Notre-Dame des Doms, à Avignon P), Saint-Jean, à Poitiers, Saint- 

(1) Verona iilustrata,i, m, c. 4 

(2) Sono tutte imaginazioni vane. Dissert, xxiit. 

(3) Lacombe, Diction, portatif des Beaux-Arts, Paris, 1756, in-l«, au mot Gothique, 

(4) « Le chœur de la cathédrale de Noyon fut bâti par saint Médard et. la nef par Charlc- 
magne,» dit hevBSseuT,àans ses Annales de Véglisede Noyon, Paris 1633^ in-4o, 1. 1^ p.iao. 

« Charlemagne fit bâtir le chœur de la cathédrale de Strasbourg tel qu'on le voit encore ■ 
aujoord'hui» dit Bohm, Description de lacatftédrale de Strasbourg, 1733, in-12, p. 4. 

(5) Louvet, Histoire de la ville et cité de Beauvais, Rouen, 1613, in-8«, t, ii, p. 638. 

(6) L'abbé J. Gorblet, Notice sur le prétendu temple romain de Saint-Georges-lès-Roye, 
Amiens, 1842^ p. 7. 

(l)yo^. Observations sur Vàge du porche de Notre-Dame des DoTOy,par J. Gourtct. (Revue 
anhéohgique, 1. 1, p, 472.) 



72 L ARCHITECTURE DU MOYEN-AGE 

Symphorien, à Reims (i), Sain t-Eusèbe, à Gennes, Téglise d'OUmars- 
hein, en Alsace W, la chapelle romane de Venasque (Vaucluse) (3) et 
bien d*autres monumenls religieux que Térudition moderne a revendi- 
qués pour le m'oyen-âge (*). 

On ne distinguait même pas toujours rarchitecture gothique d*avec 
le style classique. Le premier traducteur de Vitruve, Cœsariano» a 
voulu démontrer que la cathédrale de Milan était à-peu-près construite 
d'après les règles de Fauteur qu'il commentait (3). Trois écrivains pi- 
cards déclarent que le portail de la cathédrale d'Amiens est d'ordre 
toscan (^). Mais il est juste d'ajouter qu'ils éprouvent quelque scrupule 
à ce sujet et qu'ils tachent de concilier toutes les opinions en disant que ce 
portail « est d'architecture gothique dans les ordres toscan en dorique.» 
Nous ne voyons plus que l'ionique, le corinthien et le composite qui 
pourraient se plaindre d'avoir été oubliés. Nos trois annalistes auraient 
pu essayer de les retrouver, s'ils avaient partagé la croyance de J . Barry 
qui, dans une lettre adressée à Burke en 1768, envisage Tarchitecture 
à ogives comme une imitation falsifiée des ordres grecs C'). 

Les monuments du moyen-âge nous offrent aujourd'hui un immense 
intérêt au point de vue iconographique. Les statues, les bas-reliefs, 
les peintures des fresques et des vitraux sont parfois répréhensibles au 
point de vue de l'art; mais le sentiment qui en émane, les idées qui en 
découlent, le symbolisme qui s'y révèle^sontun inépuisable et délicieux 
sujet d'étude. Néanmoins ces monuments figurés restaient lettre close 
pour la plupart des érudits des deux derniers siècles. Les personnages 
de l'Ancien et du Nouveau-Testament qui tiennent leur rang hiérarchi- 
que dans nos portails devenaient des rois et des reines de France, dans 
l'appréciation des savants. Le P. Montfaucon lui-même, qui a rendu de 
si grands services à la science archéologique, se laisse entraîner par le 
torrent de l'opinion et voit au portail de Saint-Denis et de Notre-Dame de 
Chartres, des statues de rois Mérovingiens, dont il fait remonter la date 
au VI* siècle W. 

(1) Baugier^ Mémoires hist. de la province de Cliampagne, Paris, 1721, in-lî, t. ii, p. 8. 
(î) Voy. de Golbcry et Schwoighœuser, Antiquités de l'Alsace^ Paris 1825, in-f« . 

(3) Ménard, Histoire de Nfmes, Paris, 1750-58, 7 vol. in-4<». — Revue archéoL, t. v,p. 721. 

(4) Voy. de Gaumont, Cours d^ antiquités mon. Caen, 1831, in -8o, t. iv. ch. v. 

(5) Di Lucio Vitravio Pollione//c Architectura libri dece. Milano, 1521, in-P». 

(6) Daire^ Histoire de la ville d'Amiens, Paris il^l fin-ko^i. ii,p. 95. — Deyermont, Voyage 
pitt. à Amiens, 1 783, in-1 2, p. 7. — ^Ri voire, Descr, de la cathédrale, Amiens, 1 806, iii-8«, p. 26. 

(7) The Works of James Barry, historical painter; London, 1809, 2 vol. in-4«. 

(8) Monuments de lamonarchie française, Paris, 1729, iu-f». 1. 1, p. 57, etc. 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIECLES. 75 

Un gentilhomme Ghartrain, Gobineau de Montluisant, voulut expli- 
quer les sculptures du portail de Notre-Dame de Paris par la science 
hermétique. Il y voit le Père élernel tirant du néant le soufre incom- 
bustible et le mercure de vie. Un dragon représente la pierre philoso- 
phale, composée de deux substances, la fixe et la volatile. Un lion dont 
la tète est tournée vers le ciel figure le sel animé qui désire remonter 
vers sa sphère. Un chien et une chienne qui s*entremordent signifient 
le combat du sec et de rhumide,dans lequel on faisait consister presque 
tout le travail du grand œuvre (M. 

Sainle-Foix qui raconte sans rire ces doctes billevesées, s'obstine 
de son côté à reconnaître un Mercure Theutatès dans un saint Michel 
pesant les âmes, dont la statue décorait le portail de Téglise des 
Carmélites, à Paris. <c Je n'Ignore pas, dit Sainte^FoIx, qu'ancienne- 
ment dans la plupart des cimetières, il y avait une chapelle dédiée à 
saint Michel; qu'on l'invoquait comme le patron des morts et le défen- 
seur des tombeaux ; qu'au portail de Notre-Dame il est représenté pe- 
sant les âmes, tandis que le diabk, pour en escamoter quelques-unes, 
s'accroupit et se cache sous les balances; et que l'on doit donc présumer» 
dira-t-on, que c'est aussi une de ces statues qu'on voit au haut de l'église 
des Carmélites. Je réponds à celle objection, qu'après que le christia- 
nisme eut dissipé les ténèbres de Tidolàtrie, on attribua à plusieurs 
saints les mêmes fonctions que les païens avaient attribuées à leurs 
fausses divinités; que quelqu'un, ayant déterré par hasard dans un 
champ un Mercure Theutatès, s'imagina que c'était un saint Michel ; et 
que sur cette statue et sur cette idée, les sculpteurs s'accoutumèrent à 
représenter ainsi cette archange (*). » — Quelle logique 1 Remarquons 
que le portail des Carmélites datait de 1605. Si c'est à cette époque» 
comme le dit ailleurs Sainte-Foix (3), que quelqu'un a découvert par 
hasard dans un champ cette statue de Mercure Theutatès, il est vrai- 
ment merveilleux qu'elle ait servi de modèle aux représentations de 
saint Michel dans les siècles antérieurs. 

Dominé par d'autres hallucinations, l'incrédule Dupuis voit dans les 
sculptures du moyen-âge la confirmation de ses rêveries astronomiques. 
Les zodiaques du portail des cathédrales sont à ses yeux des professions 
de foi en l'honneur du soleil : « Les adorateurs du soleil, dit-il, sous le 
nom de Mythra, ont rempli l'Italie, la Gaule» l'Angleterre, de monuments 

(1) Saiate-Foix, Emcw historiques sur Paris, Paris, 1777, t. vu, p. 1. 

(2) Ibid. 1. 1, p. 208. 

(3) Ibid. t. I; p. 202. 



74 i/arcuitecturb du moye.n-age^ etc. 

de leur culte qui retraçaient Tctat du ciel tel qu*il était plus de deux 
mille cinq cents ans avant eux W. d 

Alexandre Lenoir reconnaittoute riiistoiredcBacchusBguréeau portail 
méridional de Saint-Denis (2). Partisan des opinions de Dupuis, il ne 
voit dans le christianisme qu'une contrefaçon des dogmes de TEgypte ; 
il en conclut que <c on ne doit pas s*étonner de voir nos temples décorés 
des emblèmes qui se trouvaient en Egypte» dans ceux de la déesse Isis 
qui d'ailleurs était la divinité adorée des Parisiens W. » L'ogive elle- 
même aux yeux de Lenoir n'est qu'un emblème égyptiaque : « L'ogive, 
dit-ily est une représentation de l'œuf sacré, considéré par les Egyptiens 
comme le principe créateur de la grande déesse Isis et même d'Osiris 
son frère, tous deux nés d'un œuf fécondé de la substance lumineuse. 
Dans lesr détails de Togive^e retrouve aussi remploi très-fréquent de la 
vigne etdu lierre, tous deux attributs essentiellement consacrés à Bac- 
chus, le dieu de la lumière et de la régénération universelle. Ne voyons- 
nous pas Phanès et Bacchus rompre l'œuf, et en sortir pour répandre 
partout la lumière? Ceci est .évident et parait expliquer clairement 
pourquoi les ogives sont toujours rehaussées de rouge, de bleu et 
d'or (4). » 

Voilà certes, une explication qui ne laisse rien à désirer ; elle est tel- 
lement lumineuse qu'elle est digne d'avoir éclos de Tœuf même d'Isis et 
c'est le cas ou jamais dédire que l'auteur a traité la question de l'ogive 
ab ovo. 

Avec de tels enseignements et des explications si évidentes, il n'est 
guère étonnant qu'on ait craint d'aborder les études iconographiques. 
Il aurait fallu un grand courage pour essayer de déchiffrer ces hiéro- 
glyphes, moitié égyptiens, moitié chrétiens. On tr04ivait plus court de 
leur infliger la punition du mépris. Ce dédain se communiquait à l'en- 
semble des œuvres du moyen-âge et l'architecture ne trouvait pas plus 
grâce que la sculpture. Nous allons en produire quelques preuves en 
commençant par les arrêts les plus sévères. 

l'abbë j. cordlbt. 

(La suite à un prochain numéro). 



(1) Origine de tous les cultes, Paris, 1795, in-4«, t. m, p. 42. 
(î) Musée des monuments français, Paris, i800,in-8», n« 525. 

(3) Ibid« no 429. 

(4) Ibid. Inlroduclion. 



REMARQUES CRITIQUES 

8UB LES IHSTITUTIOVS DE L'ABT CHaËTIEM DE ■• L*AB8É PASCAL. 



SIXièXE ABTICLB * 

Le mois de juin présente à M. l'abbé Pascal saint Médard et saint 
Antoine de Padoue, dont il traite riconographie. Il passe ensuite aux 
saints Gervais et Protais, et fait la critique de celui des deux grands 
tableaux de Philippe de Champagne qui représente la Translation de ces 
martyrs. Il blâme les costumes que le peintre a donnés à saint Ambroise, 
aux prêtres et aux diacres, oubliant qu'il a admis ailleurs que l'on 
pouvait donner aux saints des habits plus en rapport avec ceux qui sont 
en usage de notre temps. II persiste aussi à placer la peinture sur toile 
parmi les arls graphiques. Saint Jean-Baptiste occupe ensuite M. Pascal; 
(le là il arrive aux apôtres saint Pierre et saint Paul. L'auteur établit, 
d'après Eusèbe, l'existence des portraits traditionnels de Tun et de 
l'autre au iv* siècle; il a seulement le tort d'alléguer à l'appui un 
passage de saint Ambroisc, tiré d'un écrit apocryphe. Plus loin, il nous 
représente le pape saint Adrien I®' faisant un récit sur les portraits des 
deux apôtres, dans le second concile de Nicéc. Ce pontife n'alla pas à 
Nicée; il y envoya seulement ses légats chargés de ses lettres. 

M. l'abbé Pascal est trop aOirmatif quand il dit, page 50 : « L*anti- 
)) quilc a été unanime à figurer saint Pierre sous les traits d'un homme 
» chauve, ou plutôt d'un homme dont la tète est seulement garnie 
» d'une couronne de cheveux. » Ceci n'est pas exact. La statue de 
bronze de saint Pierre dans la basilique Valicane, est au plus tard du 
y* siècle, et l'apôtre a les cheveux crépus et très-fournis. On le trouve 
représenté avec le même signalement sur plusieurs peintures romaines, 
pierres gravées et verres peints des premiers siècles. Sans aller à 
Rome, on peut s'en convaincre en consultant les publications anciennes 
et modernes qui ont traité ce sujet. On y trouve aussi, il est vrai , plusieurs 
représentations antiques de saint Pierre, où on l'a figuré chauve et avec 
le toupet de cheveux; mais M. l'abbé Pascal aurait dû prendre acte des 
uns et des autres, et donner les raisons archéologiques d'une telle diver- 

' Voyez lo lome n de la Revue, pag^c 540. 



76 REMARQUES CRITIQUES 

gence. Il s'est également mépris lorsqu'il a dit à la même page : a On 
donne à saint Paul une épaisse chevelure. » L'auteur du dialogue 
Philopatris, attribué à Lucien, et que d'excellents critiques placent au 
premier siècle, les Actes de sainte Thècle, qui sont du second au plus 
tard, nous apprennent que cet apôtre était chauve, et d'antiques pein- 
tures romaines expriment aussi ce signalement. 11 me semble que tout 
ceci devrait trouver place dans des Institutions de VArt chrétien, plutôt 
que les appréciations de Madame de Genlis sur le saint Pierre du Guide, 
à Bologne. 

Les saints du mois de juin que l'on regrette entre autres de ne pas 
rencontrer dans les descriptions de M. Pascal sont : saint Norbert, dont 
le type est si populaire; il tient entre ses mains un ostensoir de forme 
ancienne, renfermant la sainte hostie; c'est le symbole de la victoire du 
saint archevêque contre l'hérétique sacramentaire Tanchelin; saint 
Basile-le-Grand , en costume épiscopal grec, avec le visage émacié que 
lui donnent toutes les peintures byzantines; saint Louis de Gonzague, 
en habit de jésuite, avec le lys et une discipline. 

Le mois de juillet offre à M. l'abbé Pascal saint Vincent-de-Paul , 
sainte Marguerite, sainte Marie-Madeleine, saint Jacques-le-Majeur, 
saint Christophe, sainte Anne, saint Germain d'Auxerre et sainte 
Marthe. A propos de sainte Madeleine, notre auteur loue avec raison le 
tableau de Murillo qui représente cette sainte; seulement, il a tort de 
prétendre que sainte Madeleine a mené sur le rocher de la Sainte- 
Baume la vie cénobitique; c'est le contraire, la vie anachorétique, qu'il 
eut fallu dire. Sur saint Jacques-le-Majeur, il y a bien aussi quelques 
notions qui laissent à désirer. Ainsi, M. Pascal dit : « Saint Jacques- 
le-Majeur, autrement nommé Zébédée. » Il y a ici méprise: saint 
Jacques n'a jamais été appelé Zébédée ; c'est son père et celui de saint 
Jean qui portait ce nom ; aussi les désignaitron sous l'appellation de 
fils de Zébédée. 

Notre auteur fait venir le nom de la ville de Compostelle des deux 
mots Giacomo et Apostolo ; mais le mot Giacomo n'est pas espagnol ; il 
est italien. Les Espagnols disent lagOy ainsi lago Apostolo , ce qui, en 
effet, a pu servir à former le nom de la ville en question. M. Pascal 
conteste ensuite la tradition des églises d'Espagne sur l'apostolat de 
saint Jacques en cette péninsule. Son grand argument est une parole 
de Roder igue Ximenès, archevêque de Tolède, en 1215. Il me semble 
que l'auteur fait trop peu de cas de l'autorité de saint Jérôme, de saint 
Isidore de Séville, de saint Julien de Tolède et des monuments antérieurs 
au xui« siècle, sur lesquels les BoUandistcs ont appuyé leur conclusion 



SUR LES INSTITUTIONS DE l'aRT CnilÊTIEN. 77 

en faveur de la tradition des églises d'Espagne et de TEglise romaine 
daos son bréviaire. 

Plus loin, M. Pascal, à propos de sainte Anne, va jusqu'à dire « qu'il 
» ae serait pas facile de démontrer historiquement l'existence elle- 
» même de sainte Anne et de saint Joachim , comme parents de 
» Marie. y> Cette proposition est aussi hasardée au point de vue de la 
science critique qu'elle est blessante pour la piété. L'auteur convient, 
il est vrai, que « c*est un sentiment adopté par TEglise universelle, » 
ce qui devrait bien lui inspirer un peu plus d'égards. 11 n'est plus pos- 
sible aujourd'hui de s'en tenir à Tillemont et àBaillet sur une si grave 
question. Que M. Pascal se donne seulement la peine de lire la vie de 
la sainte Vierge par Trombelli, à défaut des Bollandistes, il verra que 
les noms des parents de Marie, aussi bien que leur sainteté, se présen- 
tent à nous environnés d'assez de certitude historique pour que nous 
n'ayons pas besoin de faire appel à une pieuse crédulité en cette matière. 

Au sujet de saint Germain d'Auxerre, M. l'abbé Pascal remarque 
que la liturgie parisienne place la fête de ce saint évêque au 31 juillet, 
tandis que la liturgie romaine la met au Ï6. Ceci a droit d'étonner de la 
part d'un liturgiste renommé. Il est notoire que la liturgie romaine 
ne contient pas la fête de saint Germain d'Auxerre au bréviaire, et 
qu'au martyrologe son article se lit au 31 juillet, jour auquel cet 
illustre prélat mourut à Ravenne. 

Quant aux saints du mois de juillet dont on regrette de ne pas trouver 
la mention dans \es Institutions, je citerai parmi les plus populaires : au 8, 
sainte Elisabeth de Portugal ; elle porte des roses dans un pan de son 
manteau royal, en souvenir du miracle dans lequel elle imita sa grande 
tante sainte Elisabeth de Thuringe; au 12, saint Jean Gualbert: on le 
représente à cheval et armé ; devant lui son ennemi à genoux, les bras 
en croix, recevant le pardon du saint ; ou encore priant au sortir de cet 
acte de charité chrétienne, devant un crucifix qui incline la tête en 
signe de félicitation; au 14, saint Bonaventure, en habit de cordelier, 
avec le chapeau de cardinal sur sa tête ou déposé à ses pieds; près de 
lui souvent un séraphin à six ailes, à cause de son titre de docteur 
séraphique; au 15, saint Henri, empereur: le glaive dans la main 
droite; dans la gauche, le globe surmonté d'une croix que lui donna le 
pape Benoit YIII; au 17, saint Alexis : rien de plus connu que sa retraite 
sous l'escalier de la maison de son père, rien de plus familier aux 
peintres chrétiens; au 23, saint Liboire, évèque du Mans: en habits 
pontificaux, tenant ordinairement dans sa main, sur un livre, plusieurs 
petites pierres qui rappellent l'infirmité pour laquelle on l'invoque dans 



78 REMARQUES CRITIQUES 

réglisc ; au 51, saint Ignace de Loyola, en ebasuble, tenant un Nom de 
Jésus entouré de rayons; ou en soutane et manteau^ portant le livre 
des Règles de Tlnstitut qu^il a fondé. 

M. Tabbé Pascal passe ensuite au mois d*août. Il débute par saint 
Pierre-aux-Liens, et dit que Vimpératrice Eudoxic plaça dans la basi- 
lique romaine qu'elle avait bâtie, une des cbaines de fer dont le prince 
des Apôtres avait été lié à Jérusalem. Ceci n*est pas complet. La basi- 
lique d'Eudoxie fut élevée pour recevoir en même temps la chaîne dont 
saint Pierre avait été lié à Rome, sous Néron. Ces deux chaînes se 
joignirent miraculeusement et sont encore unies aujourd'hui. Vient 
ensuite saint Dominique, sur lequel M. Pascal nous dit que le symbole 
du chien avec le flambeau n'a pas de valeur historique « et qu'il n*est 
» cité dans la vie du saint que comme une tradition populaire. » 
J'ignore de quelle vie de saint Dominique M. Pascal veut parler : ce 
qu'il y a de certain, c'est que la grande vie contemporaine du saint 
patriarche par Théodoric d'Âpoldia, donnée par les Bollandistes, 
raconte le fait de la manière la plus expresse. Notre auteur s'inquiète 
des gens qui ont pu dire que ce symbole exprimait les fonctions d'in- 
quisiteur exercées par saint Dominique ; et pour aller au-devant de 
cette interprétation, il s'efforce de rajeunir l'Inquisition, et la fait 
instituer en 1480, plus de deux siècles après la mort du saint. Il y a 
ici un anachronisme un peu trop fort ; on sait que Tlnquisition a été 
instituée au m* concile de Latran, en 1179» et développée dans le 
iv^* en 1215; enfin qu'elle fut confiée aux enfants de saint Dominique 
dès 1233, et introduite en France par saint Louis, en 1255. Est-ee une 
raison de dire pour cela que le chien et le flambeau du saint patriarche 
présageaient en lui les fonctions d'inquisiteur? L'Eglise répond à cette 
question, quand elle nous dit, dans l'ofiEice du saint, que ces symboles 
indiquaient « l'éclat de sainteté et de doctrine qui devaient reluire en 
» saint Dominique, et enflammer les nations pour la piété chrétienne. » 
On ne saurait produire une explication plus autorisée d'un fait d'ailleurs 
incontestable. M. l'abbé Pascal a oublié, parmi les attributs de saint 
Dominique, l'étoile au front et le lys traditionnel. 

Après saint Dominique, l'auteur traite de saint Laurent, de sainte 
Claire, de saint Roch, de sainte Hélène, de saint Bernard, de saint 
Barthélemi et de saint Louis. À propos de ce saint roi, il reprend un 
artiste qui, sur un tableau représentant sa communion à l'heure de la 
mort, a peint le prêtre avec un ciboire à la main. « Il est très-constant, 
» nous dit-il, qu'au xni<^ siècle ce vase eucharistique n'existait pas. i> 
Plus haut ccpenJanl, pa^ie 77, M. l'abbé Pascal vient de nous dire à 



SUR LES INSTITUTIONS DE l'aRT CHRÉTIEN, 79 

propos (le sainte Claire, raorte en 1233, et que Ton représente un 
ciboire à la main : « C'était en ce temps-là une espèce de châsse, capsa 
» argenteay soutenue par un pied et faite en forme de tour. » C*estbien 
là le ciboire, il me semble. M. Tabbé Corblet, dans son savant Essai 
histoiçiqite et liturgique sur les ciboires, a surabondamment prouvé Tan- 
tiquité de ce vase; et d'ailleurs il est de toute évidence que la sainte 
Eucharistie ayant dû toujours être conservée pour la communion des 
malades, la patène ne pouvait suffire à cet effet. L'histoire de sainte 
Claire est un argument à elle seule pour le xiu« siècle. Les Orientaux, 
qui ont peu innové, conservent comme nous la sainte Eucharistie dans 
un vase spécial qui garantit les saintes espèces contre Thumidité et la 
poussière. M. l'abbé Pascal termine le mois d'août par des détails icono- 
graphiques sur saint Augustin et sur la décollation de saint Jean- 
Baptiste. 

On pourrait ajouter à cette énumération quelques saints des plus - 
populaires que Ton n*y trouve pas : au 2 août, saint Alphonse de Liguori, 
dont le portrait est partout; au 16, saint Hyacinthe, en habit domi- 
nicain, portant un ostensoir et une statue de la sainte Vierge; au 21, 
sainte Jeanne-Françoise de Chantai, en costume de la Visitation, ayant 
sur la poitrine un cœur où est gravé le nom de Jésus; au 27, saint 
Joseph Calasanz, dans l'habit de clerc régulier et entouré de petits 
enfants; au 30, sainte Rose de Lima, vêtue en dominicaine, portant 
sur la tète une couronne d'épines, et souvent avec l'Enfant Jésus entre 
ses bras ; enfin, au 31 , saint Raymond Nonnat, avec l'habit de la Merci 
et le chapeau de cardinal ; on lui met à la main le cadenas dont les 
infidèles se servirent pour lui fermer la bouche et arrêter ses prédi- 
cations. Tous ces attributs sont relatifs à certains faits caractéristiques 
dans la vie de ces saints, et l'on doit veiller, dans l'intérêt des traditions 
chrétiennes, à leur conservation. 

DOU F. RENON. 
(La suite à un prochain numéro. ) 



MÉLANGES. 



Vil atelier de Sculpteur. 

Dans le haul de la rue d'Enfer, au Tond d'une cour, est un atelier de sculpteur. 
Aux murs sont appendus des tableaux pieux ou gracieux, des bas^relicfs en 
plâtre. Sur des planches sont posés des bustes, des statuettes, des études, des 
ébauches, premières idées de chefs-d'œuvre à naître. 

Ce qui frappe dans cet ensemble, c'est son caractère général : Vénus et les 
Amours, Apollon et Ganimède en sont bannis. Ici l'art a drapé le manteau da 
christianisme le plus pur ; la croix a banni l'Olympe et ses Dieux. 

C'est laque travaille un homme encore jeune, fils d'un brave ouvrier, si fidèle 
au culte de ses pères qu'on le surnommait le saini. Ouvrier graveur au service 
des armuriers, il naquit à Saiut-Etienne el connut la gène dès son entrée dans 
la vie. Mais il avait foi dans la Providence qui n'abandonne pas ceux qui 
comptent sur elle : il avait foi dans son courage, dans sa vocation. Il crut à son 
avenir, se fit artiste, et il fit bien. 

Il voulut être sculpteur et il le fut. Sa position lui défendit d'aller à Rome, el 
il faut l'en féliciter : il en serait revenu Grec, Romain et païen ; il est resté 
français et chrétien. La sculpture ne donne les moyens de vivre à ceux qui la 
cultivent qu'au bout de longues années. Pour attendre le moment où ses travaux 
lui fourniraient de Thonneur et du pain, le jeune artiste apprit en peu de temps 
l'art de peindre et fit des portraits qui, plus tard, vaudront dix fois le prix qu'il 
en a retiré. 

Puis, quand il avait assuré pour, quelques mois ses moyens d'existence, il 
reprenait le ciseau, l'ébauchoir, et retournait à l'atelier. David d'Angers, Rude 
furent ses maîtres, et avec eux il apprit à se montrer tour à tour doux et gra- 
cieux, digne et sévère. 

Enfin , c'était il y a bientôt dix ans , l'élève était artiste . il créa , et son 
œuvre eut les honneurs de l'Exposition de 1849. Sa première statue représentait 
l'Enfant-Prodigue retournant chez son père : le plâtre exposé valut à son auteur 
une médaille de troisième classe. Aujourd'hui le plâtre est devenu marbre, et la 
statue est vraiment belle. Le pauvre voyageur est presque nu; quelques haillons 
sont jetés sur son corps amaigri ; une chevelure épaisse et en désordre tombe 
sur son front humilié et ses yeux fatigués par les pleurs. Il est impossible de voir 
le chagrin, la honte, le repentir exprimés avec plus d'énergie ; et pour achever 
le tableau, derrière celte victime des passions brutales, un pourceau se vautre 
dans la fange. 

En 1853, à l'Enfant-Prodigue succédait une statue de saint François d'Assise, 
dont la tète respire la piété poussée jusqu'à l'extase. Elle appartient maintenant 
à la ville de Saint-Etienne et mérita à son auteur une médaille de seconde 



MELANGES. 81 . 

classe. En 1835> une récompense de même ordre>alQail une sUluc de saint Louis 
de Gonzague, dont la tète est pleine de doucear et d'humilité. EnGn, en 1858, 
une médaille de première classe était la juste rémunération d'une noble et sainte 
statue, celle de Louis IX. Elle est aujourd'hui dans l'église Saint-Louis-d'Antin. 
Le pieux monarque, debout, porte sur un coussin la couronne d'épines et la 
regarde avec vénération. Cette belle et noble ligure porte l'empreinte d'un 
respect pieux et sincère pour la sainte relique. Ce que le prince éprouve, chacun 
le senl à l'aspect de sa statue. 

Telle est à peu près l'œuvre publique de Tarliste de la Loire : de pareils succès 
doivent en amener d'autres, et déjà d'importantes commandes lui sont adressées. 
C'est lui qui doit exécuter les deux statues qui, aux termes d'un legs fait par 
M. Royet, maire de Saint-Etienne', décoreront le portail de Thôtel-de-vilie ; 
ce sont deux allégories de bronze qui représenteront l'industrie métallurgique 
el l'industrie de la soie. 

C'est encore lui qui sculptera la gigantesque statue de la Vierge qui doit 
bientôt, placée sur le mont Sainte- Barbe> dominer le chef-lieu du dépariement 
de la Loire. 

C'est encore à lui que de diverses villes de France s'adressent curés et fabri- 
ciens pour décorer leurs autels, et l'élève de Rude a pour chacun d'eux une 
création pleine de grâce et de majesté. 

Dans son atelier sont en ce moment quatre Vierges , toutes les quatre nobles 
et belles, toutes dignes d'entrer dans la maison du Seigneur, d'en devenir le 
splendide ornement. 

C'est d'abord Marie jeune fille, debout, les mains jointes : sur son front vir- 
ginal règne la candeur la plus pure. Sa douce figure porte l'empreinte de la 
douce résignation, de la confiance eu Dieu. 

Vient ensuite la Vierge-Mère, debout, l'enfant Jésus sur les bras. Le style de 
cette belle statue la rapproche des œuvres du môyen-âge. Elle en a les lignes 
droites et simples, elle en a le caractère naïf et tendre ; c'est la mère de ceux 
qui souffrent, c'est la mère de ceux qui espèrent. 

Non loin d'elle est une autre statue de la Vierge, composée d'une manière 
plus coquette, si l'on peut s'exprimer ainsi ; c'est une Vierge du xvi* siècle. Sa- 
pose, ses vêtements lui donnent ce cachet. Elle est toute française par sa grâce 
et la finesse de ses traits. Elle tient son divin Fils assis sur ses bras et le regarde 
avec un triste sourire. L'enfant prédestiné joue avec une couronne d'épines et 
une petite croix qu'il lui montre. Enfin,— et c'est selon nous l'œuvre capitale du 
jeune maître, œuvre encore inachevée, mais dont les derniers détails s'arrêtent 
en ce moment, —enfin, dans ce riche et pieux atelier, se lève une Vierge debout 
comme les autres, comme elles portant le Rédempteur du monde, comme elles 
écrasant du pied le serpent qui perdit l'homme. Cette statue est du style le plus 
large. La Vierge a les yeux baissés. Le Christ regarde le spectateur; ses cheveux, 
rejeiés en arrière, laissent voir les belles dimensions de son jeune front. Sa 
figure imposante est celle d'un Dieu, celle d'un Dieu qui commande, et il semble 

TOME III. 6 



82 UÈLANGES. 

dire : A genoux, vous qui croyez ; voici ma loi. Sa main lient le livre des Evan- 
giles. Rien n'est grand comme cet ensemble. 

Si tontes ces statues sont belles, ce n*est pas seulement parce qu'elles sont 
bien étudiées, qu'elles satisfont Tanatomiste; mais cVst qu'elles ont la vie de 
rame ; c'est qu'elles sont les filles d'un talent plein de foi, d'un génie qui croit 
en Dieu, en sa puissance et sa bonté, qui rend à la Providence Thommage des 
dons qu'elle lui a prodigués. L'école païenne fera des académies; elle aura 
pour elle Hercule et les Grâces. L'école chrétienne a pour elle le cœur qui guide 
sur la terre les hommes généreux, l'âme qui les mène au ciel. 

Que l'artiste de Saint-Etienne reste chrétien ; c'est le christianisme qui fait sa 
force, c'est en lui qu'est son avenir. Qu'il serve la foi de ses pères ; c'est elle qui 
l'a créé, c'est eUe qui lui donnera la gloire de ce monde. 

Si jamais quelque velléité lui prenait d'adorer le veau d'or, avant de quitter le 
drapeau qu'il a suivi jusqu'à ce jour avec tant de distinction, qu'il jette un coup- 
d'ceil dans cette enceinte où sont réunies ses œuvres, celles des maîtres qui l'ont 
formé et celles des maîtres chrétiens ; qu'il regarde au milieu d'eux ce naïf 
portrait qu'il a peint dans ses jeunes années, le portrait de sa vieille mèreqn'il 
a représentée les mains jointes et en prière, et elle lui dira : Etienne, mon fils 
chéri, sers toujours le Seigneur et prions-le tous deux. 

s Aux œuvres pieuses il faut le génie et la foi. Le fils de la bonne ouvrière a l'un 
et l'autre. Il ne les reniera pas pour devenir un homme de métier, un fabricant 
de statuettes populaires, qui reçoit des ordres et n'a pins le droit de créer. C'est 
le vœu de tous ceux qui connaissent et estiment M. Etienne Montagny. 

PROSPER TAREE. 

Epl^raphie lloiiiaine* 

C'est avec plaisir que nous mettons sous les yeux des lecteurs de la Revue 
l'inscription suivante qui montre avec quel sens exquis Rome sait encore par- 
ler le style lapidaire, quand presque partout ailleurs on l'a complètement déna- 
turé. Toutefois, s'il m'est permis de faire quelques réserves , je dirai, avec 
Horace, que certaines taches ne me font pas oublier la beauté de l'ensemble. 
Or, ces taches, à mon avis, seraient l'emploi continuel de la voyelle U au lieu 
de la consonne y, seule connue en épigraphie; Vomicron pour Vâmégay qui 
n'en est pas l'équivalent , puisque le premier ne continue pas l'antithèse com- 
mencée par Vatpha; le nom du Christ, écrit d'une manière différente de celle 
fixée par la tradition la plus reculée qui demandait XPE et non XRISTE ;Ie 
millésime souligné , invention purement moderne dans le style chrétien ; 
l'absence de la croix' au commencement de la première ligne, etc. Mais, il 
faut l'avouer, toutes ces petites imperfections sont rachetées par des qualités 
du premier ordre» 

Le P. Marchi, du collège romain , serait, assure-t-on, l'auteur de cette gra- 
cieuse élégie. Nous le croyons sans peine ^ car nul mieux que lui n'a le secrel 
du style lapidaire. 



^ MÉLANGES. 83 

Voici maintenant le texte de rinscription , tel que nous l'avons copié sur le 
pavé de Téglise de Sainte-Harie-d'Ara>CœIi , à Rome^ nef latérale droite : 

A XP O 

TERESIA. TORLONIA. BETTI. BOV. (i) 

HIC. AD. VOTUV. NE. A. TIBO. SUO. ABSSSBT. 

DEPOSITAB. (i) 

HAEC. FUIT. IN. MUKDO. DE. MUNDO. NON. FUIT. U8QUAM. 

DNI. NOTA. DEC. NOVIT. ET. IPSA. DEUV. 

A. TENEBIS. DIDICIT. DIVINAB. A88UESCBBE. LEGI. 

QUANDO. BOROM. EST. TALI. BDBDEBB. COLLA. JC60. 

YIBGINIS. UXOBIS. VIDTJAEQ. 8ECUTA. PALE8TBA8. 

PBABTULIT. IN. CUNCTIS. ALPHA. TT, OMEGA. VUS, 

NOCTE. DIEQ. TUO. BONE. XRISTB. PBPBNDIT. AB. OBE. 

QUIPPB. TU. EBAS. OLLI. (3) VITA. LUCBUVQ. MOBI. (4) 

HINC. BILABI. FORTIQ. ANIMO SUB. MOBTIS. AGONE. 

VISA. 0CL*L1S. PAL1II8. COBDB. INHUBE. TU». 

QCABO. DIC. SOLVI. CCPIEBAT. ET. ES8B. CUH. JESU. 

SEGKIOB. EMBBITAB. AT. DITIOB. HOBA. YBNIT. 

+ IH. X8TI. OSCULO. + 

AVEN. 

+ 

OB. m. KAl. NOY. AN. A. B. s. (5) JddCCCXXXL aet. S; (6) LXYf. 

KABOLUS. ET. ALEXANDEB. 

E. DUCIBUS. TOBLONU. 

FBATBI8. FILII. 

AHITAE. EABISSIMAE. 

LACRTHANTE8. SIMUL. ET. CRATULANTES. 

P. c. (7) 

l'abbé BARBIER DE M0NTAULT| 
^ IllBtorloffraphe du diocète d'Angers. 

(1) RomaoB. 

(2) Pour deposita est. 

(3) Latinisme lapidaire. 

(4) Aaxi* siècle un moiac Angevin écrivait de SaiDt-Florenl ; « Hic tibi fuit viverelucrumque 
i> mon corpore. » 

(5) Anno a repantâ ealute. 
(8) M\i\^ 8R«. 

(7) Ppoendom curaTerant. 



84 MÉLANGES. 

Travaux des Satelétéfl Savantes* 

AcADÉuiE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. — Sur le rapport de la Commis- 
sion des antiquités de la France, rédigé par M. P. Paris, elle a décerDé les trois 
médailles d*or de 2,000 francs à MM. Rabanis, Grégoire et à MM. les proressears 
do collège de Saint-François-Xavier de Besançon. Quatre de nos collaboratears 
ont obtenu des mentions honorables : ce sont M^I. Deschamps de Pas (Sceaux des 
comtes d'Artois), Tabbé Canéto (Sainte-Marie dWuch), le comte de Soultrait 
(Armoriai du Bourbonnais) et Tabbé Poquel [Notices sur Yic-sur- Aisne et sur 
l'église abbatiale d'Essomes), 

Agadémie ROYALE DE Belgioiie. — M. Kervyu de Letteshove lai a adressé on 
commentaire sur un texte inédit du viu** siècle, cité par Hugues de Fleury, qn'îl 
vient de découvrir dans le MS. 9185 de la Bibliothèque de Bourgogne. Ce texte 
ne se compose que de quelques lignes ; mais il jette un grand jour sur la fin de la 
dynastie mérovingienne qui est restée jusqu'ici environnée de si épaisses ténè- 
bres. Nous reproduisons en entier ce précieux document : « Mortuo Karolo Mar- 
tello, m^ulti tiranni in Franciam dimergenles, potestatem regiam sibi usnrpare 
presumebant. Propterea Franc! a pravo consilio suo seducti quendam clericam 
nomine Danielem regem sibi elegerunt : quem postea Hildericum cogDomento 
noncupaverunt. In cujus tempore nobilitas Francorum pro qua per totam man- 
dum Franci exaltabantur ad niehllam pervenit. Videns quoque Pippious Karoli 
Martelli filius regnum Francorum pro defectu Hilderici supradicti régis ad nîchi- 
lum pervenire, in aministratione regni patris sui manus viriliter injecit. Dehinc 
Pippinus et Karolomannus ûlii Karoli Martelli contra JSunaldumÂquitaoiaeducem 
exercitum movent , ceperuntque castrum quod vocatur Lucas. In ipso itinere 
positi diviserunt sibi regnum Francorum. » 

SoaÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE d'Eure-et-Loir. — M. Paul Durand, architecte, a publié 
dans ses Bulletins une notice sur les travaux de restauration qu'il a exécutés à 
réglise de Saint-Père. Nous y trouvons les sages réflexions suivantes sur Tabos 
actuel des peintures murales : a L'engouement outré que Ton a aujourd'hui pour 
les productions du moyen-âge nous porte à exagérer l'emploi des couleurs bril- 
lantes et de l'or dans la décoration actuelle des monuments religieux. L'examen 
attentif des édifices anciens nous montrera au contraire combien l'on était ordi- 
nairement sobre et réservé dans l'ornementation des murs et des fenêtres. Fres- 
que toutes les églises antérieures au xvi* siècle nous offrent des traces de 
coloration sur diverses parties de l'architecture et de la sculpture : ce sont 
des documents précieux qui nous révèlent l'ancienne richesse de la décoration 
de ces monuments. Cependant cette richesse n'était point prodiguée d'une ma- 
nière insensée: ce n'était que dans quelques édifices privilégiés, comme des 
chapelles princières ou royales , dans quelque sanctuaire en grande vénération, 
que l'or, l'azur, le vermillon et les couleurs les plus vives étaient employés sans 
épargne et même avec une prodigalité surprenante. Le vulgaire, éUoui par cet 



MÉLANGES. 85 

éclat merveilleux de certaines œuvres du moyen-âge , s*est figuré qu*il eu avait 
été ainsi partout et toujours: si bien qu'aujourd'hui , en quelque endroit de la 
France que Ton aille, on voit les murs des églises (sous prétexte de retour aux 
anciens usages) disparaître sous un vêtement étincelant d'or et de couleurs 
éblouissantes. J'avoue que , pour ma part , loin de trouver en cela une preuve 
de bon goût^ je déplore que les recherches de la science ne conduisent qu'à une 
imitation si mal comprise de l'harmonieuse et sage ornementation des époques 
reculées. Les productions des arts à ces époques anciennes avaient quelque chose 
de spontané et de naturel , quelque chose de vrai qui doit avant tout attirer 
notre attention et nous préoccuper dans nos études. Au lieu d'imiter au hasard 
et sans discernement telle ou telle forme matérielle prise dans un monument 
ancien, ne serait-il pas à désirer que Ton se pénétrât profondément , par l'étude 
et par la réflexion, de l'esprit et des idées qui guidaient la main de ces artistes 
et leur faisaient produire de si belles œuvres? » 

AcânÉiiiB DES Sciences de Toulouse. — Le dernier volume de ses Mémoires, 
outre divers travaux sur les mathématiques, la chimie , la physique, l'histoire 
natorelle, contient un Rapport 9ur V Exposition universelle de 1855 (section des 
Beaox-Arts) par M. Yitry ; une Note sur Guillaume de Puylaurens , historien du 
xin* siècle, par M. Ducos ; un Mémoire sur les commencements de VUninersité de 
Toulouse, par M. Gatien-Arnoult; une Etude historique et littéraire sur la Satyre 
Menippée, parM. F. Delavigne; une Notice sur une inscription inédite, récem- 
ment découverte à Toulouse, par M. Barry. — Des cinq lignes dont se compose 
cette inscription, la première a été légèrement tronquée, ce qui rend difficile 
l'interprétation des trois premières lettres. En supposant que ce soit une abré- 
viation barbare de la formule in Dei nomine, M. Barry pense qu'on peut lire 
ainsi cette inscription : 

bf Dei nominb siyi Ermeneldes qui vixit ahn (os) plus hemus (minus) LX requiebit 
(requievit) m paci dominica sub d (ie) 1 antb kal (endas) Agustaç (Augastas) cri 
(Christi). 

La formule visigothique in Dei nomine, le caractère épigrapbique de l'ins- 
cription et diverses inductions historiques font penser à M. Barry que c'est un 
monument funéraire de la première moitié du vu" siècle. 

Société des antiquaiees de Morinie.— M. L. Deschamps a demandé qu'à l'instar 
de ce qui se pratique dans divers départements, notamment dans celui du Bas- 
Rhin, la Société intervînt auprès de M. le Préfet du Pas-de-Calais, à l'effet de 
faire décider qu'à l'avenir il sera inséré au cahier des charges relatif à la cons- 
truction des édifices religieux, une clause prescrivant la conservation des anti- 
quités et des fragments d'architecture, présentant quelque importance, qu'on 
pourrait découvrir dans les travaux de fondation. Cette proposition a été unani* 

mement adoptée. 

J. C. 



CHRONIQUE. 



•— Monseigneur AngebauU a fondé à Angers un musée ecclésiologiqne dont 
Fimportance s'accroît de jour en jour. Cet exemple, nous Tespérons, ne sera 
point perdu pour les autres diocèses. Que d'objets précieux au point de vue de 
Fart ou des souvenirs religieux disparaissaient journellement dans le creuset des 
fondeurs ou vont enrichir les collections de Tétranger I La création d'un musée 
diocésain est le meilleur moyen de sauver de la destruction les richesses artis- 
tiques du passé. Tous les membres du clergé deviennent nécessairement les pro- 
tecteurs et les pourvoyeurs de cette institution et sont appelés à liguer leurs 
efforts contre le vandalisme et l'incurie. Le musée ecclésiologiqne d'Angers con- 
tient déjà 1833 objets. Sa prospérité nous semble d'autant plus assurée, que la 
direction en est confiée à un ecclésiastique dont le zèle égale le savoir, à M. Bar- 
bier de Montault. Voici quelques-uns des objets les plus remarquables qui forment 
le noyau de cette précieuse collection : 



Inscripiions des zi«^ x\* et xyii« siècles. 

Lectionnaire ms,, xv« siècle. 

Dentelles, guipures, filets, zvii*, xyiii» siè- 
cles. 

Fac-similé en cire des torches portées au- 
trefois à la procession du Sacre d'Angers, 
xvii«siècle. 

Statuettes en pierre sculptée, xiie,xv«,xvi« 
siècles. 

Livres d'heures manuscrits et enluminés, 
XV» siècle. 

Missel manusciit et enluminé, xv« siècle. 

Missel angevin, imprimé à Koueu, 1523. 

Croix processionnelle, xvi« siècle. 

Châsse en bois doré, xvii« siècle. 

Statutainsignis ecclesiœAndegavensis^ms. 
du xvii« siècle. 

Chartes, xui«, xv«, xvi* siècles. 

Portraits d'évéques d'Angers et de chanoi- 
nes, peints ou gravés, xvu», xviii* siècles. 

La Transfiguration, vitrail, xvt^ siècle. 

Paix émaillée, xvi« siècle. 

Autre paix, ciselée, xvi* siècle. 

Bulles de papes, xni«, xiv«, xy^, xvi«, xvu» 
siècles. 



Nombreux livres de liturgie angevine, xv^, 
xvi», xvn«, xviii« siècles. 

La Vierge de Lebrun, très-belle broderie or 
et soie xviie siècle. 

Fragment de la tapisserie armoriée de Tor- 
dre des chevaliers du Croissant, xt« siè- 
cle. 

Lo départ do Tenfant prodigue, tapisserie, 
xvi« siècle. 

S. Louis et scènes de TApocalypse, tapisse- 
série aux armes et au chiffire de J. B. de 
Bourbon, abbesse de Fontevraud, xvii« 
siècle. 

Tableaux sur cuivre, xvi», xvu» siècles. 

Méreau du chapitre d'Angers, xvii« siècle. 

Fauteuil des évèques d'Angers^ sculpté par 
David père, xvui* siècle. 

Chasuble brodée au petit-point, xvii« siècle. 

Grosse et fragment de la chasuble de Raoul 
de Beaumont, évêque d'Angers, xvu« 
siècle. 

Etoffe brodée, xvi« siècle. 

Cordon d'aube, xvi« siècle. 

Dalmatique historiée, xvi* siècle. 

Emaux de la mosaïque absidab de saint 
Paul, hors les murs, à Rome, xm» siècle. 



CHRONIQUE 

Vase fanèbre^ xui« siècle. 

Bénitier en bron2e, xvi« siècle. 

Lostre en bois sculpté et doré^ xviii« siècle. 

Croix en fer forgé, chargée des instruments 
de la Passion, xvi« siècle. 

Tableau sur bols représentant une Sibylle 
et Temperenr Auguste, xvi« siècle. 

Quatre miséricordes de stalles, xv« siècle. 

Trois 'grandes statues polychromes d'apâ- 
très, xiv« siècle. 

Qochette, 1573. 

Bannière brodée, xvii« siècle. 

Inscription sur cuivre, 1714. 

Jetons à Tefligiede la cathédrale d'Angers 
XVII • siècle. 

Sainte Catherine de Sienne, peinture sur 
albâtre^ xvii» siècle. 

Pierre sacrée avec inscription, 1639. 

Briques vernissées, xi« xii« xin« siècles. 

Sacré-Cœur, émail, xvm« siècle. 

Adoration du veau d'or, peinture sur verre, 
xn« siècle. 

Moulage d'une petite châsse, xip siècle. 

Sceaux, xvii*, xviu» siècles. 

Statuettes en bois des évangéUstes, xvua 
siècle. 

Miniatures sur vélin, xv«, xviP siècles. 

Chapiteaux, xiii® siècle, 

Modillons,xiii« siècle. 

Chandelier pascal en fer forgé, xvi« siècle. 

Autel portatif, avec inscription, 1C39, 

Dossier de stalle en bois sculpté. Renais- 
sance. 

EcussoQ sculpté sur pierre de Jean de Beau- 
veau, évoque d* Angers, xv« siècle. 

Bénitier portatif en bronze, fin du xv« siè* 
de. 

Nappe d'autel, à croix bleues aux extrémi* 
tés, xv^, xvi« siècles. 

Pied d'encensoir, fin du xv« siècle. 

Deux tableaux-reliquaires, avec il j^nti^ Dei, 
xnue siècle. 

Dentelles pour nappes d'autel, xvn« siècle. 

Sceau d'un prieur de Fontevraud, xiv« siè- 
cle. 

Archives de l'église de la Chapelle du Ge- 
nêt, xv«, xviii« siècles. 



87 

Autographes des cardinaux de Bffédicis 
Giacchi, Simonetti, Cagianode Azevedo. 

Lettres d'ordination d'Ismaêl BouiUiaud, 
1631. 

Jeton à Tcffigie de Mgr Philypeaux, arche- 
vêque de Bourges, 1680. 

Sceau ecclésiastique, xvii* siècle. 

Jeton en plomb à l'efûgie de saint Hubert, 
XVI* siècle. 

Médaille de la croix dite de saint Benoit, 
xvu* siècle. 

Quelques folios d'une Bible des premiers 
temps de Timpression. 

Crucifixion, peinture sur cuivre, fin duxvi« 
siècle. 

Mandement de Mgr Genest de la Rivière, 
évèque d'Angers, 1718. 

Nombreuiç documents manuscrits relatifs 
aux paroisses, xvi«, xvii«, xvui* siècles. 

Croix de procession en fer estampé, xivi* 
siècle. 

Inscription gravée sur ardoise, 1711. 

Fragment sculpté d'une frise du'tombeau 
de J. Olivier, évèque d'Angers, xri« siè- 
cle. 

Bulle de Paul III, xvi* siècle. 

Sceau de Mgr du Viviers de Lorry, évèque 
d'Angers, xviii« siècle. 

Formule de vœux prononcés à l'abbaye do 
Roncsray (Angers) par sœur Ursulc-Hen- 
rlette-Catherine de Rossay de la Voûte, 
du diocèse de la Rochelle, 1765. 

64 pièces manuscrites relatives à différentes 
paroisses du diocèse, xvin^ siècle. 

Magnifique (ôte d'apôtre en bronze doré, 
xvii« siècle. 

Croix byzantine. 

Bulle de Clément V, 

Encensoir, xiv« siècle^ 

Statue en pierre^de saint Mauron,abbé, xv« 
siècle. 

Bannière brodée, xvii* siècle. 

Email champlevé, xvuie siècle. 

Soeau de l'université de Poitiers^ ](v*siècle. 

Christ en ivoire, xvn» siècle. 

Pavé émalllé aux chifflres d'Henri II et de 
Diane de Poitiers, provenant d'un ora- 
toire, xvi« siècle. 

Moulage d'une châsse en plomb, xi« siècle. 



88 CHROiNlQUE. 

— On construit en ce moment une tour en style ogival en face de la colonnade 
du Louvre, pour servir de raccord entre la vénérable église de Saint-Germain- 
TAuxerrois et la nouvelle mairie du 4« arrondissement. C'est sur les dessins de 
M. Ballu, qui a achevé Sainte-Clolilde , que s'élève cette construction. 

— La Commission d'examen de l'exposition de Toulouse a distribué solennel- 
lement les récompenses aux exposants. Nous remarquons parmi eux M. Emile 
Thibaud, de Clermont-Ferrand, notre collaborateur^ qui a obtenu une médaille 
d'or de seconde classe. 

— M. Maurice Ardant nous écrit de Limoges : « On vient de découvrir, dans un 
cbamp, près de notre vieille cité, un vase en terre cuite qui contenait environ 
deux cents deniers d'argent des abbés de Saint-Martial. On y voit le buste barbu 
de ce saint évêqne de Limoges, avec ces mots : S, B, 5. Marcial Letnovicensis. » 

— Nous avons publié divers articles sur Ticonographie de l'Immaculée- 
Conception. M. Alberdingk Thijm y fait allusion dans le n"" 3 du bulletin français 
de hDietsehe Warande, publié à Amsterdam. Il diffère d'avis avec Mgr Malou 
et quelques-uns de nos collaborateurs, sur différents points et notamment sur la 
position des mains, qu'il veut voir toujours ouvertes. <r Parlons des mains, dit-il, 
c'est la question principale. Nous ne nous sommes arrêté à l'opinion que nous 
nous permettrons d'énoncer qu'après avoir pris connaissance des notices ou 
traités de MM. l'abbé Auber, le chanoine Pelletier, le baron Louis d'Agos et 
Grimouardde Saint-Laurent (i). Nous l'avouons ingénument: nous tenons forte- 
ment à l'idée principale de la médaille miraculeuse. Nous la retrouvons sur une 
ancienne miniature du x* siècle ; M. l'abbé Crosnier en a constaté des traces dans 
des sculptures du moyen-âge. Il semble que les deux apparitions, que Mgr Malou 
relève à juste titre (p. 19, 20), jettent quelque poids dans la balance en faveur 
des maint ouvertes. Ces apparitions ont, pour ainsi dire, accompagné la médita- 
tion et la définition du dogme, consommées de nos jours. Serait-ce à tort que 
cette représentation, avec les deux mains ouvertes et rayonnantes , s'est acquis 
une popularité qui semble ne pas devoir céder facilement le pas à une autre 
image? Des papes, des patriarches, des archevêques et des évèques de nos jours 
ne l'ont pas désavouée; au contraire, à pleines mains ils en ont gratifié ie peuple 
fidèle. Et les oracles de l'art — Overbeck, Sleinle, Ittenbach — l'ont adoptée. 
Est-il nécessaire de faire remarquer qu'ici sont signifiées non-seulement les 
grâces que Marie nous obtient, mais encore celles dont elle a été comblée elle- 
même? Marie, la Mère-Vierge, montre les mains, et ces mains sont pures de 
tout péché, de toute tache ; ces mains projettent une lumière céleste. Impos- 
sible de se méprendre sur la signification de cette position des mains ; tandis 
que dans les mains jointes ensemble, rien n'indique que c'est la Vierge imma- 
culée que l'on a placée dans cette attitude excessivement ordinaire. » 

J. C. 

0) ncvue de V Art chrétien, 1. 1, p. 148,180,314, 511 ; t. ii, p. 33. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. * 



MJiWÊÊiUMmÈ de Jé«iu-Clirtoi, fi<lèleiiianl tnidiiile du kilin par Michel dcMarillac^ 
^rde des sceaux de France. NouTelle édition «ccoinpftgnée des plus beaux spécimens 
des maoaacrils du moyen-ég^e (du yiii« au xvn* siècle). Un magnifique volume in-4« 
Jésus, imprimé en couleur et en or par M. Lemercicr ; suivi de V Histoire de Vome- 
mentaiion des manuscriis» par M. Ferdinand Dmis, conservateur à la bibliothèque 
Sainte- Geneviève. (Prix : 266 Trancs). ~ Paris, Léon Curmer, 47, rue de Richelieu. 

Ce n'était pas assez de nous avoir donné Paul et Virginie, le Discours sur 
Phistoire universelle, les Evangiles, V Imitation de Vabbé Dassance et une foule 
d'autres livres magnifiquement illustrés; M. Curmcra voulu doter le xik* siècle 
d'un vrai chef-d'œuvre de typographie et d'iconographie religieuse ; ce chef- 
d'œuvre, c'est encore une Imitation de Jésus-Christ ; mais celte fois-ci , ce 
n'est plus celle de l'abbé Dassance, c'est l'exacte et excellente Imitation de 
Michel de Marillac, un des plus beaux esprits du xvii* siècle. 

Que dirai-je de l'illustration de ce livre ? Je suis vraiment fort embarrassé, car 
pour en faire ressortir toutes les beautés, il faudrait une plume plus exercée et 
plus compétente que la mienne. J'essaierai cependant. 

Le volume que nous avons sons les yeux contient 400 pages in-i"" Imprimées 
en couleur et en or par M. Lemercicr ; elles sont entourées de peintures-minia- 
tures empruntées aux plus beaux manuscrits du moyen-àge et de la renaissance. 
On trouve parmi les pages de ce livre quatre planches tirées hors texte et copiées 
sur le livre d'Heures d'Anne de Bretagne, un des plus splendides manuscrits du 
XV* siècle. Ces copies brillent d'un vif éclat parmi toutes ces marges vivifiées par 
de fines arabesques, des figures, des fleurs, des animaux fantastiques, des oiseaux 
symboliques, des étoiles d'or, etc., que d^habiles artistes ont enluminées avec le 
goût le plus exquis. 

Le VIII" siècle s'ouvre avec solennité. Gharlemagne, dans sa magnifique cour 
d'Aîx-la-^hapelle, entouré de ses valeureux chevaliers, se reposait, le front 
ceint de la couronne impénale qu'il avait méritée par sa sagesse et ses succès 
dans les combats. Les artistes et les savants des nations circonvoisines se ras- 
semblaient autour de lui et augmentaient par leurs travaux sa puissance morale 
et sa gloire. On voyait s'élever sur divers points de son vaste empire de splen- 
dides monuments dans lesquels l'art antique se modifiait pour les exigences du 
calte nouveau. Cette première renaissance des arts en Europe se prolongea 
jusqu'au x* siècle. Le chef de la dynastie capétienne voulut aussi, comme 

* Les ouvrages dont deux exemplaires sont adressés à la Revcb sont annoncés sur la 
couverture, indépendamment du compte -rendu qui peut lenr être consacré dans le Bulletin 
Bibliographique. 



90 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

Charlemagne, dissiper les ténèbres de la barbarie qoi enveloppaieut encore le 
nord et Toccident; ses efforts ne furent pas inutiles » mais s*il réussit en partie 
dans ses projets^ ce fut grâce au foyer intellectuel que les Arabes de la péninsule 
Ibérique entretenaient à Gordone, à Grenade, à Tolède, à Barcelonne, et qui, 
de ces capitales alors si florissantes, répandait aa loin ses clartés régénéra- 
trices. Ces vives lueurs de la science et des beauK-arts pénétraient surtout 
dans les couvents qui devenaient autant de foyers d'où s'échappait la lumière. 
La géométrie, Tastronomie, la mécanique, la poésie, la musique, la calligraphie, 
la chrysographie étaient enseignées dans les monastères. Parmi les religieux qui 
se faisaient le plus remarquer par leurs profondes connaissances, durant les 
VIII*, IX* et X* siècles, on cite Alcuin, Dagulf, Beringar, Luilhard, Ingbert, 
Adalbéron, Gerbert, Notger, Eccart, Adson, Constantin, évèques, abbés ou 
simples moines. 

Parmi les arts • qu'aimait et protégeait Gharlemagnc, il faut placer Tart 
charmant d'orner les manuscrits de ravissants dessins coloriés avec la plume et 
le pinceau. M. Curmer, pour illustrer dignement quelques-unes des marges de sa 
nouvelle Jmilaiion, s'est empressé de mettre à contribution VEvangéliaire du 
grand empereur, admirable et curieux manuscrit que Godescalcus n'a pu achever 
qu'après sept années d'un travail incessant. Plusieurs autres pages sont encadrées 
par des dessins qu'on ne se lasse pas d'admirer : ils sont copiés sur les Evangiles 
de Saint'Médard de Soissons, sur le beau livre de Gharles-le-Ghauve, sur le 
Sacramentaire de Drogon, Gis naturel de Charlemagne. 

Plus loin, le Bénédictionnaire de l'archevêque Robert, ï Evangile du monastère 
de Saint-Martin-des-Champs, les Evangiles dits de Faucher, le Pontifical du duc 
de Devonshire, le Commentaire de V Apocalypse, écrit au xi* siècle dans l'abbaye 
de Saint-Sever en Gascogne, viennent contribuer à l'ornementation de bon 
nombre de feuillets de notre magnifique Imitation. N'oublions pas le Missel du 
roi Robert I*"', qae renferma durant plusieurs siècles le trésor de l'abbaye de 
Saint-Denis, et qui fait partie aujourd'hui de la Bibliothèque impériale. Ce missel, 
est un des plus curieux du xi* siècle ; M. Curmer lui a emprunté quelques-unes 
de ses plus éblouissantes marges. 

Aux xu* et xiii* siècles, la calligraphie et la chrysographie prennent un 
puissant essor : des prodiges d'habileté s'accomplissent, de chatoyantes peintures 
éclatent sur le velin, et, du fond des vieux couvents où elles ont reçu la vie et 
le mouvement, se répandent dans toutes les parties de l'Europe. Et ce ne sont 
pas seulement les moines qui travaillent dans leurs cellules silencieuses ; des 
femmes de haut rang, de pieuses abbesses, telles que Herrade de Lampsberg, 
Relinde, Agnès de Guedlimbourg et bien d'autres encore consacrent les instants 
dont elles peuvent disposer à faire saillir sur le blanc velin ces peintures d'or, 
ces délicates arabesques que le monde n'a pas cessé d'admirer depuis cinq siècles . 
M. Curmer a puisé à toutes ces sources ; et il n'a pas oublié de mettre à conlri - 
bution la bible de Saint-Martial de Limoges, rare et brillant spécimen de l'art 
qui s'épure et grandit sous une forme nouvelle. On trouve autour des pages 71, 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 



91 




■miATURE INITIALE DU LIVRE DE JOB, DANS UNE BIBLE DU Xlll* SIÈCLE. 
( Blbllolhcque Motteley, au ptlftis du LouTre.) 



BULLCTIN BIBLIOGRAPHIQUE. 95 

75, 76 et ISdQ V Imitation quelqaes-anes des pias délicieuses fantaisies calligra- 
phiques de la bible limousine. 

Nous reproduisons ici, d'après V Imitation, une curieuse miniature du livre de 
Job, empruntée à une bible du xiii* siècle (Bibliothèque Motteley, au palais du 
Louvre.) Voyez page 91. 

Le XIV* et le xv* siècle ont fourni un large contingent à M. Gurmer : voici la 
Cité de Dieu devint Augustin, œuvre immense et bien digne de couvrir quelques- 
unes des marges de notre livre ; il en est de même du Voyage de Marc-Paul, uni 
à d'autres relations, si justement nommé le Livre dee merveilles du monde, et qui 
occupa la première place dans la bibliothèque du duc de Bourgogne, à côté du 
Traité de la chasse et des grandes histoires de Tite-Live et de Froissart. Si Ton 
veut se faire une idée du Livre des merveilles du monde, on peut consulter les 
pages 14, 15, 32 et 33 de la nouvelle Imitation. Mais nous n'ea finirions pas si 
nous voulions énumérer ici toutes les illustrations 4a livre de M. Cunaer ; il 
nous faudrait citer, et non sans de grands et sincères éloges, le Décaméron de 
Bœcaee, les Heures de la Croix et celles de Marie-Stuart ; VAntipkonairt de la 
chapelle de Louis XI ï; le Bréviaire du roi René; les quatre Commentaires de saint 
Thomas; les Heures de la reine Anne de Bretagne; les livres de prières de 
François I*', de Henri II et de Diane de Poitiers, et aussi les Heures de Henri IV, 
de la belle Gabrielie, de la reine Marguerite, et enfin de celles de Loois XIV. 

Cet aperçu, quoique bien incomplet, sufiira cependant pour faire comprendre 
au lecteur l'importance de la nouvelle publication de M. Cunner. Son Imitation 
n'est pas seulement un livre admirable de tout point; c'est, renfermée dans un 
seul volume, une bibliothèque spéciale dans laquelle se trouve fhistoire du 
coatume des hommes et des femmes de tous rangs, à tantes les époques et chez 
tous les peuples de l'Europe ; l'iconographie des fleurs, des fniîta, ées animaux 
de toute espèce, naturels, symboliques ou fantastiques. Les majuscules ornées 
et semées av«& profuston à ebaqne page du livre, offrent un puissant attrait 
pour les amaftoitr»» les dessinateurs et les ornemanistes; nous en avMsieproduit 
quelqpes —es aux pages 91 et 95. Enfin, la fidélilé des copies est telle 
dam Balre Imitation que si qitelques-uns des manuscrits du moyeshàge ou de 
la renaissancô venaieat à disparaître par une canse quelconque, on en trouverait 
les pins beaux eft les plus exacts spécimens dans le livi^ de notre savant éditeur. 
On lui doit donc, non pas seulement des éloges, mais encore des encourage- 
ments solides pour les sacrifices de toute nature qu'il s'est imposés povr ac- 
complir son œuvre. 

Il nous reste à dire us mol de V Histoire de VomemenktUoe^ àês manuscrits, par 
le savant et modeste M. Ferdinand Denis, coaservateur à la bibliothèque Sainte- 
Geneviève. C'est une œnvre essentiellemeni curieuse et fort instructive. L'auteur 
fait passer sous les yeux du jecteur toutes les phases de l'art calligrapbique 
chez tous les peuples, depuis l'antiquité josqB'aa xvo* siècle; ilapprédele 
mérite des principaux oukausciils qu'il a rassemblés autour de lui ; quand il le 
faut, il en rétablit les dates; 9 nomme les peintres, les eallfgraphes, les chryso- 



91 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 




BULLETIN BIBLIOCnAPHIQOE. 



95 




Lettre A d'an EfiiiKéliaire écrit' en 946. — Bibliothèque impériale. 

~ C d'an Pit^Urium gallieum enrlo-Mion (vii« siècle). — Dlbliotb. de Rouen. 

— L d*nn M S. laion du ix** siècle. 

— C d'un MS. italien du xii« siècle. 

-^ I d'an Efanglle du sacre des Rois de France. — Bibliothèque de Reims. 

— L d'an MS. de 18S5. 

— L de la Bible de Cbarles-le-ChauTe ( ix" siècle }. — Musée des Souverains. 

— P de l'ËTani^éliaire de Gotteschalk (viii" siècle). — Musée des Sourerains. 

— N d'un MS. du xi« siècle. — Collection Arundel, au British Muséum. 

— A d'un MS. de la Bibliothèque des ducs de Bourgorne , à Bruxelles. 



96 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

graphes qui se sont illustrés dans les écoles d'Athènes, de Rome, de Bjzu^e, 
et dans celles de l'Europe occideotato pendant la longue période du moyen âge 
et durant Tépoque encore plos féconde de la renaissance ; il indique avec celle 
clarté qui distingue ses écrits, les progrès, la décadence, les transformations de 
Tart à mesure qu'ils se produisent. Nous n'en citerons qu'oa court passage : 

a Au xv** siècle, l'art italien se lie à Tart français, gr&ce à un aïoîne solitaire, 
objet d'une légende touchante et que l'on a surnommé le MI<m§0 des îles Sar^ 
Francisco d'Oberto appartenait à la noble famille des Cibo de Gènea ; entré daas 
les ordres, il était chargé de la surveillance d'une riche bibliothèque, celle qai 
était rassemblée aux îles de Lérins. Au temps où il vivait dans le monde, on le 
suppose, car les détails nous manquent sur ce point, il avait conçu une passioa 
profonde pour Eliz de Baux, comtesse d'Avolui. Etait-ce cet amour malheoreat 
qui l'éloignaitde la société des hommes? Avait-il conçu, avant d'en être attelai, 
la résolution de s'ensevelir dans la solitude ? On msairc encore, et nous avons 
visité au fond d'un étroit vallon de Tile de Porqueroffes, la plos élendae des iles 
d'Hyères, un petit monastèreoù il peignait ses chefsd'œovre. Selon Nostradamas, 
l'historien si naïf des troubadours, Francisco d'Oberto n'eut point de rival dans 
son art. La Valicane renferme au^urd'hui une œuvre capitale qo'a illustrée son 
pinceau : c'est une T%6 des Troubadours écrite pard'Harmentières. Voué primiti- 
vement au service de la mère du roi René, il peignit p^r cette princesse un 
livre d'Heures d'une exécution charmante, qui a été vu jadis par Millin. 

» L'art, tel qu'il était pratique en Italie au xv' siècle, est représenté dans 
]' Imitation par deux gtaads artistes, Nicolas Polaiû et Florentine Attavante on 
Atavante. Ils sont tous deux dans l'éclat de leur talent vers le milieu du siècle, 
mais Attavante poursuit sa carrière par-delà l'année IIM. On suppose qu'il 
enlumina un Silius Ilalicns, vrai chefHfœuvre, conservé aujourd'hui dans la 
bibliothèque de Saint-Marc, à Venise. Néanmoins, quelques personnes lui con- 
testent l'honneur d'avoir illustré ce beaulivre. Il n'en est pas de même à l'égard 
des Uistoires de PaulOrose, dontlabibliothècpe de l'Arsenal possède un si riche 
manuscrit. » 

Le livre de M. Ferdinand Denis est une amaxe fort utile de V Imitation; il 
explique toutes les peintures-miuatures qui s'y Cnuvent, les sources où on les 
a puisées. On peut dire que notre savant autev s'est fait le guide sAr des 
amateurs de manuscrits ; ce livre sera lu par les artistes, les littérateurs, les 
bibliophiles, et aussi par les gens du monde qui aimeat les bons et beaux livres. 

M. Curmer a été heureux de trouver le concours de M. Ferdinand Denis, 
car l'Histoire de Vornementation des manuscrils est digne de servir de corol- 
laire aux splendides illustrations de V Imitation de Jésus-Christ. 

PtiaBB DUBOIS. 



REVUE BE L'AH CHRETIEN. 




-Lit» A ilob*til A ^f. 






REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN. 



L'ARCHITECTURE DU MOVBN-AGE 

JP6ÉE PAR t.£S £GBIVAlva DES DEVX DEBV1BB0 SIÈCLB». 

ÛFtXlÈMR ARTICLE*. 

IL 

Nous devons constater tout d'abord que racception figurée prêtée au 
mat gotliique noua donne la mesura du mépris qu*on professait pour 
r&rchitecture affublée de eette épithëte. a Gothique ^ûgvLrémeiïi signifie 
ffossjer» » dit le Dictionnaire de Tréooux^ et il cite àTappui de sa défi- 
nition cette phrase de Port-Royal : « Pour ceux qui n'ont la mémoire 
pleine que do mauvais mots» leurs pensées en se revêtant d^ezpressions» 
preonent toujours un air gothique.» Le Dictionnaire critique de la langue 
frûnça\$e ajoute que « ce mot se dit par mépris de ce qui est hors de 
mode (i). )> C'est cette dernière acception que Boileau a employée dans 
CCS vers si connus. 

On dir^t qâ« Honsa^rd sur ses pipeaux rustiques 
Vient encor fredoûner e^s idylles gothiques. 

Le mot gothique avait encore un sens plus odieux. C'était le super^ 
Itlif de Tignorance, de la superstition et de la barbarie; aussi Fréron 

• VoycK le n* de FéTrier 18S&, page 68, 

(1) Fêraud, THtt, crit.^ Uarseille, 1787, îl vol. in-4o, au mot gothique. 
T. ITL Mars i«59. 7 



98 L*ARGHITECTURE DU MOTKN-AGB 

observe-t-il parfaitement les lois grammaticales de la gradatioo, qoaii 
il s*écrie dans son Année UUéraire : « Convenons de bonne foi que 
hous sommes tombés dans Tignorance, la barbarie et le gothisme I • 

Si du sens figuré nous passons à la signification propre, nous verra» 
que les lexicographes, qui ont souvent le mérite de résumer en quelques 
mots les opinions de leur époque, se montrent pleins d*un snperfe 
mépris pour Tarcbitecture du moyen-âge. 

a L*arcbilecture gothique, dit le Diciiannaire de Trévoux, est cdk 
qui est le plus éloignée des proportions antiques, sans corrections de 
profil, ni de bon goût dans ses ornements chimériques W. i» 

(c On donne le nom de gothique, dit Fabbé Prévost, à quantité 
d*ouvrages du moyen temps, surtout d'architecture, qui paraissent 
faits san9 règle et où Ton ne reconnaît pas les bell^ proportioos 
antiques (^). » 

a L*arebitecture gothique, ajoute d*Origny, est chargée d'ornemenU 
qui n'ont ni goût ni justesse. Combien Tarchitecture gothique s^éloigne 
du caractère et des proportions de Tantique I... Néanmoins cette archi- 
tecture fut en usage principalement en Italie depuis le xiii* sièck 
jusqu'au xvi^W. » 

L'abbé Jaubert, que l'on considérait comme un juge éclairé des beaux- 
arts, trace ainsi en quelques lignes toute l'histoire de rarchitecture da 
moyen-âge : <( L'abus des principales règles de l'architecture fit naître 
une nouvelle méthode de bâtir que Ton nomma architecture gothique et 
qui a subsisté jusqu'à Charlemagne qui entreprit de rétablir celle des 
anciens. Hugues-Capet et Robert son fils, qui avaient du goût pour cet 
art, encourageaient les artistes français. L'architecture changea inseih 
siblement de face; mais de grossière que le goût l'avait rendue, 
on la porta à un excès opposé en la faisant trop légère. Les architectes da 
XIII'' et du XIV* siècle, qui avaient quelque connaissance de la sculpture, 
ne faisaient consister la perfection de leurs ouvrages que dans la dtii- 
catesse et la multitude des ornements, qu*ils entassaient avec beaucoup 
de travail et de soin, quoique souvent d'une manière fort capricieuse. 
C'est à la sagacité et à l'application des architectes de France et 



(1) Dict, de Trévoux, au mot architecture. 

(2) Manuel lexique des mots français dont la sigj^ification n'est pas familière à tout ie 
monde, Paris, 1770, in-8», p. 556. 

(3) Dictionnaire des origines, Paris, 1777, in-l«, t. ii, p. 450. On remarqoera ceUe 
assertion relative au règne du style ogival en Italie, assertion soutenue depuis par 
MM. Didron et Barbier de Montault, dans les Annales archéologiques. 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DBS DEUX DERNIERS SIÈCLES. 99 

d*Italie, de» deux derniers siècles, que rarchitecture doit le recouvre- 
ment de sa première simplicité, de sa beauté et de ses proportions (^).i> 
Il serait superflu de citer les définitions des autres dictionnaires de 
la même époque ; elles sont à peu près identiques; car Tusage de copier 
les phrases des devanciers n'est pas une invention des lexicographes 
modernes : c*est une habitude tellement vieille qu'on pourrait bien 
rappeler gothique. 

Les écrivains d'élite, qui savent penser par eux-mêmes, se sont-ils 
du moins affranchis de ces préjugés vulgaires? Hélas, c'est le bien 
petit nombre, et Ton verra que si l'on pèse la valeur littéraire des 
réputations, presque tous les noms illustres figurent parmi les con- 
tempteurs du gothique et que ses justes appréciateurs, du moins en 
France, ne sont que des écrivains peu connus, dont la renommée est 
souvent restée circonscrite dans les limites étroites de leur province 
natale. 

S'il est un écrivain qui par l'indépendance des préjugés, l'élévation 
des idées religieuses, la sensibilité de l'âme, la délicatesse du goût, 
devait être accessible aux mystérieuses beautés de rarchitecture sacrée 
du moyen-âge, c'est à coup sûr Fénélon. Mais l'auteur de Télémaque 
portait jusqu'à l'excès l'admiration de la littérature et de l'art grecs. 
Il ne pouvait pardonner à nos pères d'avoir abandonné les formes 
architecturales du siècle de Périclès. Voici comment il formule sa com- 
paraison entre cette époque et le moyen-âge : « Les inventeurs de 
rarchitecture qu'on nomme gothique et qui est, dit-on, celle des 
Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un 
édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage. 
Les pièces nécessaires pour le soutenir ou pour le mettre à couvert, 
comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâces 
pour leurs proportions. Tout est simple, tout est mesuré, tout est borné 
à Tosage. On n'y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux yeux. 
Les proportions sont si justes, que rien ne parait fort grand, quoique 
tout le soit. Tout est borné à contenter la vraie raison. Au contraire, 
rarchitecture gothique élève sur des piliers très-minces, une voûte 
immense qui monte aux nues. On croit que tout va tomber, mais tout 
dure pendant bien des siècles. Tout est plein de fenêtres, de roses et de 
pointes. La pierre semble découpée comme du carton. Tout est à jour, 
tout est en l'air. N'est-il pas naturel que les premiers architectes 

(1) Dictionnaire raisonné universel des Arts et Métiers, Paris, 177S, in-li, t. i, au mol 
Àrchiiecture, 



100 L* ARCHITECTURE DU MOYEN-AGE 

gothiques se soient flattés d*avoir dépassé par leur vain raffinement 
la simplicité grecque? Changez seulement les noms : mettez les poètes 
et les orateurs à la place des architectes. Lucain devait naturellement 
croire quMl était plus grand que Virgile; Senëque le tragique pouvait 
s*imaginer qu'il brillait plus que Sophocle, (i). » 

Fénélon résume la même pensée dans son Discours de réception à 
V Académie française : « On a reconnu, dit-il, que les heautés du discours 
ressemblaient à celles de Tarchitecture. Les ouvrages les plus hardis 
et les plus façonnés du gothique ne sont pas les meilleurs. Il ne faut 
admettre dans un édifice aucune partie destinée au seul ornement; 
mais visant toujours aux belles proportions, on doit tourner en orne- 
ment toutes les parties nécessaires à soutenir un édifice. )» 

Fénélon ne parait regretter qu'une seule chose du moyen-âge artis- 
tique , c'est la forme des chasubles. Son regret est motivé , non point 
par un goût archéologique, mais par une appréciation littéraire fort 
curieuse : il voit dans les modifications qu'on a fait subir aux cha-. 
subies une cause de la trop longue durée des prônes modernes, a II 
faudrait, dit-il , que tous les sermons fussent courts... La chasuble, 
qui n'était point jadis échancrée à l'endroit des épaules comme à pré* 
sent, et qui pendait en rond également de tous les cétés, empêchait 
apparemment les anciens prédicateurs de remuer autant les bras que 
nos prédicateurs les remuent; aussi leurs sermons étaient courts et 
leur action grave et modérée (*). » Si cette opinion, du reste très- 
^radoxale, de Tinfluence de la chasuble sur la longueur des sermons 
était répandue de nos jours , que d'auditeurs deviendraient souvent 
archéologues à la manière de Fénélon , et regretteraient comme lui 
l'antique forme des chasubles I 

Monseigneur de Sa1inis> dans le discours qu'il prononçait l'an dernier 
au Synode diocésain d'Àuch^ a rappelé que Bossuet, ainsi que Fénélon» 
disait d'un morceau mal écrit : barbare comme une église gothique, et 
qu'il passait devant nos admirables basiliques avec un sentiment de 
•dédain (3). 

Fontenelle ne critique point spécialement l'architecture du moyen- 
Age; mais il condamne en bloc toutes les œuvres de cette époque, ce 
qui revient au même. Après avoir parlé des sciences et des arts en 
général, il ajoute : a Les siècles barbares qui ont suivi celui d'Auguste 



(1) Lettre sur F éloquence, ch. x^n© iO. 

(2) 3« Dialogue sur Véloquénce, 
(a) Wnivers du 14 octobre 1858. 



JUGEE pâb l«s Écrivains des dbcx di^amers siècles. 101 

et précédé celui-ci, fournissent aux partisans de Tantiquité celui de 
leur raisonnement qui a le plus d*apparence d*è(re bon. D*où vient, 
disent-ils, que dans ces siècles-là, l'ignorance était si épaisse et si pro- 
fonde? C'est que Ton n'y connaissait plus les grecs et les latins; mais 
da moment que Ton se remit devant les yeux ces excellents modèles, 
on vit renaître la raison et le bon goût; cela est vrai et ne prouve peut- 
être rien (*). » 

Molière, en vantant les peintures du Val-de-^ràce exécutées par 
Mignard, a donné également un coup de griffe à la barbarie gothique : 

Tout s*y voyant orné d'un vaste fonds d'esprit, 
Assaisonné du sel de nos gr&ces antiques, 
Et non du &de goût des ornements gothiques. 
Ces monstres odieux des siècles ignorants, 
Que de la barbarie ont produit les torreats. 
Quand leur cours inondant pre.^ue toute la terre 
Fit à la politesse une mortelle guerre. 
Et, de la grande Rome abattant les remparts , 
Vint, avec son empire, étouffer les beaux-arts (2). 

Fleury, après avoir critiqué le mauvais goût des théologiens scholas- 
tiques, ajoute : « Souvenons-nous que ces théologiens vivaient dans un 
temps dont les autres monuments ne nous paraissent point estimables, 
du moins par rapport à la bonne antiquité; du temps de Joinville et de 
Yille-Hardouin dont les histoires, quoiqu*utiles et plaisantes par leur 
naïveté, nous paraissent si grossières; du temps de ces bâtiments 
gothiques si chargés de petits ornements et si peu agréables en effet 
qu'aucun architecte ne voudrait les imiter (3). > 

Rollin attribue également au mauvais goût littéraire du moyen-âge 
la dépravation de son architecture. Selon lui , <$ Les ornements chargés, 
confus, grossiers des anciens édifices gothiques et placés pour Tordi- 
naire sans choix, contre les bonnes règles et hors des belles proportions, 
étaient Fimage des écrits des auteurs du même siècle W. » 

C'est aussi en parlant des qualités du style littéraire que La Bruyère 
est amené à dire son mot sur l'art du moyen-âge. « On a du faire du 
style, observe-t-il (*), ce qu'on a fait de J'architecture. On a entière- 

(i) GBuYres diverses de If. de FQnteae)lc, La Haye, 1728, t. ii. Digression syr les anciens 
et les modernes, p. 133. 

(i) La gloire du dôme du Val-de-Grâce, 

(S) Histoire ecclésiastique, Paris, 1721, in 12^ t. zxvu*, depuis Tan 1230 jusqu'en 12^0 
Cinquième discours^ n» 14. 

(4) Traité des études, édit. de 182G, publiée par M. Guizot, 1. 1, p. 104. 

(5) Caractères, ch, !•', des ouvrages de VesprU» 



102 l'architecture do MOYEN-AGE 

ment abandonné Tordre gothique que la barbarie avait introduit poor 
les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, riooique etk 
corynthien. Ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de raocieBue 
Rome et de la vieille Grèce, devenue moderne, éclate dans nos porti- 
ques et dans nos péristyles. De même on ne saurait en écrivait 
rencontrer le parfait, et s*ii se peut, surpasser les anciens, qae pir 
leur imitatiou, » 

Montesquieu ne s*est point contenté de faire de Tesprit sur les lois, 
il en a fait aussi sur le goût. L'occasion était bonne pour tancer l^ardii- 
tecture du moyen-âge et il en a profité. «L'architecture gothique, 
dit-il, parait très-variée, mais la confusion des ornements fatigue par 
leur petitesse;' ce qui fait qu'il n'y en a aucun que nous puissions dis- 
tinguer d'un autre, et leur nombre fait qu'il n'y en a aucun sur lequel 
l'œil puisse s'arrêter; de manière qu'elle déplait même par les endroits 
qu'on a choisis pour la rendre agréable. Un bâtiment d'ordre gothique 
est une espèce d'énigme pour l'œil qui le voit ; et l'âme est embarrassée 
comme quand on lui présente un poème obscur M. » N'aurait-on pas pu 
répondre à Montesquieu que son Esprit des lois serait également uoe 
énigme... pour ceux qui ne savent pas lire. 

Un autre écrivain qui après avoir donné le titre de V Esprit à son pria- 
cipal livre , a cru être dispensé d'en mettre dans le reste de l'ouvrage, 
Helvétius, s'est évidemment rappelé ce passage de V Essai sur le goût, 
quand il s'exprime en ces termes : a Les idées difficilement saisies ne 
sont jamais vivement senties. Un tableau est-il trop chargé de figures? 
Le plan d'un ouvrage est-il trop compliqué? il n'existe en nous qu'uoe 
impression, si j'ose le dire, émoussée et faible. Telle est la sensation 
éprouvée à la vue de ces temples gothiques que l'architecture a sur- 
chargés de sculptures. L'œil distrait et fatigué par le grand nombre 
des ornements ne s'y fixe point sans recevoir une impression pénible. 
Trop de sensations à la fois sont confusion; leur multiplicité détruit 
leur eSet. Â grandeur égale, l'édifice le plus frappapt est celui dont 
mon œil saisit facilement Tensemble et dont chaque partie fait sur moi 
l'impression la plus nette et la plus distincte. L'architecture noble, 
simple et majestueuse des Grecs sera pour cette raison toujours pré- 
férée à l'architecture légère, confuse et mal proportionnée des Goths W.» 

(1) Essai sur le goûi, chap, Des plaisirs de la variété. 

(2) De C homme, de ses factdtës intellectuelles et de son éducation, l^odres^ i78$j ia49^ 
tome II, p. 283. 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES. 103 

Si Helvètius trouve que les églises ogivales manquent d'art» le 
P. André trouve qu'elles en ont trop; mais malgré la divergence du 
grief, il arrive à U même condusion : «t Un corps à'édîiee tfop nu ne 
peut longtemps plaire à des yeux délicats; mais aussi quel est l'œil 
assez gothique pour pouvoir supporter cette multitude affreuse de coli- 
fichets dont on ornait autrefois les frontispices de nos temples ou les 
vestibules de nos vieux châteaux? Ce n'est pas que dans cette assem- 
blage de figures architectoniques, il n'y ait beaucoup d'art : il y en a 
trop ; et la nature qui se contente à moins, réprouvera toujours une 
profusion qui la rassasie sans la satisfaire W. » 

Le P. André n'est pas satisfait, mais du moins il est rassasié. Un de 
ses contemporains, Bricaire de la Dixmerie, n'est ni rassasié ni satisfait; 
il est seulement étonné. Il dit des Saintes Chapelles de Paris et de Yin- 
cennes que : n Elles ont l'avantage d'étonner les yeux plutôt que de 
satisfaire le goût W. rt Aussi est-il animé d'une sainte horreur contre 
les artistes qui ont construit ces monuments : « Les plus beaux édifices, 
dit-il, furent détruits par les Vandales qui firent encore pis, ce fut 
d'introduire en Europe leur propre architecture. Il ne nous en reste 
que trop de monuments ! W » 

L*ABBÉ i. GOBELET. 
{La suiie au prochain numéro,) 



(1) Le P. Andi^, Essai sur le beau, Paris^ 1770^ la^î, y discours sur le modus, p, fiO« 
{%) Les deux âfesâ$igoûi,lAHdL^e,il^9fïa'S*fP»k^, 
(3) ïbid. p. 4SS. 



ANCIENS TÊTEMENTS SACERDOTAUX 

^ ANGI«1I8 T|88UP COU 9E|ITÉ8 EN FRANGE. 



- PREMIER ARTICLE. 

Le bienveillant accueil fait par le monde savant à mes premiers essais 
31)1' les Anciens vêtements sacerdotaux et les anciens tissus W^ en m*encou* 
rageant à continuer ces études, ni'a également imposé la tâche de com- 
pléter la série d'ébauches imparfaites que j'ai déjà placées sous les yeux 
du public. Divers voyages en France, en Belgique, en Prusse et en 
Italie, m'ont fourni de nombreux matériaqx et révélé certains faits 
neufs et curieux qui avaient échappé à mes devapciers; cependant, je 
l'avoue en toute humilité, j'hésite à formuler en corps de doctrine le 
résultat de mes investigations. Au prix de rudes fatigues, de grands 
sacrifices pécuniaires, j'ai pu voir, comparer et dessiner autant que 
personne ; mais à mon avis, une science nouvelle ne se crée pas d'un 
seul jet; il faut des années jointes à des milliers de découvertes pour 
la fonder sur des bases solides, témoin l'archéologie du moyen-âge, 
qui implantée chez nous il y a un siècle et demi par l'illustre Montfaucon^ 
n'a pas encore dit son dernier mot. Pourquoi d'ailleurs, ferais-je mieux 
ou autrement qu'qn érudit tel que H. Fraqcisque Michel W , qu*UQ 
artiste incomparable tel que le R. P. Arthur Martin W, lorsqu'à l'heure 
présente l'Allemagne suscite un de ces hommes dévoués, véritables 
héros de Tétude, que Ton s'honore de prendre pour guides, sans oser 
prétendre à devenir leur émule, j'ai nommé M. l'abbé Bock (*). A lui 
doi\c la gloire du livre religieusement lu et conservé ; pour moi, fidèle 
à des habitudes modestes dont sans doute je ne me départirai janiais, 

(1) Rapports adressés à S. E. If. le Ministre de ^instruction publique; Paris, ^81(3 ei 
1857, librairie V. Didron. 

(2) Recherches sur les étoffes^ etc. pendant le moyen-Age. 

(3) Mélanges d'archéologie. 

(h) Geschichte der liturgischen gewanier^ Bonn 1856. -^ Die kleinodien des heiiigen 
Rœmisch-Deutschen reiches, soos presse. 



ÀNGIE?^ VÈTRMBNTS SACERDOTAUX, ETC. 105 

je vais mettre sous les yeux du lecteur, uu troisième cahier d'observa- 
tions isolées, faisant suite à mes précédentes publications. 

Cette fois plus qu'une autre, j'aurai à solliciter l'indulgence ; depuis 
1853, des athlètes nouveaux W ont paru dans la lice et peut-être ici 
trouverai-je l'occasion de les combattre : qu'ils daignent excuser mon 
audace, car nulles erreurs ne seront poursuivies avec autant de sévé- 
rité que celles dont je me suis rendu coupable jadis. 

Une courte digression avant d'entrer en matière. 

L'étude immédiate des monuments conduit souvent à déclarer la 
guerre aux traditions, qui ça et là sortent victorieuses de la lutte, quand 
une discussion trop approfondie ne les réduit pas à néant; est-ce un bien, 
est-ce un mal? Je pense que ce n'est ni l'un ni l'autre. En effet, s'il importe 
peu au savant de voir attaquer sa croyance religieuse, puisqu'il est en 
mesure de la défendre s'il le juge convenable, il importe encore moins au 
chrétien illettré, bien convaincu d'un fait en dehors des articles de foi, 
que ce fait soit combattu dans un ouvrage qu'il ne lira pas et dont proba- 
blement il ignorera toujours l'existence. Je choisis un exemple entre 
cent. J'allais voir dans la sacristie de San Martino nei monti à Rome, 
une mitre attribuée au Pape saint Sylvestre P'; sans m'attendre à 
rencontrer une coiffure contemporaine du grand Constantin , j'avais 
quelque espoir de trouver un souvenir du célèbre Gerbert, sinon de 
Sylvestre III: par malheur, une inscription brodée sur le turban n'ap- 
partenait ni au IV*, ni au x*^ ni même au xi"" siècle, mais bien au xui*; 
il suffisait, pour s'en convaincre, de la comparer aux nombreuses 
dalles tumulaires émaillant le pavé de l'église. J'en fis l'observation 
aux bons religieux qui m'environnaient; si tous m'écoutèrent avec 
cette inaltérable patience dont les Italiens ont le secret, un seul parut 
me comprendre, c'était le B. P. Sacristain. Or, quel fut le résultat de 
mon beau discours assaisonné de barbarismes et solécismes, le voici : 
les Carmes de San Martino montrèrent le lendemain et montreront 
jusqu'à la consommation des siècles, la mitre de saint Sylvestre à 
tout étranger visitant Rome , quittes à subir de temps en temps une 
torture grammaticale analogue à celle que je leur avais infligée. J'en 
appelle au plus simple bon sens, la religion et la morale peuvent-elles 
souffrir d'un pareil état de choses? Evidemment non. 



(1) Je citerai en première ligne le Portefeuille archéologique de M. Gaussen et le Diction- 
naire du mobilier de M. Viollet-Le-Duc ; malheureusement, le texte qui doit accompagner 
les belles planches de C3S Quvrag3b n*est pas encore publiëf 



(06 ANCIEiNS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

CHASUBLE DITE DE SAINTE ALDEGOHDE 

A XADMSDGSa DlfcPARTEllElCT DU NOKD. 

L'église paroissiale de Maubeuge possède encore aujourd*hui une 
ancienne chasuble conservée de temps immémorial dans la sacristie du 
chapitre noble de Sainte-Aldegonde en la même ville (^). Arnould de 
Baisse W, désigne ainsi ce vêtement : Planeta cum manipulo et siolà 
sancli Aulberii episcopi Cameracensiê, ex telà auro contexta. M. Tabbé 
Bulteau W, s*appuyant sur une vieille tradition locale, Tatiribue à saint 
Ablebert ou Emebert, évêque de Cambrai W, pour qui sainte Aldegonde 
Taurait confectionnée de ses propres mains. Quant au dernier historien 
de la sainte, le R. P. André Triquet W et à son docte annotateur 
M. Estienne i^), ils gardent le silence à ce sujet, quoique le premier ait 
parlé d'un voile miraculeux apporté par le Saint-Esprit C^). L'exemple de 
cette réserve avait été précédemment donné par un autre écrivain., le 
R. P. Basilidès, religieux capucin (^), qui cependant avait une belle occa- 
sion de mentionner la chasuble, au milieu des détails qu*il fournit sur les 
deux translations du corps de la patronne de Maubeuge, en 1 1 61 et 1 439. 
Je me tais à dessein sur une courte notice qu'a signée M. le président 
Le Beau (^), notice bien légèrement écrite pour un personnage aussi 
grave ; la tradition en elle-mêiûe est toujours vénérable, il fout donc 

(i) J'ai dû Tayantage de dessiner eette chasuble, et bien d'autres fkrear* encore, à Itn^ 
paisable complaisance de M. rarcbiprôtre Babeor, curé-doyen de Maubeuge. 

(2) Eieroffaiopkylacium Belgicum, p. 13, Douai, 1628. 

(3) Bulletins de la Société historique et littéraire de Tournai, t. m, p. 255, 18S3. 

(4) n règne une grande confusion entre Ablebert et Hildebert^ tons deux nommés aussi 
Emebert, sixième et neuvième évéqnes de Cambrai. Baldôric dit que le premier fut enterré à 
Maubeuge et qu'il était frère de sainte Ondule, c'est^-dire cousin de sainte Aldegonde; mais 
cette paremé ne peut se rapporter qu'au second. Dans tous les cas, sainte Aldegonde, née en 
630 et morte, on le croit, eu 686, peut difficilement avoir fait un présent à Hildebert qui 
occupa le siège épijscopal de 705 à 716 et encore moins à Ablebert qui mourut vers 683. 
Cameracum cfiristianum, p. 7, 10 et 246. 

(5) La première éd&tion de son livre date de 1625. 

(6) Vie admirable de sainte Aldegonde, Maubeuge, 1837 . 

(7) «Le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe, prit avec le beci ^^ ^^^ consacré par 
les saints évéques Amand et Aabert, l'éleva quelque peu en l'air^ puis le laissant descendre 
doucement au-dessus de la Vierge, le lui mit sur la tète. » Vie admirable de sainte Alde- 
gonde, p. 36. J'ai vu ce voile à Maubeuge où il est enfermé dans une fort belle ch&sse du 
XV" siècle. 

(8) Vie de sainte Aldegonde, Arras, 1623. 

(9) Bulletin monumental, 2« série, t. iv, p. 418, 184 8. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 107 

l'attaquer avec des arguments plus solides qu'un simple démenti. Les 
planches insérées dans le recueil français et le recueil belge, laissent 
également beaucoup à désirer; la gravure sur bois du BuUeiin monit' 
mmlot ne rend en aucune façon le dessin de l'étoffe, et, si la lithogra- 
phie publiée par la société de Tournai est moins inexacte, son ensemble 
est établi sur une échelle tellement exiguë et avec un contre-sens de 
teintes si fâcheux, qu'il est impossible à celui qui n'a pas étudié l'ori- 
ginal, de se reconnaître au milieu de cet inextricable réseau de lignes 
blanches se détachant à peine sur un fond gris clair. 

n n'entre pas dans mon plan de discuter ici l'opinion d'ÂrnouId de 
Baisse, ni la valeur de la tradition, puisque je dois conclure défavora- 
blement à Tune comme à l'autre ; d'ailleurs, je compte plus loin expli- 
quer leur origine : en conséquence, à la suite d'une description som- 
maire du vêtement, je me bornerai à traiter les questions capitales 
d'industrie et d'antiquité. 

La chasuble de Maubeuge qui mesure 1 mètre 55 centimètres de 
hauteur et 4 mètres 62 centim. de circonférence, porte des traces trop 
évidentes de mutilation pour laisser douter un seul instant qu'elle n'ait 
été retaillée au xiv« siècle, tant pour l'accommoder à la mode nouvelle, 
que pour en extraire une étole, un manipule, une parure d'amict et un 
voile de calice (*). Sa forme se rapproche beaucoup de la chasuble de 
Brienon dont l'origine est connue W, de plus, l'étroit galon sicilien qui 
lui sert d'orfroi W et l'élat de sa doublure en cendal rouge concourent 
à prouver la certitude d'une restauration. La chasuble de Maubeuge à 
donc pu avoir, et, suivant mon avis, elle affectait d'abord,^ cette coupe 
demi-circulaire usitée en Occident dès le ix» siècle (*). L'étoffe d'un tra- 
vail et d'un dessin particulièrement remarquables, ne présente aucun 
rapport direct avec les tissus inédits ou publiés que j'ai rencontrés, il est 
en conséquence nécessaire de déterminer avec soiq ses caractères sail- 
lants, avant de formuler une opinion à son égard, (F. la pi. cir jointe.) 



(i) Ce Toile, fait de petits morceaaz, est bien moins ancien que les autres accessoires. 

(2) Cette chasuble donnée à l'église de Brienon par la reine Blanche d'Evreux, seconde 
femme de Philippe de Valois (1349-1398), est reproduite dans le Porte fewile de M. Gaussen. 

(3) Ce galon à losanges et bâtons rompus, mesure ». 05 centim. de largeur ; il est de 
même travail et presque de môme dessin que le tour de col de la chasuble de Brienon; je 
fournirai plus tard les ndsons qui me le font attribuer aux fabriques de Palerme. 

(4) La chasuble demi-circulaire apparaît incontestablement sur diverses miniatures de la 
Bible de Gharles-le-Ghanve et de son livre de prières (Musée des souverains) ; mais il n'es( 
pas interdit d'en rechercher plus loin Torigine. 



108 ANCIENS VÈTKHENTS SAGÈRDOTAUX 

Cette étoffe, large de m. 70 centim., appartient à la classe des tissus 
lancés W ; la cbaine très-fine, est en soie rose pâle mélangé de jaune; 
la trame, en soie et en or. Sur le fond pourpre clair, se détachent par 
couples des perroquets contournés^ perchés sur des pivoines et dont les 
tètes affrontées supportent une fleur de lys du plus beau galbe, le tout 
en or : seulement, le métal au lieu d*avoir une âme de lin ou de soie, 
est employé en lames très-minces que protège une enveloppe de bau- 
druche W. Un fait non moins curieux à noter, c'est que Tartisan au 
lieu de dégager Tornementation en la plaçant dans un champ propor- 
tionné à sa dimension (3), a au contraire réduit ce champ à Tétat de 
simple ligne, en sorte que Taspect général est celui d*un fond d*or sur 
lequel on aurait esquissé des figures au trait rouge : ce genre de travail 
avait évidemment pour but de mettre en vue la plus grande surface 
métallique possible, tout en conservant au tissu une solidité réelle W. 

Que déduire de semblables prémisses? 

Les étoffes d*or accusant une haute antiquité sont très-rares; leur 
richesse même a causé leur perte : aussi les deux plus anciennes 
connues ne remontent-elles pas au delà du xii" siècle W. J'en ai décou- 
vert une troisième à Milan, sur unedalmatique qui pourrait bien avoir 
servi au couronnement de Tempereur Conrad le Salique par Tarchevè- 
que Héribert ou Ârriberto, en 1026 : c'est un large galon or et rouge, 
figurant un treillis à mailles hexagonales, chargées en abyme d'un 
petit rectangle; sauf le dessin, comme matières premières et distribu- 
tion des couleurs, il est identique au vêtement sacerdotal de Maubeuge. 

(1) G*cstrà-dire où le dessin est fait par une trame indépendante du corps d'étoffe. 

(2) On sait qae les batteurs d'or emploient ordinairement la baudruche, pour ne rien 
perdre du métal qu'ils réduisent en feuilles excessivement tenues. J*ai toi^gours remarqué 
cette baudruche adhérente à For, sur les tissus anciens et même sur les hautes lisses du 
xvi« siècle. 

(3) L'ensemble ^e chaque groppe mesure Qof. 35 cent, de hauteur sur 0». 25 cent, de 
largeur ; la plus forte épaisseur du trait rouge atteint à peine 0«. OOâ ». 

(4) M. Francisque Michel^ Recherches etc. t. ii^ p. 339, note 4, en parlant des étoffes ou 
broderies battues à or, pense que ces tissus étaient écrasés au moyen du battage; «L'aplatis- 
sement^ dit-il^ en augmentant la surface des fils, les rapprochait^ et donnait plus d'éclat au 
fond d'or. » Sans nier le battage à }a main, je suis d'un avis contraire à celui de l'auteur 
précité quant au sens des mots or battu; je crois qu'ils s'appliquaient aux ouvrages 
fabriqués avec de l'or laminé revêtu de sa baudruche, nommé aussi or de Chypre^ et que les 
étoffes de Maubeuge et de Milan sont de véritables tissus battus à or. 

(5) La première est un tissu byzantin à fond pourpre^ orné d'animaux de tout genre, et 
publié par M. l'abbé Bock, Geschichte etc., I lief., taf. m ; la seconde trouvée à Palerme dans 
le tombeau de l'impératrice Cionstance, morte en 1198, est gravée sur bois dans la Revue de 
Tilr^ CWIften, 1858, Iro livraison. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVES EN FRANCE. i09 

Il est vrai que la disposition géométrique de ce galon ne permet pas de 
Tattribuer à d'autres ateliers qu'à ceux de Gonstantinople» mais Tindus- 
trie tissutière byzantine ayant emprunté ses procédés aux tiraz orien- 
taux, je demanderai à ces derniers l'origine de Tobjet de mes recherches. 
J*y suis d'autant mieux autorisé, que Tétude de ses ornements ne peut 
guères conduire ailleurs. 

Le dessin des perroquets n'offre rien d'assez saillant pour en obtenir 
une solution décisive; j'ai vainement compulsé l'ornithologie textrine, 
sans y rencontrer un seul type qui se rapportât> même de loin, à celui 
qui m'occupe ici : restent donc les rosaces ou pivoines de la Chine et 
les fleurs de lys. A la présence simultanée de deux végétaux en appa- 
rence si étrangers l'un à l'autre, se réduit toute la question. 

Un voyageur artiste, M. Âdalbert de Beaumont, amené par une série 
d'observations ingénieuses à ouvrir une enquête sur l'antique symbole 
delà monarchie française (^), l'a remarqué sur une foule de monuments 
orientaux; les édifices, manuscrits et monnaies de la Perse, de l'Arménie 
et de la Mésopotamie lui en ont fourni de nombreux exemples , mais 
c'est particulièrement l'Egypte qui lui a montré les plus anciens : une 
cuiller Pharaonique du musée du Louvre en fait foi (^). Or, parmi les 
mille spécimens gravés dans les Recherches sur Vorigine du blcuon, les 
figures qui par leur galbe et leur solidité, se rapprochent le plus de ma 
fleur de lys, appartiennent tant à la grille en pierre d'un tombeau du 
X* siècle au Kaire W, qu'à diverses monnaies arabes (*), dont Tune 
émane du fameux Salah-Eddyn ou âaladin, premier sultan Ayoubite 
d'Egypte (H71-U93); c'est donc aux environs de cette contrée, et si 
l'on n'a pas oublié le galon de Milan, entre le x* et le xi*" siècle, qu'il 
faut placer le berceau et la date de la chasuble de Maubeuge. 

La pivoine précisera davantage le lieu de fabrication; on sait en effet 
que jadis, les marchandises chinoises arrivaient en Europe par la Mer- 
Noire qu'elles pouvaient atteindre à travers la Tartarie et la Perse, 
aussi bien qu'en employant la voie de Russie : de la Perse, elles gagnaient 

(t) Recherches sur F origine du blason et en particulier sur la fleur de l^, Paris, 1ISS« 
Les opinions émises dans cet ouvrage ont été attaquées à ce qu*il parait ; mais ignorant tes 
arguments dont on s^est servi pour les combattre, je dois rester étranger au débat. Toutefois, 
parmi les tissus qui seront décrits dans ce travail , 11 en est qui , s'il ne donnent pas 
complètement raison à M. ^e Beaumont, apporteront néanmoins un vigoureux appui à son 
système. 

(i) Recherches sur Vorigine du blason, pi. iir, flg. 2. 

(3) Recherches sur Corigine etCy pi. ii, fig. 2. 

(4) Recherches sur Vorigine etc., pi. xvi, flg. 20, tl, %% et Î3. 



ilO ANCIENS YÈTKMENTS SACERDOTAUX 

certainement rAl-Djézireh et Tlrac-Araby, où leur aspect influençant 
Tindustrie locale déjà familiarisée avec Fart égyptien aura prodvil 
riieurease combinaison de types opérée sur mon tissu. 

On m'objectera, je le sais, que la fleur de lys était usitée sur les tissos 
siciliens du xuv siècle et que les pivoines apparaissent sur les étofles 
de Florence, de Milan et de Venise; mais dans l'Occident, le premier 
symbole est toujours exempt du cachet de la fantaisie orientale (^)» et 
la fleur chinoise est inconnue antérieurement au xvi* siècle (*) : d'ail- 
leurs, la tradition, le récent témoignage d'un prélat syrien W et surtonl 
la manière dont l'or est employé, repoussent toute attribution euro- 
péenne ou moderne. 

Un dernier argument en faveur de mon système; divers écri vains 
des xui* et xiv» siècles, mentionnent fréquemment une étoffe d'or et de 
soie presque toujours rouge, qu'ils nomment siglaton, en Arabe siklatoun. 
Dans ce genre de tissu, qualifie de drap d'or sur un inventaire anglais 
de 1295 W,le métal occupait à la face externe un espace beaucoup plus 
large que la soie ; des oiseaux y étaient parfois figurés, de plus les 
siglcUons de Bagdad jouissaient d'une grande réputation à partir (Tune 
époque très-reculée W. Irais-je trop loin, en afiirmant que la chasuble 
de Maubeuge est faite de véritable stgflaton oriental? Je me résume; 
antiquité remontant incontestablement jusqu'au xiv* siècle et pouvant 
être reportée beaucoup plus haut, fleur de lys égyptienne du x* siècle se 
mariant aux pivoines de la Chine, ce qui donne au tissu une origine 
intermédiaire entre ces deux pays, enfin analogie complète avec le 
siglaton : tels sont les caractères principaux qui distinguent le précieux 
monument, avec lequel je crains d'avoir fatigué un peu trop l'attention 
de mes lecteurs. 

Des critiques méticuleux pourraient faire observer qu*en adoptant le 
X* siècle pour ma limite extrême de fabrication, je n*ai pas exclu la 
probabilité d'une date antérieure ; cela est vrai : aussi dès que l'on 

(1) On pourra s'en convaincre en feuilletant les diverses publications que J'ai menticonées. 

{%) Les quadri antichi de Sienne et de Florence où les vieilles étoffes figurent par oentaioes, 
ne m'en ont offert aucun exemple. 

(8) Mgr. rarchevéqoe de Homset Hama,Sttffragant de Damas^qui a séjourné àllaubenge, 
a reconnu l'origine orientale de la chasuble. 

(4) « Item, capa Johannis llaansel, de panno aureo qui vocatur ciciatùun. » Cette citation 
est empruntée aux Recherches, etc., de F. Michel^ 1. 1^ p. 239, note 1. 

(5) Les siglatons orientaux venaient d'Alexandrie aussi bien que de Bagdad, mais la 
première ville n'était qu'un vaste entrepôt, où les marchandises de l'Asie attendaient le 
négociant étranger. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANGE. ili 

in*aura montré une fleur de lys égyptienne ou Sassanide^ pareille à celle 
de Maubeuge et dont Tancienneté bien constatée remportera sur les 
eicemples cités ici Je suis prêt à frapper le premier coup sur mon écha- 
faudage d*aa9ertioiia. 

Que faire maintenant de la tradition? Elle peut s'expliquer très-natu- 
rellement. Un riche vêtement sacerdotal employé depuis le x« ou le 
XI* siècle, à célébrer la messe le 30 janvier, fête anniversaire de sainte 
Aldegonde, était désigné, circonstance assez commune, sous le nom de 
rillustre Vierge; plus tard, au xiv» siècle sans doute, on conclut de cette 
dénomination que la chasuble avait été confectionnée par la sainte, mais 
pour qui ? Saint Âblebert inhumé à Maubeuge, s'offrait avec raison à 
l'esprit investigateur du clergé , il fut adopté (^). Ârnould de Baisse 
qui avait lu la chronique de Baldéric, ne pouvant se reconnaître au 
milieu de la confusion qui règne entre les deux Ëmebert, Bienheureux 
dont la canonisation est fort apocryphe (^), pencha pour saint Âubert, 
attribution d'autant plus acceptable, que les rapports de cet évêque de 
Cambrai avec sainte Aldegonde appartiennent à l'histoire ;^ aussi dans ta 
circonstance actuelle, l'espèce de démenti donné par le chanoine Douai- 
sien à une croyance reçue à distance si courte du lieu où il public son 
livre W, me semble-t-il un nouvel argument qui vient se joindre à ceux 
présentés déjà contre l'authenticité de la tradition. 

CH. DE LINAS. 
{La suite à un prochain numéro, ) 



(i) Le lecteur peut recourir plus haut à la note relative aux deoz Emebert, 
(t) Ablebert et Hildebert n'oDt pas le titre de saints dans le Gallia chrUtiana ni dans le 
Çameraoumchrisiianum, Baldéric canonise Ablebert, mais lai attribue une généalogie qui 
ne peut convenir qu'à Hildebert; enfin Molanus, qui au 15 janvier de ses Natales sanctorum 
Belgii, range Ablebert parmi les bienheureux, se borne à dire que cet évéque de Cambrai 
vivait au temps du roi Dagobert, qu'il était frère de sainte Gudule et que Ton vénérait sa 
mémoire tant à Maid>eQge qu'à Merditen : ces faits sont tous raKH>rté8 dans le CArontcon 
cameracense que Molanus a pris pour guide. 
(3) On compte environ iS ou IS lieues de Douai à Maubeuge. 



LE CHEMIN DE LA CROIX 

AU POINT DE VUE DE L'AKT GHKÉTIElf 



I. 

tJne pieuse et vénérable tradition nous représente la très-sainte 
Vierge, pendant le temps qu'elle resta sur la terre, après TAscension de 
son divin Fils, souvent occupée à parcourir les lieux sanctifiés par le 
passage de la Croix< 

La pieuse sœur Emerique, dans ses Méditations, nous montre Marie 
établissant à Ephèse un véritable Chemin de Croix, pour suppléer au- 
tant que possible à Téloignement de ces lieux appelés les lieux saints 
par excellence. Ces Méditations, j*en conviens, quelquefois nous ëtoa- 
nent; mais dans beaucoup d*autres circonstances et dans celle-<îi en 
particulier, ne portent-«lIes pas un cachet frappant de vraisemblance ? 

A l'exemple de cette divine mère, les fidèles de tous les temps ont 
montré une grande dévotion pour ces lieux de bénédiction. A peine la 
paix fu1>^lle rendue à l'Eglise que Constantin, vainqueur par la puis- 
sance de la croix, s'empressa de mettre en honneur ce signe de son 
triomphe. Sainte Hélène découvrit le bois sacré, suivit toutes les traces 
de son passage et les consacra par des monuments souvent somptueux. 
Jérusalem tombée entre les mains des infidèles, les difficultés toujours 
croissantes du pèlerinage, motivèrent les croisades; au nom delà croix 
tout l'Occident s'arma pour aller librement prier au pied du Calvaire: 

Ces expéditions toujours saintes dans la pensée de leurs pieux pro- 
moteurs, toujours fécondes, quoique incomplètes dans leurs résultats 
définitifs, étaient enrichies par les souverains pontifes des plus pré- 
cieuses indulgences. 

L*Eglise est une mère pleine de sagesse, pleine aussi de douceur et 
de mansuétude; lorsqu'elle voit dans ses enfants des natures forte- 
ment trempées qui se prêtent facilement à faire beaucoup, elle leur de- 
mande beaucoup, et souvent ne fait ainsi que rendre commun à tous ce 
que l'élan spontané du plus grand nombre atteste déjà n'être pas au- 
dessus de leurs forces. 

Vient-il au contraire une époque de ramollissement où le poli des 
mœurs remplace l'énergie des caractères, l'Eglise se garde bien de priver 



LE CHEMIN DE LA CROIX AU POINT DE VUE DE l'aRT CHRÉTIEN. 115 

les fidèles des grâces dont le dépôt lui est confié pour leur salùt; elle 
les met à moins haut prix; ce n'est pas un relâchement, c*est un adou- 
cissement salutaire, et comme en définitive la pureté du cœur est tou- 
jours nécessaire pour en recueillir les fruits, il n*y a réellement pour en 
profiler que ceux qui savent s'en rendre dignes. 

Ces faveurs signalées que l'Eglise autrefois offrait comme la digne 
récompense d'un lointain et périlleux pèlerinage, d'une guerre à ou-- 
trance pour laquelle on abandonnait tout, biens, patrie, famille, avec 
plus d'espoir d'une mort glorieuse que d'un heureux retour, elle les ac- 
corde aujourd'hui à la condition d'un exercice bien facile, qui tout au 
plus exige une demi-heure de recueillement. 

L'évèque ou son délégué prend quelques images, les surmonte d'une 
croix, les bénit, les met en place, et nous dit : Venez, voici le prétoire de 
Pilate, voilà les rues de Jérusalem, les sentiers du Calvaire, c'est ici 
que le Sauveur fut élevé en croix, prosternez-vous, c'est là le saint sé- 
pulcre, venez, pensez-y et priez! 

II. 

Dans la Bibliotheca Liturgica de M. Garli, chanoine de Brescia, ou- 
vrage dont il est à regretter que la publication ait été interrompue par 
la mort du savant auteur, nous lisons à l'article Imagines (§ 9. note) , 
à propos des images grossières et ridicules qui dans les églises sont 
plus propres à provoquer le mépris qu'à exciter ou entretenir des sen- 
timents de piété, qu'il faut compter dans ce nombre beaucoup trop de 
Chemins de Croix : l'auteur en conclut qu'il serait préférable de les moins 
multiplier. Notre clergé heureusement n'est pas disposé à user de ce 
trop sévère remède; il met le plus grand empressement au contraire à 
nous faciliter de plus en plus cette précieuse dévotion; il n'y a pas de si 
pauvre église, de si petite chapelle où il ne réussisse à la mettre à la 
portée du troupeau qui la fréquente. 

Il est bien vrai que parmi les nombreuses séries de tableaux sortis 
de nos ateliers de gravure ou de lithographie, il en est bien peu qui 
satisfassent aux premières conditions de l'art et du goût, moins encore 
où l'on puisse apercevoir le sentiment de l'art chrétien. 

Pour s'excuser, on nous dira qu'en cette matière l'intention est la 
diose essentielle, que la plupart des gens auxquels on s'adresse sont 
assez iadifiérents aux beautés comme aux convenances artistiques, et 
que, pour les attirer, si les ressources permettent d'aller au delà-du petit 
cadre noir, ce qui réussit le mieux c'est une large dorure et de vives 

TOME ni. 8 



11 i LE CHEHIN DE LA CROIX 

couleurs. Ces excuses ne sont point admissibles. L*on ne saurait trcf 
s*efforcer, pour tout ce qui doit entrer dans Téglise , de rèanîr toute» 
les conditions du beau. Peut-être accoutumé que Ton est à ne trouver 
beau que ce qui brille et fait de Teffet, ne comprendra-t-on pas d'abocd 
une beauté simple et modeste ; mais c'est en l'ayant journellemeitf 
sous les yeux que le goût peut se former. 

II ne peut être question de restreindre, comme le propose M. Carli, 
le développement d'une pratique essentiellement bonne et utile, mab 
il faut bien faire, faire peu si l'on a peu, mais toujours bien faire; mien 
vaut une petite gravure avec une baguette de bois qu'uue grande el 
mauvaise lithographie enluminée; mieux vaut une bonne gravure 
qu*une peinture médiocre. 

Il faut convenir que depuis quelques années il y a eu à cet égard de 
louables efforts pour mieux faire ; nous sommes loin de les connaître 
tous : ce n'est donc pas avec une pensée exclusive que nous pouvons ei 
signaler quelques-uns. Est-on astreint à ne pas aller au-delà de la li- 
thographie, l'on aura à sa disposition chez M"* Bonasse Lebel, les coa- 
positions de M. Gérard Séguin; elles ne sont pas parfaites en tout, mab 
la mesure de convenance et de piété qu'il a su y mettre ne se rencontre 
pas encore communément. M. Pion a adopté un système spécieux, admis 
depuis plusieurs années, dans des copies àl'huile qui ornent la catbàlrale 
d'Anvers. Il s'agit, au lieu de demander à des artistes d'un talent contes- 
table des compositions nouvelles, d'emprunter aux plus grands maîtres 
une série de chefs-d'œuvre que l'on n*a plus qu'à reproduire ou tout ao 
plus, dans quelques-uns des sujets, à légèrement modifier, pour obtenir, 
dit-on, une collection d'un mérite capital. 

Avec de la réflexion cette idée paraîtra moins heureuse qu'on ne le 
croirait au premier abord. Il est difficile de trouver, sur quatorze sujets 
déterminés, autant d'œuvres 4*une valeur suffisante pour les faire mar- 
cher à peu près de pair au point de vue du mérite; cette difficulté s'accroît 
d'autant plus qu'aux conditions d'habileté technique, d'entente du dessin 
et de la lumière, vous songez à unir des sentiments, des expressions, 
des attitudes vraiment en rapport avec la sainteté des mystères doot 
on Veut avoir la représentation, qualités bien autrement rares et bien au- 
trement à désirer encore. Ck)mment pourront s'accorder tant de tableaui 
de mains différentes? A chaque station les types sont changés, on ne re- 
connaît plus les personnages; ce qui s*est commencé de droite à gauche 
se continue de gauche à droite ; nulle progression dans la marche d'aa 
drame qui, pour produire tout son effet dans ses scènes diverses, doit | 
remplir les conditions de Tunilé. 



AU POINT DE VUE DE l'aRT CHRÉTIEN.- Ii5 

Il s'agit d'une tâche qui ne peut pas être convenablement partagée, à 
moins qu'elle ne le soit par des élèves sous la direction d'un seul maitre, 
afin qu'il n'y ait partout qu'une seule et même inspiration. 

Cette tâche parmi nous eût été digne du pinceau sage, chaste, médi- 
tatif et gracieux d'Orsel; elle le serait aussi du pieux et suave crayon 
d'Overbeck, Me sera-t-il permis toutefois de demander s'il ne la rem- 
plirait pas mieux avec le naturel et la simplicité que l'on voit dans 
ses premiers ouvrages? Dans quelques-unes de ses dernières compo- 
sitions de la vie de Notre -Seigneur Jésus-Christ, il y a sans doute autant 
de pureté et de recueillement dans les tètes , mais un peu trop d*apprèt 
et de recherche dans les attitudes. 

A défaut d'aucun travail complet de l'un des chefs de l'école catho- 
lique allemande, nous avons le Chemin de Croix gravé d'après les 
fresques que M. Fûrich a exécutées à Vienne; il me paraît supérieur 
à tout ce que je connaissais avant lui. On y retrouve ce parfum de 
piété que cette école sait répandre dans la plupart de ses œuvres; le 
Christ y est traité avec la prédilection qui lui est due; son type y est 
bien compris: noblesse, calme, douceur s'y trouvent sans aucune 
affectation 9 ni rien d'exagéré. On y reconnaît l'Agneau de Dieu; il 
succombe sans dégradation, il se relève sans changer de caractère. 
Quelques-uns des tableaux ont une heureuse originalité : la condamnor- 
Iton, le chargement de croix. La mise au tombeau, d'une excellente con- 
ception, semble avoir quelque chose d'emprunté à la Descente de croix 
du Beato Àngelico. Depuis le tribunal de Pilate jusqu'au sépulcre, il y a 
une marche constante que l'on peut suivre : sauf au moment où le 
Sauveur se retourne pour embrasser sa croix, en élevant vers le ciel un 
regard que Ton peut appeler sublime, il est constamment tourné dans la 
même direction, c'est-à-dire vers le but où le conduit le désir de notre 
salut, bien plus encore que la violence de ses bourreaux. 

Ce que l'on peut reprocher au Chemin de Croix de M. Fûrich, c'est 
une sorte de confusion au milieu de laquelle le personnage essentiel 
ne se dessine pas assez : cela tient à la grande multiplicité des person* 
nages secondaires, à l'expression trop accentuée de leurs sentiments 
vulgaires et grossiers, qui les met trop en saillie. On y voit une certaine 
exagération musculaire dont n'a pas su assez se défendre la branche 
. de l'école allemande qui s'inspire principalement de Cornélius : c'est 
ce qui contribue encore à leur donner relativement trop de relief . 

Tous les tableaux n'ont pas également bien exprimé le sentiment 
particulier qui convient aux personnages principaux. C'est une faute 
grave que d'avoir fait évanouir la Sainte Vierge au moment de sa ren- 



116 LE CHEMIN DE LA CROIX 

contre avec son divin Fils : Ton alléguerait vainement l'exemple ir 
beaucoup des anciens maîtres, de ceux qui sont cités pour avoir t 
mieux possédé le sens chrétien. S'ils ont représenté Marie fléchb- 
sant sous Texcès de sa douleur, ce n'est pas pendant qu'elle me^ 
avec Jésus sur le Calvaire ; si elle se trouve en face de son divin Fil?, 
c'est pour se montrer avec lui en parfaite conformité de sentiments, eî 
non pour laisser prendre à la nature Tempire qu'elle aurait sur im! 
femme ordinaire. La défaillance de cette très-sainte Mère ne saurait 
s'excuser qu'au moment même de la mort du Sauveur, non plus comof 
l'expression excessive de la tendresse maternelle, mais en raison de b 
coopération intime au sacrifice qui vient de s'accomplir : quand Jésas 
expire, Marie destinée encore à vivre prend toutes les apparences d'oK 
mort momentanée. 

Quant à imiter les maîtres primitifs dans ce qui est, en effet, en tout 
temps imitable, c'est-à-dire dans la puissance des pensées, la portée elb 
profondeur du sentiment, on ne peut mieux faire que choisir Giolb; 
il est plus admirable encore sous ce rapport que pour l'impulsion qu'il 
a donnée au développement des arts modernes. Il a représenté quelque 
part la Sainte Vierge au pied de la Croix, élevant la tète et les bras pour 
recueillir avec plénitude, en même temps que le dernier soupir de Jésus- 
Christ, les fruits de son sacrifice; ce mouvement exprimé comme il 
l'a fait est vraiment sublime. 

Pour en revenir à notre Chemin de Croix, il est possible d'y signaler 
encore une couple de tableaux moins heureux que les autres; dans celai 
où le Sauveur dit aux saintes femmes de pleurer sur elles et leur? 
enfants plutôt que sur lui-même, il semble un peu trop les menacer; son 
accent prophétique a quelque chose de rude et d'exagéré. Lorsque Jésus 
au contraire est dépouillé de ses vêtements, on ne voit pas assez quels 
sont les sentiments qui l'animent en ce moment. 

La plupart des défauts de ce Chemin deCroix et surtout les plus sérieux, 
M. Alcan a su les éviter dans une nouvelle publication gravée sur les 
dessins de M. Zier> composés sous sa propre direction, et il a su à des 
qualités équivalentes en ajouter de nouvelles. La cruauté des bourreaux, 
la haine hypocrite des Pharisiens, leur odieux sourire lorsqu'ils croient 
triompher , y sont bien indiqués , sans détourner la vue du Sauveur 
lui-même. La gradation entre ses chutes successives est bien marquée; 
en présence des saintes femmes, il est plus attendri que menaçant; on 
se le rappelle pleurant sur Jérusalem dont il avait vainement voulu 
rassembler les enfants sous ses ailes. Quand il est dépouillé de ses 
vêtements, son regard se dirige vers le ciel, résigné à tous les opprobres. 



AU POINT DE VUE DE L*ART CHRETIEN. 117 

[^uandîlest cloué sur la croix, son sacrifice est complet, et Ton aper- 
çoit à une petite distance Marie étendant aussi les bras pour s'asso- 
cier à Tœuvre de la rédemption. Dans la station suivante, Jésus-Christ 
ayant remis son âme entre les mains de son Père céleste, nous voyons 
àèjà les fruits de ce sacrifice : les perfides instigateurs de sa mort, 
comme les misérables chargés de son exécution ont tous disparu : il 
ne reste plus avec le groupe fidèle qui accompagne Marie que le Cen- 
turion et le soldat qui le perça de sa lance, Tun et Vautre convertis. 

Nous ne dirons pas que cette collection ne laisse aucune prise à la cri- 
tique, qu'il ne puisse y avoir des poses mieux entendues, des impressions 
mieux graduées, que les figures de Notre-Seigneur soient toujours aussi 
bien réussies dans les attitudes et les mouvements du corps qu'elles le 
peuvent être dans les tètes; toutefois, comme œuvre d'art, elle offre' une 
-valeur assez réelle; comme gravure, il y a été apporté assez de soins, 
pour qu'elle mérite beaucoup d'encouragement; elle doit aussi exciter 
une salutaire émulation. 

m. 

Il y a une grande poésie dans la douleur, même telle que l'art 

antique le pouvait comprendre dans un Laocoon ou un Prométhée; 

mais lorsqu'il s'agit du Juste par excellence, du Dieu fait homme , d'une 

douleur acceptée, choisie, d'une douleur féconde, l'on doit concevoir 

quelle mine inépuisable la représentation d'un Chemin deCroix doit offrir 

à tous les genres de talents. Les talents du premier ordre s'y pourraient 

exercer, tous bien faire et tous différemment : non pas qu'il y .ait 

à tenter quelque pose , quelque disposition , quelque expression 

jusque-là inusitée ; la tendance à l'originalité serait ici facilement 

un écueil bien plutôt qu'un élément de succès; plus les choses sont 

grandes par elles-mêmes, plus elles sont ennemies de l'affectation el 

de l'apprêt, plus elles demandent de simplicité. 

Ayant véritablement à dérouler sous les yeux des fidèles les scènes 
successives d'un poème dramatique, on n'a peut-être pas assez songé 
jusqu'à présent à s'en imposer les lois. Un moyen de lui donner plus 
de clarté, de suite et de force, c'est de limiter le nombre des personnages 
et de bien arrêter la physionomie même des plus accessoires. Leur 
costume restant à chacun constamment le même , ils ne reparaîtront ' 
pas plusieurs fois sur la scène sans qu'on ne puisse facilement les 
reconnaître. 

Le divin Sauveur toujours égal à lui-même doit surtout se main- 
tenir dans la nuance de caractère qui lui a été une fois attribuée ; 



118 ht CHEMIN DE LA CROIX 

dans une mesure de force en rapport avec ses chutes réitérées quand il 
marche; avec la possibilité d'arriver au sommet du calvaire, quand il 
succombe. D*égales convenances sont à observer dans le rôle de la 
Sainte Vierge. 

Saint Jean, représenté comme son soutien fidèle, pourra dans ses 
impressions offrir le reflet de ce qui se passe dans Tâme de sa mère 
adoptive. Selon cependant qu'on lui supposera un naturel plus tendre 
ou plus viril, on le verra ou simplement gémir, ou laisser percer un 
généreux désir de soulager son maître, ou montrer quelque chose de 
ce regard d'aigle qui au plus fort du combat ferait pressentir la 
victoire. 

La Magdeleine éplorée semble destinée perpétuellement à contraster 
avec* Marie; elle montre l'expansion la plus vive de l'amour et de la 
douleur selon les lois de la sensibilité naturelle à son sexe, tandis 
que Marie, sans sortir de son rôle de femme et de mère, reste calme 
et maîtresse d'elle-même. 

Mais quelque physionomie que Ton croie devoir donner au caractère 
de Magdeleine, que Ton n'oublie donc pas que la sainte femme con- 
vertie n'a pu conserver la mise qu'eût affectionnée la pécheresse. 

Chacune des autres saintes femmes apparaîtra sous Tun des types 
les mieux choisis que puisse revêtir une piété vive et constante. 

Ne pourrait-on pas dans toutes les scènes mettre le groupe fidèle à la 
tète duquel marehe constamment Marie, aperçue dans le lointain, 
lorsque, sur le premier plan, Jésus n'est entouré que de figures hostiles 
et sinistres ? 

Entre tous ces hommes diversement occupés de le conduire au 
supplice, il y a des différences à faire sentir; il en est qui sont à 
jamais obstinés dans le mal; d'autres doivent se convertir, recueillir 
les fruits du sang qu'ils concourent à répandre. 

Parmi les premiers , les bourreaux féroces et grossiers sont excités 
de plus en plus par la vue du sang; les Pharisiens, cachant mal leur 
haine et leur envie sous un voile d'austérité, passent de la satis- 
faction d'un premier succès à l'indécision, à la honte, au dépit, en 
voyant la constance plus qu^humaine de Jésus, et au lieu du repentir 
ne laissent place dans leur âme qu'à la rage et à l'exaspération. 

Les seconds se rencontreront principalement parmi les soldats de 
l'escorte, ou les simples curieux. Entraînés par l'enivrement popu- 
laire, ils sont d'abord exécuteurs sévères ou même impitoyables d'une 
consigne militaire; mais on les verra successivement devenir plus 
pensifs, montrer plus d'humanité, laisser échapper un mouvement de 



AU POINT DE VUE DE l'aRT CHRÉTIEN. H9 

cooipas&ioo , et ne plus participer aux mauvais traitements dont le 
Sauveur est accablé. C'est ainsi que pourra se faire remarquer le 
Ceatenier , d'abord plein de mépris pour le condamné, lui donnant 
ensoite plus d'attention, jusqu'à ce que la force de la vérité fasse 
explosion de sa bouche. 

Les deux larrons, si le cadre est assez étendu pour qu'il soit possible 
de les apercevoir dans le trajet, quoique tous les deux encore dans des 
dispositions criminelles, devront cependant ne pas être confondus; ils 
laisseront apercevoir la distinction que nous faisons tous les jours 
entre un franc scélérat et un homme entraîné dans le crime ^ sans être 
inaccessible à tout bon sentiment. 

Simon le Gyrénéen est important à bien traiter comme représentant 
les Gentils et préludant à leur vocation selon la pensée des Saints Pères 
exposée par les B. P. Galiier et Martin dans leur savante Monographie 
des vitraux de Bourges; il représente aussi le chrétien mis en partage 
de la croix de son divin Maître. Hésitant d'abord, peu satisfait du 
travail qui lui est proposé, la vertu de la croix du Sauveur se fait 
sentir sur lui, aussitôt qu'il aura commencé de la toucher; ce sera un 
certain trouble, puis un certain intérêt pour l'homme de douleur auquel 
il est associé, qui le disposera à le décharger de plus en plus du lourd 
fardeau qui leur est devenu commun. 

Ce ne sont là que des indications : puissent-elles faire réfléchir au 
trésor d'art et de poésie que renferment les sujets d'un Chemin de 
Croix. 

Heureux si l'artiste en y mettant la main, si l'écrivain en essayant 
d'en parler, peuvent signer comme Gentile Bellini qui, au bas d'un 
tableau qu'il venait de terminer en l'honneur de la croix , à son nom 
ajoutait ces mots : enflammé de V amour de la Croix. 

H. GRIMOUARD DE SAINT-LAURENT. 



NOTES POUR L'HISTOIRE DE L'ART GHRÉTIEH 

DAV8 LE BOBO DB I.A FBAHCE t 

Première période. De CSovis à Hugues-Capet (496-987). 



DEUXIÈME ARTICLE. * 

CHAPITRE I. 

MONUMENTS D* ARCHITECTURE DUS AU CLERGÉ SECULIER. 

1. Premières cathédrales du nord de la France ; 

2. Style architectODiqHe de ces églises ; 

S. Dispositions législatives concernant les monuments religieux ; 

4. Restaurations et reconstructions; 

5. Edifices des chapitres — cloître — salle capitulaire ; 

6. Maison d*aumône (hospice ou Hôtel-Dieu) ; 

7. Chapelle du château ou du bourg; 

8. Collégiales — leur architecture ; 

9. Eglises paroissiales ou suburbaines ; 

10. Oratoires^ chapelles; 

11. Eglises des doyennés ruraux ; 

12. Eglises des villages ; 

13. Architecture variée des égUses secondaires^ bâties dans les villes, 

les bourgs et les villages. 

1. Premières cathédrales du nord de la France, — Assisté delà 
coopératioa active et dévouée de ses suffragants, saint Rémi, évèqne 
métropolitain de Reims, multiplie ses efforts pour que la religion 
fleurisse avec éclat et que les temples chrétiens qui s'élèvent soient 
dignes de leur destination. 

Par malheur, peu de renseignements nous sont parvenus sur les 
églises épiscopales ou cathédrales de cette époque. Nous allons essayer 
toutefois de rappeler ici les conjectures et les indications que nous avons 
pu recueillir. 

Laon. — Le zèle de saint Rémi pour la foi chrétienne le porte à 
détacher de sa métropole de Reims les deux cantons du Laonnois et de 
la Thiérache, dont il forme un nouveau diocèse qu*il confie à Genebaud, 

* Voyez le tonne ii, page 395. 



NOTES POUR L*HIST01RE DE L'ART CHRETIEN. 121 

mari de sa nièce. Le nouvel évèque, aidé du concours de son oncle» ne 
manque pas sans doute d*ériger une église proportionnée au rang qu'elle 
doit occuper. La cathédrale actuelle de Laon, restaurée delll2àlll49 
cooserye-t-elle quelque partie de ce premier édifice contemporain de 
saint Rémi ? G*est à peine si on ose le présumer W. 

SoissoNs. — A Soissons, Féglise à laquelle préside saint Principius, 
frère aine de saint Rémi, est bâtie sur l'emplacement où s*élëve main- 
tenant la cathédrale, peut-être à Fendroit où se trouve Ventrée de cette 
église et où fut une chapelle dédiée aux martyrs saint Gervais et saint 
Protais : « Quelques-uns jugent, dit Dormay, qu'elle estoit tournée 
y> vers le midy et qu'elle s'estendoit depuis la chapelle des fonts qui 
» estoient le chœur jusqu'au sépulchre où estoit la principale porte 
)) de la nef; qu*à ce bout respondoient les grands logements des cha- 
)) noines qui estoient des deux costez du cloître; mais que tous ces 
» bastiments ayant esté bruslés en 948, on leur permit d'y bastir des 
)> maisons particulières. » [Hist. de Soissons, 1. 1, p. 317.) W 

^AiNT-QuENTiN. — Lc siégc dc l'église du Vermandois est d'abord 
Vermand [Augusta Yeromanduorum) que rendent célèbre le martyre et 
le nom de saint Quentin. C*était en 287 que l'illustre missionnaire avait 
péri victime de son zèle. Soixante-dix ans après (vers 357, sous le 
règne de Constance), une révélation divine vient inspirer, dit-on, une 
noble matrone, d'une famille romaine, nommée sainte Eusébie, et lui 
suggère la pensée de se rendre dans la Gaule-Belgique pour rechercher 
les restes du saint prélat. Arrivée sur les bords de la Somme, elle a le 
bonheur de les découvrir intacts au fond d'un puits. Elle les recueille 
religieusement dans un précieux tissu et les inhume sur la colline qui 
domine la cité. Là, au-dessus du caveau bénit, elle construit une petite 
chapelle. Celle-ci, trop étroite pour suffire à l'aiDuence des fidèles, doit 
être bientôt remplacée par une église plus considérable qui devient le 
siège de l'évêché, et qui, plus tard, est rebâtie ou au moins restaurée 
du temps de Glovis et de saint Rémi (vers l'an 500). Mais la ville de 
Saint-Quentin, assaillie à plusieurs reprises parles barbares, paraissait 
aux chefs du clergé trop exposée aux agressions du dehors. Dévastée 

(1) V. M. Dkvismb, Hist de Laon, 1. 1, p. 181 et 225 : « Le vaisseau tel qu'il existe au- 
jourd'hui était déjà fort ancien au tn* siècle. A quelle époque appartient-il? G*est sur quoi 
nousD'avons ni le plus léger indice ni môme une tradition quelconque. » 

(S) Cette première cathédrale de Boissons restaurée ou embellie en divers temps, fut en 
effet brûlée en 948, avec une partie de la ville, par les Normands que dirigeait Huguesrle- 
Grand, duc de France, père du roi Hugucs-Gapet. Les cloîtres des chanoines furent aussi in- 
cendiés. (V, FtODOARD, Chron. ann, 948, et Dobmay, tom \, p. 118 et 314.) 



m NOTES POUR l'histoire 

en 407, les Huns, en 457, Tavaient saccagée de nouveau. En 515, des 
hordes de Danois qui , par le Rhin et la Meuse , pénétraient dans les 
Gaules, avaient pillé ces contrées, réuni un riche butin et emmené des 
captifs. Théodebert, fils du roi Théodoric I", les avait battas, il est 
vrai ; mais ils pouvaient revenir. Les rois Francs étaient sans cesse aux 
prises avec les Thuringiens et les Burgondes, et la discorde agitait ses 
brandons parmi les descendants de Clovis. Douloureusement ému de 
ces circonstances affligeantes, saint Mëdard, promu à Tépiscopat vers 
l'an 530, juge indispensable de chercher un refuge dans la place forlc 
de Noyon, et d'y transférer le siège de son évèché. La cité de saint 
Quentin cesse dès-lors d'être le chef-lieu du diocèse. Néanmoins son 
église, quoiqu'elle ne soit plus une cathédrale, conserve un rang hono- 
rable. Nous la verrons plus tard figurer à la tête des collégiales de nos 
contrées (Voyez ci-après n* 8) (*). 

NoïON. — Ce n'est pas sans raison que saint Médard, né à Salency, 
près de Noyon, choisit cette ville pour chef-lieu : plusieurs motifs lai 
suggèrent celte préférence. C'est une ancienne place forte dont l'en- 
ceinte est garnie de solides murailles de construction romaine. Elle est 
en outre protégée vers le même temps par une forteresse où commande 
un chef de guerre, nommé Caribald W. Installé à Noyon, saint Médard 
y construit une nouvelle église à l'endroit où se trouve la cathédrale 
actuelle, mais dans des proportions moins étendues. Placée sous l'in- 
vocation de Notre-Dame et connue d'abord sous le nom de basilique 
de Sainte-Marie, elle prend plus tard celui deSaint-Médard, son fonda- 
teur, patron du diocèse. Cette cathédrale, élevée peut-être un peu rapi- 
dement, présentait déjà au siècle suivant des signes de vétusté. Vers 
658, saint Eloi, qui gouvernait le double diocèse de Noyon et de Tournai, 
se promenant un jour à Noyon, put voir d'assez loin que Tune des grandes 
murailles était lézardée et que l'arcade supérieure du fronton menaçait 
ruine. Les réparations convenables furent bientôt accomplies W. Tout 

(i) V. Baillet, au 31 octobre. Vie de saint Qaentin ; Claudi: de la Fons, Hist. de Saint 
Quentin, p. 81 et suiv. j Quentin de la Fons^Hw/. de Saint-Quentin, chap. u. 

(3) Ou Abibald (vaillant dans t armée). De là le nom de château de Garbauld oo Gor- 
bauld donné à cette forteresse. 

(3) Quâdam die cum discipulis Noviomo in oppido deambulaus (s*. Eligius) fortuite coospi- 
ciens, eminùs vidit ex fronte basilic» sanctî Medardi pàrietem ex parte dissipatam^ cripta- 
ramque [une crevasse) imminentem ruinam minitantem instare. Jussit erg6 coatinu6 arti- 
ficem vocari, et parielis inflrnnitatem illico cum lignamentis solidare [de consolider avec 
des élançons,) (V. Vita s. Eligii, auctore S/Audœno^ cap. 33, Ghesquiére, Acta Sanetonm 
Belgiiy t. m, p. 282. 



DE l'art chrétien. 1^5 

ce qu'on sait ensuite jusqu'au ix« siècle, c'est que Chilpéric II tomba 
malade àNoyon, en 720, qu'il ne tarda pas à y mourir, et qu'il y fut 
inhumé W. 

Amiens. — A Amiens, sitôt que saint Firmin le Martyr a été déca- 
pité, vers l'an 290, un sénateur, nommé Faustin, fait recueillir les 
restes mutilés du héros chrétien et les inhume honorablement dans sa 
villa d'Abladène, plus tard Saint-Acheul. Au iv siècle, saint Firmin le 
Confesseur, successeur de saint Euloge et troisième évèque d'Amiens, 
fait ériger sur le tombeau du martyr saint Firmin une église qu'il met 
sous l'invocation de la Vierge et où il est enterré lui-même. Mais, pour 
rhonneur et l'avantage du culte, il était vivement à désirer que la 
cathédrale, au lieu d'être ainsi reléguée au-dehors, fut transférée dans 
rintérieur de la cité d'Amiens. Ce soin était réservé à saint Sauve. 
Suivi de quelques religieux dévoués, ce fervent et rigide serviteur du 
Christ avait d'abord créé dans un lieu marécageux dit le Brai un 
humble monastère (monasteriolum) qui devint plus tard le noyau de la 
ville de Montreuil-sur-Mer. Pour se livrer en paix à ses pieuses austé- 
rités, il s'était ensuite renfermé dans une cellule. Mais ses vertus si 
édifiantes avaient fixé l'attention : en 686 il est tout à coup élu 
évèque d'Amiens par le suffrage unanime du clergé et du peuple. Tiré 
malgré lui de sa solitude pour être revêtu des ornements épiscopaux, 
il se voue toutentier à ses nouvelles fonctions. Bientôt il fait construire 
d'une façon convenable [digno opère) ^ dans un lieu où elle n'était point 
encore, une église qu'il consacre à saint Pierre et à saint Paul (*). 
Cette nouvelle cathédrale fut érigée à l'endroit où sont aujourd'hui les 
fonts baptismaux. 

Arras. — Dans la cité des Atrebates, saint Yaast, l'un des plus 
éminents collaborateurs de saint Rémi, recherche avec une sollicitude 
intelligente au milieu des ruines amoncelées, tout ce qui peut rester de 
la première cathédrale, incendiée par les barbares en 407. Il est heureux 
de retrouver dans les décombres la table de marbre de l'ancien autel de 



(i) DucBESNE, Hûtor. Francor,,t. i, p. 719 et 770. —V, au Burplus au 8 juin la vie de saint 
Médard par Ratbod , Bolland, t. ii de juin p. 90; — Ghesquièrb, Acta Sanctorum Belgii, 
t. III, p, 194. — M. L. ViTBT, Monographie de V église de Noire-Dame de Noyon, p. 19; — 
M. MoBT DE LA Forte-Maisou, Antiquités de Noyon, p. 244. 

(2) Ecclesiam denique qus necdum in loco erat digno opère construxit et in principis 
Apostolorum beati Pétri honore necnon et doctoris gentium sacri Paull revcrenter beavit. 
(ex vilà sancti Salvii, cpiscopi ambianensis, dans Duchesne, Histor, Franc, lom. i, p. 687). 



124 NOTES POUR L*HIST01RE 

Marie ,et lui rend sa destination dans la nouvelle église qu'il fait 
bâtir W. 

TÉROUANE. — Saint Ântimond qui, du temps de saint Rémi, était 
signalé par sa ferveur à répandre et à organiser la religion chrétienne 
chez les sauvages Morins, n'avait pu réaliser son projet d'élever une 
cathédrale dans leur cité. En 605, Clolaire I" entreprend la construction 
de cette église dont il conduit l'érection jusqu'au couronnement de 
l'édifice. 11 affecte à ce travail considérable des impositions spéciales (^) . 

Tourna!. — Un chrétien, riche et généreux converti, avait fourni 
non loin de l'Escaut un terrain sur lequel s'était élevée la première 
cathédrale du temps de Constantin (312). C'est de ce personnage, 
appelé Irénée, que descendait Serenus, père de saint Eleuthère. Sous 
le règne du païen Childéric, roi des Francs, les fidèles persécutés sont 
contraints de chercher un asile à Blandin, village situé à deux lieues de 
Tournai. Maisaprèsl'avènementde Clovis, alors surtoutquece monarque 
a épousé en 492 Clotilde, déjà chrétienne, des jours plus heureux com* 
mencent à luire pour la foi. En celte année même, saint Eleuthère 
triomphant est ramené dans Tournai. La cathédrale est alors reconstruite 
ou restaurée. 

Sous Clovis devenu chrétien, on voit que le culte y est exercé solen- 
nellement. On rapporte en effet que Clovis, se trouvant en 499 à 
Tournai, assistait dans cette église à une prédication de saint Eleuthère. 
Le prélat, instruit par une révélation divine des actes les plus secrets 
du roi, lui signale une faute dont il s'était rendu coupable. Loin de 
s'irriter de cette liberté évangélique, Clovis n'en témoigne que plus de 
respect pour saint Eleuthère, et fait à son église de pieuses libéra- 
lités (3). Au siècle suivant, la cathédrale de Tournai reçoit de nouvelles 
preuves de la munificence royale. On sait qu'en 575 Chilpéric, réfugié 
dans Tournai, où venait le poursuivre la vengeance de son frère 
Sigebert, est toul-à-coup délivré de ses terreurs par l'assassinat de 
celui-ci, frappé à Vitry en Artois, à l'instigation de Frédégonde. Leroi, 
échappé au péril, se montre généreux envers l'évêque Chrasmer et son 

(1) Inter fragmenta murorum diligentîùs contemplatas invenit aram s. Dei gemtricis 
Marûe quam licet ititer stragem murorum tamen inlassam adhuc servari diidnitùs non anr- 
bigit. (Baldsric, Chron, Cameroà, liv. i, cbap. yiii.) 

(2) Glotarius rex templum Moriaense^ ad eximium Deipar» decus, conslruere orditur ; 
quod ad coronidem tandem perductum^ vectlgalibus amputer in sBvum sumendis auxit. (V * 
Ferri de LocRESj Chron. Belgic, p. 49.) 

(3) Multa relinquens dona pnBSuli sancto (V. D. Bouquet, Histor. Franc , t.iu, p. SST 



DE L*ART CHRÉTIEN. 125 

clergé. II augmente la dotation de la cathédrale et affecte des revenus à 
l'entretien des chanoines (*). 

2. Style arckitectonique de ces églises. — Si Ton recherche quel peut 
être le style d'architecture des églises érigées dans le nord de la Gaule 
sous Clovis et ses descendants, on est conduit à penser que ce doit être 
le roman primitif. On doit le croire par plusieurs raisons : 

!• Le clergé essentiellement catholique de nos contrées appartient à 
l'église latine. Il s'identifie avec elle par sa hiérarchie, par ses rites, 
par son langage. Pourquoi, en ce qui concerne la construction des nou- 
veaux temples, ne se règlerait-il pas également sur les exemples et les 
modèles qu'elle lui offre ? 

2* Le roman primitif est employé pour les églises construites dans la 
Gaule méridionale jusqu'à la Loire. On ne voit pas de motifs plausibles 
pour qu'il en soit autrement dans le Nord (2). 

3* Les Mérovingiens idolâtres jusque-là n'apportent avec eux pour 
l'érection des monuments chrétiens aucun genre d'architecture qui leur 
soit propre. Etrangers à l'art monumental, il est naturel qu'ils s'appro- 
prient le mode de' construction usité dans les lieux qu'ils soumettent à 
leur aatorité« 

4® Ils empruntent à l'élément romain un cadre administratif, ses 
fonctionnaires, ses institutions municipales. Pourquoi n'adopteraient-ils 
pas de même son style architectonique ? On doit donc admettre que nos 
^lises du Nord sont calquées sur celles dont Grégoire de Tours nous a 
transmis la description : de forme oblongue, circulairement terminées 
vers l'est, elles prennent quelquefois la forme d'une croix; leurs fenêtres 
sont cintrées. On reconnaît dans toutes leurs parties une imitation de 
l'architecture romaine W. 

(1) y. GoDsiic, Hist. de Tournai, t. ii^ p. 314-828. Quelques auteurs ont mal à propos in- 
féré de ces libéralités de Chilpéric qu'on devait le regarder comme le fondateur de Notre-Dame 
de Toornai. Cette première église existait déjà et subsista encore longtemps* Ce ne fut que 
plus tard, ainsi qu'on le verra ci-après, n» k, que fut commencée l'église actuelle, dont la 
construction inachevée au moment de rinvasion des Normands vers 880, date probablement 
du Yiu* siècle, au moins pour la nef et le transsept. Au dire de Cousin, t. m, p. 163, le chœur 
date de 1110. 

(2) V. ce que dit M. de Cauvort de l'église de Saint-Jean de Poitiers, Cours cTantiquités 
monumentales, t. nr, p. 82 ; — V. au surplus, quant au caractère de Tarchitecture romane 
H. Danixl RàifÉE, Manuel de Vhist. de r architecture, tome ii, p. 113; — M. Tabbé Corblbt , 
Manuel cT archéologie, p. 162; — M. Vitet^ Monographie de V église Notre-Dame de Noyon. 

(3) V. M. DB CÀUVoirr, Ibid, ly* partie, p. 67. Ajoutons que la charpente massive de ces 
églises se compose de larges et nombreuses pièces de bois fortement liées entr'elles; ce qui 
sgoute il est vrai à la solidité de rédiflce,mais qui, en cas d'incendie, donne plus de prise aux 
ravages du feu. 



120 NOTES POUR L*HISTOIAE 

Toutefois si rimitatioD semble incontestable, on ne peut s*empècher 
de reconnaître combien elle est défectueuse dans Texécution. Sans 
doute on copie les monuments qui ont survécu à la chute de Tempire; 
mais ces contrefaçons grossières et altérées portent l'empreinte du goût 
et des ressources du temps. « Les formes générales des modèles sont 
seules conservées; dans Timpossibilité où se trouvent les ouvriers de 
sculpter des chapiteaux ou des bas-reliefs , Tornementation ainsi que la 
statuaire sont négligées ou pour mieux dire abandonnées. Aux colonnes 
romaines succèdent de lourds piliers quadrangulaires sans moulures, 
recevant sur des corniches grossièrement taillées la retombée d'un arc 
semi circulaire. De gros murs en blocage de la plus grande simplicité 
recouverts quelquefois de petites pierres cubiques (opus reticulatum) 
remplacent les magnifiques murailles romaines si bien appareillées, dont 
les antiques monuments de la Provence offrent encore de si beaux ves- 
tiges; enfin des fenêtres étroites, sans décoration, percées dans le haut 
des murs des édifices, voilà quel est l'aspect des églises élevées dans 
notre pays depuis le vi* siècle jusqu'au règne de Gharlemagne (^). » 

Le seul édifice chrétien encore existant que Ton puisse, avec quelque 
certitude, faire remonter à cette époque est la primitive cathédrale de 
Beauvais, connue sous le nom de Notre-Dame de la Basse-Œuvre (*). 

3. Disposilions législatives qui concernent les églises. — A dater de la 
conversion de Clovis au christianisme, de nombreuses églises surgissent 
de toutes parts. Il n'est point surprenant dès-lors que les actes des con- 
ciles et les capitulaires contiennent des mesures relatives soit à leur 
construction soit à leur réfection. 

Dans les actes du concile d'Orléans, tenu en 51 1 à la fin du règne 
de Clovis, on lit les deux dispositions suivantes : 

Art. 5. (( Des oblations ou des terres que le roi notre Seigneur a 
daigné par sa libéralité conférer aux églises, ou qu'il conférera sous 
l'inspiration de Dieu à celles qui n'en ont point encore, en leur octroyant 
en même temps l'immunité des biens et des clercs, nous considérons 
comme de toute justice que pour les réparations des églises, l'alimenta- 
tion des prêtres et des pauvres ou le rachat des captifs, on emploie tous 



(i) V. Dans les Mémoires de la Soc, des Aniiq, de PicatxUe^ un travail très-remarquable 
de M. EcG. WoiLLEz, intitulé : « Etudes archéologiques sur les monuments religieux de la 
Picardie. » P. 225. 

(2) Cette église a été Tobjet de deux dissertations étendues composées par le môme saTant 
(Y. Mém» de la Soc, archéologique du départ, de la Somme, et VArchéol. des Monum. 
relig. du Beauvoisis, par M. Ere. Woillez.) 



DE L*ART CHKÉTIEN. 127 

les fruits que Dieu daignera accorder et que les clercs soient astreints à 
concourir à l'œuvre ecclésiastique. » 

Art. 17. ce Quant à toutes les basiliques qui ont été construites en 
divers lieux ou qui sont construites chaque jour, il nous a plu d'ordon- 
ner que, suivant la teneur des ancieas canons, elles soient placées sous 
Tautorité de l'évéque dans le territoire duquel elles se trouvent. » 

Pendant les règnes de Gharlemagne et de ses successeurs, les capitu- 
laires qui interviennent présentent, en ce qui concerne le respect dû 
aux églises^ leur entretien, leur construction, beaucoup de dispositions 
dont nous nous bornons à indiquer les principales. 

Un capitulaire de 804 porte : Art. r'.\( Que les églises de Dieu soient 
bien construites et bien réparées; que les évéques prennent un soin 
exact tant des offices et du luminaire que de tout ce qui concerne 
leur restauration. » 

Un canon contenu dans les actes du concile de Paris, en 829, sous 
Louis-le-Débonnaire, ordonne que dans chaque église à laquelle préside 
un évèque, on fasse quatre portions tant des revenus que des oblations 
des fidèles; que la première appartienne à Tévèque, la seconde aux 
clercs, la troisième aux pauvres et la quatrième aux fabriques ou 
constructions des églises. » (V. Acia concil. Paris, vi. Lib I, cap. 15. — 
Baluze, capitul. 7 regum. Tom. i, col. 1206.) 

Un autre capitulaire dispose : « Que personne ne bâtisse une église 
avant que l'évéque de la cité ne vienne sur le terrain et n'y plante une 
croix publiquement; que celui qui veut bâtir ait soin d'avance de 
pourvoir au luminaire, à la garde de l'église, au salaire des gardiens, 
et qu'il ne commence à bâtir qu'après que la donation sera passée, d 
(V. Benedigtus Levita, YP liv. des Capitul. art. 382. Baluze, tom. i, 
col. 905.) 

4. Reslauralions et reconstrucUons. — Déjà le règne du généreux et 
magnifique Dagobert, ce Salomon du vi*" siècle, déjà les règnes de ses 
fils, Sigebert en Austrasie et Glovis II en Neustrie, avaient été féconds 
en édifices religieux. Mais l'avènement des Carlovingiens ouvre pour 
l'architecture une ère nouvelle. 

Dès le commencement du règne de Pépin-le-Bref, des rapports plus 
fréquents avec l'Italie mettent les Francs d' Austrasie en contact avec 
les monuments de l'architecture romaine. 

En 754, le pape Etienne II, après avoir reçu de Pépin la promesse de 
défendre l'église, vient en France et lui confère l'onction sacrée. 

En 755^ sur les instances du Pontife, Pépin à son tour passe en Italie 
avec une puissante armée, afin de recouvrer les domaines enlevés à l'é- 



128 NOTES POUR L*H1ST0IIIE 

gUse par Astolphe, roi des Lombards. Gelui-ci assiégé dans Pavie est ré^ 
duit à fournir des otages pour garantie des restitutions auxquelles il 
s'oblige. Sur son refus de remplir ces engagements, Pépin, Tannée sui- 
vante, envahit une seconde fois Tltalie, se fait restituer Ravenne, la 
Pentapole et l'exarchat et les remet à Sainl-Pierre W. 

Gharlemagne, par ses relations multipliées avec Tltalie, donna à Tart 
de bâtir une nouvelle impulsion. En 773, le pape Adrien fatigué des 
insolences de Didier, roi des Lombards, fait supplier le roi des France 
de venir à son aide. Le redoutable Charles avec deux corps d'armée 
dont l'un est dirigé par lui-même, traverse les Alpes, met en fuite 
Didier, le bloque dans Pavie, finit par s'en saisir et le ramène captif. 

En 800, la proclamation à Rome de Gharlemagne, en qualité d^em- 
pereur, par le pape Léon qui lui pose une couronne d'or sur la tête, les 
relations qui résultent de ce nouveau titre achèvent de familiariser les 
Francs avec les chefs-d'œuvre de la double architecture lombarde et 
romaine. 

Le règne glorieux de Gharlemagne voit se produire beaucoup de 
monuments religieux. 

Parmi les églises érigées dans nos contrées, on cite particulièrement 
la cathédrale de Noyon dont les fondements furent jetés, dit-on, vers 790. 

A la vérité cette date n'est précisée par aucun document authenti- 
que. Mais une tradition constante signale Gharlemagne comme l'auteur 
de cette église où il avait été sacré. Un tableau repeint à diverses épo- 
ques et religieusement conservé dans la cathédrale de Noyon représen- 
tait le monarque tenant d'une main la boule du monde chrétien et de 
l'autre la nef qu'il avait fait bâtir. (Y. Lbvasseur, Annales de réglise 
de Noyon, f. 118.) 

Sous Louis-le-Débonnaire, dont l'extrême dévotion est une des quali- 
tés les plus saillantes, beaucoup d'édifices religieux sont également éle- 
vés ou rétablis. Dans ce nombre figure la métropole de Notre-Dame-de- 
Reims. 

On voit en effet qu'en 816, du temps de ce prince, cette église était 
sur le point de tomber de vétusté (*). Reims avait alors pour prélat 
Ebbon, Germain de nation, mais personnage habile et instruit dans les 
sciences libérales, frère de lait, dit-on, et condisciple de l'empereur. Ge 
pontife, dit Flodoard, souhaitait de rétablir cette sainte basilique où les 
rois avaient reçu l'onction sainte* 11 supplia donc l'empereur Louis de 



(1) Cest-à-dire au papo ficaire deSaiat-Pierrc. 

(2) Diutnrn pcnè lapsabundam velustate. . . 



DE L*ART CHRETIEN. 129 

lui abandoaner les murs de la cité de Reims pour être employés à la 
réparation et à ragraodissement de son église. Comme ce prince jouis- 
sait alors d*une paix profonde et ne redoutait aucune incursion des bar- 
bares, il accueillit avec bonté la demande du saint prélat. «Le vénérable 
archevêque Ebbon, est-il dit dans une ordonnance qu'il rendit à ce sujet, 
a fait connaître à notre clémence que Féglise métropolitaine dédiée à 
la bienheureuse Vierge Marie était consumée de vétusté (i). Gomme, 
en cette sainte basilique par la grâce de Dieu et la coopération de saint 
Rémi, notre nation des Francs et son roi furent lavés dans les eaux du 
baptême et que ce grand roi (Clovis) fut trouvé digne d'y recevoir l'onc- 
tion sainte, comme aussi nous-même y avons reçu de la puissance 
divine par les mains d'Etienne, souverain pontife de Rome, la couronne 
impériale avec le titre et les prérogatives d'empereur, il nous a plu de 
rétablir cette basilique, en reconnaissance de ces grands bienfaits. 
Considérant d'ailleurs la difficulté des lieux et les obstacles de l'entre- 
prise, nous accordons pour cette construction et pour édifier ce qui sera 
nécessaire aux besoins des serviteurs de Dieu y demeurant, tous les 
murs de la cité avec leurs portes, toutes les redevances et charges que 
les biens de l'église et de l'évêché de Reims, paient à notre palais royal 
d'Aix... Nous entendons que toutes routes ou voies publiques qui avoi- 
sinent cette église et pourraient gêner la construction des cloîtres et 
Tbabitation des serviteurs de Dieu soient détournées et changées si be- 
soin est; et si notre fisc a quelques droits, nous en faisons concession 
à perpétuité...)!) 

A tant de bienfaits l'empereur ajoute encore, à la prière d'Ebbon, la 
cession de son architecte Rumald qu'il donne à l'église de Reims pour 
la servir tout le reste de sa vie, et lui consacre tout le talent qu'il a 
reçu du Seigneur (^). Cette donation est aussi scellée du cachet et de 
l'anneau royal. Il donne de plus une nouvelle autorisation pour le chan- 
gement de quelques voies publiques où l'on avait besoin de construire- 
des clôtures assez près de la ville W. Enfin, de concert avec son fils 
Lotbaire, il rend une ordonnance qui prescrit la restitution des biens 
jadis enlevés au siège de Reims. 

(1) Yetustatis senio contrita. . . 

(i) Qaemdaro fabram senram saum nomine Rumaldutn... presuli ecclesia cèmensis con- 
eeestt nt hic de talento à domino sibi collato juxUi vires dhbas vits su» proficeret(FLODOARD^ 
p.««0). 

(3) De YÎiB publicis traosmutandis ob quasdam claasuras in locis viciais ipsius urbis fîi- 
décidas (I6iV/. p. 960). 

Ton m. 9 



450 NOIES POUR L*111ST0IRE 

Malgré tout le zèle apporté par Ebboa à la reconstruction de Notre- 
Dame de Reims, il ne put en achever les travaux. Cette gloire était 
réservée à son successeur. 

Vers 845, en effet, l'évèque métropolitain Hincmar, jouissant d'une 
paix profonde et de la faveur du roi Gharles-le-Ghauve songe à pour- 
suivre la restauration du temple de la bienheureuse Vierge Marie U). 

Après avoir obtenu divers témoignages de la munificence royale, il 
termine par de grands et magnifiques travaux, cet édifice que son pré- 
décesseur avait renouvelé jusque dans ses fondements. Il couvre d*or 
Tautel de la Sainte Vierge et Fenrichit de pierres précieuses. 

Il fait revêtir de plomb le toit de Téglise, décore la voûte de peintures, 
éclaire la nef par des vitraux et la fait paver en marbre (^). Il orne la 
grande croix de pierreries et d*or et garnit toutes les autres d*or et 
d'argent. Il fait faire un grand calice d*or avec une patène et une cuil- 
ler de même métal enrichies de pierres précieuses. — Il fait écrire le 
livre de la Nativité de la Sainte Vierge avec le sermon de saint Jérôme 
sur l'Assomption et le couvre de tablettes d'ivoire revêtues d'or. Il fait 
ensuite construire et garnir d'argent doré une grande châsse que deux 
clercs portent dans les cérémonies et qui contient des reliques de plu- 
sieurs saints. Il fait écrire l'Evangile en lettres d'or et d'argent, le fait 
couvrir de tablettes d'or parsemées de pierreries. Un livre de prières 
écrit par son ordre est également orné d'or et d*argent. Il fait garnir 
les candélabres d'argent, décore l'église de lampes, de voiles, de ri- 
deaux, de tapis de toute espèce et fait confectionner pour les prêtres 
des ornements d'autel. Enfin, en présence de plusieurs évêques appelés 
à cette cérémonie et du roi Gharles-le-Ghauve venu aussi à Reims, il 
dédie solennellement la métropole en l'honneur de Notre-Dame, comme 
l'avait été jadis l'ancienne église (V. Flodoard, Hist. de Véglise de Reim$, 
liv. m. Chap. v.) 

De la même époque date probablement la reconstruction de la cathé- 
drale de Tournai. Du moins il parait certain que la nef et la croisée 
étaient rebâties avant l'année 880, c'est-à-dire avant la désastreuse 
irruption des Normands qui fit de Tournai un monceau de ruines. 

La fin du ix* siècle voit s'accomplir la restauration d'une autre église 
qui par l'étendue de son diocèse était la plus considérable des suffra- 
gantesde Reims; c'est la cathédrale de Cambrai. Fondée vers l'an 525, 

(l)Templam beatseMarûe quod à fundamentis Ebbo renovare cœperat(FLODOAfti>, p. 391). 
(t) Tectatempii plombeis coopérait tabulis, ipsamque templam pictis decoravit cameris, 
fenestris etiam illustravit vitreis^ payimentis quoque straTit marmoreifi. {Ibid. p. 292.) 



DE l'aHT CHRETIEN. 43i 

SOUS répiscopat de saint Waast à la fois évêque d*Arras et de Cambrai, 
agrandie et complétée par saint Yédalphe qui, vers 552, avait transféré 
à Cambrai le siège du double évèché, Féglise de Cambrai était arrivée, 
au iv siècle » à un état de délabrement qui rendait sa reconstruction 
nécessaire. Dodilon, évêque de Cambrai, de 887 à 890, applique tous 
ses soins à cette vaste entreprise qu'il fait marcher de pair avec l'a- 
grandissement de la cité. En 890, aux calendes d'août, quand ce grand 
travail est terminé, il consacre solennellement l'église de Notre-Dame. 
Inépuisable dans ses largesses, il enrichit l'autel d'une table d'argent, 
donne à Téglise un calice, une coupe d'argent que les sons-diacres por- 
tent aux jours de fête et d'autres ornements. (Y. Balderig, Ckron. 
Uv. 1. ) 

En 953, à l'époque de la désastreuse invasion des Hongrois, cette 
même église est exposée à de trës^graves dangers. Ces barbares, exaspé- 
rés de la résistance que leur opposent les habitants, dirigent toute leur 
fureur vers la cathédrale : « Jugeant, dit Baldéric, qu'il était plus facile 
d'incendier l'église, ils abandonnent l'attaque des remparts et lancent 
àl'envi des traits enflammés sur les parties saillantes de l'édifice.... 
Déjà l'église allait être la proie des flammes victorieuses, si un clerc 
nommé Sarrald, inspiré par le ciel, ne se fût empressé de monter sur 
le toit avec un vase rempli d'eau. Soutenu par de faibles cordes qu'il a 
ingénieusement attachées aux poutres du clocher, il arrête^ en jetant de 
l'eau, les progrès de l'incendie, et se multipliant en quelque sorte, il 
rend impuissants par son activité les efibrts des assiégeants » (Baloerig, 
fWd. liv. I. Chap. lxxiv). 

Vers la fin du x*" siècle la cathédrale de Cambrai semble avoir eu 
besoin de réparations importantes et d'augmentations nécessaires. Car 
on lit dans Baldéric, qu'en 970 Tetdon, évêque de Cambrai, avait fait 
disposer un amas de pierres et de chaux et toutes sortes de matériaux 
pour agrandir l'église de Notre-Dame. Pendant les travaux, le vénérable 
prélat dut se rendre à la cour de l'empereur Othon P' dit le Grand. 
Comme il y restait quelque temps, Jean, châtelain de Cambrai, que sa 
dignité de majordome (major domus) rendait supérieur aux autres ci- 
toyens, profita de l'absence du prélat pour s'emparer des divers maté- 
riaux, avec lesquels il se fit construire une maison magnifique. (Bal- 
déric, ibids liv. }^ Chap. lxxxxii). 

Dans toute l'Allemagne, Othon P' rend son administration remarquable 
par l'impulsion qu'il donne aux grands travaux d'architecture. Dès 986, 
ce prince, dit Jacques de Guyse, ayant abattu ses ennemis et rétabli 
dans ses états une profonde paix, joignit la dignité impériale au sceptre 



152 NOTES POUR l'histoire DE l'aRT CHRÉTIEN. 

des Francs orientaux. Ce fut alors qu'ému d'une pieuse sollicitude,! 
dirigea ses soins vers les affaires de Téglise. Il éleva des temples n 
Seigneur dans les lieux qui en étaient dépourvus, et répara de ses demm 
ceux qui tombaient de vétusté, ou qui avaient été ruinés dans les iiTi- 
sions ennemies. Outre les édifices nombreux qu'il fit construire enfr 
vers endroits pour l'ornement de l'empire et la commodité des habitants, 
il bâtit en différentes provinces quatorze magnifiques demeures destlBées 
aux évéques et fonda un siège métropolitain dans la ville de Magd^ 
bourg. Parmi ses habitants, cette ville comprenait un grand noiabt 
d'idolâtres qu'il obligea d'abandonner le culte de Terreur pour entrer 
dans le sein de l'église romaine. Il sanctifia la province en la couvraM 
de monastères et d'églises. Pour protéger la nouvelle métropole contre 
les invasions de l'ennemi et les égarements spirituels, il sollicita de 
saintes reliques de plusieurs prélats. Il obtint notamment de Fulbert, 
évèque de Cambrai, des reliques vénérées de saint Géry et de saint An- 
bert. (Y. Jacques de Gutse, Ann. du Haynaut, liv. ix. Chap. xlvi.) 

TAILLlAa. 

{La suite à un prochain numéro,) 



MÉLANGES. 



en br^nse de desiiiuitlott 



Monsieur et cHBa Confrère , 

Voici un antiquaire à la recherche d'une idée. Je vous compte nécessairement 
parmi ceux qui peuvent me la donner. Veuillez donc me dire ce que vous 
pensez de Torigine et de la destination du petit instrument dont je vous, 
envoie le dessin, exécuté moitié grandeur de VoriginaL 




11 est ei^ bronze et a reçu de plusieurs siècles une belle patine qui le 
recouvre entièrement. 

Vous vayez qu'il consiste en deux plaquettes de 0,02 de diamètre (^}, 
munies chacune d'une branche de 0,tO de long et réunies par une vis («) dont 
le mouvement les sépare ou les rapproche à volonté. L'une de ces branches 
est simple (") et rentre dans l'autre qui est double (<^). Alors l'instrument 
est fermé (>>). Pour l'ouvrir il. suffit de soulever légèrement la branche 
simple, qui sort aussitôt de sa rainure, et donne à l'objet une^ forme parfai- 
tement identique à celle qu'affectent, avec des proportions beaucoup plus 
coDsidérables, des fers ou moules dans lesquels se confectionnent nos pains 
d'autel. (Test ainsi que je l'ai représenté sur la planche. 



154 UËLANGES. 

Aussi ma première pensée en examinant ce petit modèle s'est-elle reportée 
à ceux de ces pains dont le diamètre plus restreint est réservé à la com- 
munion des fidèles. Mais outre qu'ayant pu étudier beaucoup de ces hosties 
dont je possède une grande variété, je n'en ai rencontré nulle part ni à 
aucune époque d'aussi petites, il leur était essentiel d'avoir quelque empreinte 
pieuse, un agneau, une croix, un monogramme du Sauveur, etc. — Or, ici, 
rien de cela. L'intérieur des deux plaques est et a toujours été parfaitement 
uni : on n'y découvre aucune gravure. 

A défaut de caractères sacrés gravés à rintérieur de noire curieux outil^ Texté- 
rieur nous en montre de fort significatifs. C'est d'un côté une espèce de pignon 
d'église surmonté d'une croix, comme on en voit à peu près de semblables sur 
de nombreuses monnaies de nos deux premières races (>>) ;— de l'autre côté, une 
fleur de lys dont la forme, tout imparfaite qu'on l'y ait laissée, ne me semble 
guère antérieure au xiii'' siècle et peut certainement être beaucoup moins 
ancienne ^^K On sait que la fleur de lys n'avait sur les objets d'orfèvrerie 
qu'un simple rôle d'ornementation à très peu d'exceptions près. Elle doit donc 
être regardée ici en dehors de toute conséquence iconographique. Au reste 
ces deux symboles sont grossièrement ébauchés au pointillé, et n'indiquent par 
conséquent qu'un objet de peu de valeur relative, quel qu'ait pu être l'usage 
liturgique auquel il paraissait avoir été employé. 

11 faut bien s'arrêter en effet à cette conjecture; car notre énigme de métal 
a été recueillie à Poitiers parmi les décombres de notre pauvre amphi- 
théâtre Romain, tombé enfin sous les impitoyables atteintes de Tindustrie 
mercantile et de l'indifférence municipale... — Et non loin de là était autrefois 
l'église d'un prieuré de Saint-Nicolas ; il .serait donc peu étonnant qu'après 
maints bouleversements du terrain, le petit instrument fût venu s'égarer et 
s*ensevelir jusqu'à présent au voisinage d'une sacristie. 

Quoi qu'il en soit, qu'était-ce, et qu'en devons nous croire? 

J'ai dit que ce ne pouvait être un fer à hosties : d'aucuns supposent que 
ce pouvait être une pince destinée à la communion des lépreux. Le danger 
encouru par le prêtre qui la leur administrait,' (je toucher même le bord de 
leurs lèvres en y déposant la Sainte-Eucharistie, devait autoriser cette précau- 
tion... — Mais je n'ai trouvé aucune mention d'un tel accessoire dans aucun des 
catalogues où sont énumérés les objets qui forment l'ensemble de ce qu'on appelle 
par excellence le hinistèrb. Rien n'y fait songer ni dans le Schedula de Théo- 
phile, qui date au plus tard du xiii* siècle, ni dans les autres traités du même 
genre. Et d'ailleurs, pour ouvrir et fermer notre instrument, il faut absolument 
user des deux mains, ce qui n'est pas compatible avec les formes liturgiques 
voulues dans l'administration du Sacrement. J'ajoute que de tous les ustensiles 
consacrés à l'adorable Mystère pour quelque rite qui s'y rapporte , on voit 
toujours l'or et l'argent indiqués comme matière indispensable; il n'y est jamais 
question d'aucun autre métal, qu'un sentiment de haute convenance devait 
interdire, comme aujourd'hui, lorsqu'il s'agissait de la plus auguste des choses 



MÉLANGES. l35 

sacrées. On D'en a pa tolérer d'autres quelque temps dans nos plus pauvres 
églises que depuis les guerres de religion, quand tous le^s sanctuaires, dépouillés 
de leurs trésors et de leurs plus modestes ressources, no purent se regarnir 
provisoirement que de vases et d'instruments plus pauvres, sans lesquels il 
eût fallu renoncer au Saint SacriOce. Je possède un ciboire en bois, du xvii* 
siècle, doré en dehors et en dedans, et ce dernier caractère prouve jusqu*à 
réfidence qu'il a servi à renfermer des hosties consacrées. 

Hais TExtrème-Onction, pour radministralioo de laquelle il y avait plus 
de daager dans le cas supposé, ne pouvait-elle pas admettre l'usage de 
cette pince, au moins quand on en venait à essuyer les onctions successives 
qai sont de l'essence du sacrement t II me semble qu'aucune des objections 
ci-dessus ne lui aurait été applicable. 

C'est pour éclaircir toutes ces obscurités, Monsieur et cher Confrère, que je 
vous soumets l'objet de mes préoccupations actuelles. J'avoue mon ignorance : 
aidez-la. Parmi nos lecteurs aussi il y en aura certainement qui auront pu 
étudier et mieux vu que moi. C'est pour réaliser ce trait d'union entre les grands 
et les petits de la science que la Revue travaille à l'histoire de l'art chrétien. 
Ty fais un appel à l'érudition de nos confrères en archéologie, et je serai plein 
de reconnaissance pour ceux qui voudront bien me dire dans laquelle des 
catégories d'un musée ils placeraient le mystérieux bijou que je propose à 
leur sagacité. 

Recevez, Monsieur et cher Directeur, toutes mes salutations confraternelles, 

l'abbé acbei , 

Chanoine de PÉgltoe de PoUien, hiitorlorraphe da diocèse. 
Poitiers, 26 février 1859. 

Iiépoii0« da Direetear de Ia WUrwme» 

Monsieub et cher Confrère, 

Le petit diamètre des plaques de votre instrument et l'absence de tout 
emblème religieux à l'intérieur ne me semblent pas des raisons péremptoires, 
poQr décider que ce n'est pas un fer à hosties. Honorius d'Autun (Gemma 
omimB, lib. i, c. 66) dit que de son temps on fabriquait des hosties en forme 
de denier : c Statutum est in modum denarii formari vel fieri. » Vos plaques 
ODt à peu près la dimension d'un denier de cette époque. L'objection tirée 
de Tabsence de signes religieux est plus gravf . Je n'ai jamais vu d'anciennes 
hosties sans empreintes. Novarini, qui dans son Agnus eucharisticuê a traité cette 
question avec assez d'étendue, ne semble pas supposer d'exception à ce 
sujet pour les petites hosties : « Varia exprimi in particulis solita, sicut 
et in majoribas nostris, non est quod dubitemus, qua) superius variis in 
locis dedimus id evincunt qo» id subjiciam. » (page 231). Mais nous devons 
remarquer que Novarini ne s'est guère occupé des fers à hosties antérieurs 
au XV* siècle. 



156 ^ MÉLANGES. 

Je crois qae c'élait un asage général de figurer sar les hosUes la 
ou le monogramme du Christ : mais pourquoi n*y aarait-il fias en éa 
exceptions pour une coutume qui n'avait pas force de loi? Quand Banori 
de Pegnafort, au xiii* siècle, énumère toutes les conditions exigées po«r h 
bonne fabrication des hosties, il se tait complètement sur la nécessité en 
empreintes et il se borne à dire : 

Caudida, triticea, tenuis, non magna, rotunda, 
Expers ferment!, non falsa, slt hostia Christi. 

Vous me dites, en me renvoyant Tépreuve de votre article, qu^en exaraînart 
plus attentivement votre instrument vous venez de découvrir svr la pla^ 
A-b, couché sous le pignon, une espèce de dragon, la tète renversée; que c'est 
un symbole évident du triomphe de l'Eglise représentée par une partie de sm 
type matériel sur le démon qui rugit à ses pieds et succombe malgré d'impoi»- 
sants efforts. En admettant qu'il en soit ainsi, c'est un symbole qui convieodnil 
parfaitement à un moule à hosties. 

Sans vouloir rien affirmer, je me borne à conclure qu'il n'êst pas impoMsikU 
que votre instrument soit un fer à hosties. 

Il n'est pas impossible non plus que ce soit un instrument destiné à nn usage 
profane. La croix et la fleur de lys , vous le savez comme moi , apparaissest 
souvent sur des meubles et des instruments de la nature la plus vulgaire 
et dont la destination n'a aucun caractère ecclésiologiquo. 

J'en appelle comme vous à l'appréciation de nos lecteurs et voas pne 
d'agréer, etc. 

]. COEBLBT. 



ExposiUon de rOBuvr^ dca éffllaes paawreS) k i 

MoifSiEUR LB Directeur, 

Votre savant collaborateur, M. de Linas, a donné dans la Revue un excellettt 
compte-rendu de l'OEuvre des églises pauvres au palais épiscopal à Arras. 
hk se trouvait réunie l'élite des ouvrages produits par toutes les OEuvres di 
diocèse. Nous avons eu aussi, lors du passage de Monseigneur Tévèque d'Arras, 
de Boulogne et de Sainl-Omer,une exposition particulière de l'OEuvre de Saiat- 
Omer qui, pour n'être pas aussi brillante peut-être que celle d'Arras, n'était 
pas non plus sans mérite. PermMez-moi de vous en dire quelques mots. 

L'exposition comprenait vingt chasubles , accompagnées de leur étole et 
manipule, du voile de calice et de la bourse, formant enfin un vêtement 
complet ; six chapes, deux étoles pastorales, des écharpes très-simples, da linge 
d'autel, des aubes, une garniture d'autel, un calice et trois lampes. Beaucoup 
de ces ornements sont remarquables comme travail, aucun n'est mauvais. 
Ils sont plus ou moins riches, mais tous fort décents. En première ligne 
so faisaient remarquer trois chasubles dont les croix en tapisserie con- 



MÉLANGES. 137 

tiennent soit des écassons soit des méJaillons avec des lions héraldiques, 
soit des monogrammes du Christ. Un d'eux formé de losanges flanqués de 
fleurs de lys est du plus joli aspect. Après ces ornements, celui que je 
placerai comme faisant le plus d'effet, est une chasuble noire à grandes 
feuilles en velours blanc appliqué. Nous croyons que dans l'OEuvre dont il 
s'agit, il faudrait surtout tendre à faire beaucoup et à Teffet. Certainement, 
CCS belles broderies, comme on en remarquait plusieurs à Texposition, et 
qui imitent si bien les broderies de Lyon, méritent notre admiration 
pour la patience et le temps qu'elles ont coûtés; leur défaut est cependant 
de paraître quelquefois un peu maigres. Néanmoins il serait injuste de ne 
pas apprécier le mérite de ces œuvres. L'impression générale de l'exposition 
est la- richesse; on se prend à regretter en voyant de si belles choses, 
quo des ornements aussi beaux soient donnés à des églises où l'on en 
prendra peu de soin, et où, souvent, on les laissera dans des endroits humides. 
A ce titre, le modeste vêtement en soutache conviendrait beaucoup mieux. 
Il n^y en avait pourtant que deuf à l'exposition. Le dessin était à peu prés 
le même pour les deux, mais dans l'un il était trop compliqué, dans Tautre 
trop simple. Un jaste milieu aurait été convenable. On conçoit du reste que 
lorsqu'on sait faire mieux, l'on ne veuille pas se borner à broder en soutache. 
Quoi qu'on en dise, il y a toujours un peu d'amour-propre au fond des bonnes 
œavf^s humaines; au reste ne nous en plaignons pas, car il crée une émula- 
tion qui en déGnitive tourne au bien de l'association. 

L'on remarque avec plaisir la tendance prononcée à revenir aux dessins 
archéologiques; cependant je répéterai avec M. de Linas, qu'il est regrettable 
de voir qu'on se rapporte exclusivement aux dessins du P. Martin qui souvent 
i$ont trop maigres. On pourrait en citer bien des preuves dans notre exposition. 
Je crois aussi devoir protester contre le monogramme composé des trois 
lettres minuscules t. b. c. qui n'ont aucun sens, tandis que les mêmes majuscules 
I. H. c. sont l'abrégé du nom grec ihcovc. Mieux vaudrait encore j. h. s., c'est-à- 
dire Jésus Hominum Salvator, 

Outre les dessins archéologiques, que je préfère, je l'avoue, je ne puis omettre 
de mentionner quelques vêtements brodés de fleurs, comme on les faisait avant 
la renaissance du goût pour le gothique. Je citerai surtout deux chasubles 
vertes brodées en soie blanche; l'une d'elles particulièrement, dont le milieu 
contient une croix s'élevant au sein d'un bouquet de roses, idée symbolique 
très-heureuse. 

Les chapes donnent lieu aux mêmes observations que les chasubles, en ce qui 
concerne les. dessins imités du moyen-âge, c'est généralement trop maigre : 
ceux en style moderne sont mieux entendus. 

Je ne dirai qu'un mot de la coupe adoptée pour les ornements qui faisaient 
partie de l'exposition. Les étoles et les manipules sont revenus à la forme 
ancienne; pourquoi n'en est-il pas de même des chasubles, qui persistent à 
maintenir par -devant cette affreuse échancrure, qui ôte tout souvenir de 



158 CUAONIQUB. 

l'ancien vêlement. Les chapes continoeDl aussi à être rattachées par des patta 
an lien de se croiser sur la poitrine en se fermant par uae simple 
Espérons qu'à force d'en entendre parler le clergé comprendra enfin I*j 
dite de ces formes, et reviendra de lui-même aux saiaes traditions de Fart. 

La lingerie n'est guère de ma compétence ; cependant je ne poîs passer sms 
silence une garniture d'autel en tulle avec applications, qui est d^nn Mi- 
bel effet. 

En terminant je crois devoir dire un mot du résultat de TOEavre , qii 
compte à Saint-Omer près de deux cents associées. Une dépense de 1,100 Dr. 
a été faite, et pour un chiffre aussi minime, l'association a produit en omemeits 
de toute espèce dont je viens de parler, pour une valeur d'au moins 5»000 fir. 
Le résultat est assez beau pour encourager à persister dans l'OEuvre entreprise 
et à l'établir là où elle n'existe pas. 

Tel est. Monsieur le Directeur, le compte-rendu de l'exposition de l^OEovre 
des églises pauvres à Saint-Omer pour l'année 1858. Mes paroles ne peuTenl 
avoir aux yeux des juges compétents la même autorité que celles de M. de Linas, 
qui a tant travaillé la question des ornements sacerdotaux; cependant si vois 
pensez que malgré mon insuffisance ce que j'ai dit peut intéresser les lecleors 
de la Revue, je serai heureux d'avoir atteint le but que je me proposais. 

Agréez je vous prie, etc. 

L. DBSGHAIIPS DB PAS. 

Saint-Omer, 14 février 1858. 

CHRONIQUE. 



— M. le ministre d'Etat vient de faire une importante acquisition pour le 
musée de l'hôtel Gluny. Ce sont huit couronnes d'or trouvées récemment, à 
Guarrazar, près de Tolède, dans une lande inculte. Elles appartiennent tontes 
au règne da roi goth Reccesvinthus qui gouverna l'Espagne de l'an 040 à l'aa 
671 Elles sont enrichies de saphirs, de rubis, d'émeraudes, d'opales, de perles 
fines. Le mérite de l'exécution égale la splendeur de la matière. Ce trésor 
archéologique d'une rare conservation a été acheté par l'État 100,000 fr. 
La valeur intrinsèque de la matière est au moins de 40,000 fr. — Il sera placé 
dans une vitrine spéciale à côté de l'autel en or de Bàle acheté 70,000 fr. 
M. de Longpérier, qui a le plus contribué à l'acquisition des couronnes de 
Tolède, s'occupe d'un mémoire sur l'histoire, l'origine et l'usage de ces rares 
êX'-voto, Noos tiendrons nos lecteurs au courant de ses recherches. 

— Un arrêté ministériel vient de prescrire un diapason musical uniforme 
pour toute la France. Cette décision a été prise sur les conclusions d'one 
Commission spéciale nommée par le ministre. Le diapason officiel sera plos 
bas d'un quart de ton que les diapasons en usage. La Commission a fait 
remarquer dans son savant rapport que les anciennes orgues d'église avaiest 



CHRONIQUE. ' 159 

seules conservé le Ion sur lequel était composée Tancienne musique, qu'il 
était devenu impossible d'exécuter convenablement avec le diapason pro- 
l^ressivement élevé de près d'un demi-ton. La même Commission a remarqué 
que le Midi avait conservé un diapason beaucoup plus bas que les provinces du 
Nord. Ainsi, les sociétés chorales de Toulouse seront, après la réforme accomplie, 
à Tunisson avec les orphéonistes de Paris et de Dijon. 

— Notre collaborateur M. G. B. Scbayes est mort le 8 janvier à la suite d'une 
attaque d'apoplexie foudroyante. 11 était membre de l'Académie royale de 
Belgique et conservateur du musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles. 
Il a publié de savants ouvrages sur l'histoire et les monuments de la Belgique 
et de nombreux articles dans le Messager des sciences historiques, les Archives 
historiques et littéraires, le Bulletin des sciences historiques, la Revue de 
VArt chrétien, etc. 

— M. Désiré Lebœuf est mort le îl janvier à Quatremares, près Rouen, 
avec les sentiments de foi et de piété qui ont animé toute sa vie. Entr'autres 
oiivrages,M. Lebœuf a composé une Histoire de la vie de Jésus de Nazareth^ une 
Histoire de l'église du Tréport, La ville d'Eu, Eu et le Tréport, etc. 

— M. Tabbé Cochet continue ses recherches sur les monuments ecclésias- 
tiques du moyen-âge. Sous sa direction, des fouilles ont été pratiquées sur 
l'emplacement de l'ancienne église de Rouxmesnil, près Dieppe. Voici quels ont 
été les résultats de ces fouilles : on a découvert dans les différentes parties 
de l'église quelques carrelages émaillés du xiii* au xiv' siècle; des vases 
funéraires en terre cuite et en grès pour l'encens et l'eau bénite (xiii* et 
XVI* siècles), les uns forés et les autres non forés; — un cercueil de pierre 
composé de moellons assemblés, avec entailles circulaires pour la tète, du 
XI" au xn* siècle ; — une boucle en bronze pour vêtement ecclésiastique, — 
et enfin, plusieurs monnaies d'argent et de cuivre^ entre autres un double 
tournois de Louis Xlll, un maille tournois de Louis XI, frappé vers 1470; un 
maille tournois de Pbilippe-le-Bel, frappé de 1313 à 1315 , avec une croix et la 
légende Philippus rex d'un côté, et de l'autre, les tourelles de la cité de Tours 
entourées de ces deux mots : Turonus dvis. 

— On nous écrit de la Ciotat : a Notre église, une des plus belles du diocèse 
et très-certainement la plus religieuse des églises en style Renaissance du midi , 
vient d'être enrichie d'un magnifique baptistère, parfaitement en harmonie 
avec le caractère de l'édifice. Il reste à contourner la chapelle des fonts baptis- 
maux d'un revêtement en marbre et d'un grand bas-relief qui complétera 
l'ornementalion. Le goftt éclairé de noire excellent curé préside avec bonheur 
à l'exécution de ces travaux. » 

J. C. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 



Histoire dn UenheoreuiL Jean, siirnemiiié raiiuttUe, par M. l'SMé 
BoiTKL, curé-doyen de Montmirail-en-Brie , Parts, 4859, Vrayet de Surcy, in-42 de 

692 pages (5 fr). 

Le bienheureux Jean de Montmirail était tombé dans un tel oubli qu'il n'était 
presque plus connu dans la ville même dont il se gloriGait de porter le Dom. 
M. Fabbé Boitel a voulu faire cesser celle injustice et faire revivre la mémoire 
d'un héros chrétien qui peut servir de modèle à toutes les classes de la société 
et surtout à ceux qui par leur naissance et leur fortune sont destinés à exerco' 
une grande influence. 

Le bienheureux Jean naquit en 1163 à Montmirail, cette petite ville de 
Champagne où un autre héros de la charité, saint Vincent de Paul, devait plus 
tard concevoir le projet de ses plus grandes œuvres, alors qu'il était précepteur 
chez la famille de Gondy. Montmirail qui avait le titre de baronnie était une 



LA PORTK DK MONTMTRATT., 




importante fortiGcalion. Henri IV admirait sa porte principale et la fit dessiner 
en 1590 par Ghaslillon : c'est ce dessin que nous reproduisons ici, 

* Les ouvrages dont deux exemplaires sont adressés à la Revue sont anooQcés sur la 
couverture, indépendamment du compte-rendu qui peut leur ètrj consacré dans le Bullclin 
bibliographique. 



J 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 141 

Jean brilla à la cour de Philippe Auguste ; il devint le conGdent et Pami de ce 
prince quMl sauva des mains des Anglais à la bataille de Gisors. 11 renonça 
bientôt à la vie mondaine de la cour pour se consacrer tout entier au bonheur 
de ses vassaux et à la pratique des plus austères vertus. Après avoir dépensé 
ses biens en bonnes œuvres, il embrassa la vie monastique à Tabbaye de Long- 
pont, près de Soissons, où il mourut en 1Î17. 

Jean était seigneur de Montmirail, d'Oisy^ de Tresmes, de Crèvecœur, de 
Gandelus, deBelieau,de Condé-en-Brie, de la Ferté-sous-Jouarre, comte de 
la Ferté-Gaucher, vicomte de Meaux et ch&telain de Cambrai. 

Les martyrologes ne donnent à Jean THumble que la qualification de Bien* 
heureux; mais M. Tabbé Boitel produit d'excellentes raisons pour prouver qu'il 
a dû être canonisé. 

Un magnifique tombeau en marbre noir et blanc, fut érigé au bienheureux 
Jean, dans Tabbaye de Longpont, vers Tan 1250. On y lisait cette inscription : 

f IN LONGO PONTE VOLUIT SE SUBDBRE SPONTE 

OBSEQUIO CHRISTI LAPIDI QUI SUBJACBT ISTI 

CUJUS IBI GINEBES MONTIS MIBABILIS HABES 

OLIM JURE BEI NOMEN El ( ID EST JOANNIS) 

ORATIA SIT CHRISTO QUI NOS BECORAVIT IN ISTO 

AMEN. 

AVE VARIA ORATIA PLENA. 

« Les architectes les plus habiles, dit M. Boitel, déployèrent dans ce mausolée 
toutes les richesses de leur génie. Au premier étage, on voit étendu le seigneur 
de Montmirail, encore jeune, revêtu de son armure guerrière, avec le casque 
et la visière levée. Sa terrible épée repose à sa gauche ; à sa droite est son 
bouclier chargé de ses armoiries qui sont de gueules au lion rampant d'or. On 
n'oublia point de mettre aux pieds du bon seigneur son chien fidèle, emblème 
de la fidélité de ses vassaux et de celle qu'il avait eue lui-même pour le roi son 
suzerain. Une pierre de la même dimension en largeur et en profondeur que 
tout le monument, forme le second étage. Jean y est encore représenté, mais 
dans un costume fort différent. 11 est couché et revêtu de la grande robe de 
religieux de saint Bernand ; ses mains sont enveloppées dans les manches ; 
son visage est sillonné de rides et sa tête est chauve. On admire le bien- 
heureux en deux conditions fort diverses, comme seigneur terrien et comme 
humble religieux. Dans ces deux états il respire une telle majesté qu'au seul 
abord on est pénétré de respect et de dévotion. Le haut du mausolée est un 
ouvrage d'architecture ogivale du style le plus pur. Ce couronnement est 
travaillé avec un art parfait. U est porté sur des colonnes élégantes et soutenu 
aux quatres angles par des arcs-boutants. Chaque face est ornée d'une belle 



142 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

rose, d'un riche entablement^ de galeries et de clochetons. Quatre aages 
déploient leurs ailes au-dessus des chapiteaux et présentent au bienheureux 
une couronne et une palme. Le jour pénètre de toutes parts dans le monament 




MAUSOLÉe DU BICNHeUReUX JCAM DE MONTMlRAIL. 

et on peut commodément contempler Jean de Hoatmirmil dans les deux étals 
de sa vie. » 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 1 io 

Ce mausolée et ces statues ont été détroits en 93. Les dessins que nous 
donnons, d'après Touvrage de M. Boitel, ont été faits d'après des gravures 
qui datent de 1641. Maintenant qu'on commence à se^ lasser des types païens 




STATUES DU BIENHEUREUX JEAN DE MONTMIRAIL 

en costume gaerrier et en habit reli^fcox. 

OU grotesques adoptés depuis longtemps pour les monuments funéraires, on 
cherche à s'inspirer des bons modèles du moyen-ftge pour les mausolées qu'on 



144 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

élève daosles cimetières et les églises. Le dessio da tombeau du bienheureux 
Jeau est digne, à ce point de vue, de ûxer Taltention des artistes. 

Nous avons publié dans cette Revue (t. i, p. 512)^ un article de H. Tabbé 
Poquet, sur un livre d^beures de Philippe-le-Bel. Notre collaborateur y signale 
une miniature représentant des funérailles. M. Tabbé Boitel, en citant cet 
article, présume qu^on a voulu y Ggurer les obsèques du bienheureux Jean de 
Montmirail. Ses hypothèses à ce sujet nous semblent un peu hasardées. 

C'est en écrivant de telles vies, fécondes en détails, que Ton peut rendre sa 
vraie physionomie au moyen-àge que tant d'écrivains déûgurent dans leurs 
jugements passionnés. Quand on n'a lu que quelques chroniques isolées de cette 
époque, on peut n'y voir que le règne de la force brutale , l'oppression de 
la féodalité et les ténèbres de l'ignorance; mais quand on étudie en même 
temps l'histoire des monastères et surtout la vie des saints , on fait largement 
la part du bien à côté de celle du mal. Quoi de plus noble et de plus édifiant que 
cette vie de Jean de Montmirail qui ne se sert de sa puissance que pour protéger 
les faibles, de sa richesse que pour soulager la misère, qui renonce à toutes 
les grandeurs, à toutes les jouissances, pour se Vouer à la vie monasiique ? 

Nous ne reprocherons à l'auteur que d'avoir trop multiplié ses digressions 
sur diverses questions de polémique religieuse. A part ce défaut, son livre 
présente un grand intérêt ; il est plein de savantes recherches et il atteint son 
double but d'instruire et d'édifier. 

J. GORBLET. 

EiM «DUYVtM d?Mrt de la eenfrérle de IVetre-liaiiie-dii-Pay éPAmkîemmj 

mémoire posthume de M. le docteur Bigollot, revu et terininé par M. BasuiL, Amiens, 
I8tô, in-8« de d9G pages et 3iîthographie8. 

La confrérie de Notre-Dame-du-Puy était établie à Amiens, au moins dès l'an 
1S89. Les membres de celte association religieuse et littéraire avaient surtout 
pour but de célébrer les louanges de la Sainte Vierge, soit par des pièces de 
vers, soit par des tableaux. Chaque année un tableau était exécuté aux frais do 
la confrérie et attaché à un pilier de la cathédrale. U y en avait déjà quarante- 
sept en l'an 1517. Ils étaient si nombreux au commencement du xvu* siècle 
qu'on les accusa de gêner la vue et qu'on les relégua dans les chapelles de 
Notre-Dame et même dans diverses églises rurales du diocèse; il ne reste qu'un 
petit nombre de ces tableaux à l'évèché, à la bibliothèque communale, dans la 
collection de la duchesse de Berry, etc. M. Rigollot a donné le catalogue 
raisonné de ces œuvres qui en général offrent les caractères de la peinture 
flamande. La mort ayant interrompu ce remarquable travail, il a été habilement 
terminé par M. A. fireuil qui avait déjà publié une excellente Histoire de la 
amfrérie, au point de vue littéraire. 

J. C. 









PC 
> 








REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN. 



NOTICE 

8UB LE ROCHER DE 8AIMT THOMAS DE CAHTOSBÉST 

CONSERVÉ ▲ tÀ CATHÉBBÀLB D*ARRA8. 



L'an de Notre-Seîgnetir 1170, le mardi, vingt-neuvième jour de 
décembre, vers cinq heures du soir, un grand crime venait de souiller 
Téglise primatiale de Gantorbéry; le défenseur intrépide des droits do 
la sainte Eglise de Dieu avait été mis à mort par Tépée sacrilège 
de quatre chevaliers du roi d'Angleterre; le corps du saint martyr 
était étendu sans vie sur le pavé. 

« Tous demeurèrent frappés de stupeur à la nouvelle d'une chose 
aussi inouïe, nous dit un historien contemporain (0, et ils coururent vers 
le théâtre du crime,. se frappant la poitrine, joignant les mains avec 
consternation et pleurant leur protecteur et leur père. Les riches 
semblaient retenus par l'effroi : mais les pauvres voulurent visiter 
avec empressement les restes du soldat mort pour le grand Boi ; car 
pendant qu'il combattait encore sur cette terre, il s'était montré le 
soutien des pauvres, le père des orphelins, le tuteur des faibles, 
Tappui des veuves et le consolateur des affligés. Tous ceux-là, mais 
ceux-là seulement, se précipitèrent dans l'église, se jetant sur ce 
corps vénérable qui gisait à terre sans vie, et baisant avec respect 
ses mains et ses pieds. 

(1) Heuert de Bosedam, trad. par M. Darboy dans sa Vie de saint Thomas d'après 
roQTragc anglais du rév. J.-A. Giles. Paris, 1S58. 

TOMS m. Avril 1859. 10 



146 NOTICE SUR LE HOCHET 

7) Cependant les moines firent sortir la multitude et fermcreiit ic 
portes de Téglise. La nuit approchait» car c*est le soir que Vonfs 
de ténèbres fut accomplie. La partie supérieure du crâoey coosatir 
par Tonction sainte et marquée par la tonsure, pendait comme a 
disque I qu*un peu de peau rattachait encore à la tète; on la remU 
sa place y en Ty fixant autant qu*il se pouvait. Les religieux leTèfeâ 
le corps en t'ètal dia il s6 trouvait i ^erre, suas le dépouiller de 9> 
vêtements, ni le laver, comme on le fait, en général» dans les nooe- 
tères, et, le portant sur leurs épaules, le déposèrent dans le 
devant le maître-autel (*). 

» Le sang du martyr, en se coagulant autour de sa têle, tni: 
formé une sorte de diadème, symbole de sa sainteté : mais le visa^ 
était resté pur, si Ton excepte ua léger filet de sang qui avait ooA 
de la partie droite du front jusqu*à la joue gauche en traversant le nez. 
Ftasiewi qui n'avaient ]àmai« entendu parier de cette particuhrit?. 
rapportant que le martyr leur était apparu dans un songe avec cetti- 
empreinte sanglante, la dépeignirent aussi exactement que s^ils Teos- 
sent contemplée de leurs yeux. Pendant que le cadavre gisait encore 
sur le pavé, ceux-ci mirent de son sang sur leurs yeux, ceux-là y 
trempèrent du linge qu*ils détachaient do leurs vêtements , les aatrcs 
en emportèrent secrètement dans des fioles, autant qu'il leur M 
possible d'en recueillir; il n'est personne qui , plus tard, ne s'estinaî 
heureux d'avoir en sa possession quelque partie de ce précieux trésor, 
et, dans le trouble et la confusion générale, chacun put prendre ce qu'il 
voulut. On recueillit aussi de ce sang avec soin dans un vase très*pii 
qui est conservé parmi les richesses de l'église de Gantorbéry. Le 
manteau et la pelisse extérieure (*), tout imprégnés de sang, furenî 
avec une piété indiscrète abandonnés aux pauvres qui devaient prifr 
pour le défunt; heureux, s'ils n'eussent pas, avec une avidité blâmable, 
vendu ces restes insignes pour un peu d'argent ! » 

Lorsque plus tard on enleva au saint martyr ses autres vêtements, 
afin de le revêtir de ses ornements pontificaux, on vit qu'il portait 

(!) Roger de PoTmcwT, Vie de saint Thomas, môme tradaclion. 

(2) Voici le texte latin de ce passage important : Palliam ejus et pellîcia eztarior, 
sicut erant cruore infecta^ pauperibas pro anima ipeios minus discreta pi«tate coltetasut. 
{Sancti Tfiomœ cantuariensis archiepiscopi et snartyris vHa décima auctore Benedirt» 
abbatc Pctriburgensi; édit. de Migne^ Patrolog., \om. cxc^ col. 276.) Les mots palUtia 
et pellicia exterior signifient évidemment ici manteau de chœur et fourrure ou objet quel- 
conque en pelleterie par-dessus ce manteau. Le saint prélat allait assister aux vêpres et nos 
pas officier pontificaiement; il avait donc par-dessus le rochet ces deux vêtements qni farest 
si maladroitement abandonnés aux pauvres; mais notre rochet fut conservas . 



DE SAINT THOMAS DE GANTORBERY 14*7 

sur la chair un cilice d'une étoffe grossière et d'une forme très-incom- 
mode. Ce cilice enveloppait tout le corps et témoignait de Taustérité 
et de Tesprit de pénitence qui avaient animé I*illustre victime. 
<c Comment, s*écrie ici le chroniqueur cité plus haut, comment soup- 
çonner un tel homme d'ambition et de perfidie? Aspira-l-il à la domi- 
nation terrestre, celui qui préféra si secrètement le cilice aux délices 
du siècle? Fut-il traître à la majesté royale, et non pas plutôt victime 
de la trahison , celui qui , non-seulement ne chercha pas la mort des 
fils de perdition qui le trahissaient, mais ne voulut pas même leur 
résister, quand il pouvait le faire? » 

. Environ deux ans après, au commencement de H72, Anschcr, 
4* abbé du monastère de Domraartin, dans le Ponthieu, envoyait à 
Cantorbéry^ au tombeau du saint martyr, deux des chanoines de son 
abbaye, en accomplissement d'un vœu qu'il avait fait. Ils contrac-. 
tèrent alors, au nom deTabbaye de Dommartin, une alliance spirituelle 
avec le monastère de Cantorbéry, et, pour gage de cette amitié, les 
religieux anglais leur donnèrent un présent d'un bien grand prix : 
un morceau du cilice dont nous avons parlé, le Rochet que saint 
Thomas avait lorsqu'il fut martyrisé, et une parcelle d'un des osse- 
ments du saint. Les deux chanoines rapportèrent avec un grand 
respect et de grands honneurs ces saintes reliques dans leur abbaye, 
et par les mérites du saint archevêque et l'efficacité de ses reliques, 
l'abbé Anscher fut guéri d'une paralysie qui le tourmentait (i). . 

Le Rochet de saint Thomas fut gardé avec un grand respect jus- 
qu'à répoque de la révolution dans l'abbaye de Dommartin, ou Saint- 
Josse-au-Bois, près d'FIesdin, de l'ordre de Prémontré. Arnould de 
Bayssc, dans son ouvrage sur les trésors des saintes reliques de la 
Belgique W, le mentionne avec des formules toutes particulières de 
vénération : « Propter contactum martyris, dit-il, ab omnibus chris- 
iiani$ venerandum proponitur superpelliceum (vulgo Rochettam vel 
Sarro) sancti Thomas cantuariensis archiepiscopi , quo indutus erat, 
cum ab Henrici Anglorum régis salellitibus in templo suo, obdefen- 
sionem justitiœ et ecclesiaslicœ immunitatis fuit interemptus... ubi 
plurima miracula variîs temporîbus, ad praefatas sancti archiepiscopi 

(1) Gallia christiana, tom. x, p.l348. 

(2) Hierogaxophylacium Belfficum, sive Thésaurus sacrarum reliquiarum Belgii, Aulhorô 
Arnoldo Rayssio^ Belga-Duaceno^ ibidemque apud sedcm D. Pétri canonico. Douai, 1628, 
p. 195. — Arnould de Raysse dit aussi que les^hanoines de Dommartin possédaient encore 
magnam partent vestis piwnaiis ejnsdem praeÂîcti martyris sancti fhomœ. 



148 NOTICE SUR LE ROGUET 

relîquias, Dci opérante gratià, palratasunt, quœ recenset StapletODus 
inejusvitâ. » 

Il dit aussi que ce Bochet était encore à ce moment tout aspergé 
du sang du martyr : adkuc sanguine mariyris... adspersum... Hélas! 
cette dernière et très-importante circonstance n'existe plus aujourd'hui, 
au moins au même degré, à cause du fait malheureux et de la 
distraction inqualifiable dont nous allons parler. 

<c En 1709 y nous dit M. Louandre dans son Histoire d'AbbemUe et 
du comté de Ponthieu, quand les ennemis entrèrent en France, od 
transporta ce Bochet teint de sang à Abbeville, dans le couvent des 
Carmélites. Ces religieuses y voyant des taches> et n'en connaissant 
point la cause y s'eupressèrent de le layerII! et ce fut bientôt pour 
elles et pour les moines un grand sujet de chagrin. Quand le danger 
fut passé , on reporta tristement le rochet à Dommartin , où , jusqu'à 
la révolution, on pouvait le voir, couvert d'une glace, dans un riche 
reliquaire. » 

En 1791, l'abbaye de Dommartin fut supprimée; la persécution 
commençait et s'étendait par toute la France; l'argent et l'or étaient 
considérés comme trop précieux pour recevoir les reliques des saints; 
on avait organisé le vol sacrilège en le déguisant sous des noms 
spécieux; l'art chrétien était bien ignoré à c« moment de vertige 
et de barbarie. Le dernier abbé de Dommartin, M. Oblin, prélat 
vénéré qui, plus tard, honora longtemps de sa présence et de ses 
conseils la cathédrale et le diocèse d'Arras, en qualité de vicaire- 
général et doyen du chapitre, M. Oblin dut se résigner à ôter du 
riche reliquaire le précieux dépôt. La pièce suivante, que nous avons 
copiée textuellement sur l'original, déposé dans la châsse actuelle, 
est toute empreinte de la pieuse douleur qu'éprouva en cette circons- 
tance le digne religieux. 

« Le vingt-cinq septembre mil sept cent quatre-vingUonze, monsieur Oblin, abbé 
de Dommartin, accompagné de monsieur Crassier curé de Dommartin, monsieur 
Lemoine religieux de ladite abbaye, m' Lejeune aussi religieux de ladite abbaye, 
ont ouvert la châsse qui renfermait le rocbet de saint Thomas de Ganiorbéry, 
avec lequel il avait été marlirisé, ainsi que les deux bustes de saint Josse et 
celuy de saint Laurent, et en ont ôté les reliques respectives, les ont étiquetées 
et transportées dans la chambre du frère Modeste Brismail, religieux de ladite 
abbaye, située au dessus de la porte de la maison; présents : monsieur Régnant, 
fermier dans Tune des fermes de saint Josse, maire de la municipalité de 
Dommartin, m^Carle fermier dans Tune des fermes de Lambus et Antoine Collier, 
marchand de bois demeurant au petit Lambus, tous deux officiers municipanx 



DE SAINT TUOM.VS DE GANTORBERY 149 

de la susdite municipalilé, et ont déposé le tout dans un paquet de papier qui 
renferme un autre enveloppé de droguel en soye rouge ponceau, lequel paquet 
a été scellé du cachet de m' Oblin abbé susdit et mis dans une commode en 
marqueterie, qui est placée dans le cabinet dudit frère Modeste Brismail, 
chaque relique étiquetée, signée et marquée du cachet de mondit sieur abbé, 
qui a signé avec tous les témoins repris au présent procès-verbal ; laquelle 
opération a été faite à cause de la nécessité commandée par rassemblée 
nationale de vendre généralement tous les meubles appartenants à ladite 
abbaye supprimée par ladite assemblée, et transporter toute Targenterie, tant 
de réglise que de tout autre, en foi de quoi tous ci-dessus repris ont signé ce dit 
vingt-cinq septembre mil sept cent quatre-vingt-onze à Dommartin. » 

J. F. RBGtiAiiLT, maire» Loois Cable. 

F, J. Cbassiea, earé de Dommariiiu F. G. Oblin, abbé de Dommartin, 

Frère LiéviH Lehoinb , prêtre religieux. F« A. Lejoskb. 

F. M. Bbishail^ curé de Tortefontaine» Antoine Collier* 

Outre ce .procès- verbal, et pour empêcher toute profanation, 
' M. Oblin mit encore sur le paquet renfermant ki relique, le billet 
i ci-joint, que Ton a conservé rcligicu^en^ent parmi les authentiques 
I dans la châsse où se trouve aujourd'hui le Rochet : 

< Eochet de saint Thomas de Cantorbéric, reli(;(ue précieuse honorée depuis 
longtems dans Téglise de Tabbayc de Dommartiq^ ici déposée le vingt-cinq 
septembre mil sept cent quatre-vingt-onze, comme il constate {sic) par le procès- 
I verbal en date dudit jour cy-joint. » 

v.-Q. 09h\fi, abbé de Dommartin. 

Après la révolution M. Oblin rentra en possession de cette précieuse 
relique, et plus tard], pour qu'elle fut exposée à la vénération des 
fidèles et pût recevoir les honneurs convenables, il en fit don à mon- 
seigneur révêque d'Arras et à son église cathédrale. Voici Tacle de 
cette donation, dont Toriginal, en entier de la main du dernier abbé 
de Dommartin et muni de ses sceaux , est conservé dans la châsse 
actuelle. 

« Nous frère Guislain^Joseph Oblin , abbé de l'ancienne abbaye de 
Dommartin, près la yille d*Hesdin, autrefois du diocèse d* Amiens, de 
présent vicaire général du diocèse d*Arras et doyen du chapitre de 
réglise cathédrale et royale dudit Arras, offrons et donnons par ces 
présentes, à monseigneur Hugues-Robert- Jean-Charles de la Tour 
d'Auvergne Lauraguais, évêque d'Arras, et officier de Tordre de la 
Légion-d'Honneur, le Rochet de saint Thomas de Canlorbérie, des 



150 NOTICE SUR LE HOCHET 

reliques de saint Josse patron de ladite abbaye » et de saint Laurent 
martyr à Rome, reliques qui étaient exposées à la vénération publique 
et des fidèles depuis un temps immémorial, dans Téglise de ladite 
abbaye, avant la Révolution française, et que nous avons eu le 
bonheur de soustraire à la profanation des impies, à Tépoque où les 
temples du Seigneur et les reliquaires ont été pillés et détruits. Le 
tout ainsi qu'il est relaté et décrit dans les procès-verbaux et pièces 
authentiques qui accompagnent ces présentes reliques. Prions monsei- 
gneur révoque d'Arras sus-nommé de vouloir bien ordonner que 
lesdites saintes reliques soient de nouveau exposées à la vénération du 
clergé et des fidèles, dans la susdite église cathédrale et royale, pour 
la plus grande gloire de Dieu. 

« En foi de quoi nous avons signé les présentes écrites de notre 
main et les avons muni de notre sceau et de celui de notre susdite an- 
cienne abbaye. ( Les abbés étoient obligés de prendre un sceau parti- 
culier à leur bénédiction, quand ils n'en avoient pas d'ailleurs.) A 
Arras, le quinze janvier de l'an de grâce mil huit cent vingt-quatre, d 

p.-G.'j. OBLiN, ancien abbé de Dommarlin. 

Vu f en. , ei?. d'xifras. 

t t 

(Flaco des deox sccani.) 

Une ordonnance épiscopale, en date du !•' mars 1824, rendue après 
la reconnaissance soigneusement faite par une commission spéciale, 
avis de Tofficial, etc. etc. (toutes pièces déposées dans la châsse), 
porte que le Rochet de saint Thomas sera exposé à la vénération des 
fidèles dans l'église cathédrale. 

Le Rochet de saint Thomas de Cantorbéry est fait d'une toile très-fine 
et très-solide, aujourd'hui encore parfaitement conservée. Il n'a aucune 
espèce d'ornementation, à moins que l'on ne veuille prendre pour 
ornement le travail fort soigne qui joint au corps même du vêtement 
les quatre pièces dont nous allons parler. La planche qui accompagne 
cette notice donne une juste idée du rochet lui-même et de ce travail, 

La longueur du rochet est de 1 mètre 25 centimètres; c'est 
presque une aube. On sait du reste qu'au siècle de saint Thomas le 
rochet était encore très-long et n'était rien autre chose que l'aube 
ordinaire ou vêtement blanc de lin dont on se servait partout, (au 
moins les évèques et les chanoines), et par-dessus laquelle on mettait 



DE SMiNT THOMAS DE GANTORBËRY. 151 

une autre aube, lorsqu'il s'agissait de remplir quelque fonction 
sacrée. Cette longueur n'a rien qui doive étonner, et c'est précisément 
le caractère que Von doit s'pittendre à trouver dans un vêtement do 
ce genre à cette époque^ 

Le haut du Rochet, la parjlie qui recouvre la poitrine et le dos, ainsi 
que les bras, oQre très^peu de largeur; c'^st à proprement parler un 
vètefflent juste*au-corps et tout-à-f^it collant. Il n'en est pas de même 
de la partie inférieure. Celle-ci est ea eflfèt très^- simple et elle fait 
draper le vêtement avec beaucoup de grâce. Posé sur un support con- 
venable, ou, mieux encore, porté par ui) ecclésiastique , le Rochet de 
saint Thomas rappelle immédiatement l'idée de ces nobles et dignes 
figures des catacombes coi^nues sous le nom à'Oranies. Ce sont les 
mêmes plis, c'est la même souplesse, la même dignité simple et majes- 
tueuse, c'est vraiment là un vêtement sacefdotaU 

Cet effet remarquable est obtenu par un système de confection extrê- 
mement simple et qu'il est facile de comprendre à l'iaspectioa de notre 
dessin. Les deux lais qui réunis forment le haut du Rochet sont 
fendus par le milieu jusqu'à la hauteur du creux de l'estomac; sur 
les deux côtés, ils cessent d'être joints ensemble vers la même hauteur. 
En ces quatre endroits, devant, derrière, sur- les côtés, on a Inséré 
une pièce de même étoffe en forme ie gousset et en lui faisant faire 
aux points de jonction un grand nombre de plis. Quand le Rochet 
est porté, toute cette partie inférieure, abandonnée à son propre poids, 
retombe donc en plis naturels .'et très -gracieux : de là l'effet remar- 
quable dont nous venons de parler. 

La lithographie que nous donnons avec cette notice dira les autres 
détails de confection de notre précieuse relique, bien mieux que ne 
pourrait le faire la plus minutieuse description. On voit qu'il manque 
une partie assez considérable, l'extrémité de la manche gauche. Je ne 
trouve pas à quelle époque on l'a coupée, mais il est fait mention de 
cette circonstance dans le procès-verbal de la commission nommée 
par monseigneur de La Tour d'Auvergne pour faire la reconnaissance 
de cette relique, pièce n» 5 des authentiques, en date du 7 février 
1824 W. Sans doute on aura distribué , par petites parcelles, à diffé- 
rentes personnes , cette partie du vénérable vêtement. A la date sus- 
mentionnée (( un morceau de ladite manche était joint à ce Rochet ; y> 

(1) Cette commission était composée de MM. Lallart de Lebucquière, vicaire-général, 
Moaronval^ chanoine titulaire et grand chantre^ Lemaire, grand pénitencier, Herbet^ 
secrétaire général, et Lebel, secrétaire particulier. 



152 NOTICE SUR LE ROCHET DE SAINT THOMAS DE CAPiTORBERT. 

lors de Touverlare de la châsse en présence et par ordre de Mgr Paria] 
le lundi de Pâques 1858, après les vêpres du chapitre, le Bodiet 
trouvé intact, mais ce morceau n'y était plus. 11 aura été sûremm 
employé comme Tavait été le reste de ce qu'on avait coupé à la mank 
gauche. 

On remarquera aussi l'ouverture étroite pour la tète et la fermdK 
exacte du vêtement sur la poitrine et sur le cou ; c'est encore là s 
caractère antique, primitif. Quant aux dimensions des diverses parlis 
du Bochet de saint Thomas, il est facile de les calculer à l'aide è 
l'échelle que nous avons jointe au dessin. 

Les vêtements de saint Thomas de Cantorbéry sont conservés a 
assez grand nombre et ont été plusieurs fois décrits (^). Celui doDto9i 
venons de parler n'a pas été publié jusqu'ici, et c'est assurénwl 
l'un des plus vénérables, comme ayant servi au saint prélat te 
l'acte même de son martyre et ayant été tout couvert de son saç 
Malgré l'opération inqualifiable dont nous avons parlé plus baut^is 
traces de ce sang peuvent encore aujourd'hui se voir en pluâem 
endroits de notre sainte relique. Ce vêtement est aussi très-remar- 
quable à cause de sa parfaite conservation et de l'idée exacte qal 
nous donne de ce qu'était alors un rochet. C'est à ce double point if 
vue, de relique précieuse et de pièce liturgique importante, qu'il nov 
a semblé utile de consacrer à l'histoire et à la description du Bocbft 
de saint Thomas de Cantorbéry la notice qu'on vient de lire. 

l'abbé e. van drival. 



(1) Voir à ce siyet une excellente note de M, de Linas dans son Rapport sur les andai 
vêtements sqcerdotaux et anciens tissus, Parjs, 18&7, p. 3. 



NOTES POUR L'HISTOIRE DE L'ART GHRÉTIEH 



DAMB LB BOBD DE LA VRAXCE i 



Première période. De Govis à Hugues-Capet (496-987). 



TBOISIÈMB ARTICLE. * 

\ 

CHAPITRE I. 

MONUMENTS D*AR0H1TEGTURE DUS AU CLERGE SÊCULIEU (suITE). 

5. — Edifices des chapitres. — Cloître. — Salle capitulaire. — 
Autour de Tévèque se groupent des prêtres, ses collaborateurs (com^ 
presbiteri), qui participent avec lui à l'exercice du culte. Attachés 
à la même église, la loi chrétienne leur recommande de vivre en 
commun et d*habiter la même demeure. 

Dès le VI* siècle, on rencontre des traces de cette vie commune des 
chanoines. 

Ainsi, en 550, saint Bemi, dans son testament, affecte deux 
domaines à la subsistance commune des clercs de Téglise de Reims. 

En 578, Gbilpéric, roi des Francs, concède à Ghrasmar, évéque de 
Tournai et de Noyon et à son église cathédrale de Notre-Dame, le 
tonlieu perçu à Tournai sur les bateaux de TEscaut, sur chaqtie 
espèce de marchandise, sur les voiturages, sur la pèche, sur ceux 
qui traversent le pont, sur toutes les choses vénales ainsi que les 
produits de la justice du même tonlieu; le tout pour être appliqué à 
la rétribution des chanoines fin stipendiis canonicorum), ou comme 
le porte en finissant le même titre, pour être employé à toujours à la 
mense des chanoines [ad mensam canonicorum). (V. Poutrain, Bist. 
de Tournai, p. 2 des pièces justificatives.) 

* Voyez le n<» de Mars 1859, page 120. 



151 NOTES POUR L*UISTOIRE 

Dans la suile, peut-ctrc à caase du malheur des temps et faute de 
revenus^ suffisants, la communauté d*existence entre les chanoines se 
reiàofae par degrés. Â Reims, en Tue de la rétablir, saint Rigvberi» 
évéque métropolitain, désigne, en 710, les produits dé certains domaines 
et constitue un trésor commun. Saint Cbrodegand, évèque de Metz, 
qui est considéré comme le restaurateur de la vie commune des clercs, 
n^est, parait-il, dans la règle qu*il promulgue, en 755, que Timitateur 
de saint Rigobert, dont il généralise les dispositions. (Y. Dormjly, 
Hist. de Soissons, 1. 1, p. 518.) 

Quoi qu'il en soit, le régime claustral existe pour les chanoines 
au commencement du ix« siècle. En 817, Louis -le -Débonnaire, 
déployant sa générosité envers Téglise de Tournai, concède des terres 
du fisc [terras fisei) à Tévèque Wendilmar pour augmenter et élargir 
les cloîtres des chanoines W. 

CbarleS'le-Chauve, resserrant davantage les liens de cette institu- 
tion, prescrit, en 87(1, aux évèques, d établir dans leur cité un cloitre 
voisin de l'église dans lequel ils soient tenus de servir Dieu avec 
leur chapitre selon la règle canonique. 

Ce cloitre, où doivent résider les chanoines, se compose de quatre 
parties ayant chacune leur porche. Dans la première , se trouvent 
les officines [officinœ) où se prépare l'alimentation; la seconde partie 
comprend le réfectoire; la troisième, le dortoir; dans la quatrième 
retentissent les chants qui glorifient le Seigneur. (V. D(jg.\nge, gloss. 
V* claustrum.J 

Outre ce cloitre réservé aux chanomcs, se trouve près de l'évèché 
une autre partie de bâtiment occupée par ceux que des études spéciales 
et l'enseignement de la théologie façonnent à la vie ecclésiastique. 
Ce collège auquel on donne plus tard le nom de séminaire est sous la 
direction d'un chanoine qui porte le titre d'écolâtre. 

La réunion des chanoines forme dans son ensemble un corps distinct 
qu'on appelle chapitre, sorte de congrégation qui sépare ses intérêts 
de ceux de l'évèque, possède sa dotation et ses revenus à part, 
travaille sans cesse à se rendre indépendant, et entre même parfois 
en lutte avec le prélat. 

D'anciennes églises épiscopales privées de leur évèque, par suite 
de la rigueur des circonstauces, n'en conservent pas moins leur 
chapitre; telles sont : 

(l) Ad amplianda et dilalanda claustra canonicorum. (Cousin, ïïisloire de Tournai, 
tome II, p. 177.) 



DE l'art chrétien. 155 

L*égUse de Vermand (Saint-Quentin), après que saint Médard a 
transporté, vers 530, le siège de Tévèché à Noyon ; 

L'église de Tournai, lorsqu'à la mort de saint Eleutlière, en 546, 
l'évèché de Tournai est réuni à celui de Noyon sous la direction de 
saint Médard; 

L'église d'Àrras, quand saint Yédulphe, en 552, a transféré à 
Cambrai le chef-lieu du double évêchc. 

6. — Maison d'aumvne [hospice ou HéteUDieu]. — On a vu plus haut 
n** 3 qu'une portion (fixée au quart] du revenu des églises doit être 
consacrée au soulagement des pauvres. Pour répondre plus complè- 
tement à ce précepte de la charité chrétienne, les évèqucs font cons«< 
truire aux portes mêmes de leur demeure épiscopale, un hospice 
destiné à recevoir les pauvres, les infirmes ou les malades indigents 
et les pèlerins. C'est ainsi que saiu^ Léger, évèque d'Autun, immolé, 
en 680, à la vengeance implacable d'Ebroïn, avait fondé dans la cité 
d'Àutun, un établissement de ce genre. (V. la vie de saint Léger, au 
3 octobre. )^ 

Dès l'époque de saint Rémi, il existait déjà à Reims des établisse- 
ments charitables et des maisons affectées au logement des pauvres (^). 
Toutefois c'est l'illustre métropolitain Hincmar qui est signalé commo 
ayant créé, vers 850, à Reims, un hospice proprement dit. 
Successivement d'autres cités possèdent de semblables fondations. 

I Ces édifices, afin de remplir le triple but auquel ils sont destinés, 

se composent de plusieurs quartiers. Dans l'un, se déroulent de vastes 
salles où les malades obtiennent tous les secours de l'art et de la bien- 
faisance. Dans un autre quartier logent les vieillards et les infirmes 
que la main secourable de la religion soustrait aux horreurs de l'indi- 
gence. Sur un autre point se présentent de nombreuses cellules ou 
les pèlerins sont heureux de trouver une libérale hospitalité. 
C'est ainsi que dans les cités épiscopales d'importantes annexes 

j viennent s'adjoindre au siège même du prélat. 

i 7. — ChapeUe du château ou du bourg, — Si des grandes cités, chefs- 

I lieux des diocèses, nous dirigeons nos regards vers des villes et des 
localités moins considérables, nous y voyons l'architecture religieuse 

I multiplier aussi ses créations quoique dans des proportions plus 
modestes, 

(1) SicuU di^posuero in ptochiis (sive domibus pauperum hospilio deputatis)... xenodo- 
cfaiis onmibusque matriculis^ (V. Testament de saint Rémi dans Flodqard , p. 83; V. aus&i 
; pages 88^ 90.) 



156 NOTES POUR L*HISTOIRE 

A partir du iv« siècle, le nord de la Gaule, toujours menacé par 
les barbares, s'était couvert de nombreuses forteresses que les inva- 
sions, les guerres, les révolutions continuent de rendre nécessaires 
dans les âges suivants. Ces enceintes fortifiées deviennent surtout 
indispensables au ix"" et au x*" siècles, si tristement marqués par les 
incessantes irruptions des Normands. Or, dans toute enceinte murée 
où se concentre et s'agglomère une population chrétienne , un édifice 
religieux ne tarde pas à être construit. Dans le noble château, comme 
dans le bourg plébéien, les besoins du culte, auxquels sont soumis 
tous les hommes sans distinction de condition, se révèlent et se pro- 
duisent également. Le plus ordinairement c'est aux saints Apôtres 
ou à la mère du Sauveur que l'église castralc et bourgeoise est con- 
sacrée (*). 

Ces édifices, quoique de moindres dimensions que les cathédrales 
des grandes cités, doivent être construits sur un plan à peu près 
pareil et dans le même genre d'architecture, c'est-à-dire dans le style 
roman, avec des portes et des fenêtres cintrées et un clocher en 
forme de tour au-dessus du grand portail. 

A quelle époque les plafonds qui existaient dans les églises gallo- 
franques, à l'imitation des anciennes constructions romaines, ont-ils 
disparu pour faire place aux voûtes en brique ou en pierre? c'est ce 
qu'il est difficile de préciser aujourd'hui. Toutefois, l'état presque 
continuel où vivaient les populations a peut-être amené ce changement. 
La voûte permettait de se retrancher plus facilement dans l'intérieur 
de l'église et devait aussi préserver plus efficacement l'édifice de là 
communication du feu. Au ix*" siècle, quand les châteaux-forts 
surgissent de toutes parts pour résister aux Normands, le mode 
d'architecture employé dans leurs constructions a peut-être aussi 
quelqu'influence sur le style architectonique des églises. C'est-là un 
point sur lequel nous appelons l'attention des érudits. 

8. Collégiales. — Outre les collèges de chanoines établis aux 
chefs-lieux des diocèses près des églises épiscopales, on voit des églises 
d*un rang moins élevé posséder des institutions du même genre. 
Quelques-unes de celles-ci, quoique dépourvues d'un siège d'évêché, 

(3) Jacques de Guise^ dans ses Annales du Haynaut, liv, xi, chap. xii, dit qae deax 
seignears, Erkinoald plus tard maire du palais de Neastrie et son frère Adalbad, tous deux 
propriétaires du château de Douai, y construisirent à leurs frais (vers 611) en l'hooneur 
do la bienheureuse Vierge Marie/ une église qui, ainsi qu'on le verra au numéro suivant, 
devint en 870 la collégiale de Saint- Amé. 



DK l'art CHRETIEN. 157 

sont dotées d*un chapitre organisé dans des conditions analogues et 
régies par des statuts à peu près pareils. Ces prêtres sont en général 
astreints à la vie commune sous Tempire d'une règle ou canon , ce 
qui leur fait donner le nom de chanoines fcanonici) (^). 

Les collégiales ont des origines diverses. 

Tantôt c'est un évéque qui, pour accroître le nombre des membres 
du clergé et se procurer au besoin d'utiles collaborateurs, constitue 
une collégiale dans un lieu qu'il juge propice. En 555» par exem[ile, 
saint Loup , évéque de Soissons , établit à Bazoches [Basilicœ) un 
chapitre de soixante-douze chanoines sous l'invocation de saint 
Rufiin. Une seconde collégiale, dite de saint Thibault, y est érigée 
plus tard. 

Tantôt, ce sont des ecclésiastiques étrangers, qui, venus dans la 
contrée pour propager la foi du Christ, se groupent dans une localité 
et y forment un collège. Ainsi, dès le commencement du vn« siècle, 
vers 620, des prêtres écossais, sous la direction de saint Chylian> 
fondent à Aubigny-en-Ârtois une collégiale dont la construction est 
due à la munificence du comte Eulfe. 

Tantôt, c'est quelque prince ou seigneur généreux qui, dans une 
forteresse, substitue à l'ancienne chapelle castrale une église plus 
considérable à laquelle il adjoint des chanoines. Ainsi, en 650, lorsque 
Clovis II donne à Erkinoald, maire du palais de Neustrie, le château 
de Péronne, construit sur le mont des Cygnes, la chapelle castrale qui 
y était consacrée aux saints apôtres saint Pierre et saint Paul est 
remplacée, grâce au puissant maire du palais, par une collégiale 
dédiée à saint Fursi. 

Tantôt, c'est un grand monastère qui détache de son sein une sorte 
de colonie religieuse destinée à vivre au milieu du siècle, soit parce 
que Celle-ci espèire concourir avec plus d'efficacité aux progrès de la 
religion, soit parce qu'elle préfère ce genre de vie aux austérités du 
cloître. En 830, par exemple, Fridogise, onzième abbé de Saint-Bertin, 
quitte son monastère et constitue sur le mont de Sithiu une collégiale 
qui acquiert bientôt une importance considérable. 

Tantôt enfin, ce sont des prêtres qui, obligés de fuir devant l'inva- 
sion, se retirent dans un lieu fortifié et s'y organisent en collège. Ainsi, 
en 870, les religieux de Merville, pour se soustraire à l'irruption des 
Normands, viennent chercher un asile dans le château de Douai et 

(l) En grec le mol xarw signifie règle. 



158 NOTES POUR l'histoire 

avec la triple autorisation de Jean-le-Bel, évèque de Cambrai et 
d'Arras, du roi Charles-le-Chauve et de Bauduin Bras-de-Fer, comte 
de Flandre, y établissent leur siège perpétuel. Toutefois, la constitution 
définitive de la collégiale n'est opérée qu'en 920 par les soins de 
Gérard de Celle. 

Les diverses collégiales dont il vient d'être parlé sont construites 
sans doute dans le style roman. Elles présentent en général trois carac- 
tères distinctifs qui sont : les matériaux employés, la disposition des 
fenêtres, la forme des arcades et des colonnes. 

Quant aux matériaux ils consistent tantôt en briques ou en grès, 
tantôt en pierres cubiques désignées sous le nom de petit appareil. 
La maçonnerie appelée opus incerlum comprend en outre des chaines 
de briques mises à plat, ou rangées dans les murailles. 

Lès fenêtres toujours fort étroites sont à [dein-cintre et leurs arceaux 
formés de voussoires cunéiformes. 

Les arcades intérieures doivent aussi être à plein-cintre, car on ne 
connaît encore ni l'ogive ni les colonnettes groupées; ces arcades 
reposent sur des colonnes massives et arrondies et couronnées de cha« 
piteaux, lesquels sont ornés peut-être de quelques feuillages lourde- 
ment dessinés (0. 

9. EgU$e$ paroissiales ou suburbaines. — A mesure que les cités 
et les villes voient leur population se multiplier et s'accroître, leur 
circuit doit nécessairement s'agrandir. Les fossés sont reportés plus 
loin, les murs d'enceinte sont reculés et de nouveaux quartiers 
surgissent à l'intérieur. Dans ces parties ajoutées de la sorte à 
l'enceinte primitive de la ville, de nouvelles églises deviennent indis- 
pensables. En vertu d'une décision ecclésiastique seule compétente 
pour en permettre l'érection, ces églises sont construites dans les 
endroits les plus convenables , en vue de satisfaire aux besoins 
spirituels des Iiabitants. Chacune d'elles est désormais le siège d*une 
paroisse dont la circonscription est déterminée. La plupart de nos 
cités et de nos grandes villes du Nord nous fournissent des exemples 
de ces agrandissements successifs, de ces nouveaux édifices religieux, 
de ces paroisses plus récentes ajoutées aux anciennes. 

Ce n'est pas tout encore. Quand les espaces laissés libres dans 
l'enceinte agrandie se sont progressivement couverts d^babitations, 
les populations trop à Tétroit sont rejetées en quelque sorte à l'cxté- 
Tieur. Groupées dans le voisinage des remparts, elles composent ce 



(1) V. au surplus ci-après, n» 13. 



M l'art CBRilTlRN. 450 

qu'on appelle des faubourgs nommés autrefois fouf bourgs, foris-burgia 
ou bourgs du debors. Dans ces nouTieHes annexes, des églises sont 
également érigées, grâce à rinitialive que prend Tautorité religieuse» 
dont la sollicitude se montre constamment attentive à ce que toute 
a^omération de personnes soit pourvue des secours célestes. 

10. Oratoires. — Chapelles. — Dans nos contrées éminemment 
chrétiennes et d'une foi si fervente au moyen-âge, partout où des 
familles se réunissent et composent un centre de population, des ora- 
toires, des chapelles viennent répondre à leurs sentiments religieux. 

Il en est de même dans tous les lieux que la dévotion se plait à 
fréquenter, soit parce qu'ils rappellent le souvenir des saints ou des 
bienheureux, soit parce qu'ils perpétuent la mémoire d'événements 
qui ont laissé dans le cœur des fidèles de profondes impressions. On 
sait combien de chapelles, hors des villes, sont dédiées à la Vierge 
Marie. D'autres sont érigées en l'honneur des martyrs, des confesseurs 
ou de pieux personnages morts en odeur de sainteté. Un bon nombre 
de chapelles, autour desquelles s'élèvent des habitations , donnent 
naissance à des bourgs et à des villages. 

H. Eglises des doyennés ruraux. — Le territoire des anciennes 
cités gallo-romaines se divisait en pagi ou cantons. Ceux-ci étaient 
ordinairement au nombre de quatre. Mais, au milieu du cours des 
âges, des guerres, des révolutions, le déplacement des populations 
modifie nécessairement ces subdivisions territoriales. Quand les 
diocèses sont institués, on y compte presque toujours plusieurs archi- 
diacottés (v. ei-dessuslc n"" 8 des prolégomènes). Ces archidiaconés , à 
leur tour, se fractionnent en doyennés ruraux. Ces décanatsont à leur 
tète des prêtres supérieurs qu'on appelle doyens. Ces respectables 
personnages, dont l'établissement remonte à une époque fort ancienne, 
sont nommés doyens de chrétienté fdecani cJiristianitaiis) pour les disr- 
tinguer des dizainiers ou decani militaires répartis dans les campagnes 
sous les rois gallo-francs à peu près comme nos brigadiers de gen« 
diarmerie. 

Dans beaucoup d'endroits les doyennés ruraux correspondent à 
d'anciens cantons ou pagi. L'ancien municipe romain, chef- lieu de 
canton, est, à son tour, le siège d'un décanat. 

Ainsi, outre les cités épiscopales elles-mêmes, dont chacune a sous 
sa dépendance un doyenné dans son rayon, on dislingue comme 
centres de doyennés ruraux : 



160 NOTES POUR l'histoire 

Dans le territoire de Reims : Cernay-cn-DormoiSy Sarnacum in 
Dolomemi; Mouzon ou Mosomagtis dans le Mouzonnais; Doncheri, 
Doncherium dans le Gastrice; Justines, Justinœ dans le Portien; 

Dans le diocèse de Soissons : Fère-en-Tardenois, Fara; 

Dans la cite d*Amiens : Dununiy Lihons^en«-Santerre; Duroicoregum, 
Douricrs-en-Ponlhieu; Augusta, Aull-en-Vimeux; 

Dans la cité d*Arras : Bapalma^ Bapaume-en-Arouaise; Houdinium, 
.Houdain-en-Gohelle; Henniacum, Hénin-en-Escrebieux; 

Dans le territoire de Térouane : Boulogne, chef-lieu du Gessoriacus 
pagus; Gassel, Castellum, dans le pays de TYser; 

Dans la cité des Ménapiens : Ftrotnacum, Werwick; Seclinium, 
Séclin-en-Mélantois; Gourtray, cheMieu du Gourtraisis, etc. 

Dans toutes ces localités, plus ou moins considérables, réside un 
doyen et apparaît une église principale. 

 ces anciens établissements religieux viennent s*en joindre de 
nouveaux, à mesure que les lieux, jusque-là inhabités, se peuplent 
et se couvrent de villages. 

Ainsi, au-delà de YAderiisus ou Artois, s'étendait, entre l'Escaut, 
la Sensée et la Deule, un vaste pâtis inculte, qu'on nommait le Pévèle 
(Pabula). Sous les rois Mérovingiens, une partie du Pévèle sert à 
former une nouvelle division territoriale : l'Osterban [Attsterbannum] 
ou ban de TEst (par corruption TOstrevent), ainsi appelé parce qu'il 
se prolonge au levant d'Arras. L'Ostrevent, en même temps qu'il 
forme un district civil, constitue un archidiaconé, lequel renferme 
les trois doyennés ruraux d'Ostrevent ou de Bouchain, de Douai et 
d'Armentières. 

12. Eglises et paroisses des mllages. — Sous les Romains, outre les 
chefs-lieux fortifiés dans des cantons ou pagi, il existe sur divers 
points de gros bourgs ouverts, parfois assez populeux. 

Nul doute qu'après l'établissement du christianisme des églises 
n'aient été érigées dans des bourgs de ce genre. 

De nombreux villages surgissent de toutes parts. Les plus anciens 
remontent à l'époque celto-belge; et même aujourd'hui leur dénomi- 
nation permet de reconnaître leur origine celtique (^). D'autres villages 

(i) V. Notre Essai sur Vhistoxre, des institutions. Ere celtiqae^ chap. i^n<»* li-20. Nous 
y avons indiqué comment nos localités du Nord, fondées avant la conquête romaine, ont 
tiré leur dénomination soit des caux^soit des forêts, soit des lieux élevés ou des bas-foads, 
soit de diverses autres circonstances topographiques. 



-t>E l'Art chrétien. i(M 

•datent des ftomaios et portent un nom évidemment latin (^j. D'autres 
prennent naissance sous les Mérovingiens; leur nom est emprunté à 
ridiome de leurs fondateurs (^). D'autres enfin , ont été fondés sous là 
domination austrasienne ou carolingienne (s). 

Plus tard tous ces villages , soumis de gtè où de force au régime 
féodal, prennent place dans les châtellenies c(tii sont organisées au 
IV siècle pour repousser les Normands (*J. 

• Chacune de ces localités voit s'élever, près du fcKâteau seigneurial, 
une église qui sert à la fois de chapelle au Seigneur et de paroisse à 
ses sujets. 

15. Arehiteciùre variée des églises secondaires bâties dans Us tilles, 
U$ bourgs et les campagnes. — Les églises secondaires, ériges dans les 
places fortes , dans les bourgs et les villages, ne sont pas toutes bâties 
suivant uii mode identique. Elles diffèrent plus ou moins quant à leur 
forme et quant aux matériaux qui y sont employés. 

Quelques-unes semblent, jusqu'à un certain point, en harmonie avec 
la forteresse où elles sont placées. Presque entièrement construites 
en briqués ou en grès, elles sont voûtées à l'intérieur et peuvent au 
besoin servir dé refuge aux habitants qui, en cas d^attaque, s'y retirent 
comme dans un dernier retranchement (^). 

D'autres ont quelque ressemblance avec une grande salle de château. 
D*un mur à l'autre s'étendent transvérsalenïent d^énormes poutres 
qu'on nomme en roman-wallon des sommiers fsummariij. Ces som- 
miers ou pièces capitales servent de support à des solives qu'on appelle 

(1) Parmi les noms de villages qui rappellent une origine romaine , figorent ceux d*Aix 
{Aqms) , de Fontes , Fontaine, Benifontaine , Tortefontaine , de Gauchie , Chaussée {Calceia) , 
dTstrées, {Strati^ , Etaing {Stagnum), Famars (Fanum JfaWw), Ligny {Ugrmm) ,VLmrà\, 
Mesnil (MansioniU) , Palnel (Palus) , PeWes {Pahula) , Presles (Prateltis), etc. 

(î) Tels sont ceux dont la désinence est en hem ou en igrUes, comme Ardinghem , Bayen- 
ghem, Floringhem, Mazinghem, Seninghem, ou conmie Boutignies, Ghissegnies, Rouvi- 
gnies... On remarque aussi des noms saxons : Alincthun ^ Baincthun, Florincthun , Frethun , 
Landrethun... 

(8) La plupart des villages qui datent de cette époque ont un nom qui se termine en 
towrt, Auberchicourt, Bertincourt, Cagnicourt, Frcmicourt, âraincourt, Herlincourt, etc. 

(4) On distingue dans nos contrées wallonnes du nord les châteUenies de Lille ^ Douai , 
Arras , Bapaame , Lens , Saint-Pol , Saint-Omer , etc* 

(5) Dès le vii« siècle, la voûte, voîutio , est d^à employée au moins pour les chapelles, ainsi 
que l'atteste la vie de saint Eloi, mort étéque de Noyon et de Tournai en 659 : « Visum est 
episoopo... ut sdiftcatâ ultra altare vdutione, illîc ei demùm condignam facerent transla- 
tionem. » {VUa sancii EligHy lib. il, cap. xlvu, GnESQUiiRE, t. m, p. 274). — Voir aussi la 
^ de saint Didier, mort évoque de Gahors en 654 (chap. xi). 

TOME III. Il 



162 NOTES POUR L*mSTOIRB DE L*ART CHRETIEN. 

gtles W. GeUe eharpente, dont Tensemble forine le gîiage, est recou- 
verte d'un plancher qui empêche d'apercevoir la toiture et qui garantit 
du froid et de Thumidité. 

En d'autres lieux , Téglise également composée d*un bâtiment de 
forme oblongue , clos de gros murs et couverte en tuiles, laisse voir au 
dedans la charpente, massive de sa lourde toiture, que concourent à 
soutenir d*épais montants appliqués contre les murs. 

Enfin, la forme la plus modeste d*édifice religieux se réduit à des 
murailles en torchis et en cailioutage avec des combles en bois recou- 
verts de chaume, de ramée ou de planches goudronnées. Par sa sim- 
plicité elle se rapproche d'une grange ou d'une halle. 

Telles sont les données que nous avons pu recueillir sur nos cons- 
tructions du nord de la Gaule jusqu'à la fin du x"* siècle. Les formes 
architecturales que nous venons d'indiquer se modifient au surplus 
suivant les temps et les lieux, suivant les idées de l'architecte ou 
du constructeur , suivant les ressources dont les fondateurs peuvent 
disposer. 

Il n'a été question dans ce chapitre que des constructions dues au 
clergé séculier. Nous avons maintenant à nous occuper de celles qui 
sont l'œuvre du clergé régulier. 

TAILLIAR. 
{La suite à un prochaia numéro.) 

(1) Ce terme âBt dérivé da mot latin barbare gittum, formé lui même de jacert en 
roman gésir. L'expression de gite, celle de gitage qui en provient^ sont particulières à 
notre idiome wallon; on ne les trouve ni dans Roquefort ni dans les autres glossaires de It 
langue romane. 



LÉ CHANDELIER PASCAL. 



AU DIBECTEUB DE LA BETUB DE L*ÂBT GHBfeTIBBi 



MON CHER AUl, 

De bons Religieux » mes voisins, sont venus me demander le dessin 
d*uD candélabre gothique pour le cierge pascal. Gela m*a conduit 
à des recherches ecclésiologiques et liturgiques » qui doivent toujours 
précéder le travail de Tartiste chrétien; mais soit insuffisance de ma 
part, soit lacune dans les traités anciens et les ouvrages modernes , 
j*ai été peu satisfait de mes découvertes et je viens en appeler à votre 
science liturgique pour compléter votre précieuse étude des chan- 
deliers d'autel par celle des candélabres pascals. 

M. Gailhabaud W est le seul auteur moderne qui se soit occupé de 
cemeubled'église servant de support au cierge pascal, depuis le samedi 
saiDt jusqu'à la fête de la Pentecôte, et qui, magnifiquement doré et 
sculpté dans les basiliques, se résume en une simple bobèche en fer, 
scellée dans le mur, pour les pauvres églises. M. Gailhabaud ne nous 
donne encore rien de bien précis ni de bien complet sur l'origine, 
l'antiquité, et l'usage liturgique du cierge pascal, mais il présente de 
très-précieux dessins gravés de candélabres en fer du xnr ou xw siècle 
et de candélabres en bois, du xvi*" ou xv!!*" siècle italien. 

Les deux chandeliers en fer, dessinés, dans cet ouvrage » par 
MM. Rembaud et Giniez, proviennent l'un de la cathédrale de Noyon 
et l'autre de l'hospice de la même ville. Les gravures sont exé- 
cutées avec tant d'exactitude et de précision qu'un habile féronnier 
pourrait les reproduire fidèlement sans voir l'original. Notre réduction 
sur bois servira seulement à faire suivre la description qu'un de nos 
amis, M. Tabbé LafQneur, nous adresse à ce sujet : «c Le chandelier de 
Noyon (fig. I] est soutenu sur trois pieds se recourbent sur eux-mêmes; 
révasèmént entre chaque pied est de Ô,67; la hauteur dû sol à la 
naissance de là bainpe est de 0,36 ; la hampe est formée de quatre 
tiges ou baguettes fondes, partant du pied; ces baguettes sont serrées 
tous les 27 centimètres par un nœud et au-dessus de ces annelures sortent 

(1 j L'architecture du v« au tvn* siècle. 



464 LE CHANDELIER PASCAL. 

quatre rejetons terminés en boutons. Arrivées à la partfe supérieure da 
chandelier, les quatre tiges sont couronnées âe la maDière la plus 
gracieuse: deux laissent épanouir un lis , les deux autres une belle 
rose. Au-dessus de ce bouquet est la coupe destinée à recevoir le cierge; 
elle est également ornée de feuilles et de boutons. Tout le candélabre 
a une hauteur de 1 mètre 96 cent. ; il est en fer battu et fort lourd. 




Pour le préserver de la rouille et aussi pour l'enjoliver, on Ta peint ea 
blanc, doré sur les annelures, ornements et fleurs, ce qui lui donne 
un air fort gai quand il reparait avec V alléluia pascal; mais cela lui 
ôte un peu le cachet de son grave style. » 

Notre savant correspondant pense ^ avec divers archéologues, que 
cette partie du mobilier de Téglise est du xni'' au xiv* siècle ; mais 



LE CHANDELIER PASCAL. 165 

il doule que les fleurs soient contemporaines du chandelier primitif; 
il les croit ajoutées après' coup, i* parce qu'elles sont d'une facture 
qui contraste avec la façon du reste de Tobjet; S"" parce que leur sailli^ 
détruit rharmonie des lignes; S"" enfin, parce que les tiges qui lei 
rattachent aux baguettes sont carrées à leur naissance et serrées 
par une ligature carrée , tandis que les autres sont rondes. 

Quant à Tautre pièce donnée par M. Gailhabaud, comme candélabre 
pascal, elle se trouve dans la cour de ThApital de Noyon et sert de 
tige à une croix (fig. 2). C'est également un chef-d'œuvre de féron- 
nerie, on pourrait presque dire d'orfèvrerie, si le métal le permettait. 
Le style de ce pédicule est évidemment antérieur à l'autre peut-être 
d*un siècle. 

Ces chandeliers ont^ils eu primitivement la destination de sup- 
porter le cierge pascal? Nous osons hasarder une négation. Nous 
pensons, contrairement à M. Gailhabaud et à M. Laffineur, que ces 
chandeliers n'ont été , dès l'origine, autre chose que l'un des nombreux 
ustensiles du luminaire qui servaient soit dans les chapelles ardentes 
et les cérémonies funèbres, soit pour accompagner les clôtures de 
chœur en fer ouvré , et que l'on rencontre encore si fréquemment 
à Cologne et dans les églises de la Belgique. Nous avons nous-mème 
découvert dans une église romane de l'Auvergne des chandeliers 
funèbres qui servent au même usage depuis le xii* siècle. Ces chan- 
deliers sont loin de présenter le même intérêt artistique que ceux 
de Noyon et de Cologne; mais, malgré leur excessive simplicité, on 
retrouve encore les caractères distinctifs de l'époque de leur fabrication 
dans le nœud à feuilles et à fruits (fig. 3. a). La hauteur totale de ces 
chandeliers est de 1 mètre 28 centimètr<3s. Une clôture de chœur 
en fer ouvré qui se trouve dans la même église (fig. 3, b) présente la 
mèoie facture que les chandeliers, et pourrait à la rigueur aider à fixer 
la date de leur fabrication , le xii« siècle. 

Nous croyons donc que les candélabres pour le cierge pascal, ne 
servant qu'une fois l'an , pour être ensuite relégués dans les dépôts 
des églises, ont dû être primitivement en bois et que c'est là la cause 
de l'absence presque complète de ce meuble au-delà d'une certaine 
époque. La tradition des candélabres en bois s'était d'ailleurs conservée 
jusqu'aux xvu« et xviii* siècles et de là jusqu'à nous, M, Gailhabaud. 
a fait graver, en plusieurs planches, un des plus beaux candélabres 
modernes, qui existe à l'église de Santa-Maria in organo, à Vérone; 
ce meuble magnifique a près de 5 mètres de haut et fut sculpté 
en bois de noycr-par Fra Giovanni, qui, tout bon religieux qu'il était. 



166 



Li; CHANDEUER PASCAL. 



ne laissait pas de payer son tribut au goût de Tépoque, la renaissantt 
de l'art grec. Mais quelle sagesse et quelle cureté de style en compa- 
raison de ce qui se fit plus tard. On rencontre encore parlout €8 
candélabres du dernier siècle où Texubérance et le déverg(»Klage de 
rornementation sont poussés jusque dans leurs dernières limites. Le 
candélabre pascal exécuté en 1700, en bois doré, sur les dessins da 




Fig. i. 



Flf. 4. 



P. de Creil, pour Noire -Dame de Paris, et dont notre figure 4 peut 
donner une idée assez exacte , fut un des derniers monuments de oc 
genre dont on peut dire avec Despréaux : 

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. 

Sans oublier les têtes de chérubins bouffis , ornements obligés et 
indispensables de l'architecture chrétienne du siècle de PompadouFi 



f 




ut GHANOEUER PASCAL. 167 

que de talent, gaspillé à créer à graads frais et à ressusciter de nos 
jours cet art si bien dés^né sous le nom de style rocaille et qui se 
prélasse encore dans nos plus belles églises I 

Mais, entre les sévères candélabres en fer du xii* ou du xiii'> siècle, 
ou les supports à roulettes que Ton chargeait du cierge pascal à 
Rome It) et les monuments de bois doré des derniers siècles, n*y 
aurait-il rien à faire? Ce meuble liturgique dont la tradition est si reli- 
gieusement conservée, dans la basilique comme dans le simple oratoire 
des champs, ne vaut-il pas la peine d'exercer le talent de nos sculpteurs 
chrétiens? Nous voilà revenus à notre point de départ : Thumble église 
de Religieux et son chandelier pascal. Voici quel était le programme 
de Tœuvre : Produire un candélabre en style gothique de six pieds de 
haut, en bois sculpté et dont le prix n'atteindrait pas cent francs. 

On croit généralement que le style gothique est beaucoup plus cher 
que tous les autres , parce qu'on est persuadé que ce style comporte 
de toute nécessité des suppositions d'ogives, de pinacles, de flèches 
et d'efflorescences , comme on voit dans certains portails de la fin du 
xv« siècle ou même dU; xvi*. De savante architectes ont cependant 
prouvé que le gothique*. s*accommodait fort bien de la simplicité des 
lignes, de la sobriété des ornements et surtout de Téconomie des 
moyens. Ce style éminemment chrétien a le privilège de se plier à la 
pauvreté et de s'élever aux plus sublimes beautés de la basilique sans 
jamais rien perdre de sa grâce particulière. 

Mais arrivons, en réalité, aux moyens pratiques. (Voyez fig. 5.) 
Le candélabre étant dessiné en épure, un tourneur s'est chargé de 
le profiler pour 35 fr;, bois compris; le sculpteur ornemaniste, moyen- 
nant 10 fr . , a donné sur les profils tournés les quelques coups de gouge et 
de ciseau qui devaient rompre la monotonie des lignes du tour et donner 
la vie à ces supports ou chapiteaux simplement épannelés : un jeune 
tailleur d'ymaiges, désintéressé comme ses devanciers, a sculpté les 
quatre figures de saints et a reçu 48 fr. pour son salaire. Les anges 
en prière ont été supprimés par motif d'économie. On a donc pu 
exécuter ce meuble d'église, en bois naturel , sans dorure ni peiniiures, 
pour 93 ft. On peut, d'après cet exemple, apprécier ce que ion pourrait 
produire avec des ressources plus, élevées (^). Nous ne prétendons pas 

(1) TniEMy Dissertation sur. les Jubés. 

(i) L'idée ingéniease. de ce chandelier dont Tart du totirneur fait Les principaux frais 
n^est poiht de nous ; elle appartient au célèbre architecte anglais W. Pugin^ qui donne 
dans un de ses- ouvrages un lutrin en style pscudogolhique dont nous avons emprunté 
la lige. 



168 



LE CHANDELIER PASCAL. 



donner ici un modèle du genre, mais faire entrevoir , par la pratique 
l^ée sur un exemple de bon marché , ce qu*on pourrait produire en 
faisant mieux, et en dépensant un peu davantage. 



♦ 





FIg. 5. 

Insistons, mon cher Directeur, sur la nécessité de s'occuper sérieiH 
sèment du mobilier des églises pauvres. En Allemagne, c'est la préoc- 
cupation des associations artistiques et religieuses; ce doit être le 
but constant de nos efforts. Rien n'est plus facile en effet en prodi^ 
guant Tor, de produire des œuvres d*art, dont la richesse et la 
perfection du travail surprennent plus qu'elles n'impressionnent. 
Ayez un gros budget, et vous verrez affluer les artistes en renom et 
les devis aligner en front de bataille leurs chiffres formidables; 
bientôt des milliers de bras intelligents viendront donner un corps 



LE CHANDELIER PASCAL. i%9 

àla pensée du maître; on dépensera plusieurs milIioBS pour une église» 
quatre-vingt mille francs pour un autel de cathédrale où il fera souvent 
trisle figure. Mais, dès qu'il s'agit d'une église pauvre, trouvez 
beaucoup d'artistes qui veuillent ou qui puissent soustraire gratuite- 
ment quelques heures à leurs grands et lucratifs travaux, pour s'occuper 
de con^biner la production d'une œuvre d'art avec des moyens d'exécu- 
tion très-bornés ou des ressources presque nulles. Ce serait cependant 
une belle mission pour l'artiste chrétien ! Sans parler des reconstruc- 
tions ou restaurations, des vitraux et des peintures, tout le mobilier 
des églises pauvres est à renouveler ou à faire de toutes pièces. Qui 
entreprendra celç, si ce n'est \\ne dQ ces hunstverein, de ces vastes asso- 
ciations de capitaux et d'intelligences, qui auront pour mission la 
régénération de l'art chrétien et liturgique dans les églises de moyenne 
importance. En attendant que Dieu nous vienne en aide pour la réali- 
satioq ^c ce vœu , agréez , mon cher Directeur, etc. 

PETRUS SCHHIDT. 



LETTRE SUR LE MÊME SUJET 



A m. wmtnvB 9cumtnx* 



UOS CHER AMI y 

Vous faites appel à ce que je puis savoir sur l'origine et Thistoire 
du chandelier pascal. C'est en vain que j*ai consulté mes notes 
manuscrites et que j'ai refeuilleté les. auteurs du moyen-âge; je n'ai 
fait qu'une maigre moisson de renseignements. Les liturgistes se sont 
bien occupés du cierge pascal; mais ils ont dit peu de chose de son 
support. Vous me permettrez de les imiter et de vous parler plus au 
long du cierge que du chandelier. Avec beaucoup de bienveillance, 
vous pourrez vous imaginer que c'est une réponse à vos questions. 

Deux opinions se sont produites sur l'origine du cierge pascal. Les 
uns la trouvent dans l'habitude qu'avait Constantin de faire allumer 
des colonnes de cire dans les églises, les rues et les places publiques, 
pendant la nuit qui précédait la fête de Pâques W. Les autres y voient 
la conséquence d'une prescription du concile de Nicée. Cette assemblée 
œcuménique, après avoir fixé l'époque de la célébration de Pâques, 
chargea le patriarche d'Alexandrie d'envoyer à Rome, chaque année, 
le catalogue des fêtes mobiles. On inscrivait cet index sur une 
colonne de cire, à l'imitation de ce que faisaient les Romains pour 
les inscriptions qui ne devaient pas avoir une longue durée. L'abbé 
Chastelain pense que ces colonnes n'avaient d'abord que cette desti- 
nation et que ce n'est que plus tard qu'on les pourvut d'une mèche et 
qu'on les métamorphosa en cierges W. 

Grandcolas rapporte au iv^ concile de Nicée l'institution du cierge 
pascal. Il ne s'est point rappelé sans doute l'existence du Traité du cierge 
pascal qu'on trouve dans les œuvres de saint Jérôme. On s'accorde, il 
est vrai, à ne plus l'attribuer à ce père; mais l'auteur était son contem- 
porain, puisqu'il écrivait l'année de la mort de Gratien, c'est-à-dire 
en 383. 

(1) LsBBCN , Explicat des cérdm. de F Eglise, t. iv, p. 133. 

(2) BoLLA^sD, Maiipropyl. Conatus chrome, hist., p. 9. — Maii,t. vu, p. 19. 



LE CHANDELIER PASCAL. 171 

Le Liber poniilicaKs de saint Gélase et les deux bénédictions de 
cierge pascal que nous a laissées Ennodius, évèque de Pavie , prouvent 
d'ailleurs que cet usage est antérieur au commencement du vi« siècle. 

Cest en vain qu'on essaierait de fixer l'origine du cierge pascal par 
celle de Thymne de bénédiction , connue sous le nom à'Extdtet, que 
l'Eglise chante encore aujourd'hui le samedi-saint. Ce serait , comme 
dit un poète moderne, 

Vouloir avec de Tombre éclaircir des ténèbres. 

Sans parler de l'opinion erronée qui attribue VExtdiet à Pierre, diacre 
du mont Gassin ( xii* sièqje ) , vous savez que les avis ou plutôt 
les hypothèses varient beaucoup sur celte institution. Est-ce le pape 
Zozime (élu en 417) qui en est Fauteur (^), ou n'a-t-il fait que répandre 
dans toutes les paroisses un usage qui existait déjà dans toutes les 
basiliques (^)?Si cette bénédiction était en usage à Rome, aune époques! 
reculée, pourquoi np la trouve-t-on pas dans le Sacramentaire de saint 
Grégoire? Faut-il attribuer le chant de VEœultet à saint Augustin, à 
saint Âmbroise ou à saint Léon? Faut-il en voir une première ébauche 
dans une hymne de Prudence W? Voilà des questions qui sont fort 
épineuses, et quand bien même on les résoudrait, nous n'en serions guères 
plus avancés pour éclaircir la question qui nous occupe ; car la bénédic- 
tion liturgique doit être postérieure à l'usage même du cierge pascal. 
L'Eglise , en effet , et ceux qu'elle a inspirés de ses pensées n'ont souvent 
fait que résumer dans la liturgie, des coutumes, des idées et des 
sentiments qui étaient depuis longtemps en circulation. 

Les auteurs liturgiques du moyen-âge, s'inspirant de YExultet^ se 
sont complus à commenter le symbolisme du cierge de Pâques. U 
figure la colonne de feu qui, pendant les ténèbres de la nuit, guidait 
le peuple d'Israël. De même que la colonne précéda les Israélites 
jusque dans la terre de promission, le cierge pascal précède les 
néophytes qu'on conduit aux fonts baptismaux. Avant d'être allumé, 
il figure le Christ au tombeau; quand il a reçu la flamme, il représente 
le Qirist ressuscité qui nous éclaire dans la nuit de ce monde; le 
lumignon désigne l'âme, la cire désigne le corps, et la lumière la 

(1) Pontifical, roman, — Amalaire, de offic. eccl, c. 18. — Jacob Gretheni8,(/« Fe^is, 1. 1. 

CS) MAfiTÂNB, De antiq, eccl. discipL, c. xxiv^ n« 5. 

(3) L'hymne de Pradence ne fait aucune allusion au cierge pascal elles anciens manuscrits 
lui donnent son vrai titre : ad incenswn lucernaf, et non paB comme dans les imprimés : 
ad incensum cerei paschalis. 



17â LE GHANDEUEn TASCAL. 

divinité du Christ. Le cierge allumé avec le feu nouveau nous figure 
la doctrine et la grâce que Jésus-Christ est venu apporter à la terre. 
La cire produite par des abeilles vierges est rembléme de la chair 
du Christ formée dans le sein immaculé de Marie (i). Ce dernier sym- 
bolisme était poétiquement exprimé dans VExultet du Sacramentaire 
gallican. Voici ce passage qui a été supprimé depuis plusieurs sièdes 
dans nos missels : 

« L'abeille, parmi les animaux, sujets de Thomme, tient le premier rang, 
parce que, malgré rexiguîté de son corps, elle porte dans une poitrine étroite 
une grande &me ; elle est faible quant à la vigueur, mais forte par son génie- 
Quand la belle saison revient, lorsque Thiver heigeux a déposé sa blanche 
chevelure, et que la douce chaleur du printemps a rajeuni la vieillesse du temps 
glacé, aussitôt Tabeille est embrasée de zèle pour reprendre ses travaux inter- 
rompus. Ces insectes se répandent dans les champs en agitant doucement leurs 
ailes; ils se suspendent sur leurs jambes pour sucer les jeunes fleurs, et, chargés 
de butin, ils retournent à leurs ruches, où d'autres abeilles , avec un art inesti- 
mable, construisent leurs cellules au moyen d'un tenace gluten. Les unes 
façonnent le miel liquide, les autres changent les fleurs en cire ; celles-ci donnent 
à leurs petits la becquée, en quelque sorte; celles-là resserrent le nectar ramassé 
par elles sur les feuilles. abeille vraiment heureuse et admirable, dont la 
virginité n'est jamais violée et qui est féconde en restant chaste, c'est ainsi que 
Marie, sainte entre toutes lés créatures, conçut; que vierge elle enfanta, et 
vierge elle demeura. nuit vraiment fortunée! » 

Le cierge pascal était ordinairement doré ou peint de diverses 
couleurs. C'est un usage qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans quel- 
ques provinces. Le poids variait suivant la richesse des paroisses : il était 
de 80 livres à la basilique de Latran , de 712 livres à la cathédrale de 
Chartres (^3. Dans certaines localités, il était de 35 livres en l'honneur 
des années de Notre-Seigneur. Mérati dit qu'il est convenable qu*il 
ne soit pas inférieur à 8 ou 10 livres. 

Dans toutes les églises qui suivent la liturgie romaine» on allume 
le cierge pascal pendant la messe du samedi-^saint et on le laisse 
allumé pendant tous les offices jusqu'après l'évangile de la messe de 
l'Ascension [et assumptus est in cœlum). Jésus-Christ étant remonté 
aux cieux , il ne doit plus être figuré vivant sur la terre par le cierge 
pascal. Dans plusieurs liturgies modernes, il reste allumé jusqu'à la 
Pentecôte inclusivement. C'est un exemple entre mille du peu d'inlel- 

(1) G. DuRAiiD, Rationalf lib. yi, ch..txxx. — Rupert, de divin, offic. 1. vi, c. Î8.. 
(i) Lebrun, Explicat. des ce'rém. t. ii, p. 123, note. 



LE CHANDBLIBR PASCAL. 173 

ligence des choses symboliques qu^oiit montré les prétendus réforma- 
teurs liturgiques du xviii* siècle. 

D'après une décision de la Congrégation des Rites (19 mars 1607) 
il n'est point prescrit d'allumer le cierge pascal , quand on célèbre 
une fête même solennelle qui tombe un autre jour que le dimanche. 
On peut néanmoins se conformer sur ce point aux anciennes coutumes 
locaJes. 

On s'est imagiiié , par économie , dans quelques églises, de se servir 
d'un cierge en tôle vernie^ où sont figurés des clous d'encens en fer-blanc 
doré. U est inutile de dire que c'est là une innovation des plus anti- 
liturgiques. 

Je vous rappelais, en commençant cette lettre, qu'on inscrivait 
jadis sur la cire même du cierge, l'ordre des fêtes mobiles. Le vénérable 
Bède nous apprend que des moines, qu'il avait envoyés à Rome en 
l'an 701, remarquèrent la date de Pâques inscrite sur le cierge pascal 
de Sainte-Marie-Majeure. Plus tard , cet index qu'on appelait Brève 
anni, s'enrichit d'autres désignations et comme la place manquait 
sur le cierge, on y attacha un parchemin ou une tablette de bois, 
contenant de longues énumérations. 

Le bref du monastère de Fleqry (Saint-Benoît- sur -Loire) indi- 
quait , outre les principales époques ecclésiastiques , le nom du roi 
régnant et la date de son avènement , le nombre d'années écoulées 
depuis là mort de saint Benoit et depuis la translation de ses reliques 
à Fleury U). 

A Saint- Martin 4e Laon, le cierge pascal portait neuf indications : 
l"* l'année de la création; S"" l'année de l'Incarnation ; S"" la lettre domi- 
nicale; 4" le nombre d'or; 5* l'épacte; 6* l'année de la fondation de 
l'église; V l'année du règne du souverain Pontife; 8" celle du sacre de 
l'évêque; 9* celle du roi régnant P). 

Un calendrier pascal de la S**-Ghapelle de Paris , datant de l'an 1327, 
a été publié dans le Glossaire de Du Gange. Il indique la date de la 
réception de la couronne d'épines, de celles de la Sainte Croix, du 
sommet du chef de saint Jean-Baptiste, de la lance, du roseau et de 
l'éponge de la Passion ; l'anniversaire de la Dédicace , de la mort de 
saint Louis , de sa canonisation , de la translation de son chef; l'âge du 
roi Charles-le-Bel , etc'. 

' (1) HlÀxtÈSEyDeantiq. monach. rit., 1. m ; c. 15. 
(2) Bellotte, Obs. ad rit Eccles. Laud,, p. 815. • 



174 LE CHANDELIER PASCAL. 

Voici le Brwe anni que Moléon ( Toyâ^ liturgique ) a reproduit 
d'après la tablette qui , en 1697 , était attachée au chandelier pascal 
de la cathédrale de Rouen : 



Annosab origine mandi 5697. 

Annas ab uniTérsali diluvio 4052. 

Annus ab Incarnatione Domini 1^97. 

Ajinas a Passione ejusdem 1664. 

Annus aNativitate beatœ Mariae 1711. 

Annus ab Assumptione ejtisdem 1647. 

Annus Indictionis 8. 

Annus Gycli solaris 29. 

Annus Gycli lunaris 7. 

Annus prsesens a Pascba pnecedente usque 

ad Pascba sequens est communis abund. 
£pacta7. 

Aureus num^ois, 7. 
Littera dominicalis, F. 
Uttera Màrtyrologii, G. 
Terminus Paschœ, 14 april. 
Luna ipsius, 16 april. 
Annotinnm pascbale, 22 aprij. 
Dies Rogationum, IS maii. 
Dies Ascensionis, 16 maii. 
DiesPenteootes^ 26 maii. 
Dies Ëucbaristi»^ 6 junii. 
Dominicao a Pentecoste usque ad Adven- 

tûm^ 26. 
Dominica prima Adventus, 1 décenâ). 
Littera dominicalis anni seqoentis^ E. 
Annus sequens est 1698 ^ communis ord. 
Littera Màrtyrologii anni sequentis^ T. 
Dominic» a Nativitate Domini usque ad 

Soptnagesimam anni sequentis, 4. 
Terminus Septuagesimœ anni sequentis^ 

26 januar. 
Dominica SeptuagesimsB anni sequentis, 

S6janaar. 



Dominical Qoadragesimœ anni sequentis, 

16 febr. 
Dies Pascbse anni sequentis^ 80 mart. 
Annus ab institutione S. Heiloni 1 437. 
Annus a transitu ejnsdem 1888. 
Annus ab institutione S. Romani4066. 
Annus a transitu ejusdem 1053. 
Annus ab institutione S. Audoeni 1051. 
Annus a transitu ejusdem 1008. 
Annus a Dedicatione bi^jos ecclesisB métro- 

politanse 633. 
Annus ab institutione RoUonis primi , ducis 

Normannias , 785. 
Annàs a transitu ejusdem 779. 
Annus a coronatione GuiUelmi primi, duois 

Kormanhî» in regno Àngliae, 623. 
Annus ab obitu ejusdem 609. 
Annus'a reductione Ducatus Noiinanniâft ad 

Pbilippum II , Francis regém^ 493. 
Annus ab alia reductione Ducatus Norman- 

niae ad Garolum VII ^ Francis regem , 247. 
Annus pontiâcatus SS. Patris et DD. Inno- 

centiipapsXn^S. 
Annus ab institutione R. Patris et DD. Ja- 

cobi Nicolai , arcbiepiscopi Rotoma^. et 

Normannis primatis, 7. 
Annus a nativitate christianlssimi prindpis 

Lndovici XIV > Francise et KaYairae re- 

Igis, 59. 
Annus regni Ipsius 54. 
Consecrattts est iste Gereus in honore Agni 

immaculati^ iet in honore glorioss Virgi- 
nia ejûs geiâtricis Marié. 



Le calendrier pascal était surmonté d^une croix et des lettres grecques 
A el a» comme le témoignent les plus anciens Cérémonials. Cest là 
Torigine de la croix qu'on trace aujourd'hui dans la bénédiction du 
cierge de Pâques. 

Dans quelques églises on y mentionnait le nom des principaux digni- 
taires. C'est de là que proviennent les noms de Ghefcier^ capicerius ( m 
capiiecerm)^ de Primicier [primu$ in eera)^ Secundicier (ieeutidiu 
incera). 



LE CHANDELIER PASCAL. 175 

L'usage de ces tablettes chronologiques était encore observé au 
xvnr siècle dans diverses églises de France et notamment dans le 
diocèse de Rouen et à Tabbaye de Cluny. Il est encore aujourd'hui 
en vigueur à Tabbaye de Solesmes. 

Ilest à regretter que peu de ces brefs soient parvenus jusqu'à nous; 
Ils jetteraient souvent un grand jour sur l'origine obscure des églises 
et des monastères. Nous devons aussi déplorer la perte des Exultet 
illustrés '.c'étaient de longs rouleaux , dont le texte était accompagné 
de dessins explicatifs de l'hymne du samedi-saint. On n'en connaît 
qu'an petit nombre , datant des x*, xi* et xii* siècles^ et conservés 
principalement dans des bibliothèques d'Italie. Il est à remarquer que 
ces miniatures sont peintes dans un sens contraire à celui où sont 
écrites les paroles. On comprend la raison de cette inversion, quand 
on se rappelle que le diacre , du haut de l'ambon, déroulait cette série 
de feuilles attachées les unes aux autres, de manière à ce que le peuple 
put en voir les images explicatives. Pour arriver à ce résultat, il 
Mait que les enluminures fussent disposées dans l'ordre inverse du 
texte. Les peintures d*Exultet publiées par d'Âgincourt (pi. 53, 54, 55, 
56) représentent la bénédiction du cierge, le cierge allumé avec le feù 
nouveau, l'insertion des grains d'encens, saint Grégoire composant , 
par une inspiration divine , le chant de Y Exultet , Toblation du cierge 
pascal, des essaims d'abeilles « artistes de la cire, la désobéissance de 
nos premiers parents, Jésus-Christ vainqueur de l'enfer, etc. 

Quelques mots maintenant de la matière et de la forme du chan- 
delier pascal. Vous avez remarqué qu'il était ordinairement en fer ou 
en bois. Ce ne sont pas pourtant les deux seules matières employées. 
L'antique usage de colonnes de cire pour supporter le cierge resta 
longtemps en vigueur à Saint-Ouen de Rouen (0 et à la cathédrale de 
Bourges. A Saint*Maurice d'Angers, le cierge pascal restait posé toute 
Tannée sur une colonne de marbre haute de trois mètres, placée devant 
le maitre-autel W. A Saint-Clément et à Saint-Laurent, à Rome, le 
candélabre pascal est en pierre ; à Saint-Jean-de-Latran , c'est une 
colonne de bronze dont la base repose sur un lion. Saint Charles 
Borroméeditque le chandelier pascal doit être revêtu de lames d'argent 
ou de cuivre doré, mais qu'en raison de l'indigence des fabriques, on 
peut en avoir en bois sculpté et doré i^h 

(1) MoiiOH, Voyage liturgique,^. 386. 

(i) n>id.^ p. sa. 

(S) Ifutruc, fabric. eccles,. édil. Van Drivai^ p. 2î5. 



176 LE CHANDELIER PASCAL. 

Par là même que le cierge pascal était d'une grande dimension, le 
support devait être assez haut. Saint Charles Borromée veut qu'il 
soit de 7 à. 8 pieds. C'est sans doute cette élévation qui lui a fait 
donner le nom de columna paschaiis. A l'abbaye de Durham, à ht 
cathédrale de Coutances , le cierge atteignait presque la hauteur des 
voûtes. 

Je pense que la forme des chandeliers pascals a toujours été à peu 
près celle d'une colonne soutenue par un piédestal ou par trois pieds. Les 
plus anciennes.représentations que je connaisse sont celles qu'a données 
Séroux d'Agincourt(i) d'après un Exultetin \i* siècle. Les trois candé- 
labres qu'on y voit figurer sont à peu près de la grandeur de la taille 
humaine. L'un repose sur trois pieds; l'autre sur un piédestal carré; 
le troisième a une base en forme de vase. Us sont tous trois terminés 
par un chapiteau* Le fût d'une de ces colonnes est deux fois cerclé 
d'un entourage de feuilles. 

Le chandelier pascal était ordinairement placé entre l'autel et le 
pupitre de l'évangile , parce que ce pupitre est aussi destiné au chant 
de YExuUet. D'après les indications que je trouve dans le Voyage Utur- 
gique de Moléon, cette règle n'était pas invariable. 

Le candélabre pascal est inconnu des Orientaux. — La liturgie des 
Chartreux ne renferme point de bénédiction pour le cierge pascal. 

Je vous remercie, en terminant, d^avoir adressé à la Revue le dessin 
du chandelier que vous venez de faire exécuter. Il réunit tout à la fois 
les conditions du bon goût et du bon marché. On y voit la solide 
alliance de l'art et de l'archéologie, — deux époux dont on a proclamé 
récemment l'hymen indissoluble, mais qui, en réalité, plaident souvent 
le divorce. 

Agréez y etc. 

l'abbé j. corblet. 

(1) Pehiture, pi. 58. 



DE L'AR<:HtTECTURË RELÎ^IEUSE 

ET DES ARCHITECTES 

AU XIXe SIÈCLE. 

Admonere voluinius, non lœdère, (EBism.) 

I^RBIIIBR AàTlGLÈ.- 

De quelque côlé que le voyageur porte ses regards eu Europe » il 
admire comme de toute part des églises se construisent ou se restaurent, 
et cette œuvre de renaissance est due incontestablement à Tétude qui 
s'est faite depuis trente ans de la science archéologique et de la valeur 
des monuments créés par nos përes. La France, qui se glorifie toujours 
d'avoir donné la première impulsion à ce mouvement artistique, n*y est 
pas restée étrangère pour elle-même. On y a compris à force d'examiner 
de\1eilles pierres, d'en entendre vanter la belle ordonnance et d'en 
lire d'innombrables descriptions, qu'en effet ces édifices trop longtemps 
négligés^ méprisés même comme gothiques et remplacés au besoin par 
des parallélogrammes bons à tout, étaient la véritable expression du 
culte des cœurs chrétiens, et les plus magnifiques modèles du genre. 
C'était un premier pas à faire dans la voie nouvelle; ce premier pas 
devait être suivi de beaucoup d'autres encore mal assurés, chancelants, 
timides, car c'est toujours par des incertitudes et des tâtonnements 
qu'on arrive, dans les arts comme dans le cœur humain, à quelque 
chose de passable : la perfection ne vient qu'après et quelquefois bien 
tard. Toujours est-il que les fins connaisseurs^ c'est-à-dire les hommes 
sérieux , qui regardent de près cet essor d'une école inexpérimentée» 
prévoient les fautes qu'elle doit faire, et, quand elles sont faites, ils les 
eicusent en considération de ces premiers entraînements qui séduisent 
plus ou moins des esprits dépourvus nécessairement encore d'études 
et de réflexions. Mais quand le savoir s'est développé après de longues 
années, quand les maîtres se sont formés partout et ont éclairé les 
obscurités du chemin où se lancent résolument de nombreux disciples, 
on a droit d'exiger beaucoup plus que des*essais équivoques : des 
principes sont posés, des règles sont faites, on doit marcher d'après 
les enseignements des docteurs, sous peine de se faire hérétique et 
de créer autour de soi des écoles bâtardes. 

TOMK m. 12 



J 



/ 

I 

j 

I- 



178 DE l'architecture religieuse 

Ce malheur est arrivé daas. renseignement et la pratique de Isi 
religiràx: îd digne pdui*tant dtr respect et des médications de ceux î^ 
le cultivent. Au lieu d*en suivre les traces consacrées par les édibs 
si majestueux d'ensemble, si purs de formes, si gracieax de délaika 
surtout si pleins de signification dans leur esthétique, on a r^ 
trop souvent comme de moindre importance le soin pieux quide^M 
inspirer de telles précautions, et il est arrivé qu'au lieu d'avoir 
phalange d'hommes dévoués au même but, pénétrés des mêmes idée, 
nous trouvons autant de systèmes que d'architectes, et que, poon 
fort petit nombre de ceux-ci, pris dans la force du terme, cniTdit 
surgir à l'envi des faiseurs de monuments dont les travaux contre^sat 
dhaque jour les plus simples notions de l'archéologie religieuse, fs 
ne se dédommagent de leur ignorance que par une hardiesse à toiE 
épreuve, et par cette assurance inébranlable qui leur fait dire en tw 
présentant des plans dépourvus de toute convenance : « J'ai k 
conscience d'avoir réussi. » De grâce^ mettons la conscience, en partil 
cas, dans la fidélité aux bonnes méthodes, et avant tout dansior 
étude sévère de l'art que nous voulons traiter. 

C'est beaucoup, sans doute, de s'attacher à la connaissance des éose 
fondamentales» d'entendre bien la stéréotomie et les conditions le 
solidité, de calculer la force de résistance des matériaux, à'ârà 
assuré son terrain, proportionné l'épaisseur des murs à la poussée les 
voiites, et la pente des combles à Técoulement des eaux, aussi isa 
que la capacité des chenaux à la quantité des pluies auxquelles ils 
serviront de conduits. Mais ce sont là des notions absolument éléznet 
taires, qui ne manquent qu'aux novices inhabiles, ou n'échappent 
qu'à des praticiens imprudents qui se déconsidèrent ou se rainent 
Hélas ! l'histoire de l'architecture moderne est pleine de ces catas- 
trophes de bas étage... Quoi qu'il en soit, combien d'hommes porIcBl 
le nom d'architectes, et^ sans se tromper sur ce point es^eutif'.^ 
négligent beaucoup d'autres non moins importants parce qu'ils en 
ignorent la haute portée I Nos écoles ont singulièrement négligé Vém 
des monuments du moyen-âge 1 Encombrées de plans où la ligne droit? 
dominaitdepuis trois siècles, elles n'aspirent qu'à faire des maisons sin^ 
ornementation quelconque, regardent en pilié ces châteaux aûï 
lourelles élancées, aux fenêtres en croix, aux portes élcgammcoi 
arrondies en quarts de cercle; elles ont dicté des lois partout froiieïnf'^^ 
uniformes pour des demeurcsi sans caractères; elles ont fait des cgli^^ 
comme des granges ou des théâtres, et maintes fois on le? a ^^^^^ 
s'appuyer, pour jeter le défi h Tart du moyen-age, sur les snlfonf^l^f^ 



ET DES ARCHITECTES AU XI K' SIECLE. 179 

décisions de TÂcadémie des Beaux-Ârts! En présence de telles préten-* 
lions la lutte dut s*engager« Il fallut bien répondre à ces téméraires 
attaques et soutenir les droits méconnus de la religion, toujours 
victime de ces faiseurs de temples maussades^ de ces spéculateurs 
mal inspirés. On sait où nous a conduits cette polémique. Nous avons 
TU s*élever en maîtres quelques inventeurs de pauvres idées, donnant 
leurs folies pour des vérités primordiales, se jetant çà et là à la 
recherche d*un nouveau style d'architecture chrétienne et prétendant 
réussir par le bizarre exposé des plus singulières théories. Au nom du 
progrès, ils conjuraient de ne pas s'en tenir aux errements vieillis dn 
moyen-âge , d'abjurer les routes battues et de tendre par des sentiers 
qu'ils indiquaient à des perfectionnements dont l'art, disaient-ils, était 
toujours susceptible^ — On sait aujourd'hui où ces sentiers se termi-- 
aeot : à Saint-Vincent*de-Paul de Paris, au portail de Sainl^Ouen de 
Rouen, et à mille autres misères semblables. 

Comment se trouverait-il un seul architecte qui osât aspirer à nous 
faire du nouveau en style religieux, s'il n'ignorait pas les plus simples 
inspirations de ce genre si noble et pourtant si facile! On s'ennuie de 
copier, on craint de passer pour un servile imitateur, comme s'il y 
avait de plus grands maîtres que ceux des xii' et wu* siècles; comme 
si leurs modèles de constructions religieuses ne renfermaient pas des 
conditions inséparables de l'objet en lui-même; comme si Ton pouvait 
remplacer par quelque chose la vie spirituelle qui respire dans les 
vastes conceptions de Chartres, de Bourges , de Reims, de Strasbourg, de 
Pà'igueux, de Poitiers... Est-ce donc que vous effacerez le symbolisme 
du plan général, de l'ornementation sculptée, des couleurs qui s'épan- 
chent sur les verrières, du nombre des fenêtres ou des chapelles qui 
rayonnent autour de la tète mystérieuse du Christ? Donnez-nous 
d'autres formes auxquelles rien ne manque de ces éléments vitaux , 
el nous avouerons humblement que vous êtes de grands génies. Mais 
si vous retranchez une seule de ces idées, si vous refusez au senti- 
ment catholique la moindre portion de cette nourriture dont il a faim, 
nous aurons le droit de vous rejeter du concours et de vous envoyer 
faire des temples prolestants et des synagogues... ou du moins de vous 
ramener à nos vues et de vous dire : marchez avec nous. 

Rien n'est plus simple en effet, ni plus commode que notre système : 
se placer en face d'un de nos beaux monuments; se pénétrer de sa 
physionomie matérielle et de sa signification figurative, étudier 
jusqu'à ses imperfections apparentes pour s'en rendre compte et bien 
voir si elles ne s'autorisent pas de quelque raison demeurée inconnue et 



^\ 



180 i>K l'arcîutrcture religiecse 

qui prouve les hautes prévoyances de rarchilecté ancien; dîstinps. 
s*il y a lieu y entre les parties successivement ajoutées, pouri^fi 
confondre Tœuvre primitive avec des restaurations dues aux skm\ 
suivants : et quand ces premières conditions sont remplies, travail 
' son plan d*aprës ces indications infaillibles et nous reproduire, niph 

; ni moins, la modeste église ou la grandiose basilique du rnoyen-^. 

R ii Je sais bien l'objection qu'on nous oppose : on se récrie sur le serrr 

, p lisme de l'imitation, on s'indigne de ne pouvoir être admis à cm. 

! |! — C'est modeste, assurément! Qui donc osera se vanter de cm 

mieux que les génies dont nous avons les chefs-d*œuvre, dootk 

1 1 : noms sont respectés plus que jamais? Est-ce que cet art divin n'ai» 

i été toujours l'expression de la foi catholique? cette foi n*a pas cius^ 

que je sache : ses dogmes, sa morale, ses inspirations de piété, S5 
relations avec le cœur humain sont restés les mêmes... Et vousifooIq 
qu'elle nous permette de lui chercher une autre langue 1 Vous habis 
à la moderne cette reine antique , belle de la majesté de ses draperies 
d'or et de soie; vous lui ôtez les nobles plis d'une robe diaprée jf 
mille couleurs , pour la revêtir d'une houpelande de cotoa m 
nuances criardes, à la coupe saccadée. En conscience nous ne p&avcK 
accepter tout cela : nous retournerions à la barbarie ou au pagaiii^ 
de ces temps à jamais honnis qu'on nomme les xvr et xvri^ sièdes. 
mais notre marche ne tournera pas de ce cAté... 

Nous posons en principe que nos églises nouvelles doivent rep 
duire, sous les aspects du style roman ou ogival, les vieux modète 
que nos yeux contemplent encore çà et là dans les vallées et sur te 
montagnes de notre France. C'est le type unique, véritable, du beaB«< 
du seul convenable en ce genre. En vain l'on multipliera les tcnlaii^ 
d'innovations; on en sera quitte pour.de malheureux essais, réproo'^ 
de tout le monde, excepté de ceux qui les auront faits. Nous promet- 
tons d'avance des chutes pitoyables à ceux qui prétendront s'yenléicr, 
et nous concluons ces premières réflexions dans l'intérêt de Tari ^ 
pour le plus grand honneur des artistes, en invitant ceux-ci à» 
pas faillir à leur belle et grande tâche. Voyons maintenant commeD^ 
cette tâche peut être protégée par qui de droit. 

Chez un peuple comme le nôtre, intelligent au suprême d^é^ 
choses d'art, et brillant aux yeux du monde entier par son go*^ 
exquis, on doit redouter d'autant plus cette légèreté d'esprit (f 
l'emporterait plus qu'aucune autre vers le caprice de la forme t\ 
consacrerait bientôt comme une habitude l'accueil arbitraire des pte 
singulières excentricités. Voyez plutôt de quoi se ressentent les cons- 



i- 

ir 



n 



ET DES ARCHITECTES AU XIX* SIECLE. 181 

truclions domestiques bâties depuis une dizaine d*années dans nos 
provinces les plus éloignées de la capitale, sous les noms de renais- 
sance > de moyen-âge, de gothique ou de roman, que nos sculpteurs 
D*entendenl que dans un sens très-vague : ils attachent aux corniches 
ou aux frontons des moindres maisonnettes , des hAtels somptueux et 
(les châteaux qui visent à Télégance, une foule de figures, d*arabesques, 
de fleurs, et jusqu'à des statues sans modèles possibles, remarquables 
de contorsions et de grimaces, sans doute, mais attestant par* dessus 
tout l'absence la plus complète des moindres idées de Tanatomie, 
de la botanique et du dessin. Tant que de pareilles plaisanteries 
n'attaquent pas les édifices publies et ne s'exercent qu'à rencontre de 
ces bâtiments privés, abandonnés sans contrôle aux folles prétentions 
d'un propriétaire ignorant, force est bien de souffrir ce déluge dMnepties. 
On sait dës4ors à qui s'en prendre, et l'on se rappelle pour s'en con- 
soler qu'après tout chacun doit être libre de faire rire à ses dépens. 
C'est autre chose, semble- 1- il, quand on en vient à l'ornementation des 
monuments nationaux, dont nos grandes cités s'embellissent et qui 
doivent porter l'empreinte du caractère d'un peuple. Là, il ne faut 
rien que de digne, de bien réfléchi > d'arrêté par une pensée grave; 
rien que d'exécuté selon les exigences légitimes d'un goût qu'aucune 
bonne critique ne puisse attaquer. Des travaux de cette haute portée 
doivent donc ressortir d'une autorité supérieure dont les conseils et 
la surveillance deviennent la solide garantie d'un emploi irréprochable 
de tous les moyens. Or, en France, nous voyons cette autorité fonc- 
tionner de toutes parts et sous toutes les formes ; ce ne sont ni les 
académies qui nous manquent avec leur théories, ni les comités 
spéciaux adjoints aux ministres d'Etat et des Cultes, ni les architectes 
officiels éparpillés dans tous les départements pour construire et 
restaurer leurs édifices. Jamais nulle part un tel luxe de gens ofiiciels 
n'a été déployé pour aucune administration que ce soit. D'où vient 
donc que nous ne réussissons qu'à demi en beaucoup de ces entreprises, 
que souvent on ne réussit pas du tout> et que tant de dtvans ad Aoc 
restent ouverts si longtemps, comme ceux des provinces Danubiennes, 
sans rien produire de ce qu'on voudrait? 

Nous allons le dire avec non moins de bienveillance que de fran- 
chise, c'est-à-dire en homme qui n'écrit jamais pour médire, mais 
pour faire triompher la vérité des abus qui l'obscurcissent presque 
toujours et entravent sa marche vers l'objet qu'elle se propose. Nous 
prouverons l'esprit qui nous anime en élaguant les noms propres, en 
ne signalant que ce qui est mauvais, en priant l'autorité que nous 



189 DE L*AUCUITEGTUnE RELIGIEUSE , ETC. 

respectons de peser , avant de rejeter nos témoignages , les motifs fii 
pourrait avoir en certain lieu d*en attaquer les fondements. 

Et d*abord» c'est un malheur dans cette branche d^administntM 
publique, aussi bien qu'en beaucoup d'autres , que le pouvoir ûeà 
soit trop concentré dans quelques bureaux et dans certaines réorâ 
olBoielles de Paris. La centralisation qui a subi déjà, grâces au gounr- 
iiement actuel, de salutaires réformes, en attend de non moins imp 
tanles, d'aussi indispensables pour ce qui regarde les coastructi<Misii 
les restaurations architecturales. Tout faire à Paris, en receveir b 
ordres formels et irrévocables, ne pouvoir rien décider en proriacr 
quant ^ux intérêts 4es localités qu'on y peut beaucoup mieux conaaibt 
et étudier, ce sera toujours s'exposer à beaucoup de déconvenies. 
Que de fois avons nous vu des plans travaillés sur les lieux pour is 
é^^lises ( nous ne parlons ici que d'elles ] remplissant toutes les c»- 
dltlons d'une œuvre importante , acceptés même des juges les pi» 
capables, et renvoyés cependant à leurs auteurs sous prétexte di k 
modicité de$ dépenses portées oif devis /... — Une autre fois ce smêl 
les fondations et les matériaux qu'on y destine censurés quanti 
leur solidi^, sans égard au plus ou moins de fermeté des couches à 
terrain sur lequel on devait opérer, et que personne ne pouvait mien 
connaître et apprécier que l'architecte local ainsi tourmenté sur ses 
connaissances les plus élémentaires!.,. Quand ces embarras sont 
suscités à des hommes vraiment habiles, dont les preuves sont faite 
et dont le temps s'éparpille en des correspondances fatigantes el es 
dessins coûteux, on risque, sans aucun avantage, de les décourager; 
mais surtout on nuit à leur réputation et à leur avancement, ce (pi 
est trës-fàchei|x pour les individus, sans faire aucun bien augouve^l^ 
nient. Il y a plus, on déconcerte aussi les administrations commacafe. 
les hommes généreux qui veulent bien contribuer à ces dépenses 
en faveur de la religion, les artistes de talent qui désespèrent, es 
s'abandonnant au contrôle des hautes compétences, d'arriver jamais 
il se faire comprendre d'elles, parce qu'avant de comprendre il faudrait 
nécessairement entrer en explications de toutes sortes, ce 911^ 
d'énormes distances et de nombreuses difficultés d-exécution rendeel 
le plus souvent impossible. 

l'adbë auber. 



(La suite à un prochain numéro.) 



Cbaooloe de VÈgMf d« PolUtit, 
hUlorlosrapbo du diocè«e. 




MÉLANGES. 



hMttrHiaMiet lltar^^aed înédiU* 

Si Ton voulait se donner la peine de parcoarir les feuillets de garde des 
manuscrits de nos bibliothèques publiques, on y rencontrerait une foule de 
petits documents curieux. On en jugera par les suivants que nous empruntons 
àt divers manuscrits de la bibliothèque publique de Poitiers. Nous extrayons 
le premier relatif à Reims, d'un manuscrit du commencement du xiii* siècle, 
qui porte le titre de Remigi. 

Isti versus subséquentes scribuntur in superllminari ecclesie : 

Remigii meritum sic cepit condere teœplum 

Porta patens certis appellata figuris. 

Hoic pendeofi additum reliquis per bella iiegatam 

Forte dolis Sathaaa saocenditur ignis ia urbe , 

At pius autistes c^rnens exurgere uires 

lagemit ex addito : 0603 et Dexa, inquit, adesto. 

Per lapides stratos descendens inde sacerdos 

Sicut molle lutum fecit dissoluere saxum, 

Gumque cito oursu paulam distaret ab esta 

Opposuit sese crace Xpi tatus ab igné , 

Sicque per hanc portam prepuUt cum demone flammam, 

Post obi porta toit Qoostaaoius ediûcavit. 



Sur les feuillets de garde d'un autre us., je copie un inventaire des calices 
de Tabbaye de Noaillé, près de Poitiers, lequel date du xu* siècle. Je suppose 
que les noms qui suivent Ténumération de chaque calice sont ceux des 
donateurs : 

Tautos calices debemus habere Intus. Galicem Joscelini abbatis deauratum. 
Galicem Willelmi abbatis de s... de aur. Galicem Aimerici de Yergina 
abbatis pruliaci de aur. Galicem Guidonis abbatis Luciouem deauratum. 
Galicem Raerij abbatis de argento. Galicem Bertrandj abbatis de argento. 
Galicem Berrici abbatis monasterij novi (i) de argento. Galicem P. bonini de 
argento. Galicem Arnaud! archidiaconi de argento. Duos calices de Willelmo 
Ibrnerij et de uxOre sua de argento. Galicem Nicholai prioris Sci egidy de arg. 
Galicem Bainaldi de bois de argento. Galicem Bartholonvei de uergina de 
argento. Calicem Giraudi de ferrabon de argento. Galicem Tsabelle de bémol 
de argento. 

(1) Montierneuf à Poitiers. Le nom de cet abbé ne se trouve ni dans Vllisloire de 
Cabbaye par M. de Ghergé, ni dans le Gallia Cfaistiana. * 



181 XÉLA^GES. 

Les trois prophéliei sairaoles oot été écrites roae ao coayoeoeeineDt da 
xnr siècle el les deox autres ao xiT, sor les fesiUets de garde d'on aalrç 
rit: 



Isti oersos foenmt repertî in tiio antique libro in libraria ecclesie melro- 
policeRemensis : 

Si \eo siet in prdio coin lilio. Resîdebit cam gandio 

Ifse car^ de folio de lilio Gonctis oictis in prelio 

SedpostinstiBînsolia Cmn aqoile sobsidio. 



La seconde porte le nom du célèbre Merlin : 

Prophetia Merlini contra régna Francie, Anglie et Scocie, adoeniente anno 
Dni millesimo cccc** xx** snbseqnente anno xxj* : 

.. Dnm nobilom scisma dom cancer Ti roborabit 

Et nnitois dadibns galli spreto perimeot se , 
.. Bom salices rosaset angninte Toda roralHt, 

Elhera monstra dabant et fimcliis prodiga teins 
.. Hec sont pestiféré gallonun signa mine 

Post bec angligene : virent defloent desolale 
.'. Sooti corn britooe stement anglos in agone 

Dom flof fraocomm et pisds in equorc natans 

Retrocedet campo sese comitaote leone. 
-.- Hiisbinis joncds et eiit vezillirer nous 

Rois erit beili, peribit vis leopasdi | 

Tune pro perpetoo corn flore leo remanebit. 

La troisième est beancoop pins courte : 
Anno poî millesimo cccc** Lvj. 

Mariage a mon Denis du pape et de la fleur de liz. 
Et quant ilz se départiront tos deux si sen repentiront. 



Le manuscrit, qui me fournit le Içxle suivant, date 'de la deuxième moitié 
du xm* siècle et appartient à la bibliothèque publique de Poitiers. J'ai certaines 
raisons de croire qu'il renferme les constitutions de Tordre de Ctteaux. Oo 
remarquera les recommandations d'avoir pour clochers des tours en bois et non 
en pierres, des vitres blanches aux fenêtres, excepté aux abbatiales, des 
parements de soie pour le maître-autel aux solennités, des chasubles simples 
^t d'une seule couleur, un calice d'argent doré avec son chalumeau (i), d'avoir 
la Sainte-Eucharistiô renfermée sous clef, d'allumer deux cierges, fixés à la 
muraille, quand les reliques sont exposées sur l'autel , le temps de la messe 

(9) Le pape se sert encore du chalumeau quand il officie. 



MÉLANGES. 18S 

seoleipeQtp 9t d'allqmer i^ne lampe ou qn cierge à l'aukl da saint dont oq célèbre 
la fêle. 

Turres lapidée ad campanas non fiant nisi lignée (i) Vitrée albe tantum 

fiant, exceplis abbatiis que alterius ordinis fuerint Altaria majora in 

precipuis sollempnitatibus pannis sericis et olosericeis liceat adornare et casule 

Dfiios coloris et simplices sint Galicem uero et Ûstulam habere licet argen- 

team deauratam eucfaaristia subciave et sera eonservetur In pfecipuis 

vero fe^linitatibus cum reliquie imponeulur altari, quod ad missas tantum fieri 
débet, videlicet in feslo s. Trinltalis.... fit sérum in ea..... duo cerei appo- 

neatuT.... hinc et inde parietibus affixa Gum festum aiicuius sancti euenerit 

ad altare in honore ipsius principauté^ coQsccFatum licebit accendero lumen 
lampadis vel candela* 

Yojci une oraison pieuse, d'après un Livre 4*heitre9 n)anuscri( ()u xy« siècle 
(Bibliothèque Impériale): 

Protestacion et confession de la foy xpestienne et catholique, par maistre 
Pierre Dailll cardinal de Gambray. 

Oratio. Sire Dieu tout voyant merueilleusenient, tout congnoissant, je poure 
pécheur fais aujourduy en despitde lennemy protestacion, que se par aucune 
temptacipn^ illusion, déception ou varialion venant par douleur de maladie 
00 aacune faiblesse, ou par quelconques cause ou occasion que ce fut, je choie 
ou ehanseloie en péril de mon ame ne ou preiudice de mon salut je deslinoye 
eo ecce (2) on variacion de sainte foy en laquelle je suis rescu es sains fons de 
baptesme. Sire en mon bon sens auquel maintenant me tenez par vostro grâce 
dont de tout mon cueur vous regracie, celte erreur en mon pouvoir ie 
despice (3) et renonce, et la reuocque et men confesse, et vueil viure et morir en l(^ 
foy de toute saincle église voslre espouse et noslre mère. Et en tesmoing de cette 
confession et protestacion et en despit de lennemy, sire, ie vous offrerai le CredQ 
ep qui vérité se contient* Çt vpus recommande mon ame , ma foy, ma vie et ma 
mort. Amen. Credo ii^ deqm. etc.. Gredo in spiritum, etc. 



Voici Tordre des travaux des ipois de Tannée diaprés les miniatures d'un 
missel Poiteviq, HS. du xv* siècle, conservé à la Bibliothèque Impériale 
de Paris: 

Jauviee, assis à une table couverte de mets , mange de bon appétit. 
FÉvana, bien enveloppé dans ses vêtements, se chauffe tranquillement ao feu 
de sa cheminée, oii bout sa marmite. 

(1) Le Monasiicon Cisterciense (Parisiis, 1670) dit : «Turres lapidée ad campanas non 
fiant nec ligneae, altitudiois immoderatse <iuœ ordims dedeceant simpUcitatem. » 

(2) Excès. 

(a) Da latin despieio. 



186 UtLANGËS. 

Mais taille la vigne. 

Avril cause d'amour avec une jeune fille, doui il serre les mains, sous au 

berceau de verdure. 
Uai, monté sur un palefroi blanc , un bouquet à la main, un faucon au poing, \ 

court joyeux à la chasse. 
JvKt coupe le foin» » I 

JuitLET met le blé en gerbe. Des moissonneurs fatigués de la cbitlear et du i 

travail, se reposent et se rafraîchissent. 
Août bai le blé. 

Sbptbiibiie foule dans une cuve le raisin qu'on lui apporte à pleines bottes. 
Octobre bat les chênes pour les porcs qu'il engraisse. 
Novembre tue le porc engraissé , en lui enfonçant son coutelas dans le veolre 
et en appuyant ses genoux sur lui pour l'empêcher de remuer. Une 
femme se tient à coté et présente le vase où sera recueilli le sang 
qui coule. 

l'abbé barbier de iiontault. 



Société iiipérule des antiquaires de Frange. — On voit à Limoges une 
inscription, encastrée dans le mur d'qne maison de la rue des AUois, qui a été 
'diversement interprétéCr On l'avait lue jusqu'ici de la manière suivante : 

IAE8V 

QRIOANI 

0III8 

M. Tabbé Arbellot avait pensé que c'était une inscription chrétienne des 
premiers siècles, en se fondant sur la présence du mot ucsv qu'il supposait 
être le nom de Jésus-Christ. M. de Longperrler, dans un examen plus attentif, 
a reconnu une quatrième ligne non entièrement effacée et lit ainsi cette 
épitaphe : 

D.M.E. MEMO 

RIAE.8VL 

ORIOAHI 

0NI8 

c'est-à-dire Diis Manibus et memoriœ Sulpkii OriganiofUs. H. de Longperrier a 
fait observer que le nom de Sulpieius se trouve dans d'autres inscriptions de 
Limoges et que c'est le nom propre Origanio au génitif qui termine l'inscription 
limousine. 

Société pes antiquaires de Picardie. -*- Le tome xvi* de ses mémoires, ^oi vîeoi 
de paraître, contient la suite du catalogue des manuscrits sur laPicardîecoaserfés 
à la Bibliothèque Impériale, par M. H. Cocheris et diverses notices de HU. d'Ber- 



MÉLANGES. 187 

biaghem^ Tabbé J. Corblet, de Rocquemont, Darsy et de Grattier. Nous 
extrayons le passage suivant da rapport du secrétaire perpéloel» M. J. Garnier, 
sar les travaax de la Société pendant les années 1837-1858 : < M. le comte de 
Betx nous avait entretenus d'un manascrit de la bibliothèque de La Haye » connu 
sons le nom de Missel ^Amiens. M* Breuil ne manqua point, dans un voyage 
qu'il Ht en Hollande, de visiter le volume signalé par son collègue. Ce missel, 
commandé par Jean de Harchel, abbé de Saint-Jean d'Amiens, en 1323, et qui 
appartenait à cette abbaye, fut écrit par Garnier de Moreuil et enluminé par 
Pierre de Ralnbeaucourt, cette même année. H. Breuil a décrit les enluminures 
burlesques ou satiriques, quelques-unes même d'un caractère plus que facé- 
tieux, mêlées à de rares sujets religieux, composant l'œuvre de Pierre de Rain* 
beancourt, œuvre assez médiocre au point de vue de l'art, mais pleine de 
eariosité pour l'histoire et l'archéologie. On comprend que le caractère de ces 
vignettes, peu surprenant au xv* et au xv!"* siècle, l'ait paru beaucoup au xiv** 
Aussi des objections se sont élevées, et plusieurs de nos collègues ont pensé que 
le manuscrit, commencé en 1323, avait été achevé postérieurement, comme 
cela est arrivé souvent, contrairement à l'opiaion de M. Breuil qui l'attribuait 
tout entier à cette époque. J'ai prié M. HoUrop de nous éclairer sur ce point, 
et le savant conservateur de la bibliothèque de La Haye, en nous faisant 
eonnatlreque ce manuscrit acheté par le roi Guillaume en 1823, à la vente du 
baron Lupus de Bruxelles, a pleinement confirmé Tappréciation de M. Breuil. 
Les vignettes sont en effet toutes d'une môme main et de l'an 13Î3. Ces satires 
et ces peintures rentrent bien du reste dans l'esprit du moyen-àge où la croyance 
an dogme n'excluait point, comme le dit M. Jubinal en parlant de ce livre, la 
raillerie envers les ministres de Dieu, même les plus élevés. Il n'en serait pas 
moins intéressant cependant de rechercher, comme le propose M. HoUrop, si 
les sujets de ce genre, dans les manuscrits, sont symboliques ou satiriques ; et, 
dans ce cas, comment un enlumineur a pu avoir la hardiesse d'en faire un 
ornement et de l'introduire dans un missel, qui au xvi* siècle aurait sans aucun 
doute été condamné au feu. » 

Nous pensons qu'il doit être facile d'interpréter ces prétendues satires cléri- 
cales par dçs explications légendaires, comme H. Breuil l'a démontré pour 
d'autres exemples , dans le tome ii de la Revue de VAri chrétien, page 342. 

SociÉTi AECHBOLOOiQUB DE Sens. — Ou a donué diverses origines au dicton 
populaire : Le battu paie l'amende. L'abbé Tuet n'y voit qu'un jeu de mots qui 
indique la punition de ceux qui frappent autrui : Le bas-tu? paie Vamende, 
M. Touchard Lafosse donne une explication tout aussi bouffonne. Il prétend que 
lorsque le créancier ne pouvait point prouver juridiquement sa créance, il pou- 
vait appeler son débiteur à un duel de coups de poing et que le dit débiteur pou- 
vait se libérer en iisêommant son créancier. M. Deligand a communiqué à la So- 
ciété archéologique de Sens, une explication beaucoup plus rationnelle de ce 
vieux proverbe, dont il fait ainsi remonter Toriginc.au xn* siècle. « Dans là 



I 



188 MÉLANGES. 

Charte de conQrmalion des premières Coulâmes de Lorrb, donnée par Lmh 
Jeane, en 11S5, se trouve sous Tarticle 11, cette disposition, que noos crài 
textuellement : Et si homines de Lorriaeo vadia duelU temere dederial, ei, prm 
siti assensu, antequam dentur obsides, concordaverini, duos solidos et 
persolvat uterque. Et si obsides dati fuerint, septsm solidos et dimidium 
uterque; et si de iegitimis hominibus duellum factum fuerit, obsides DEVICTL 
tumet i:t solides persolvent. La Charte délivrée par Philippe-Au^ste, en I 
contient la môme règle, dans des termes à peu près identiques, mais s !'« 
croit Dom Morin, elle aurait apporté une modific;ition importante, le dhA dà 
se trouvant dans le texte à la place de Pexpression devicti. Noas la copions I 
lement : Si homines de Lorriaeo vadia duelli temere dederinl et prepositi 
antequam tribuantur obsides, eoncordaverint, duos solidos, etsexdenarios, 
uterque. Et si obsides dati fuerint septem solidos et sexdenarios persoivi «terfa 
Si de Iegitimis hominibus duellum factum fuerit obsides DENUO, centum ei éesk 
cim solidos per solvant. Cependantynous retrouvons dans une Charte de eooin» 
tion des Coutumes de Lorris, délivrée en 1302, pour laFerté Loapière, l'i 
prévôtés soumises à la juridiction du baillage de Sens, la règle ainsi Iradoile il 
la Charte primitive de Louis-le-Jeune : c Et si les hommes de la Ferlé ont îsÊt 
» ment donnez gaiges de champ de bataille, et ils accordent devant qallz ak4 
> baillez hommes pour ladite bataille, ung chacun de eux paiera deux sok sa 
j» deniers; et s'ils ont baillez lesdits hommes, ung chacun de eax payera sept 
» solz six deniers. Et se ledit champ de bataille est fait de hommes légitins, 
9 les bataillons vaincus payeront cent douze sols. » C'est donc, sans aoce 
doute, de la règle établie à Tégard des vaincus par la charte de Loais-le-Jeise, 
que, malgré les reformations que les temps et les mœurs lui ont fait subir, ei 
^orti et venu jusqu'à nous cet adage : le battu paie Vamende. 11 s'est consent 
et transmis dans les traditions du langage, et comme la critique a été de \m 
les temps, elle a donna carrière à Tesprit de dos pères, qui Font Iransfoise 
en quatrain populaire. » 

— Société académique des Hautes -Pyrénées. — Cette Société, fondée i 

Tarbes, il y a quelques années, vient de prendre une mesure que nous devoe 

signaler, dans respéranee qu'elle trouvera des imitateurs. Elle a ouvert des 

cours publics , professés gratuitement par ses membres ; nous croyons que les 

Sociétés archéologiques rendraient d'importants services et augmenteraient leur 

influence en fafsant ainsi professer par quelques-uns de leurs membres des cours 

spéciaux d'archéologie et d'histoire provinciale. 

J. Cl, 



CHRONIOtJE. 



Un indîvida , pteiiànt le titré de commis-voyageur d'une injpot'tante librairie 
de Paris, parcourait récemment le midi de la France, et recueillait des abonne- 
menls à la Revuê de l'Art chrétien, M touche Targent et se garde bien de donner 
avis des souscriptions au libraire de la Revue. Plainte a élé portée contre cet 
escroc. 

— M- l'abbé Ponce nous écrit de Saint-Sever-sur-FAdour (Landes ) : « Vous 
avez eu raison de dire, dans voire Essai historique sur les ciboires, qu'on 
trouvait dans quelques églises du midi des plats d'offertoire. Notre église en 
conserve encore quatre, servant à recueillir les aumônes pascales; le fond du 
premier est uni ; le second représenle Marie portant Tenfant Jésus ; le troisième, 
la lutte de saint Michel et de Lucifer ; le quatrième, quatre vendangeurs portant 
àPaide d'un bâton une énorme grappe de raisin. — . . . Une maçonnerie masquait 
le tympan du portail septentrional de notre magnifique église romane : on vient 
de Tenlever et on peut admirer maintenant de fort belles sculptures, représentant 
le Sauveur bénissant et saint Michel terrassant le démon. » 

— Une exposition de peinture sera ouverte à Saint-Quentin du 10 mai au 
tOjuin 1859, à Toccasion du concours régional. Les artistes des départements 
de la Seine, du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de l'Oise, de Seine-et- 
01se,de Seine-et-Marne et de l'Aisne, qui résident dans ces départements ou 
qui y sont nés , seront seuls admis à envoyer leurs œuvres à l'exposition de 
Saint-Quentin ; ils devront faire connaître leur intention à la Mairie de cette ville 
dans le délai d'un mois. Un certain nombre de tableaux, gravures, etc. sera 
acheté par la ville de Saint-Quentin au moyen d'une subvention municipale et 
d'une somme produite par un nombre illimité d'actions. Une commission spéciale, 
nommée par Tadministralion municipale, sera chargée d'examiner, avant le 
10 juin, les œuvres reçues, et de déterminer le nombre et la nature des récom- 
penses à donner aux artistes dont les œuvres auront été le plus remarquées. Ces 
récompenses consisteront en médailles d'or, d'argent et de bronze. 

— Au printemps prochain, on commencera à Cologne la construction d'une 
nouvelle église, sous l'invocation de saint Maurice. Elle sera en style ogival, 
d'après les plans de Slatz. Un Colonnais a donné 400,000 francs pour l'érection 
de ce monument. Ce sera la soixantième église gothique que M. Statz aura b&tie 
en l'espace de quinze ans. 

— M. l'abbé Chapia donne, dans VSspérance de Nancy, une recette écono- 
mique, pour entretenir à peu de frais une lampe perpétuelle devant le Saint- 
Sacrement. Une petite mèche û'amadouy de la grosseur et de la longueur d'une 
veilleuse ordinaire, employée à la place de celle-ci, brûle du soir au matin, 



190 CHRONIQUE. I 

sans jamais s'éteiadrc^ et une seconde de même du malin au soir. Si on a | 
une huile bien épurée, le litre d'huile peut durer 25 jours, ce qui équivaut 
à environ 15 litres par année. Estimez le litre, année moyenne, à 1 fr. 50 c, 
cela donne une somme de 22 fr. 50. On coupe Tamadou en petites mèches, avec 
des ciseaux; on les roule sous les doigts pour les arrondir, et on les place 
dans le liège d'une veilleuse. On peut donc, pour moins ht 25 francs, entretenir, 
LA Nuit ET LE lOfja, uue lampe devant le Saint-Sacrement. 

— Le quatrième volume du SpiciUge d$ SoUsmes, qui a para depuis quelque 
temps, renferme, entre autres choses Intéressantes, dix-sept Inscriptions chré- 
tiennes de TAfrique, qui, jusqu'à présent, n'a presque rien fourni à Tépigraphie 
chrétienne. Ces inscriptions sont ornées en grand nombre de la croix latine, 
chose rare, même à Rome dans les monuments d'une haute antiquité. 

— Dans le n"* de novembre 1838, page 510, il est dit que M. Guérilhault a 
fixé son établissement à Chantonnay (Vendée). M. Guérithault nous prie de 
rectifier cette erreur; il réside toujours à La Hàye-Descartes (Indre-et-Loire). 

— On a découvert récemment dans l'église des Péoitents de Valence, de nom- 
breux ossements renfermés dans une châsse en bois placée sous l'autel de 
sainte Galle. Comme on lit sur l*arceau de la chapelle cette inscription : Ici 
repose le corps de sainte Galle , vierge et protectrice de Valence, plusieurs 
archéologues de la Drôme pensent que les reliques qu'on vient de découvrir 
sont celles de sainte Galle.* 

— M. Techener met en vente au prix de 18 francs un curieux opuscule da 
commencement du xvn* siècle intitulé : Vhonnesteté des îiatUs-de-chausses, traité 
de la Palestre. L'auteur normand fulmine contre les carrosses f qui sont, dit-il, 
des chapelles de Vénus, d'autant qu'étant renfermés dans des coques de vers à 
soie, et comme en un paradis ayant les esloilles à l'entour de leur boële ou 
cabinet peint, attelé comme le charriot de Phœbus, je crains que les chevaux de 
leurPhaétonneles précipitent dans un lieu d'où ils n'en puissent relever. » Cette 
citation nous apprend que les carrosses étaient doublés en soie, ornés de pein- 
tures et constellés d'étoiles en or; elle nous fournit également une étymologie 
du nom de Phaéton donné à certaines voitures. 

— Un journal de Normandie raconte comment il se fait que la sculpture de 

l'ivoiresc soit installée à Dieppe plutôt que dans toutesles autres villes de France. 

Cela est dà à une circonstance toute fortuite. Un capitaine Cousin, de Dieppe, 

qui existait sous Louis XIl, au xv* siècle, voulut aussi découvrir l'Amérique; à 

son retour, il relâcha en Afrique, sur la côte des Dents, en lesta son navire, et 

revint à Dieppe avec sa cargaison, qu'il vendit à bon marché aux ébénistes, ce 

qui donna Vidée de les façonner et d'en faire une multitude de petits objets de 

luxe et d'utilité, que l'on vendait aux baigneurs avec des coquillages marins. 

Ces petits profits affriolèrent les Dieppois, qui comptent aujourd'hui de 850 à 

M îv<»irisculpleurs, dont plusieurs décèlent un véritable mérite. 

J. C. 



BULLETIN BI6LI06RÂPHIQUË 



lc« ■jnHères qni ont élé représentés dans le Maiiic,par le R. P. 
DoDi Paul Piouv, bèflédictia de la Congrégation de France. — Angers, 4868, in-^ de 
74inges« 

Voici un ouvrage qui prouve bien le grand avantage qu'il y a à fouiller jusque 
dans les entrailles d^un sujet. En étudiant avec une infatigable patience les 
annales de la province du Haine, le R. ?• Dom Piolin a mis au jour un grand 
nombre de documents fort précieux pour Tbistoire générale, ecclésiastique et 
civile, pour les lettres et les arts. Nous pourrons revenir sur quelques-unes de 
ces découvertes en rendant compte de son Histoire de V Église du Mans, dont le 
quatrième volume vient de paraître. En attendant, nous voulons faire connaître 
en peu de mots un opuscule du même auteur, qui doit intéresser tous les lecteurs 
de la Betue de VÀrt chrétien. 11 s'agit en effet de l'art dramatique religieux, et 
de ses différentes manifestation» à toute» les époques, dans une province impor- 
tante. Marcbant presque toujours à Taide de documents inédits, l'auteur fournit 
des renseignements nouveaux pour Tbistoire littéraire de la France en général, 
et spécialement pour les annales de la scène religieuse. Nous ne nous hasarde- 
rons pas adresser Tinvcntaire de tout ce que contient ce volume, si mince 
^a&t au format, mais si rempli de faits nouveaux ; nous indiquerons seulement 
qtiel profit peut eti tirer Fami de Tart cbrétieû. 

Selon Dom Piolin, l'origine des Mystères remonte jusqu'aux premiers temps 
dû christianisme ; ils ne sont qu'un développement de certaines parties drama- 
tiques des liturgies primitives. L'auteur conclut des renseignements fournis par 
Matthieu Paris sur l'abbé Geoffroy^ auteur du Jeu de Sainte Catherine, que les 
premières représentations des Mystères proprement dits eurent lieu dans l'école 
ecclésiaâtique du Mans. Le' théâtre hiératique se maintint avec honneur dans 
ce pays, et les documents publiés par Dom Piolin sur le bienheureux Jean Michel^ 
chanoine, curé et archidiacre au Mans, puis évêque d'Angers, sur les frères 
Arnonl et Simon Grébau, et sur Pierre Curet, chanoine du Mans, font voir que 
les di&ttx plus célèbres drames sacrés du moyen-âge ont été composés dans la 
capitale du Maine, et qu'ils y ont joui longtemps d'une grande faveur. Le car- 
dinal Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, introduisit les jeux de la scène 
jusque dans son palais. 

En 1S28, les Chanoines du Mans maintiennent la distinction rigoureuse entre 
le drame sacré, dont ils favorisent les représentations, et la scène profane, qu'ils 
ont soin de proscrire. Un peu plus tard (1559), le protestantisme veut populariser 

* Les ouvrages dont deux exemplaires sont adressés à la il£VUB sont annojicés sur la 
coa?ertnre, indépendamment du compte- rendu qni pent leur èUe consacré dans le Balletin 
biUiofraphique. 



i92 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

ses doclrines à Taide des représentalions des Mystères; mais la solUcitode des | 
chanoines nese laissa pas surprendre. Dans le Bas-Maine, oùles mœurs primitives i 
se sont conservées longtemps, les Mystères ont joui de la favear populaire jus- 
qu'aux approches de la révolution de 1789. L*ouvrage de D. Piolin renferme à 
ce sujet des renseignements toutà-fait neufs et du plus vif intérêt. De 1493 à I 
153i, un chroniqueur inédit fournit des noms de poètes, des détails sur leurs 
compositions dramatiques, des renseignements sur tout ce qui se rapportait à la 
mise en scène, que Ton chercherait vainement ailleurs. I 

On le voit, Dom Piolin a renfermé dans un petit nombre de pages la matière I 
d'un gros livre; le litre promet moins que Touvrage tie donne; nous croyons que i 
Tauteur a parfailement justifié ce qti'il dit en commençant son travail, que celui ' 
qui veut connaître les mœurs du moyen-àge doit nécessairement étudier les 
Mystères et Miracles de cette époque, et nous nous contenteronsd'ajouter qu'où 
ne saurait trouver un résumé plus substantiel sur cette matière que les Recher^ 
ehes du docte bénédictin. anatole 1>e Hontdot. 

Histoire 4e VaMmye du HôBlpSalntpElAl^ piar M. A. se Cjuldeyacqvi; ! 

4 fort vol. ïn4; Arras, 4859. (42 fr.) 

Cette publication a déjà réuni un grand nombre de souscripteurs et c'est avec 
raison que l'on s*empresse ainsi de toutes parts de favoriser un ouvrage aussi 
intéressant. Cette histoire en effet est une monographie complète de l'une des 
plus célèbres abbayes de l'Artois. Elle prend même les faits antérieurs à la 
fondation de ce monastère, depuis Tépoque gallo-romaine jusqu'à 1066; puis elle 
raconte tous les faits religieux, civils, politiques, militaires qui se sont accomplis 
sous le règne de quarante-lrois prélats, depuis 1066 jusqu'à 1790. On entre 
ensuite dans la ^vie intime du cloître, on volt le règlement, les occupations 
diverses, la distribution du temps et des offices; on voit quels étaient les 
revenus, quels bénéûces dépendaient de l'abbaye du Mont-Sainl-Eloi. L'histoire 
littéraire est aussi exposée en détail et elle offre plus d'une page digne de beau- 
coup d'intérêt. La partie archéologique est loin d'être négligée; enfin de 
nombreuses pièces justificatives viennent prouver au lecteur sérieux que 
l'auteur n'a rien avancé qui ne fût rigoureusement exact. 

Les planches sont nombreuses et (rès-Belles. On voit, entre autres, un plan de 
l'abbaye au xv!!!"" siècle, les armes de Pabbaye, (chromolithographie) écartclées 
des armes du fondateur; le costume des chanoines réguliers de Saint -Eloi (la 
soutane violette avec boutons rouges); plusieurs sceaux curieux; une 'vue des 
caves au xiii'' siècle; les fermes et les granges^ le cloître, le réfectoire, le quar- 
tier de l'abbé; enfin les tours si connues que l'on voit encore et qui dominent 
tant de points de vue du pays d'Artois. 

On le voit, cette œuvre est sérieuse, longuement préparée; elle est digne 
de toute l'attention des hommes qui aiment à connaître l'histoire de leur pays. 










^. /^ 



vo^'-^-.x 




(f ^.^0 



.^X -: 'I t.. 












g s 

co o 

S^ .2 

t3 • S 

P) ni 

ci) • 



è '^ 






6qgT -uaT^JJT^J ;av ^ ap shaa^ 



REVUE 



DE 



L'ART CHRETIEN 



REMARQUES CRITIQUES 

lAS U IW I T U T W PB VAMX UUltl ' I— OB ■• Et'ABBt PAMCêL. 



SBPtliMB AlTICLt *• ' 

M. Tabbé Pascal, dans son mois de septembre, ti*offre aux artistes 
qu'un nombre de saints fort restreint; il Jle s'occupe que de sept 
fêtes : c'est assurément trop peu. Saint Gilles, saint Adrien, TExalta- 
tion de la sainte Croix, saint Côme et saint Damien, l'archange saint 
Michel et saint Jérôme sont les seuls sujets qu'il traite. Les rensei- 
gnements sont faibles et le style assez négligé, comme dans le reste 
de l'ouvrage; quant à ce qui est des jugements, je me bornerai à 
signaler la critique que l'auteur inflige aux artistes qui donnent à saint 
Jérôme les insignes du cardinalat. M. Pascal réprouve formellement 
cette tradition qui est cependant fort ancienne dans l'art chrétien, 
et n'a jamais été interrompue; à ce point que le Dominiquin, dans 
son sublime tableau de la Communion de saint Jérôme, où il représente 
le saint vieillard presque nu , n'a pas crii pouvoir se dispenser de 
couvrir d'un lambeau de pourpre une partie de ce corps décharné. 
« S'il y avait, dit notre auteur^ dans le iv« siècle, des cardinaux, ils 
n'avaient pas, très -certainement, un costume analogue à celui dont 
se revêtent actuellement les princes de l'Eglise, i» Pourquoi M. l'abbé 
Pascal oblige-t-il son lecteur à se souvenir que, dans divers endroits 
de son livre , il a accordé que l'on pouvait représenter les saints sous 

• Voyez le do de Février 1859, page 75. 

Toxz m. Mai 1859. 1 3 



I9i REMARQUES CRITIQUES 

des costumes et avec des . emblèmes que Tarchéologie n'avoue pas 
toujours, mais qui ont Tavantage d*ètre populaires? 

Parmi les saints de septembre , oubliés par M. Fabbé Pascal et qui 
mériteraient une mention en faveur des artistes, je citerai, au 2 de ce 
mois, saint Etienne, roi de Hongrie: on le représente en costume 
royal, portant une croix de Légat, e^ signe du privilège accordé à 
lui et à ae& successeura par le Saint-Siège. Au 10, saint Nicolas de 
Tolentino^ avec Thabit des ermites de saint Augustia, et la tète 
entourée d'étoiles. Au i6, sainte Euphcmie; il ne faut pas oublier 
son célèbre tableau décrit avec tant de détail et de sentiment par saint 
Astère d'Amasée. Au 19, saint Janvier en babits pontificaux, tenant 
dans sa main, ou sur un livre, deux fioles qui représentent celles 
dans lesquellea aoa sang s^ liqwfie et boaiil(H[iQç« au jour de sa fête. 
Au 20, saint Eustache, sous le costume militaire, à genoux devant 
un crucifix ^w ^parait ^tre les coroea d*<»u ceif ; ou sortant à 
mi-corps du taureau de métal embrasé, instrument de son martyre. 
Au 22, saint Maurice, avec le casque et la cuirasse, tenant un 
drapeau. Le même jour, saint Thomas de Villeneuve, avec l'habit des 
ermites de saint Augustin , orné du pallium ; ou couvert du pluvial, la 
mitre en tète et distribuant l'aumône à quelques pauvres. Au 23, 
sainte Tbëcle, la protomartyre, entourée de bêles féroces, étendues 
dociles à ses pieds. 

Le mois d'octobre présente à M. Pascal saint François d'Assise, 
saint Bruno, saint Denis de Paris, saint Luc, sainte Ursule, saint 
Sin^on et saint Jude , saint Quentin et saint Wolfgang. L'auteur nous 
dit que saint François d'Assise est le fondateur des Minimes; la 
distraction est trop forte. Les frères Mineurs ont pour patriarche 
saint François d'Assise, et les Minimes saint François de Paule. 
L'erreur ici D*a pas seulement une grave importance historique; au 
point it vue iconographique elle est de nature à égarer l'artiste; le 
costume des Minimes différant beaucoup de celui des frères Mineurs, 
comme il est facile de le voir dans Hélyot. M. l'abbé Pascal parle 
ensuite du costume monacal de saint François; ce qui donnerait à 
supposer que le patriarche scraphique aurait été moine; et, en eSet, 
quelques lignes plus bas, l'auteur nous parle de la coule de saint 
François. Je conseille très-fort aux artistes de ne pas s'aviser de 
suivre ici M. Pascal; ils risqueraient de produire un saint François 
que l'on serait exposé de prendre pour un saint Benoit : de même ils 
feront bien de ne pas prendre à la lettre ce qui est dit au sujet de 
V ample capuchon; on sait, en effet que, dans les controverses qui se 



SUR LES INSTITUTIONS DE L*ART CHRETIEN. 105 

sont élevées entre les Franciscains sur le capuchon de Tordre, on a 
disputé s'il devait être rond, ou carré, ou pointu; mais, dans la 
divergence d'opinions, on est toujours demeuré d'accord qu'il ne devait 
pas imiter Vampleur de celui des moines. 

Notre auteur fait preuve d'une indépendance dont il faut lui savoir 
gré, lorsqu'il admet les représentations de saint Denis portant sa tète 
dans ses mains. Il est moins heureux ou moins clair , à propos de 
saint Luc, quand il nous dit que ce saint évangéliste est quelquefois 
représenté « dans une pièce garnie d'une sorte de pharmacopée. )» Le 
dictionnaire de l'Académie définit le mot pharmacopée, tin traité qui 
enêrigne la manière de préparer et de composer le$ médicaments. 
M. Pascal termine le mois d'octobre par saint Wolfgang de Ratisbonne. 
«On représente, dit^il^ ce saint évèque tenant une église de la main 
gauche, et une hache de la droite. Le premier attribut est une 
église conventuelle qu'il édtfia. Le second rappelle )e zèle de saint 
Wolfgang à détruire les abus qui s'étaient introduits dans le monas- 
tère de saint Emmeran. n A coup sûr voilà un bien étrange symbo- 
fisme; jusqu'à présent, on avait regardé hi hache que tient entre les 
mains saint Wolfgang comme une allusion à un fait de sa légende, 
et nullement comme un instrument de réforme monastique. On lit 
dans la vie du saint évèque que voulant un jour déterminer le lieu 
où devait être construite une église , il lança du haut d'une montagne 
couverte de forêts une hache qu'il tenait à la main; TinstrumenC 
enfonça son fer dans la roche , et marqua ainsi remplacement où fut 
bâtie la maison de Dieu. Telle est la raison pour laquelle on place une 
hache dans la main de saint WoUgang. Nous ne sommes pas plus 
disposé à donner raison à certain iconographe qui a écrit de ce 
même saint-confesseur-pontifc : « Il tient une hache , instrument de 
am martyre. » 

M. Tal^ Pascal a omis, dans son mois d'octobre, un grand nombre 
de saints qui avaient droit d'y figurer, et 'que les artistes regretteront 
de n'y pas voir. D'abord au ï^'du mois, le grand saint Rémi, toujours 
reconnaissable à la colombe qui lui apporte du ciel la sainte Ampoule 
qu'elle tient dans son bec; on le représenta encore instruisant ou 
baptisant Clovis; aucun sujet n'est plus populaire. Au 2, saint Léger, 
évèque d'Autun et martyr; la langue dans la main, les yeux crevés 
le rendent toujours reconnaissable. Au 7, saint Serge et saint Bach ; 
deux soldats en costume militaire romain, avec la palme du martyre, 
au *6, sainte Thérèse en carmélite, tenant un cœur percé d'une flèche, 
d*autpes fois une plume, ou écrivant un livre. La scène de la transfixion 



196 REMARQUES CRITIQUES 

du cœur de celte illustre sainte par un séraphin a été traitée par la 
peinture et par la statuaire. Au 19, saint Pierre d'Alcantara, en 
habit de franciscain, tenant une grande croix formée de deux 
branches d*arbres superposées. 

Le mois de novembre présente d*abord à M. Tabbé Pascal la fêle de 
la Toussaint, qu*il traite souB le rapport des œuvres artistiques qu*el)e 
a inspirées. Il me semble qu'il se trompe en signalant le Jugement 
dernier de Michel-Ânge comme une représentation du paradis. Sans 
doute, on y voit dans la partie supérieure, la Sainte Vierge et un 
certain nombre de saints; mais ces personnages n'y sont pas représentés 
dans la jouissance de la béatitude éternelle. Us assistent au terrible 
jugement. Marie semble effrayée du courroux de son Fils ; ce n'est 
pas là une peinture du ciel. Gomment notre auteur ne nous dit-il pas 
un mot du sublime paradis de Fiésole? Il est clair que, s'il avait voulu 
examiner sérieusement cette admirable composition , il ne nous dirait 
pas: « Nous répétons qu'un pareil sujet est inabordable, et qu'un 
chef-d'œuvre en ce genre est impossible. » 

J'ai été un peu étonné aussi d'entendre M. Pascal , après avoir cité 
la magnifique description du ciel qu'on lit dans l'Apocalypse^ nous 
dire qu'il faut voir, peut-être avec plus de raison, dans cette scène 
divine, une description de la liturgie des premiers siècles. S'il se fût 
borné à faire remarquer que la disposition de l'autel et de ses acces- 
soires fut, dans les premiers siècles, imitée jusqu'à un certain point 
de l'admirable tableau du ciel présenté par saint Jean dans ce passage, 
il eut parlé comme les vrais archéologues ; mais nous dire que saint Jean, 
lorsqu'il nous avertit qu'il va décrire le ciel, nous représente une scène 
liturgique de la terre, c'est oublier par trop le sens du livire sacré et 
encourir un grave reproche. 

Vient ensuite dans les Institutions la question du purgatoire au 
point de vue de l'art chrétien. L'auteur croit devoir prémunir l'artiste 
qui serait tenté de peindre entourées de flammes les âmes détenues 
dans ce séjour d'expiation , que l'Eglise n'a pas défini l'existence du 
feu dans le purgatoire. 11 confient cependant, un peu après, que cette 
manière d'exprimer les peines au milieu desquelles les âmes achèvent 
de se purifier «c n'est pas blâmable. » On doit savoir gré à M. Pascal 
de cette condescendance ; il est seulement à regretter qu'il ne lui 
soit pas venu en mémoire que l'Eglise, lorsqu'elle prie à l'autel pour 
les âmes du purgatoire, implore pour elles a un lieu de rafraîchis- 
sement, locum refrigerii; » ce qui suppose apparemment qu'elles 
souffrent les ardeurs du feu. M. l'abbé Pascal remarque avec raison 



SUR LES INSTITUTIONS DE L*ART CHRETIEN. 197 

que le concile de Trente n'a pas jugé à propos de trancher la question 
dans son décret sur le Purgatoire; mais l'étude particulière que cet 
aateur a faite de la liturgie> le met à même, mieux que personne, 
de peser la valeur des témoignages qu'elle fournit sur la doctrine 
intime de l'Eglise» dont elle est, selon Bossuet, le principal instrument. 
Or, les liturgies de l'Orient sont encore plus expresses que la liturgie 
romaine sur les feux du Purgatoire. 

Saint Hubert occupe ensuite l'auteur des Institutions. Il nous 
parle du cerf qui se présenta un jour au saint, ayant une croix entre 
les cornes, et il traduit ainsi : <x l'animal portait entre ses cornes un 
signe decroix , signum crucis. » Cette traduction est au moins bizarre ; 
M. Pascal traduirait donc ainsi les paroles de l'Eglise dans les fêtes 
de la sainte Croix : « il y aura dans le ciel un signe de croix , signum 
erucis eril in cœlo. y» L'auteur ajoute « qu'il préférerait à la repro- 
duction artistique de la légende du cerf crucigère, la représentation 
de saint Hubert eu évèque , évangélisant les peuples des Ardennes 
riverains de la Meuse. » A ce compte, je proposerais d'écrire bien 
lisiblement au bas du tableau qu'il s'agit là de saint Hubert et des 
Ardennais riverains de la Meuse; autrement on ne voit pas comment 
les fidèles s*y prendraient pour discerner le saint évèque de tout autre 
apAtre évangélisant les infidèles, riverains d'un fleuve quelconque. 
On ne conçoit pas ce système de faire la guerre aux attributs 
populaires des saints, lorsqu'il es( évident qu'on ne saurait les 
remplacer , et que d autre part , ils se trouvent consacrés par tant de 
grandes et belles œuvres de l'art exposées dans les églises depuis 
des siècles. 

M. l'abbé Pascal après avoir traité de saint Marcel de Paris, de 
saint Charles et des quatre Couronnés, passe à saint Martin. Je 
regrette qu'il n'ait pas compris que la meilleure manière , je veux 
dire la plus populaire, de représei\ter ce célèbre saint, est de le 
figurer à cheval , divisant sa chlan\yde avec son épée , pour en 
donner la moitié à un pauvre. Sans doute, toute la vie du grand évèque 
de Tours n*est pas dans ce seul fait; mais il n'en est pas moins vrai 
que ce cavalier charitable reveillera chez les fidèles l'idée de saint 
Martin plus que toute autre coniposition; et u'est-ce pas là l'effet que 
Ton désire produire au moyen de l'iconographie sacrée ? 

Après avoir dit quelques mo(s suf sainte Elisabeth de Hongrie, 
l'auteur passe à sainte Cécile. Il semble avoir pour bu( dans tout ce 
qu'il dit au sujet de cette illustre ipartyro de lui contester sa qualité 
de Reine de l'harmonie. Heureusement, il est trop tard pour lui 



198 bismabquës critiques 

enlever celte auréole que la chrétienté tout entière lui a départie; 
mais il faut convenir que les arguments mis en avant par M. Tabbé 
Pascal ne sont pas do nature à convaincre les artistes, ni à faire 
reculer le sentiment du peuple chrétien. Notre auteur tient d*abord 
à prouver que sainte Cécile n^était pas n^usicienne, attendu que si 
elle a assisté à un concert le jour de ses noces, il n'est pas dit qu'elle 
y jouât d*un instrument. On pourrait déjà lui répondre que parmi les 
patrons des différents i^rts, il en est plus d*nn qui n*a pas exercé 
Tart qu'on a placé sous sa protection. M. Pascal ne prétend pas , sans 
doute, que sainte Barbe ait eu un rapport quelconque avec rarlillerîe; 
cependant, il nous dira à propos de cette sainte qu'elle est la patronne 
des artilleurs. Je lui demanderais volontiers si saint Honoré a été 
boulanger, saint Barthélémy boucher, saint Louis joaillier, saint 
Jean TËvangéliste libraire, saint Martin meunier, saint Laurent 
pompier, saint Vincent vigneron, etc. Il est donc évident que d'autres 
raisons que Texercice même de la profession ont souvent déterminé 
le choix du patron qui lui a été assigné. 

Pour ce qui est de la pensée qui a fait attribuer à sainte Cécile le 
patronage de la musique sacrée, il faut être bien malheureusement 
doué pour ne pas sentir tout ce qu'elle a de délicat et tout ce qu'elle 
renferme d'à- propos. Les Acles de cette sainte nous racontent qu'au 
milieu d'un bruyant concert qui retentissait à ses oreilles, « Cécile 
chantait dans son cœur, et chantait au Seigneur.» Cette mélodie 
intime et suave qui montait jusqu'à Dieu, qui réjouissait les anges, 
ne semble donc pas à M. Pascal assez digne d'admiration pour motiver 
ce patronage des chants sacrés que les siècles ont déféré à l'illustre 
vierge? Il veut à toute force que sainte Cécile se soit mise au clavecin 
pour mériter le titre de musicienne; autrement elle est reniée pour 
telle, et ni des siècles d'honimages, ni tant de chefs-d'œuvre de Tari 
qui consacrent celte belle idée, ne sont rien pour lui. Un livre qui 
renferme de pareilles théories semble peu en mesure de produire l'effet 
que s'est proposé l'auteur : au lieu d'inspirer les artistes, fl est bien 
plutôt fait pour les décourager. 

M. l'abbé Pascal n*en sui^ pas moins sa pointe , et après avoir parlé 
des tableaux que Mignard et Raphaël, (je demande pardon au lecteur 
de l'inversion chronologique et autre; elle n'est pas de moi,) que 
Mignard et Raphaël , dis-je , ont consacrés à sainte Cécile, et sur 
lesquels ils ont exprimé les emblèmes de la musique, il nous cite 
Jules Romain et le Dominiquin qui, selon lui, se sont bien gardés 
d*une telle excentricité. Examinons un peu. «Jules Romain a peint 



SUR LES INSTITUTIONS DE L ART CHRÉTIEN. 199 

le martyre de sainte Cécile frappée du glaive» dans une salie souter- 
raine de bains abandonnés à Rome. » Je ne dirai qu'un mot sur «c la 
salie souterraine de bains abandonnés; » la salle existe encore, elle 
n'est pas souterraine et les thermes du palais de Yalérien à Rome 
n étaient pas abandonnés; mais de bonne foi, Jules Romain avait-il 
à se préoccuper d'instruments de musique, lorsqu'il s'agissait de 
rendre Timmolation de sainte Cécile par le bourreau? M. Pascal 
confond ici la peinture historique avec la peinture symbolique; il 
devrait cependant savoir que les attributs que l'on emploie pour 
caractériser un personnage isolé peuvent et souvent même doivent 
disparaître dans les scènes d'histoire où figure ce personnage. 11 est 
évident que si on avait a représenter saint Martin célébrant la messe, 
avec le globe de feu au-dessus de sa tête, comme l'a peint Le Sueur» 
on ne s'imaginerait pas de figurer le saint évèque en cavalier. 

Hais voici qui dépasse tout et démontre mieux encore l'étrange 
parti pris de M« l'abbé Pascal, et combien il est un guide aveugle pour 
les artistes. «Zampieri (le Dominiquin), dit-il, a figuré la mort de 
la sainte , à la suite des tortures qu'elle a subies. Le pape saint 
Urbain P' vient bénir cette agonie de la généreuse martyre à laquelle 
un ange porte la palme de la victoire. Plusieurs témoins sont groupés 
autour de l'héroïne chrétienne. Le même artiste, dans un autre tableau, 
a peint notre sainte distribuant ses biens aux pauvres. Enfin , un troi- 
sième tableau du même retrace l'apothéose de sainte Cécile. L'église 
de Saint-Louis-des-Français , à Rome, possède ces trois chefs-d'œuvre. 
Rien n'y fait allusion au talent musical que Mignard et Raphaël 
prêtent gratuitement à sainte Cécile. » Il y a ici presqu'autant 
d'erreurs que de phrases. D'abord ce ne sont point des tableaux , mais 
des fresques du Dominiquin qui décorent la chapelle de sainte Cécile 
à Saint-Louis-des-Français. Il n'y a point trois fresques : il y en a 
cinq , sur lesquelles quatre ont été gravées. La fresque qui représente 
l'apothéose de sainte Cécile étale avec complaisance, comme l'attribut 
spécial de la sainte, l'orgue à tuyaux qui rappelle son patronage sur 
la musique; la fresque sur laquelle le Dominiquin a retracé sainte 
Cécile et saint Valérien couronnés par l'ange, ofl're encore l'orgue 
avec son clavier, d'une dimension à frapper les regards de tout autre 
que M. l'abbé Pascal, qui connaît sans doute ces diverses œuvres 
puisqu'il en parle ; mais qui , évidemment les a vues avec une inex- 
plicable prévention. Ces deux fresqdes sont de celles qui ont été 
reproduites par la gravure, à la Calcografia camerale, et que l'on trouve 
à Paris dans les dépôts de gravures étrangères. Que M. Pascal daigne 



200 REMARQUES CRITIQUES, ETC, 

donc Fevoîr Tune et Taulre , et il n'en aura pas pour longtemps à 
reconnaître que la distraction Ta emporté , et qu'il a eu tort de dire 
avec tant d'assurance en parlant des cinq fresques ( et non des irm 
tableaux J du Dominiquin à Saint-Louis-des-Frangais , i< que rien 
n'y fait allusion au talent musical que Mignard et Raphaël (sic) prêtent 
gratuitement à sainte Cécile. » 

Il me semble aussi que notre auteur aurait eu besoin de connaître un 
peu mieux les Actes des saints y pour être en mesure de mener i 
bien un travail tel que celui qu'il a entrepris. J'ignore s*il a 
beaucoup compulsé les Bollandistes ; mais à coup sûr, il n'est 
pas familier avec Surius , qui est cependant indispensable dans les 
recherches hagiographiques pour les mois que les Bollandistes n'ont 
pas traités encore. Quand il nous dit que : a Surius a écrit une vie de 
sainte Cécile, et que son œuvre est jugée sévèrement par les critiques, » 
il donne à voir qu*il n'a pas même feuilleté la collection de Surius; 
autrement il eût reconnu de suite que Surius n'a pas écril une seule 
des vies qu'il publie, et que tous les Actes des saints qu'il donne 
sont des pièces anciennes dont il n'est que le compilateur. 

pOM f. RENON, 
{La suite à un prochain numéro,^ 



L'ARCHITECTUIUE! DU MOYEN-AGE 

JV«£B VAm I.Bt «CaiTAIVt PB» BBUK DBBlVllQBt •iBCI.BS. 



TKOlSliMB AITICLB. * 

J.-J. Rousseau se montre tout aussi peu courtois envers les 
architectes du moyen-àge« Cherchant un point de comparaison qui put 
indiquer le suprême degré du mauvais goût et de la barbarie , il ne 
croit pouvoir mieux faire que de citer rarchilecture gothique. Il s'ex- 
prime en ces termes dans sa Lettre sur la musique française : ce A 
regard des contrefugues, doubles fugues, fugues renversés, basses 
contraintes et autres sottises difficiles que Toreille ne peut souffrir 
et que la raison ne peut justifier, ce sont évidemment des restes de 
barbarie et de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails 
de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la 
patience de les faire W.' d 

S*il y a eu de la honte à faire ces portails, il doit y en avoir encore 
plus à les admirer. Aussi le chevalier Mengs n'admire rien que 
Raphaël et ne reconnaît rien de beau avant Raphaël. Le moyen-âge 
lui parait un immense chaos, où s*abime la civilisation qui n*en peut 
mais, a Dans ces temps malheureux, dit-il, qu*on peut regarder comme 
le sommeil du monde, qui ne s*est passé qu*en rêves funestes, Tart fut 
entièrement négligé, ainsi que tout ce qui est laïuible (^). » 

L*abbé Godescart qui a étudié si savamment les annales de l'église 
ne peut point voir un rêve funeste dans la vie des héros chrétiens et il 
trouve assurément que tout ce qui est lowible, c'est-à-dire le désinté- 
ressement, l'abnégation, le dévouement, la charité, l'humilité, la chas- 
teté, la piété, a été un peu plus pratiqué par les saints du xiii« siècle 
que par les peintres de la Renaissance. Mais en ce qui concerne l'appré- 
ciation de l'art, il se laisse à peu près entraîner par le torrent de 
l'opinion, a Après l'inondation des barbares, dit-il, on adopta dans 
l'Occident l'architecture gothique, où l'on n'observait ni règles ni 

* Voyez le tome ii, page 97. 

(1) CEuvres complètes de J.-J. Rousseau , 1792 , ia-S» , t. zix , p. 3S2. 

(i) Œuvres de M. le chevalier Raphaël Mengs, Amsterdam^ 1781, in-S»^ p. 29. 



202 l'auciutecture du moyen-age 

proportions. Dans les siècles où cet art fut encouragé, les architectes 
firent, par la seule force de leur génie, des choses extraordinaires.^ 
C'est ce que Top vit surtout daqs les xi*, su* et xni siècles. Le vrai 
goût de l'architectiire, qui consiste à exécuter un dessin dans le moins 
d'espace et avec Iç n^oins de matériaux possible . à former des arcades 
légères et hardies, à symétriser toutes les parties et à les lier ensemble 
selon les règles de la plus exacte proportion, ne reparut que quand on 
cultiva les autres sciences U). » 

Chose étrange! les hommes les plus séparés par leurs croyances reli- 
gieuses se trouvept unanimes dans leur hostile appréciation de Tart 
chrétien. Godescart, le P. André, Bergier, Feller , RoUin et bien d*autres 
écrivains profondément catholiques auraient signé des deux mains cet 
arrêt prononcé plus d'une fois par Voltaire : « Nous convenons tous 
depuis longtemps que malgré les soins de François V' pour faire naître 
le goût des beaux arts en France, ce bon goût ne put jamais s'établir 
que vers le siècle de Louis XIV P). » 

Dans son Histoire générale, Voltaire, cite quelques médiocres vers 
de Frédéric, roi des Romains, en 1197, et dit que ses poésies : « sont 
fort au-dessus de tous ces décombres de bâtiments du moyen-âge, 
qu'une curiosité grossière et sans goût recherche avec avidité. » 

André Félibien mérite un peu ce reproche du philosophe de Ferney; 
car il a consacré une partie de ses travaux aux origines de l'art. Mais 
c'était de sa part simple étude de curiosité et il n'a rien perdu de ce 
qu'on appelait alors le bon goût, a Ce n'est pas, dit-il, que nos premiers 
rois n'aient fait une infinité d'édifices, qui marquent encore assez 
aujourd'hui leur puissance et la grandeur de eet état : mais cependant 
comme ils manquaient d'hommes qui pussent exécuter dignement leurs 
intentions, vous voyez bien que dans ces grands ouvrages qui parais- 
sent principalement sur nos églises, il n*y a que le zèle des princes, 
la dévotion des peuples et la graqdeur des bâtiments qui soient dignes 
d'admiration. S'il y eut alors des ouvriers plus savants dans l'archi- 
tecture, ces ouvrages marqueraient, avec autant de lustre et d'éclat, 
là grandeur de nos rois, que ces restes de la Grèce et de l'Italie font 
connaître quelle a été celle de leur empire et de leur république. Car 
ce n'a été qu'un peu avant François I" que les architectes et les 
peintres de France ont comme ouvert les yeux pour reconnaître 

(1) Vie des pères, martyrs et autres principaux saints, 25 août, St. Louis. Note. 

(2) Œuvres, édit. Beuchot, Paris, 1829, t. xxx, Dict. pMtosopfùque , art. goât. — 1\ 
exprime la mtme idée dans le siècle de Louis XIV, ch. xxxii. 



JUGÉE PAR LBS ÉCRIVAINS DBS DEUX DERNIERS SIÈCLES. 203 

combien leur science était inférieure à celles des anciens Grecs et 
Romains W. d 

L^auteur de V Histoire des progrès de Vespril humain, Saverien, pense 
également que nos bons aïeux ont agi en aveugles et que le soleil du 
goût et du bons sens n*a lui que sous le règne de Louis XIV. Félibien 
est plus généreux puisqu*il n'exclut pas le siècle de François I" du 
règne de la lumière. Il admet aussi du moins que « la grandeur de 
ces bâtiments est digne d'admiration. » Mais Savinien leur fait l'étrange 
reproche de « donner dans le petit et le mesquin, t) Il ajoute : « On 
avait absolument manqué la noblesse et la simplicité qui faisaient le 
caractère des bâtiments des Romains et qui doivent constituer la 
perfection de l'architecture : c'est ce qu'on a reconnu depuis un siècle. 
Tous les gens de goût souhaitent qu'on suive cette belle manière, 
parce qu'ils en espèrent les plus grandes choses (^). » 

Hélas, voici tantôt trois siècles que Y on espère les plus grandes 
ckoses de l'application du style grec ^ux églises et c'est bien le cas de 
dire à l'architecture classique ; 

Belle Phllis^ on désespère. 
Alors qa*0Q espère toi^oars. 

Un de ceux qui ont le plus espéré du renouvellement des arts, c'est 
assurément Dupaty. Aussi il est plein de mépris pour tout oe qui a 
précédé la Renaissance italienne. Voici comment il s'exclame en 
iace delà cathédrale de Milan : a Quelle masse! quelle élévation! 
quelle circonférence I Est*ce une montagne de marbre qu'on a taillée? 
C'est la cathédrale! On entre et, du premier regard, l'imagination 
touche au ciel; mais au second elle tombe; car ces colonnes gothiques 
sont trop faibles pour la soutenir. Les Goths croyaient que le grand 
était beau et que l'énorme était grand... Ce n'est pas la proportion 
seule qui fait lé beau; mais sans elle il n'y a point de beau W. » 

Un autre voyageur en Italie, Maximilien Misson, avait déjà apos- 
trophé cette cathédrale. Il était question alors et depuis longtemps 
de terminer le portail et on ne le finissait pas. Misson croit en deviner 
la raison : « A la vérité, je crois qu'ils se sont trouvés embarrassés 
pour la construction de cette façade. La raison de l'uniformité la 

(1) Entretiens sur les vies des peintres, Trévoux, 17Î5, in-12, 1. 1, p. 50. 

(2) Histoire des progrès de Vesprit humain, Paris, 1766, in-8», p. 369. 
(8) Lettre xxxiv« sur V Italie. 



20i L^ARCHlTEGTUne DU MOYEN-AGE 

demande gothique avec tout le reste, et la raison du bon goût voudrait 
une autre architecture (i). » 

La cathédrale de Milan n*a pas trouvé grâce non plus devant le 
Président de Brosses dont on a public récemment les Lettres familières, 
écrites de 1739 à 1740. Après avoir formulé cet axiome : «qui dit 
gothique dit presqu'infailliblement un mauvais ouvrage W, » il ne pou- 
vait conséquemment pardonner à Milan le style de sa cathédrale, a Ce 
n*estque pour la grandeur, dit-il, qu*on peut la mettre eu comparaison 
avec Saint-Pierre de Rome. A cela près, celle-là n'est en rien digne d*étre 
nommée en même temps que Tautre. Elle est noire, obscure et, par- 
dessus tout cela, gothique. Quelque magnifique et d'un travail prodi- 
gieux que soit ce gothique, on redouble furieusement de mauvaise 
humeur contre lui, quand on a vu les bâtiments des anciens romains (3).» 

Il faut pardonner aux voyageurs français d'avoir dédaigné les monu- 
ments gothiques de lltalie, puisque les écrivains italiens eux-mêmes 
ne les appréciaient pas davantage. Presque tous ont proclamé que 
Tarchitecture ogivale était le délire des siècles grossiers W. Quand le 
Tasse vint visiter la France, sous le règne de Charles IX, il n'eut que 
du dédain pour nos édifices religieux qu'il trouvait sombres et froids. 

A l'exception de Maffei W, de Muratori W et de quelques autres, 
tous les historiens italiens ont grand soin de déclarer que les monu- 
ments de leur pays ne sont que des importations barbares des Gotbs 
et des Allemands. Vasari, le célèbre historien des peintres, et Gœsa- 
riano, le premier commentateur de Vitruve, maudissent très-amère- 
ment l'architecture ogivale et en rejettent la honte sur les Allemands, 
en appelant ce style gotioo tedesco, la maniera Tedesca. 

Les divers auteurs dont nous venons de relater les appréciations 
n'avaient pas étudié d'une manière spéciale les antiquités du moyen- 
âge et il faut leur tenir compte de cette nescience pour peser la valeur 
de leurs jugements. Mais, ce qui est plus difficile à expliquer, c'est 
que certains antiquaires qui ont passé une partie de leur vie à 

(1) Voyage d'Ilalie, Amsterdam, 1743, t. m«, p. 139.— Des écrivains de notre époque 
ont été presque aussi injustes envers le dôme do Milan que Dupaty et Missdn. M. Valéry, 
dans son Indicateur italien (t. ler), rappelle un énorme colifichet. 

(2) Edition Babou, 1. 1, p. 57. 

(3) Ibid. t. II, p. 318. 

(4) Le sublime forme délia chiesa del medio evo furon non solo abbandonate ma procla- 
matc delirio di rozzi secoli. (Rivista Europea, 1840^ n» 9, p. 268. j 

(5) Cf. Verona illustrata, 

(6) Cf. AnnaJi d^Italia, t. lu^ p. 269. 



JUGEE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES. 205 

regarder, à décrire, à commenter les œuvres artistiques du moyen- 
âge, n'en aient point soupçonné les beautés. Il en est que Fincrédulité 
voltairienne empêchait de voir clair — oculos habent et non videbunt. 
—De ce nombre étaient Alexandre Lenoir et Millin qui faisaient 
encore autorité il y a trente ans, 

Alexandre le Noir, qui fut le fondateur et l'administrateur du musée 
des Petits-Augustins, n'appréciait guère à leur véritable valeur les 
antiquités du moyen-âge qu'il avait sauvées du vandalisme, a Avant 
que François P', nous dit-il, eut créé les arts en France, notre école 
était plongée dans la plus affreuse barbarie. On trouvera dans le 
tombeau de Louis XII> le commencement des formes raisonnées et du 
bon goût 0). » a Théodoric, ajoute -t- il ailleurs, beau-père de Clovis, 
fit construire à Rome plusieurs églises que Ton y voit encore, toutes 
d'un genre très-éloigné du beau* et d'un goût gothique qui fut imité, 
non-seulement dans toute l'Italie, mais encore dans toute l'Europe l^).» 

Le citoyen Millin n'est pas moins gothiphobe, et il explique les 
motifs de la répulsion qu'il éprouve, a Les cathédrales d'Europe, dit-il, 
prouvent jusqu'à quel point on s'était éloigné alors du bon style de 
l'architecture ancienne. Elles ne présentent que de lourdes façades 
surchargées d'une multitude innombrable de figures indécentes et 
ridicules, percées constamment de trois portes hautes et étroites qui 
servent de base le plus souvent à deux tours d'une élévation et d'une 
grosseur effrayantes; un nombre prodigieux d'arcs-houtants découpés 
en mille façons différentes, et ayant par dessus des voûtes légère- 
ment appuyées sur le front des colonnes qui embarrassent Tintérieur 
et qui le partagent ordinairement en forme de croix. L'envie de 
paraître extraordinaire dénature jusqu'aux gouttières, en leur donnant 
la forme d'hommes ou d'animaux et jusqu'aux fenêtres qui ressemblent 
par leur sculpture au portail d*un temple (3). )> 

L'ogive, uniquement par sa forme, était pour Millin, l'emblème de 
la barbarie. En parlant du pont Saint-Benezet , à Avignon, il s'écrie 
que «i la forme ogivale de ces arches annonce qu'il a été fait dans 
ces temps de superstition et d'ignorance où le génie des lettres et le 
goût des arts d'imitation étaient presque entièrement éteints W. » 
Remarquons, entre deux parenthèses, que Millin s'est étrangement 

(1) Description hist, et chronoL des monuments de sculpture réunies au musée des mon, 
français, avant-propos. 

(2) Ibid.^ Introduction. 

(3) Millin^ Dictionnaire des beaux-arts, Paris^ 1806, in-S», 1. 1. Vo. architecture gotMque* 

(4) Voyages dans le midi de la France, t. iv, p. 202. 



â06 L^ARCHn-ECTURE DU MOYEN-AGE , ETC. 

trompé sur la forme de ces arches; ces prétendues ogives ne sont 
que des |deins cintres. II y a un vieux refrain populaire qui dit, ea 
parlant du pont d'Avignon^ que tout le monde y passe ; mais il parait 
qu*en y passant tout le monde n*y voit pas. 

Ces temps de superstition et d'ignorance ne furent définitivemeitl 
clos, aux yeux de certaines gens, qu'à la Révolution de 89. L'appré- 
ciation de TarchUecture ogivale apparaît alors plutôt dans les actes 
que dans les paroles. Les églises gothiques furent déclarées traîtres à ia 
pairie par la commune de Paris et les coups de marteaux succédèrenl 
aux coups de plume. 

Les fureurs anti-religieuses dirigèrent sans doute les bras des 
nouveaux vandales ; mais les opinions hostiles, dédaigneuses des écri- 
vains des deux siècles précédents ne furent certainement point sans 
influence sur ces dévastations. Dans bien des localités on respecta les 
églises modernes, comme œuvres d^art, et on saccagea les monuments 
gothiques^ comme indignes de vivre sous le règne de la liberté et des 
lumières. 

Les gens lettres, tes artistes, les administrateurs laissaient la 
populace exercer son adresse aux dépens des statues, des portails, et 
démolir de temps à autre des églises entières. Ils se disaient sans 
doute, au point de vue artistique, avec un des auteurs que nous avons 
cités : Il ne mms renie que trop de ces monwnenis! 

Il serait superflu d'enregistrer ici les opinions des révolutionnaires 
sur l'art du moyen-âge. Elles sont écrites sur les portails mutilés de 
nos cathédrales, sur toutes les ruines monumentales de la France. 



L ABBE J. CORBLET. 



{La suite à un prochain numéro, ) 



RË8UMË 

OE ftTMBOLlSME ARCHITECTURAL. 

TROISIÈME ARTICLE*. 

IIL 

INTÉRIEUR DE L'ÉOLISE. 

Nous voici dans Tinlérieur du temple; mais avant d'examiner en 
détail le symbolisme des diverses parties qui le constituent, faisons 
quelques observations générales, sauf à revenir ensuite sur nos pas 
pour nous livrer à une étude plus particulière. 

FORME GENERALE. 

Ce qui frappe d'abord notre attention, c'est rélancement des 
colonnes, l'élévation des voûtes, cette tendance générale à tout diriger 
vers le ciel. « Il n'est asme si revesche, dit Montaigne, qui ne se 
senle touchée de quelque révérence à considérer la vastité sombre de 
nos églises, la diversité d'ornements, à ouïr le son dévotieux de nos 
orgues et l'harmonie si posée et si religieuse de nos voix (^). » 

Comme toutes les divisions, tous les ornements de l'église sont 
mystérieux! Les fonts placés à la porte et les confessionnaux nous 
rappellent la vie purgative; la chaire, l'illuminative; et le sanctuaire 
où réside Dieu, la vie unitive, parce que l'âme y accomplit l'œuvre 
de cette transformation admirable qui en fait le temple de la Divinité 
et lui permet de s'écrier : Ah! ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus- 
(3irist qui vit en moi. 

Les quatre murs principaux nous indiquent les quatre vertus cardi- 
nales que l'Eglise prêche comme conséquence nécessaire des trois 
vertus théologales signifiées elles aussi : la foi par la base de l'édifice 

• Voir le numéro de Février 1859, page 60. 
(1) Essais de Montaigae. 



208 RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 

sacré, base enfouie et cachée dans le sol; Tespérance par les colonnes 
qui soutiennent la voûte, et la charité par le toit qui protège tout 
l'édifice. 

Le mystère de la sainte Trinité est figuré par la triple division des 
trois nefs, principale et latérales; et par celle de toute Téglise en 
nefs, chœur et sanctuaire. 

Les fondements sont marqués du signe de la croix pour nous 
apprendre que Jésus-Christ est la pierre fondamentale de VEglise et 
nous rappeler qu'il faut bâtir sui* Jésus-Christ l'édifice de notre salut 
et de notre foi. 

* Le pavé nous redit l'humilité des hommes pieux qui, véritablement 
pauvres d^esprit, se laissent fouler aux pieds par amour pour Jésus- 
Christ et pour ceux au salut de qui ils voudraient concourir. W Le 
pavé, dit encore Guillaume Durand W, représente aussi les fidèles 
dont le travail entretient et nourrit l'église. 

NEF. 

Les Constitutions apostoliques, après avoir rappelé que TEglisc 
est le vaisseau qui , à travers les orages, doit nous conduire à bon 
port, nous disent que la forme des églises doit être semblable à un 
navire. W C'est sans doute pour cela qu'on a donné à la partie prin- 
cipale par détendue, le nom de nef. « Il n'est pas rare, dit M. l'abbé 
Godard (*), de rencontrer des nefs élargies vers le milieu, et l'on pour- 
rait croire que l'architecte a voulu, par ce caractère, imiter plus 
exactement la figure d'un navire. Mais comme il en résulte un effet 
avantageux pour la perspective, les archéologues ne s'accordent pas 
sur l'intention qui a dirigé le compas du constructeur. Je pense que 
la forme commune et le nom même de la nef sufiisent pour que l'on 
admette cette partie du monument comme symbole de l'Eglise mili- 
tante. Nous sommes accoutumés par la tradition ecclésiastique à 
nous représenter l'Eglise sous cet emblème; elle est Tarche de Noé, 
hors de laquelle il n'y a point de salut; elle est la barque de Pierre 
que Jésus-Christ protège contre les efforts de la tempête. L'applica- 
tion en a été faite depuis longtemps aux églises matérielhis ; mais 
elle parait négligée au moyen-âge* 

(1) Payimcntnm huttiilltaiio anitoœ, dît saint Eûcher, iiber formulanim spirii. 
intellig, c. 10. 

(2) Raaon.,l.i,c. I,ii«l8, 

(S) Ac primuni quidem sit œdes oblonga, orientem versus, navi similis. — Lib ii, c. 57. 
(4) Cours (Tarchéol» sacrée^ p. 446 et 4Î7. 



RfesUHÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 209 

TRAN3SEPTS. 

Pourquoi ces deux longues lignes transversales qui coupent Téglise^ 
précisément à l'endroit où le sanctuaire commence? C'est que le chris- 
tianisme, dès qu'il fut en possession de la liberté, chercha, à de 
rares exceptions près, à représenter dans le plan même de ses édifices 
religieux la forme de la croix qui avait sauvé le monde, de la croix 
qui avait fondé la religion nouvelle, de la croix enfin qui apparut à 
Constantin avant le Combat où Maxence perdit l'empire et la vie, appa- 
rition qui valut aUx chrétiens la liberté et la protection du trône. 

Si nous examinons les sculptures et les vitraux qui décorent chacun 
des transsepts, nous verrons entre eux une différence marquée. « Dans 
l'ornementation des églises, dit M. l'abbé J. Gorblet, c'est au Midi qu'est 
placé principalement tout ce qui rappelle la supériorité, la lumière, la 
vertu, le bonheur, les dons de VEsprit-Saint* C'est là que sont sculptés 
de préférence les événements de la nouvelle loi. Le Midi, étant à 
droite, se prend en bonne part. Le Nord étant placé à gauche, dans 
l'orientation des églises, se prend en moins bonne part que le Midi. 
C'est au Nord qu'appartient en général tout ce qui indique l'infériorité, 
les ténèbres, le malheur, le péché, le démon. C'est ordinairement 
au Nord que sont figurées les scènes du jugement dernier, de la 
chute de l'homme, des conséquences du péché, et les faits de l'an- 
cienne loi W. » 

CHOEUR. 

Cette partie de réglisc représente le Ciel. L^s prêtres y forment 
une couronne autour de l'autel, à l'imitation de ces vieillards pros- 
ternés autour de l'agneau immolé dont parle l'Apocalypse. Ce mot 
chorus f d'après Durand, vient de chorea ou corona. Comme pour 
corroborer cette explication mystique, l'office s^y chante à deux 
chœurs pour représenter, dit Tévèque de Monde, les anges et les 
âmes des justes, lorsqu'ils s'excitent mutuellement et avec joie à 
ce saint exercice. Enfin, les rangs des stalles qui régnent tout autour 
du chœur sont l'emblème des àmcs contemplatives dans lesquelles 
Dieu commande sans obstacle. 

ABSIDE. 

Les fenêtres et les roses de l'abside rappellent le doux éclat du 
Soleil de justice à son aurore tandis que celles de l'occident nous 
le montrent se reposant dans la splendeur de sa gloire. 

(l) L'abbé J. CorrleT; Manuel d'archéologie nationale ,y\, 376 Pl »79, 

TOME 111. 14 



21 Ô RÉSUMÉ DE SYMBOLISME AltCHITEGTUhAL. 

Tout autour de Tabsidc régnait un cercle d*autels qui entourait 
Tautel principal ou maitre-autel. C'était là comme une imitation 
de la couronne de Jésus-Christ, ou du nimbe dont on entoure sa 
tète, et surtout une suite de Tidée qui avait fait allonger les 
transsepts en forme de croix. «Car, dit M. Raffray (^), les enfoncements 
des chapelles figuraient les parties saillantes de la couronne d'épines 
et les arcades du chœur les blessures qu'elle fit à ia tête du Roi 
des jpois. » 

Nous devons ajouter que cette interprétation est toute moderne : 
'on n*en trouve point de trace dans les anciens auteurs liturgiques. 

Au centre de ce rayonnement, on plaça une riche chapelle de 
Marie comme pour soutenir la tête inclinée de son fils mourant. 
Aussi, d'après M. le comte de Montalembert, était-ce un incroyable 
projet que celui qui , dans une métropole célèbre , tendait à trans-^ 
former en sacristie la chapelle propre de la Sainte Vierge, située 
au chevet de la basilique, en violant ainsi Téternelle règle de Tarehi- 
tectonique chrétienne, telle que toutes nos cathédrales nous la 
révèlent, en remplaçant, par un lieu d'habillement et de œmptabilité, 
ce sanctuaire suprême, ce dernier refuge de la prière, que la tendre 
piété de nos pères avait toujours réservé au point culminant de 
l'Eglise, au sommet de la croix, pour la Vierge Mère (*). 

Dans certaines églises, l'axe dévie de la ligne droite, en partant de 
la porte principale jusqu'au rond-point de l'abside : on a voulu 
par là figurer le penchement de tète du Sauveur au moment où il 
expira sur la croix, et traduire matériellement ces paroles de rEvan- 
gile : Et inclinato capiie, tradidit spiritum. 

COLONNES. 

« Les colonnes, dit Hugues de Saint-Victor, représentent les doc- 
teurs qui par leur doctrine soutiennent le temple de Dieu (3). » 

Les bases des colonnes, selon G. Durand W, figurent les évéques, 
successeurs des Apôtres, qui supportent tout le poids de l'Eglise. Le 
sommet des colonnes, c'est l'esprit des évêques et des docteurs. Les 
chapiteaux sont les paroles de la Sainte-Ecriture que l'Eglise nous 

(1) Beautés du âulfe catholique, t. i,p. 112. 

(2) Du Vandalisme et du CatholicMie dans tart, p. 195. 
(S) Specul.ecciesiœ,c, 1. 

(4) Rational, lib. i, c.l,no 27. 



RÉfiOllè BE SV1IB0L161I& ARCHITECTURAL. 211 

fait un devoir de méditer et auxquelles nous sommes obligés de con^ 
former bos actions. 

Les piiaslres qui unissent la base aux toits, signiûent Tespéranoej 
tout comme la base signifie la foi, et le toit la charilé, parce que 
Tespéraftce est teujouirs ferme ei solide au milieu des adversités. 

VOUTES. 

Les voûtes des églises représentent celle des deux. Mais ce 
fut surtout quand la voûte eut aiFeclé la forme de Tare en tiers 
point qu'elle donna aux églises cette influence mystérieuse et sym- 
bolique qu^on éprouve dans les églises du moyen-âge^ L'ogive^ en 
effet, semble le symbole révélé de la prière humble et puissante qui^ 
soulevant l'homme de la terre, le fait monter au tr^ne de TEterneU 
povr y chercber la grâce qui descend douoement par une inclinaison 
correspondante. 

« Au treifiëme siède^ dit Téloquent auteur de VBisioire d€ samie 
Elisabeth W, Tarchitecture, le premier des arts par la durée, la pqpu« 
larité et la sanction religieuse, devait être aussi le premier à sud)ir 
la nouveUe influence qui devait se développer chez les peuples 
chrétiens, le premier où s'épanouiraient leurs grandes et saintes pen^ 
sées. Il semble que cet immense mouvement des âmes que représentent 
saint Dominique, saint François et saint Louis, ne pouvait avoir 
d'autre expression que ces gigantesques cathédrales qui paraissent 
vouloir porter jusqu'au Ciel, au sommet de leurs tours et de leurs 
flèches, l'hommage universel de l'amour et de la foi victorieuse des 
Chrétiens. Les vastes basiliques des siècles précédents leur paraissent 
trop nues, trop lourdes, trop vides pour les nouvelles émotions de 
leur piété, pour l'élan rajeuni de leur foi. Il faut à cette vive flamme 
de la foi le moyen de se transformer en pierre et de se léguer ainsi 
à la postérité. Il faut aux pontifes et aux architectes quelque combi^ 
naison nouvelle qui se prête et s'adapte à toutes les nouvelles 
richesses de l'esprit catholique; ils la trouvent en suivant ces colonnes 
qui s'élèvent vis-à-vis l'une de l'autre dans la basilique chrétienne, 
comme des prières qui, en se rencontrant devant Dieu, s'inclinent 
et s'embrassent comme des sœurs : dans cet embrassement ils trouvent 
l'ogive. Par son apparition, qui ne devient un fait général qu'au 
XIII» siècle, tout est modifié, non pas dans le sens intime et mysté- 

(1) 7e édition, 1. 1, Introduction, p. 97. 



242 hesumé de sthbolisive architfxturai.. 

rieux des édifices; mais dans leur forme extérieure. Au lîea de 
s'étendre sur la terre comme de vastes toits, destinés à abriter les 
fidèles, il faut que tout jaillisse et s'élance vers le Très-Haut. La 
ligne horizontale disparait peu à peu, tant Tidée de Télévation, de la 
tendance au Ciel domine. A dater de ce moment, plus de cryptes, plus 
d'églises souterraines; la pensée chrétienne, qui n'a plus rien à 
craindre se produira tout entière au grand jour. «Dieu ne veut plus, 
dit le Titurel, que son cher peuple se rassemble d'une manière timide 
et honteuse dans des trous et des cavernes. j> Gomme il a voulu 
donner tout son sang pour Dieu dans les croisades, ce cher peuple 
veut maintenant donner toutes ses fatigues, toute son imagination, 
toute sa poésie, pour qu'on fasse à ce même Dieu des palais dignes de 
lui. D'innombrables beautés fleurissent de toutes parts dans cette 
germination de la terre fécondée par le catholicisme, et qui semble 
reproduite dans chaque église par la merveilleuse végétation des cha- 
piteaux, des clochetons et des fenestrages. )» 

L'ogive des voûtes est encore le symbole de la Trinité par les trois 
points qui la composent. 

Les pendentifs qui ornent la voûte représentent les anges, comme 
nous avons vu les démons représentés à rextéricur de l'édifice par 
les gargouilles. 

l'aBBÊ ANT. RICARD. 
{La suite à un prochain numét'O.) 



lONUIENTS CHRÉTIENS PRIIITIFS 

A MARSEII.I.S. 



DEUXIEME AATiCLB. 



IL — Sarcophages. 



Les sarcophages chrétiens forment la deuxième série des monuments 
primitifs conservés jadis dans la catacombe de Saint -Victor et 
rangés actuellement dans le musée de Marseille. 

Leur étude touche 4 d*intéressantes questions sur Fart chrétien 
considéré sous le triple rapport de Ticonographie, du symbolisme et 
de la sculpture. 

On sait que ces précieux restes de l'antiquité sont peu communs 
en France. La science n*ea rencontre guère que dans le midi; et c'est 
le département des Bouches^u-KhAne qui en possède le plus grand 
nombre. 

Si quelques-uns d'entr'eux n'ont pu nous être légués dans un état 
parfait de conservation , ils méritent cependant notre respect : malgré 
leur étaj; mutilé, ils se prêtent encore avec avantage à un examen 
approfondi. Mais la majorité de ces monuments , assez heureusement 
maintenue dans sa beauté originelle , ne saurait être trop interrogée 
au profit de l'art comme de la religion. 

Rufii dans son Histoire de Marseille et Millin dans son important 
ouvrage » bien connu de ceux qui s'occupent des monuments 
anciens W, ont publié les sarcophages marseillais qui vont faire l'objet 
de cette élude. Le premier les a fait graver sans texte : le second les 
a accompagnés d'un commentaire descriptif. Il a déjà été' reconnu 
avant nous , que les planches de notre historien sont incorrectes et 
mal gravées : nous n'avons pas de peine à excuser la négligence de 
ce travail, au souvenir du lieu sonibre où les tombeaux étaient déposés 
de son temps. Il nous est plus difficile d'être indulgent envers l'auteur 
du Voyage dans les département du midi. Après avoir montré beau- 

• Voyez le tome ii, pag^e 449. 

(1) Voi/iige datts les départemenls du Midi, me vol. 



214 MONUMENTS CHRETIENS PRIMITIFS 

coup de sévérité dans le jugement qu*il porte sur Tœuvre de Rufli, 
Millin edi bien loin d^ètro sans repfoebe pour ton propre travail : 
toutefois il n*a pas eu à relever des dessins dans un souterrain : au 
temps où ils lui furent montrés, les sarcophages avaient été placés, 
par ses soins, dans une des salles du musée, sous un jour très- 
favorable. 

Ce qui manque , en outre , dans les gravures que nous signalons , 
c*est le ton naïf et plein de charmes des tableaux, c'est la chaleur 
de l'expression, la suavité des figures, les élén^ents en un mot qui 
caractérisent Tart chrétien dos premiers siècles. 

Quant au texte de Millin , nous en indiquerons les erreurs dans le 
cours de notre travail. Cet antiquaire, si bon interprète des monu- 
ments païens, n'a pas assez coinpris les œuvres primitives du 
christianisme. 

Pour expliquer, en effet, ces admirables produits de la sculpture 
et de la statuaire, il faut, de toute nécessité s'adresser à la liturgie , 
aux saintes Ecritures et aux Pères de l'Eglise : Térudition pure- 
ment profane ne peut suQ|re à cet égard. Presque toute la religion a 
été représentée sur les sarcophages; les n^otifs en avaient été empruntés 
aux peintures murales des catacombes dont ils étaient la continua- 
tion. Si l'on veut les apprécier à leur juste valeur et en découvrir 
le sens réel et mystérieux, on doit étudier auparavant le secret des 
cryptes qui furent le berceau de notre foi; mais pour posséder ce 
secret, il est indispensable de connaître assez à fond le domaine de la 
doctrine évangélique. 

Ces considérations nous serons rendues sensibles par l'examen 
des pieux legs de l'art chrétien qui s'offrent à notre admiration. 

Avant d'en présenter l'analyse nous aurions à demander à l'histoire 
les noms des défunts auxquels les six sarcophages ont servi. Personne 
ne mettra en doute qu*ils ont du renfermer d'abord la dépouille de 
personnages considérables. Après la conversion de ConsLintin , les 
disciples du Christ menant une vie plus tranquille ensevelirent leurs 
principaux frères non plus dans des caveaux ténébreux, mais dans 
des tombes élégamment préparées qu'on exposait aux regards du 
public. Nous n'avons pu retrouver néanmoins les noms désirés (*). 
Peut-être aussi l'église de Marseille avait-elle acquis ces tombeaux 

(1) Le bloc de marbre à inj?cription qui ferme Tun de nos sarcophages no nous parait 
pas lui convenir. U est d'une date moins ancienne comme nous le démontrerons 
plus tard. 



A MARSEILLE. 215 

pour y conserver avec plus d'éclat les ossemenls vénérés de ses 
martyrs et de ses glorieux patrons. 

L'historien Guesnay, qui écrivait au xvii* siècle, relate la place 
qu'ils occupaient dans l'église inférieure de Saint-Victor; il iadique 
en même temps les noms des confesseurs de la foi dont ils oontenaicnt 
les reliques. Nous pouvons nous dispenser de rapporter ces indications 
locales. Si jamais les sarcophages sont restitués à l'église do Saint- 
Victor on les replacera aisément en leur lieu» le tex(e de l'annaliste 
Guesnay en main W. 

Les corps saints qu'ils renfermaient ayant été dispersés, au temps 
où fut profané le vénérable sanctuaire , il nous sufQra d'en constater 
le souvenir à mesure que nous décrirons le ton^beau ai^quel chacun 
d'eux avait été confié. 

Comme nous ne possédons aucune date pour préciser l'âge relatif 
des sarcophages marseillais, nous restons libre de leur assigner 
un numéro d'ordre facultatif. Nous leur donnerons le titre qui nous 
aura paru le plus rationnel. 

Sarcophage n* 1 : La mission des Apôtres. 

Ce sarcophage est intégral : son couvercle n'en a point été séparé, 
II mesure en longueur 1 m. 85; en hauteur, en y comprenant le 
couvercle ou la frise, 0,69; et en largeur 0,65. , 

La paroi frontale est seule ouvragée : les côtés n'ont point reçu 
d'ornementation. 

- Une scène du Nouveau-Testament se développe $ous huit arcades 
qui reposent sur autant de colonnes d'ordre corinthien. ( Yoyesi la 
planche ci-jointe. ) 

L'arcade géminée du centre qui porte à faux encadre le fils (\e Dieu, 
au milieu des apôtres saint Pierre et saint Paul. Jésus est debout sur 
un monticule d'où découlent quatre ruisseaux; de la main gauche 
il repet un volume ouvert à l'un des deux disciples qui le reçoit 
respectueusement incliné et chargé d'une longue croix latine ; son 
bras droit est étendu, un peu élevé, dans l'attitude d'un hoipme 
qui 4onne des enseignements solennels; au dessus do sa tète ornée 
du nimbe circulaire uni et non croisé se détache une main entourée 
d'une sorte de nuage ; sous les autres arcades dix apôtres prennent 
part à cette scène : huM sont groupés deux à deux; le neuvième et 
le dixième sont isolés aux arcades extrêmes. Quatre apôtres sur 

{\) Crtwwwwv illuslratus'j ]».ip:e 47i. 



216 UONUUENTS CHRETIENS PRIMITIFS 

douze tiennent en main un volume roulé. Tous ont revêtu la tunique 
et lepallium; leurs pieds sont nus, posés sur des sandales que lient 
des rubans. 

Ruffi a omis dans son dessin le volume déployé et très-significatif 
que Jésus-Christ livre à Tun des apôtres; Millin qui a fait la même 
omission paraît n'avoir point vu ni les volumes que port-ent quatre 
membres du collège apostolique, ni la. main qui sort du nuage, ni 
le nimbe circulaire qui entoure la tète de Jésus. Ni Fun ni l'autre 
n'ont abordé l'interprétation de cette grande page. Or, le tableau se 
rapporte au chapitre vingt-huitième de saint Mathieu, où l'évangéliste 
narre la mission confiée par Jésus -Christ à ses apôtres : « Toute 
puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre; allez donc et 
instruisez tous les peuples. » 

Cette com(k>sition reparait sur un grand nombre de sarcophages. 
Aringhi à lui seul en a publié huit presqu'en tout semblables au 
sarcophage mapseillais ; et, sans sortir de notre département, Âix et 
Arles en ont conservé deux qui n'en difièrent que par des accessoires 
insignifiants. 

Au reste, ce n'était pas uniquement sur les sarcophages que les 
artistes chrétiens des ' premiers siècles aimaient à représenter le fait 
historique de la mission des Apôtres; ils le gravaient sur des marbres 
et sur des verres, l'incrustaient dans des mosaïques, le traduisaient 
en peinture et sur des métaux. Si quelquefois ils y mêlaient des 
modifications propres à leur génie personnel, la pensée fondamentale 
en ressortait toujours. 

Dans un écrit plein de recherches , que la Revue de VArt chrétien 
a publié en plusieurs articles (U, M. Grimouard de Saint-Laurent inter- 
prète en un autre sens la composition précitée. Il y découvre a le Christ 
vainqueur donnant à son Eglise sa divine loi désormais dévoilée. » 
D*après son idée, les trois termes du sujet seraient clairement 
exprimés : Jésus qui remet le code évangélique; l'Eglise qui le reçoit 
dans la personne du chef des apôtres ; l'Evangile figuré par le volume 
déployé. 

Il y a certainement une belle ordonnance de pensées dans l'inter- 
prétation de l'ingénieux archéologue; mais une double difficulté nous 
empêche de l'accepter. 

D'après l'étude que nous avons faite des monuments de l'antiquité 
chrétienne, nous croyons avoir reconnu que dans les cinq ou six 

(1) Années 1857, 1858. 



A UARSEILLE.. 217 

premiers siècles on s*en tenait à représenter des faits simplement 
historiques quoique délicatement nuancés de détails poétiques, de 
symboles et d'emblèmes précis, rehaussant la scène essentielle et 
lui communiquant une vive lumière. Ces faits historiques singu- 
lièrement goûtés et fort intelligibles se transmettaient alors d'âge en 
âge, de contrées en contrées et acquéraient partout la force d'une 
tradition. 

A ce point de vue, n'y aurait-il pas dans l'idée de l'auteur du 
Christ triomphant et du don de Dieu une sorte d'opposition à la manière 
habituelle des artistes chrétiens^ une application de l'art en dehors 
des usages acceptés. Plus la scène se multipliait par la popularité 
qu'elle acquérait, plus son interprétation devait jaillir sans peine et 
saisir d'elle-même l'âme avide des fidèles. Or, l'événement de la 
mission donnée aux apôtres s'expliquait naturellement au premier 
aspect de la scène figurée; en aurait- il été de même en face du 
tableau, et sans un commentaire préalable, dans l'hypothèse préconisée 
par M. de Saint-Laurent? 

D'autre part, il nous parait aussi difficile en particulier d'adopter 
le second terme de l'idée émise par l'honorable archéologue, 11 voit 
FEglise dans l'apôtre qui reçoit le volume avec la croix et qu'il 
déclare être saint Pierre. Mais si cet apôtre auquel Jésus-Christ remet 
les deux objets sacrés n'est point saint Pierre? Si c'est plutôt saint 
Paul? comme ce dernier ne peut-être appelé le représentant né de 
l'Eglise, que devient dans ce cas l'opinion de l'habile collaborateur 
de la Revue ? 

Deux raisons nous déterminent à interpréter comme il suit les deux 
apôtres qui accompagnent l'Homme-Dieu : dans l'apôtre debout, 
manifestant son admiration, nous reconnaissons saint Pierre; dans 
celui qui s'incline et accepte le volume et la croix, nous découvrons 
saint Paul. 

En effet le premier occupe la place d'honneur : il est à droite. En 
iconographie de même qu'en liturgie , quand un personnage de distinc- 
tion est nais en scène, ordinairfîment le plus honoré de ceux qui l'assis- 
tent s'assied ou se tient debout à sa droite. La tradition ayant à figurer 
les personnes adorables de l'auguste Trinité , place le Fils à la droite de 
son Père, d'accord avec les paroles du Psalmiste : « Le Seigneur a dit à 
mon Seigneur asseyez-vous à ma droite » et avec l'article de notre 
symbole catholique : « Il est assis à la droite du Père. » Puisque la 
droite est la place d'honneur , si rien n'indique dans un tableau qu'elle 
a été réservée à un autre apôtre clairement indiqué, il faudra l'attribuer 



âl8 VO.NUMEiNTS CHRETIENS PRIMITIFS 

à saint Pierre ; c'est le cas présent : il en résulte alors que TapAlrc de 
gauche, celui qui reçoit le volume et la croix, doit être reconnu pour 
saint Paul. 

J'ajoute maintenant que l'apôtre de droite porte sur sa lêle la 
solution de son nom : il est chauve. Or, la calvicité fut le type normal 
qui affecta le chef du ^îollége apostolique dès le commencement du 
IV' siècle; les sculpteurs marseillais ne l'ignoraient pas. Pourquoi 
seuls aurf^ient'ils brisé avec les usages de TEglise entière? Ils l'ont 
si bien accepté ce type de calvicité qu'ils ne Tout pas omis une seule 
fois dans nos sarcophages où saint Pierre apparaît assez souvent. Par 
la marque de la calvicité, le prince des apôtres ne saurait être confondu 
avec aucun de ses onze collègues. 

Le marbre a redit bien des fois ce témoignage pour appuyer noire 
affirmation. Il existe des monuments primitifs qui présentent en 
scène Jésus et Simon. Pierre : le maitre donne au disciple les clefs du 
royaume des cieux. A quelle place a-t-on sculpté saint Pierre? presque 
toujours à la droite du Sauveur, Mais comment est-il caractérisé? par le 
front chauve, et pour qu'on ne s'y trompe point, souvent le coq est à ses 
côtés, à terre ou sur une colonne, emblème dont la portée n'échappe à 
personne; attribué seulement à l'apôtre qui renia son divin maître, il 
est là comme contraste éminent pour faire ressortir au plus haut degré 
la miséricorde de celui qui n'hésita pas de lui conférer , malgré son 
triple reniement, la primauté d'honneur et de juridiction W. Ni 
l'emblème, ni le fait de la calvicité ne permettent d'hésitation en ce 
qui regarde saint Pierre. 

Une fois démontré quel est l'apôtre debout à la droite du Fils de 
Dieu , il nous devient aisé de reconnaître saint Paul. 

. A la vérité on pourrait objecter qu'en cette circonstance de la vie de 
Jésus-Christ ses disciples n'étaient plus qu'au nombre de onze et que 
saint Paul n'en faisait point partie. Nous répondrions que dans les temps 
les plus rapprochés de l'origine du christianisme les fidèles s'étaient 
habitués à compter le grand apôtre parmi les disciples de premier 
ordre, à cause de la célébrité dont il jouissait parmi eux. L'art 
chrétien, écho naturel de leurs ardentes sympathies, autorisé d'ailleurs 
par la conduite de l'Eglise, l'associa à saint Pierre ainsi qu'on peut 
le constater par une multitude de monuments iconographiques. C'est 
pourquoi les deux principaux apôtres qui s'étaient tant aimés durant 

(l) Notamment sur le tombeau des saints Innocents que Voa conserve à Sainl- 
Maxiinin (Var). 



A MAIISBIUE. 319 

la vie 9 qui n^avaioat paiat été séparés à la mort (0> dont la liturgie 
a pu dire «que la religion a commencé à s'établir par eux W, )> oat 
toujours été réunis et placés sans intermédiaires tout près de la personne 
sacrée du Rédempteur. Simon Pierre gardera la droite à raison de 
sa primauté; mais en dehors de cette distinction réclamée par la foi > 
saint Paul recevra de la confiance de Jésus des marques d'une pré** 
dilection bien marquée. 

Ainsi s'expliquera Tinspiration toute flatteuse qui parait avoir 
guidé Fart religieux dans la scène que nous décrivons. Saint Paul 
est noblement honoré par Jésus -Christ, en présence mémo de saint 
Pierre. Celui-ci applaudit par une attitude et des gestes tout à fait 
expressifs à cette transformation qu'opéra la grâce , lorsque d'un 
persécuteur outré elle fit de Saul un vase d'élection. Saint Paul 
y est glorifié au-dessus des simples apôtres, car c'est à lui 
que le Sauveur transmet l'Evangile et sa croix. Dans les vues de 
l'artiste chrétien, on dirait que saint Paul en recevant d'abord la 
croix, respectueusement incliné, en a compris la sublimité et le 
mystère qui lui sera personnel. Aussi le sanglant étendard sera à la 
fois le principe de toutes ses prédications et la source féconde de ses 
brillants succès dans Tapostolat; mais le héraut du divin Crucifié 
aura beaucoup à souffrir pour propager son nom. Il souffrira plus 
que les autres apétres: cela lui a été dit par l'esprit de Dieu (3). Il 
saura se réjouir dans ses tribulations parce que Jésus-Christ est sa vie. 
Saint Paul reçoit encore l'Evangile, et ce livre est ouvert; car l'apôtre 
des nations a été éclairé par avance d'une révélation divine, afin de 
répandre dans les esprits la lumière des saintes Ecritures. Il parlera 
dans une de ses épîtres de cet Evangile qui lui a été confié — 
qitod creditum est mihi (*) — et qu'il aura porte, par l'ordre même du 
Seigneur, devant les peuples, les rois et les enfants d'Israël. 

Au demeurant, quiconque a pénétré les écrits du docteur des 
Gentils et parcouru les faits de cette vie éminemment apostolique, 
n'aura pas de peine à saisir le sens du tal)Ieau déroulé sur le sarcophage 
et la pensée traditionnelle qui en combina les traits. Il n'éprouvera 
aucune incertitude à Vaspect des deux apôtres qui accompagnent 
THomme^Dieu. 



(1) Ad Laudes; in commemorationibus. 

(2) In officio ambor, aposi., 29 juin. 
(S) Act, npost,, cap. ix, v. 16. 

(4) U Epùtt, ad Tinioth, cap. i, v. 11. 



220 MONUMENTS CHRETIENS PRIMITIFS 

Miliia avait reconnu comme nous sur notre sarcophage lu présence 
et la place respectives des deux princes de TEglise; un écrivain plus 
moderne examinant le même sujet lui reproche d'avoir méconnu 
l'apôtre de gauche; il rejette donc saint Paul, et veut qu'on reconnaisse 
saint Jean dans le disciple à qui sont conférés le volume et la croix. 
Il suffit de considérer la scène entière pour ne point partager la 
critique de M. Achille de Jouffroy et nos observations précédentes le 
convainquent suffisamment d'erreur W. 

Sur )a tète de Jésus-Christ on voit une main qui se détache d'une 
sorte de nuage. La main exprime ou la puissance qu'il exerce dans le 
ciel et sur la terre; elle traduit par Tart, dans ce cas, une parole 
sortie de sa bouche; ou bien elle indique Tassistance du Père éternel 
qui primitivement fut ainsi peint et sculpté (^). La main divine bénit 
pour Tordinaire : ici elle demeure fermée. En supposant que l'objet 
dont elle occupe le centre fût un cercle régulier , on le prendrait 
alors pour une couronne que le Père veut placer sur la tète de son Fils. 

Le nimbe' uni qui entoure la tète de Jésus doit être remarqué : on 
le rencontre rarement sur les sarcophages, 

La montagne sur laquelle le Sauveur est debout rappelle historique- 
ment celle de Galilée d'où il s'éleva dans lescieux, ou encore la source 
des quatre fleuves qui arrosaient le Paradis terrestre; figurativement 
elle se rapporte aux quatre évangélistes dont- les eaux vivifiantes 
jaillissent du sein même de l'Eglise, coinme l'a exprimé dans ces vers 
le saint évèqqe de NôIe : 

Petram superstat ipsa petra Ecclesiifi 
I)e quà sonori quatuor fontes meaiij 
EvaiigelistoB viva Christi flumina (3). 

Les apdtres sont chaussés en sandales. C'est ainsi qu'ils devaient 
parcourir le monde, d'après l'ordre du Sauveur : calceatos scuidaUis. 
Leur maître n'en porte point. Saint Jérôme a pensé que Jésus-Christ 
marchait les pieds nus. Il le déduit du silence que l'évangéliste a 
gardé sur la chaussure, en racontant la distribution que se firent 
les soldats romains des autres vêtements de THomme-Dieu. Nous 
verrons sur d'autres tombeaux Jésus chaussé exactement comme 
les apôtres. 

(1) Introd. à V Histoire de France, p. 113. 

(2) S. Elch. lib., FormuL , spirit, , cap. i. — Raoul Rocuette , Tableau des Cat., p. 970. 

(3) PAULiNi epist, ixxiii. 



A MARSEILLE. 221 

Le couvercle du sarcophage n^" 1 renferme une composition mul- 
tiple. Au centre, deux génies soutiennent la tessère ou tablette 
destinée à recevoir Tinscription qui n*a pas été gravée; au-dessus 
de la tessère rayonne le monogramme complet du fils de Dieu : Valpha 
foméga et le christos entrelacé dans un cercle sans ornement. Deux 
tètes de dauphins serrant un objet rond dans leur bouche pressent 
étroitement le monogramme. Viennent ensuite des sujets historiques 
d'un côté et des représentations symboliques de Tautre, ^Dans les 
premiers on distingue deux Israélites chargés d'une énorme grappe 
de raisin qu'ils ont recueillie dans la terre promise pour en divulguer 
la fertilité, et le miracle des noces de Gana : Jésus-Christ touche de 
sa main Tune des trois jarres dont il change Teau en vin ; un person- 
nage est debout sur le même plan, mais il est trop mutilé pour pouvoir 
être signalé avec quelque probabilité. 

Les sujets symboliques se développent dans des images pleines 
d'intérêt : deux cerfs se désaltèrent aux sources qui s'échappent de 
la montagne, et l'agneau tant de fois reproduit en occupe le sommet 
entre deux palmiers. 

Les dauphins qui accostent le monogramme de Jé$us*Gbrtst, peuvent 
être expliqués de deux manières : ils symbolisent en premier lieu 
les fidèles que Tertullien compare à des poissons naissants dans Teau 
et ne pouvant trouver ailleurs le salut et la vie (U* Us s'élancent en 
quelque manière vers le Sauveur par amour et pour recevoir les 
bénédictions attachées à son nom. Ils figurent en outre le poisson 
péché par l'apôtre saint Pierre qui rejette de sa bouche la pièce 
d'argent qu'on exigeait pour tribut. 

Dans l'allégorie des cerfs qui étanchent leur soif on retrouve aussi 
les fidèles altérés, Juifs et Gentils convertis, buvant à longs traits 
selon le désir exprimé par le roi Psalmiste, dans les eaux salutaires 
dont l'agneau de Dieu est la source. 

Il a été dit ailleurs ce que les palmiers signifient en iconographie 
chrétienne; les deux autres arbres qui s'élèvent sur un point rapproché 
portent des fruits assez semblables à ceux du chêne, emblêàies sans, 
doute de la vigueur surnaturelle qu'obtiennent les âmes quand leur 
soif s'est étanchée. 

Millin qui s'est tu sur l'explication de la scène majeure du sarco- 
phage a tenté de donner un sens aux représentations de la frise; 
mais on doit qvouer qu'il l'a fait sans bonheur. Il a confondu le miracle 

(f) Ub. de BapHsmo, cap,ij n9 1, adversus QuiniUianum, 



222 MONUMENTS GHRETIRNS pniMITIFS A MARSEILLE. 

des nociîs de Cana avec celui de la multiplication des pains et des 
poissons. L'agneau debout sur la montagne lui a para une biche; 
trompé, nous le supposons, par la présence des cerfs (M, et moins 
distrait cependant qu*un autre antiquaire d'un» mérite incontestaUc 
qui a transformé hélas! notre doux agneau en loup (^). 

Il est temps de juger le sarcophage et sa frise comme ouvrage d*art. 
Voici ce qu'en pense Millin : « Les figures, dit^il, sont bien travaillées, 
de bonne proportion, les draperies bien jetées et indiquant le nu. Ce 
sarcophage I ajoate^t^I, a été exécuté par un faon artiste et il pea( 
être mis au rang des meilleures productions de son temps W. » Le 
grave critique n^accorde pas le même éloge à la sculpture de la frise 
du couvercle , il la trou\'« « plus faible et d'une tnain moins capable, n 

M« Achille de Jouffroy a confirmé du poids de son autorité le jttge* 
ment précis de Millin W. Nous Tadoptons sans réserve en ce qui toudic 
la composition du sarcophage; mais nous nous permettrons de juger 
différemment l'œuvre exécutée sur le couvercie , et si noas ne sous- 
crivons pas i l'opinion de M< de Saint-Vincent, suivie par tes peintres 
distingués qui ont édité successivement après lui la Notice des 
monuments antiques de Marseille ^ si nous n'édevons pas comme eux 
le travail de la frise au-dessus de celui du sarcophage , c'est avec 
confiance que nous louerons au même degré l'exécution de l'ensemble 
du monument; nous ajouterons que ses deux parties oms semttest 
avoir été ouvragées par le même sculpteur. 

En terminant nos observations sur le premier sarcophage, signalons 
une erreur qui s'c^t glissée dans les notices du musée de MarseiUe. il 
y est dit qu'à l'époque de la révolution ce tonoibeau oonlenait les 
<c reliques de saint Bernard, abbé de Saint- Victor* ^ Prdbâbieiaent 
on a vottlu nommer le moine Bernard qui s'assit sur le siège abbatial 
dans le cours du xr siècle ; mais cet abbé ii*a jamais été regardé 
comme un saint ni au dehors, ni au dedans de son motia^ëre. 

L. T, DA.SSY, G. H. I. 
Correipottdattt dm coaiUés hbtorMiaM. 

(iA mUteàuu proéhain numéro,) 

(1) Vùyage dans les départements du midi, Ut* vol. p. i74. 

(i) Notice des monuments nntiques du musée de Mûrseille, 1805, par M. de Sm»t 
Vikcent; p. 17. 

(3) Voyage, e/c.,ui« vol. p. 17G. 

(4) Infroduction à i* Histoire de France , p. 113. 



DU NU DANS L'ART CHRÉTIEN. 



PREMIER ARTICLE. 



I. — Nos premiers parents venaient de prévariquer ; Dieu les 
appelle; ils se cachent parce qu'ils avaient compris qu'ils étaient nus 
et Dieu lui-même se charge de leur fournir leurs premiers vêtements. 
Depuis, nos sens sont restés dans on étart de révolte; la vertu est 
possible , mais à la condition de tenir toujours enchaîné un ennemi 
dont les hommes le plus avancés dans la perfection ne méprisent pas 
impunément la puissance. 

Partout ou la décadence de la nature humaine est ignorée ou 
méconnue , il parait tout simple que Ton ne craigne pas de lever les 
voiles qui la doivent couvrir» et cependant le païen lui-même partagé 
entre le bien qu*il connaît et qu'il aime» en partie au moins» et le mal 
qu'il hait et qui Tentraine, divinise les passions et» d'un autre c6té» 
enseigne à les contenir; il adore» dans ses divinités» tous les genres 
d'ignominie et il ae voudrait pas que sa femme ou ses filles pussent 
les considérer sans rougir. 

Nous n'insisterons pas sur l'autorité d'Âristote qui» dans saPoliti^ 
que U)» veut que les magistrats prohibent toute représentation 
impudique» parce qu'il n'eut pas entendu comprendre sous ce terme 
tout ce que nous y comprendrions. Ce n'est ni dans les lois» ni dans 
les écrits des philosophes» c'est au fond des consciences qu'il faut aller 
surprendre ce témoignage d'âmes naturellement chrétiennes. 

Praxitèle» ayant exposé dans l'ilc de Gos» pour les vendre au môme 
prix» deux Vénus dont l'une était nue et l'autre vêtue» celle-ci fut 
préférée parce qu'elle était plus modeste W. 

Homère met dans les mains d'Ulysse un rameau d'épais feuillage 
dont il se couvre pour paraître devant les Phéaciens sans blesser la 
décence TO, 

Cicéron accuse les Grecs d'avoir introduit dans Bome les statuer 
entièrement nues qui originairement en étaient proscrites W. 

(1) PoLj lîb. \ii,c. xviii. 

p) Traltato délia Pittura et Scultura, uso et abuso loro, composta da untfieologo 
(le P. Olonelli) e da un pittore (Pierre de Corlonc)^ in-4<». Florence , 1652, p. 46. 
(3) Odyssée, chant vi. 
|«) TuscuL, Hb. IV. 



224 DU NU DANS l'art CHRÉTIEN. 

Avant lui , le vieil Ennius avait dit que )e commencement de la 
corruption de celte ville était venu de la détestable habitude introduite 
par les citoyens de se montrer dans un état de nudité plus ou moins 
complète W. 

Martia, fille de Varron, ne voulait pas peindre des figures d'hom- 
mes, parce que de son temps elles étaient ordinairement nuesW. 

On arrivait aux plus mauvais temps du paganisme; un peintre 
fameux alors, nommé Arellius, qui fleurit un peu avant ravènement 
d'Auguste à l'empire, osa représenter, nues probablement pour la 
plupart, les femmes avec lesquelles il avait eu des relations impudi- 
ques, et les exposer dans les temples sous le nom des déesses qu'on 
y adorait; mais Pline taxe sa conduite de criminelle, et y voit pour 
l'art un principe de décadence W. 

IL — Bientôt après , l'art chrétien débutait par de timides essais 
sous les voûtes des catacombes. A côté du dévergondage du paganisme, 
la reproduction intégrale et sans voile du corps humain pouvait par 
elle-même paraître indifférente; il ne semble pas que les premiers 
fidèles aient attaché aucune importance à l'éviter dans les sujets qui 
l'amenaient naturellement. Ces sujets d'ailleurs, sauf peut-être de rares 
exceptions , se réduisent à df ux catégories : des figures allégoriques 
comme celle des Saisons, comme des sortes de Génies, empruntées 
plus directement aux habitudes de l'ancienne société, avec des signi- 
fications plus ou moin^ nouvelles; de saints personnages de l'histoire 
sacrée dépouillés de leurs vêtements pour être exposés à divers 
supplices, comme tsaac au moment d'être immolé, Daniel dans la fosse 
aux lions , les jeunes Hébreux dans la fournaise , Jonas précipité dans 
la mer ou sortant du sein du monstre marin. 

Adam et Eve se rencontrent souvent aussi dans les cimetières 
chrétiens; mais parmi les nombreuses représentations qui en ont été 
publiées, nous n'en avons point remarquées où ils ne soient recouverts 
au moins de la feuille de figuier. 

Toutes ces figures sont exécutées avec une grande réserve et se 
réduisent à de simples indications dans tout ce qui eût été capable 
d'offusquer des yeux comme ceux des Cécile et des Agnès. Ces figures 
n'étant elles-mêmes que des signes convenus, des sortes de hiéro- 
glyphes^ il n'était jamais nécessaire de les considérer attentivement; 

(1) Tuscul,, lib. IV. 

(2) Otonblli , p. 37. 

(3) Naiuralis Iditoriœ lib. xxxv. Dresde , 1848 , § la ou 37 suiv. Icsédit. p. 75. 



DU NU DANS l'art CHRETIEN. 225 

il suffisait d'en apercevoir Tensemble pour reporter sa pensée sur 
les plus saints de nos mystères qu*ils étaient destines à rappeler. 

Quelque minimes que dussent donc être les inconvénients de ces 
nudités» à une époque où il y avait autant de chaste simplicité dans 
les obscurs réduits, où se cachaient les disciples de rÉvangile, que de 
corruption dans la Rome officielle, il était difficile qu'elles n'en eussent 
aucun ; les pasteurs les plus clairvoyants en comprenant ces dangers 
durent comprendre aussi qu'ils n'ajoutaient aucune valeur à des œuvres 
composées dans des vues d'édification chrétienne^ et c'est à ces 
sages considérations que Ton doit probablement un certain nombre 
de figures voilées de Daniel, de Jonas, etc. W. Ne faudrait-il pas y voir 
l'indice d'une époque relativement récente, où Tart chrétien aurait 
commencé à sentir le besoin de se dégager de ses réminiscences 
païennes ? 

III. — Pendant tout le moyen-âge, nous croyons pouvoir le dire, les 
figures nues sont en général demeurées rares. Les artistes y prirent 
quelquefois des libertés, nous ne le dissimulerons pas, qu'on ne leur per- 
metirait plus aujourd'hui : était-ce de leur part toujours naïveté? 
L'antique ennemi n'y était-il pour rien? N'y faut-il voir aucune trace des 
doctrines impures des Cathares et des Patarins, etc.? Nous ne nous 
attacherons pas à ces questions, ni surtout à la question encore con- 
troversée des obscœna. C'était, il nous suffit de le savoir, la piété, 
la foi naïve des peuples qui les rendait tolérables^ Ces nudités leur 
représentaient l'idée du vice, et à l'idée du vice un bon chrétien ne 
sait que détourner la vue et la pensée. C'était la naïveté du peuple qui 
permettait d'accepter toutes les nudités que l'on pouvait croire 
réclamées par le sujet; mais nous ne voyons pas qu'on y ait jamais 
recherché le nu pour lui-même, comme un bien ou une beauté. 

n commence à se multiplier au xv* siècle: c'est un des symptômes 
du naturalisme. L'art s'éloignant de sa ûiission toute intellectuelle et 
en quelque sorte sacerdotale va se montrer moins occupé d'instruire 
et de toucher. Il cherchera davantage à plaire par l'imitation des 
formes de la nature envisagées comme but et non pas seulement 
comme moyen. 

C'est à dater de cette époque que l'enfant Jésus est généralement 
représenté tout nu. Les peintres les plus pieux, les mieux maintenus 
d'ailleurs dans le sentiment chrétien , se le sont cru permis presque 

(t) Bosio, Roma solferanea, p. 263, 517, 521. 

TOME III. 15 



226 DU NU DANS l'art CHRÉTIEN. 

tous. Ils le faisaient, il faut le dire, avec une grâce naïve et 
tout à fait en rapport avec Tidée de Tinnocence qu*ils pensaient ainsi 
représenter. Bientôt on ne la retrouvera plus; le mal faisait de tels 
progrès, que l'éloquence de Savonarole, quand il essaya d'y mettre un 
frein à Florence, put arracher des mains des artistes, pour en faire 
un bûcher, des tas immenses d'œuvres de toute sorte où les règles 
de la décence n'étaient pas observées. 

Le torrent déborda bientôt ; on peut juger de ses ravages en France 
par cette Assomption de la Vierge de toute pureté retrouvée à Saint- 
Denis et publiée par M. Didron (^), en contraste avec une chaste sculp- 
ture du xm* siècle. Dans cette dernière œuvre, les anges, parce qu'ils 
ont une forme humaine, ne touchent même pas les amples vêtements 
de Marie; l'artiste a interposé une auréole de nuages entre leurs 
mains et le corps de la plus pure des créatures. 

On connaît les licences que s'est permises Micbel-Ânge dans son fameux 
Jugement dernier; dans le lieu saint, au-dessus des autels, n'est-il pas 
inouï qu'il ait représenté tant de saints , de saintes et d'anges sous 
la figure d'adultes le plus vigoureusement conformés, sans rien 
dissimuler de ce que les règles les plus vulgaires de la décence doivent 
apprendre à cacher. Il vit, au contraire, dans un sujet si éminemment 
épique et religieux , une magnifique occasion de faire du nu dans les 
positions les plus singulières et les plus difficiles au point de vue de 
l'anatomic. 

Pour se convaincre que ce fut bien là sa préoccupation, il suffit de 
se rappeler le carton de la guerre de Pise. Chargé de représenter dans 
la grande salle du palais Vieux, à Florence^ un événement de la guerre 
où cette cité victorieuse avait assujetti Pise, sa rivale, au lieu d'entrer 
dans une pensée si patriotique et de mettre en relief la gloire et la 
supériorité do sa patrie, il choisit un des épisodes de la guerre où les 
Pisans avaient battu les Florentins. Surpris comme ils se baignaient 
dans l'Ârno, ils offraient à l'artiste une occasion de montrer dans la 
confusion d'une multitude de corps nus son savoir-faire dans la science 
anatomique et l'incroyable précision de son dessin. 

Michel-Ânge est peut-être le génie le plus puissant qui ait jamais 
existé dans les arts; mais, à notre avis, il n'y a pas mis assez de mesure 
et de goût pour y mériter la première place. Il a tellement imposé 
par l'éclat de son nom que des auteurs solidement chrétiens comme 

(1) Annales archéologiques^ t. xii, 185S,p. SOO et 810. 



DU NU DANS L ART CHRÉTIEN. 



227 



Borghîni (0 , Lomazzo (^) , qui s'élèvent avec force contre d'autres 
nudités analogues; des théologiens comme Otonelii (3), Àyala W^ écrivant 
daos le but exprès de diriger les consciences en ce qui concerne les 
arts, n'osent pas blâmer, ou ne blâment que timidement et d'une 
manière indirecte dans ses ouvrages, ce qu'ils ne craignent pas de 
vivement censurer de la part d'artistes d'un moindre renom. 

Pour mettre le lecteur plus immédiatement en état de juger de la 
voie où s'est engagé Michel-Ange, nous reproduisons ici un groupe 




ADfet d« ItfUMiC defaler, de Miehel-ADte. 



d'Anges portant la croix de son Jugement dernier avec les voiles dont 
les couvrit Daniel de Vollerra ; et nous mettons en regard un ange 



(I) BoRGHiKi , il riposo, in eut délia Pitiura e délia Scultura si favclla, un vol. , in 8». 
Florence, 158* , p. C2 ; 3 vol. in S». Milan , 1807, 1. 1, p. 68. 

p) LoMAZZO, Trattato del arie délia Pilfura, Scultura, etc.; B vol.'in-8o. Rome, 18^6 , 
pagei3a« 

(S) Ouvrage cité, p. 39, 42, 130, 134. 

(4) Atala, Pictor christianus eruditus ,m-îo, Madrid , 1730, p. 30. 



228 



DU NU DANS L ART CHRETIEN. 



accomplissant les mêmes fonctions dans le Jugement dernier d*Orcagna. 
On se rappellera que, pour la vigueur de pensée etd*exécution,Orcagna 
a été nommé le Michel-Ange du xiv« siècle. 




Anfe du Jugement dernier, d'Orcatna, à IMse. 

Michel-Ange était une puissance en état de tenir tète aux papes 
eux-mêmes; on raconte de Tun d*cux que, s*étant plaint des nudités 
du Jugement dernier , Tartiste le trouva mauvais. « Si le pape veut 
que personne n'y trouve à redire , aurait- il dit, c'est à lui de réformer 
les mœurs. » Parole absurde, car Notre-Seigneur Jésus-Christ a bien 
laissé à son Eglise des sacrements qui confèrent aux fidèles la force 
de combattre victorieusement la concupiscence, mais non pas des 
moyens de l'éteindre, tant qu'ils vivent dans ce monde. 

Après la mort de Michel- Ange, saint Pie Y voulut, au dire du père 
Otonelli W , faire disparaître le Jugement dernier , comme étant une 
cause de scandale plus qu'un honneur pour la religion. Ce fut un grand 
émoi dans le monde des artistes; l'un d'eux , homme recommandable , 
obtint du saint Pontife qu'il ne consommât pas cette destruction. 
L'œuvre de Michel-Ange fut conservée, comme l'on conserve les 
monuments de l'antiquité païenne i comme objet d'étude, sans en 



(1) Page 8Î9. 



DU NU DANS L*ART CHRETIEN. S29 

admettre la pensée. Le saint se contenta de faire jeter des draperies 
sar les nudités les plus choquantes. Ce n^était pas assez de cette 
concession aux yeux d*un monde où le côté moral des choses parait 
avoir exercé peu d'empire; Daniel de Volterra chargé de cette répara- 
tion fut tourné en ridicule par ses confrères. 

IV. — La religion est la mère des arts; jamais ils ne grandissent 
si bien qu'à Tombre du sanctuaire^ sous Tinspiration directe de son 
souffle divin. EssaieQt*-ils cependant de s'affranchir , veulent-ils vivre 
de leur propre vie, elle ne les abandonne pas, elle les encourage 
encore y elle devient leur amie; elles les prend à son service tels qu'ils 
s'offrent à elles , à la condition de les faire fléchir sur les points 
qai ne souffrent aucune transaction. 

Le nu en était venu à passer pour la première, presque pour l'unique 
condition du beau : les experts le disaient. La liberté d'en user laissée 
aux artistes, trop grande à nos yeux pour les véritables besoins de 
l'art, pouvait facilement paraître de son essence. 

Sous les yeux des papes, dans leurs propres palais, dans des églises 
où présidait un clergé sérieusement dévoué au salut des âmes, cet 
abus s'introduisit en bien d'autres œuvres où, plus encore que dans 
celles de Michel-Ange, la décence eut à souff'rir. 

Le nu de Michel-Ange s'étale sans respect pour les convenances , 
pour la pudeur chrétienne, mais il n'est pas sensuel; partout où le 
grand artiste a mis la main, s'il accorde beaucoup trop à la matière, 
on sent l'énergie d'une âme qui la domine et l'on est peu tenté 
d'en subir les misérables impressions. Beaucoup d'autres, même 
lorsqu'ils sont plus couverts, sont moins chastes. 

La tolérance fut grande ; les réclamations cependant ne manquèrent 
pas : les conciles, les papes, les saints élevèrent assez la voix pour ne 
pas nous laisser plus de doute sur la persistance du mal que sur les 
efforts tentés pour en arrêter la propagation. Tous les théologiens qui 
s'en sont occupés se plaignent amèrement de ces images qui, selon 
l'expression de Catharinus cité par Ayala (^), sont propres à exciter 
des passions mortelles et ne servent de rien à la piété. 

Le cardinal Frédéric Boromée W, Otonelli W, Molanus (*), 



(1) Pictor christ. , p. 10. 

(i) Pictura sacraux, i. cap. yi dans les Symbolœ lUterariœ de Gobi. Rome, 1751, t. vu. 

(3) Trait, délia pâtura. 

(4) De imaginibus sacris. 



230 DU NU DANS l'art CHRÉTIEN. 

Sarnelli (0 protestent également; Borghini W, Lomazzo W ont dit aussi 
à ce sujet des paroles sévères. 

En aucun temps plus que dans le nôtre il importe de les rappeler, 
aujourd'hui que nous avons en face de nous un naturalisme brutal qui, 
prenant pour point de départ la négation de lachutederbomme,est 
le dernier mot de toutes les erreurs contemporaines. 

Ce qui était toléré autrefois ne peut plus Fètre; déjà Pie IX> marchant 
sur les traces de son bienheureux prédécesseur, saint Pie Y, n*a pas 
craint.de faire voiler tous les anges qui^ dans la basilique du Vatican, 
soutiennent les portraits des papes , au risque de faire murmurer. 
Qu*ils murmurent donc tous ceux qui demeurent sous l'empire d'idées 
dont le règne a trop longtemps duré dans les arts. A nos yeux , plus 
on les affranchit de la matière, plus on les élève. Nous qoi^s adressons 
d'ailleurs aux artistes qui veulent sincèrement être Ip plus chrétiens 
possible» ou à ceux qui les faisant travailler sont en droit d'exiger 
d'eux qu'ils le soient momentanément au moins ; nous exprimerons 
donc notre pensée tout entière ; nous chercherons dans rintelligence 
des dogmes de TEglise, quelle peut être la signification du nu, e( 
d^ns )ci^ saintes règles qu'elle qous a données , quel peut être soif 
usage légitime. 

H. GIIIUOUARD DE SAI?rr«I«AUI(^NT, 

( La suite à un prochain numéro., ) 



(1) Lettere ecclesiatiche , U i| p, 15!^, 

(2) IlBiposo. 

(3) Trait, délia pat. 



NOTE 

sua QUBLQ09f CHAPITEAUX HËBOVIBOIBB8 . 



Dans son Histoire de l'église et de la paroisse de Saint-Gervais, de 
Rouen , actuellement sous presse, M. Thieury a fait graver les chapi- 
teaux et les bases des colonnes qui décorent Tabside de la plus 
ancienne église de Rouen. Ces chapiteaux et ces bases, que nous 
reproduisons ici, grâce à la bienveillance de Tauteur, ont été mis sur 
bois d*aprcs des dessins d'Hyacinthe Langlois, exécutés en 1818 par 
ordre de M. de Kergariou, préfet, et conservés depuis dans les cartons 
de la Commission des antiquités de la Seine-Inférieure. La communi- 
cation de ces précieux cartons a été libéralement accordée à M. Thieury 
par M. le Sénateur-Préfet de ce département. 

En dehors du dessin absidal de Saint*6ervais , publié en 1825 dans 
les Voyages pittoresque» et romantiques de V ancienne France, t. ii, 
pi. 148, c'est la première fois, à ce que nous pensons, que ces 
précieux chapiteaux sont édités, surtout dans tout leur développement. 
C'est donc une bonne fortune pour l'archéologie que la publication de 
ces rares et cupieux spécimens de l'art des bas-temps de notre histoire, 
à une époque où la science ressucite en France l'architecture méro- 
vingienne, 

M. de C^umont, à qui l'initiative appartient en CQci conxme en uqe 
foule d'autres points de notre archéologie monun^entale, a commencé, 
depuis quelques années, à éditer, dans les divers recueys dont il 
dispose , une série de chapiteaux mérovingiens qui , 4an3 p^u, consti- 
tueront l'histoire de l'architecture franque. Les nomj^reux voyages 4o 
notre savant confrère et sa loqgi^e expérience dans la matière le 
mettaient plus que tout autre ^ mèn\e de recui(îillir \es éléments 
nécessaires pour établir les règles et les types de. cet o^vi ignoré 
ou perdu. 

Nous dirons donc que les ehapiteaux de l'absîde de Saint-Gervais, de 
Rouen, nous paraissent rentrer entièrement daqs k\ catégorie des cha- 
piteaux que M. de Cann^ont appelle mérovingien^ ou carlovingiens , et 



232 



NOTE SUR QUELQUES CHAPITEAUX UtROVINGIENS. 




'^■%Acewuj 



&%1iUuru 










Chapiteaux et bases de XHWnt Saint -Gerrafs de Roacn. 



NOTE SUR QUELQUES CBAPITEAUX MEROVINGIENS. 233 

dont il signale la présence au Musée de Nantes ( provenance de Yerlou 

cl de la première église de Nantes ^)), à la crypte de Saint-Brice, dans 

I un faubourg de Chartres, au musée d'Arles (provenance d'une des 

; églises de cette ville), à la cathédrale de Fulde (en Allemagne), et dans 

la crypte de Jouarre (Seine-et-Marne) W. 

! Le même archéologue cite encore; comme appartenant au vi* ou au 

I Yii* siècle, les chapiteaux de la crypte de Sain t-Laurent, de Grenoble (^) . 

j H. Albert Lenoir, dont les connaissances sont aussi variées que 

! profondes , révèle également des chapiteaux mérovingiens non-seule- 
j ment à Jouarre, comme tout le monde, mais à Montmartre, près Paris, 
à Saint -Denis, dans les restes de l'abbatiale mérovingienne de 
Dagoberl !•% et au musée des Thermes et de Thôtel de Cluny; ces der- 
niers provienent de la cathédrale de Paris, construite par Childebert W. 

' Etendant le cercle de ses études historiques et monumentales, le 

\ même antiquaire nous fait voir des chapiteaux analogues à nos chapi- 
teaux francs dans les édifices de l'Italie , élevés du v* au viii^ siècle , 
I par exemple : à Saint-Paul-hors-des-Murs , à Sainte-Agnès eit à Saint- 
f Clément, de Rome, à Sainte-Marie-in-Cosmédin , et ailleurs encore 
dans la ville éternelle. Chose fort curieuse pour nous , il nous montre 
des aigles ornant un chapiteau à l'église de Parenzo, en Istrie , cons- 
truite sous Justinien (527-65) W. 

Le monde savant connait depuis longtemps les deux intéressants 

chapiteaux sortis de l'église franque de Saint-Samson-sur-Rille (Eure). 

; Sauvés par M. Rêver, en 1827, ils sont à présent déposés au musée de 

I la ville d'Evreux W. Nous les reproduisons ici, grâce à la bienveillance 

de notre ami Roach Smith. Nous y joignons à titre de rapprochement 

(1) BulL monument,, t. zxii, p. 481-84. ^Guéraud et PAasifTEÀU, Catalogue du musée 
archéologique de Nantes, p. 18. 

(«) Abécédaire d'archéologie , !'• édit. p. 15. -^ Annuaire de tlnstUut des provinces et 
des congrès scientifiques, t. X , p. 170-175. 

(3) Congrès archéologique de France; séances générales tenues en 1857, p. 879-81. 

(4) A. Leroib, Architecture monastique, 1. 1«', pp. 2SI8, Î29, 430. -^ W., Statistique monu- 
mentale de Paris, pi. viii et ix. 

(5) A. Leho», Architecture monastique, 1. 1*^, p. 218 et 899. 

(6) A. Leprbvost et Ed. Lambert , Mémoires de la^ociétédes antiquaires de Normandie^ 
année 1898, p. 472-98; atlas de 1827 et 1828, pi. xi, fig. 1 à 4. -r RoAca Smith^ Collectanea 
antijtia yVo\, m, p. 125. — de Cadmont , Abécédaire d'archéologie , l'« édit. p. 17. — Id. 
Annuaire de Flnstitut des provinces pour i%}iS ^ t. x, P« i73. — Id., Cours d'antiquités 
monumentales y t. vi, pi. xlvii. — Dawsoh Turner et Gotman, Architectural antiquities of 
Normandy, t. ii, p. 99. 



234 NOTE SUR QUELQUES CHAPITEAUX MEROVINGIENS. 

un chapiteau de la cathédrale d*Ëvreux. ( Voyez les trois dessins 
ei-des80us.) 




Chapiteaux de Saiot-Sarnson-tar-Rille (Eare). 



Enfin j'ajouterai, pour mon compte, qu'en 1858, j'ai reconnu 
plusieurs chapiteaux analogues à ceux de Saint - Gervais , chez 
M. Duval , percepteur à Lillebonne. Ces chapiteaux proviennent des 




ChapUetn de la Ctlhédrale d'Érreux. 



ruines de l'église de Saint-Denis, construite sur un ancien édifice 
romain, et entièrement démolie en 1854. 

l'ABDÊ COCHET. 



MÉLANGES. 



IV«ie Mur la CJéréntonie des OlMièi|««« mm lloyeii4^se* 

L'interprétation donnée à ane miniature du Livre d'Heures de Philippc-le-Bel, 
par nn docte correspondant de la Revue de VAtt chrétien (i) , ayant conduit 
M. Tabbé Boitel à en tirer une conséquence passablement hasardée W, il me 
semble opportun d'offrir sur les obsèques au moyen-âge» quelques brèves 
explications destinées à, garantir contre des erreurs préjudiciables , les esprits 
trop prompts à adopter sans contrôle toute opinion qui leur semble propre à 
écharauder un système. 

Je copie intégralement les passages do Tarticlc de H. Poquet qui me 
paraissent mériter un commentaire détaillé. 

c ... On voit un autel recouvert d'un drap d'azur orné de fleurs de lys d'or; 
une draperie aussi d'azur, coupée d'une croix rouge, est étendue sur un 
sarcopbage et touche le sol du temple ; des religieux placés autour du cercueil 

et tenant à la main des torches ardentes entonnent des chants lugubres 

Personne aujourd'hui, surtout pour une cérémonie de ce genre, ne s'aviserait 
de décorer l'autel et le cercueil de ces tentures bleues et or ou croisées de 
rouge. ...» 

Les personnages que notre honorable collaborateur a pris pour des religieux, 
n'appartiennent à aucun ordre monastique, quoique leur costume lugubre puisse 
le laisser supposer; ce sont tout simplement des membres de la familje du 
défaut, des deuillants comme on les appelle aujourd'hui :il suffit pour s'en 
convaincre de jeter les yeux sur les illustrations coloriées du manuscrit de 
Guillaume Rugher, à la bibliothèque communale de Lille (3). Dans Tordre 
naturel des choses^ un ou deux proches pareqls devaient seuls porter le man- 
teau et le chaperon noirs; mais dans les nombreuses miniatures où sont repré- 
sentées, soit des obsèques, soit des inhumations, servant toutes d'en-tète à 
VOffice commun des morts y les artistes du moyen-âge, particulièrement au 
XV* siècle , ont multiplié les deuillants pour faire bien comprendre qu'il s'agis- 
sait de la grande famille catholique et non d'un individu isolé. Je connais cent 

.... * ^ 

(1) Tome I, novemhre 1857, p. 512. 

(2) Eist. du bienheureux Jean de Montmirailf pages 458 et 459. ^ Je sais bien qiie M. Boitel 
s'est appuyé sur diverses raisoas plas ou moins acceptables , pour motiver la représentation des 
funérailles de son héros sur une miniature des Heures de Philippe -le- Bel ; mais je crois que 
la présence des Religieux et la couleur des ornements funèbres ont beaucoup influencé son 
opinion. 

(8) Recoeul de phtiewrs obtecques tt pompes fwUliree, elc., xvi« siècle , n« 320 du catalogue de 
H. LeGlay. 



236 MÉLANGES. 

exemples de ces deoiHaalSy taolôt debout oa assis sar des baacs aatoar da 
cauralqae y tantôt occupant les stalles en face du clergé, tantôt assistant à 
quelques pas du cadavre aux cérémonies de renlerrement. 

Quant à la décoration de l'église et du cercueil, et aux vêtements du 
clergé, ils étaient tous de couleurs variées. Le parement d*nii autel du 
XV* siècle (1) est d'étoiïe rouge et verte à fleurages métalliques, le dais rouge, 
la courtine bleue, tandis que le drap mortuaire est noir à croix d*or; d'autres 
poêles de la même époque sont bleus, ronges , noirs à crois rouge ou mieux 
encore de brocart d'or à orfrois blancs (%) ; enfin, les chapes et les dalmaliqaes 
des ecclésiastiques officiant, sont toujours bleues ou ronges aux xiv* et 
xv« siècles; je n'en connais de noires qu'au xvi*. 

L'usage des couleurs noire et blanche pour les funérailles n*est véritablement 
général que chez les peuples septentrionaux ; les habitants de Rome , de Naples 
et de la Sicile portent encore maintenant leurs morts à l'église dans des 
coffres ou sarcophages bleus, verts, ronges etc., enrichis d'omemenls dorés. 

CE. DB LHAS. 



lie Chandelier pMeal de Pubteje de ] 

Londres, f 5 avril. 

HO^ISIBUE LE DmEGTECK, 

J'ai lu avec un vif iolérèt, dans le dernier numéro de votre excellente Revue ^ 
le savant article que vous avez consacré au chandelier pascal , où vous avez 
mentionné en passant le candélabre pascal de l'abbaye de Durham. Il m'a semblé 
qu'un extrait des Antiquités de Ve'glise de Vabhaye ou cathédrale de Durham, 
publiées en 1543, où ce curieux monument est décrit avec beaucoup de détails , 
ne pouvait manquer d'intéresser vos lecteurs. Vous remarquerez combien cette 
description rappelle le fameux candélabre à sept branches de la cathédrale de 
Milan. J'espère que, vu ma qualité d'étranger, je puis compter sur votre 
indulgence et sur celle de vos lecteurs pour la traduction suivante : 

« Il y avait un beau monument appartenant à l'église , appelé le Paschal , 
lequel était érigé dans le chœur depuis le Jeudi-Saint jusqu'au mercredi après 
le jour de l'Ascension. Il était placé sur un épais plancher de bois carré, 
contre le premier degré ou marche , derrière les trois bassins d'argent qui 
étaient suspendus devant le maitre-autel. Dans le milieu du dit degré est un 
trou, dans lequel se plaçait un des coins du dit plancher et à chaque coin da dit 
plancher il y avait un anneau de fer, où les pieds du Paschal étaient assujettis; 
ils représentaient les quatre dragons volants; les images des quatre Evangéllstes 

(1) Heures mannscrites de la bibliothèqae de M. Van der Craysae k Lille. 

(2) Maaascrits de h bibl. comm., ^ de la colleclioo de M. Benvignat, — de GaiUaame Rogher, 
à Lille. — 8épuUure$ gwJimes, etc., par Tabbé Cochet, p. 396. — JUvw ds Vkrt cMUen, 
t. I, p. 286. 



MÉLANGES. 257 

se voyaient au-dessus des dragons. Sur chaque côté des quatre dragons ii y 
a on travail ancien et curieux représentant des animant, des cavaliers, 
avec des boucliers , des arcs et des flèches, et des nœuds sur lesquels de larges 
feuilles sont étendues, finement travaillées, le' tout étant du plus beau et plus 
rare métal des chandeliers, ou « latten » étincelant comme For; il y avait six 
branches ou fleurs de métal sortant de cette tige, trois de chaque côté; dans 
chaeane d'elles on plaçait un cierge, et, dans la hauteur du dit candélabre oo 
Paschal de «latten» s'élevait la fleur principale, laquelle formait la septième 
branche du candélabre. Le Paschal en largeur occupait presque la largeur du 
chœar (32 pieds aiJglais); en grandeur il atteignait la hauteur des bas-c6tés; 
snr la septième branche il y avait une longue pièce de bois, laquelle s'élevait, 
moins la hauteur d'un homme, à la voûte la plus élevée (8t pieds anglais) : 
c'est là qu'on plaçait un cierge grand , long et carré appelé le Paschal; il y 
avait un appareil dans le toit de l'église, pour allumer le cierge. Le Paschal était 
estimé un des monuments les plus rares de l'Angleterre. « 

J'ai l'honneur, etc. 

GEOBGKS GOLUIB 
Membre de riosUtot royal def srebltectes brltaanlqaet. 

Travaux des Soelétés Bavaiitofl. 

Académie impériale des sciences, niscRiPTioits et bellbs-lettbes de Toulouse. 
— Le dernier volume (1858) des Mémoires de cette Société savante contient 
d'importants travaux, au nombre desquels nous citerons une note sur VHistoire 
du commerce de Toulouse, par f/l. Roumegaère ; des Considérations historiques 
sur répiscopat toulousain, par M. FI. Astre; des Noies sur les objets antiques ou 
du moyen-âge déeotwerts récemment dans la Haute-Garonne , par H. du M ège ; 
Quelques aperçus historiques sur les Etats du Languedoc, p2i,T M. Caze ; une Notice 
fttograpAtgvesurrarchitecteCammas, parM. Guibal, etc. M. Gatien-Arnoult, à 
l'occasion d'une expression de Lucain (orbe alto) qui lui parait se rapportera la 
doctrine des druides sur les divers cercles de la vie future, propose d'ingénieuses 
hypothèses sur le but symbolique des crom-lechs. « Il est admis, dit^I, que ces 
pierres singulières, qui jonchent le sol de notre pays en tant d'endroits, appar- 
tiennent à l'époque druidique, et qu'ils en sont des monuments, surtout des 
monuments religieux. D'un autre cdté, il est admis aussi que ces monuments 
religieux d'une autre époque, les grandes et imposantes cathédrales du moyeu- 
âge, les églises, les chapelles, en leur mode de construction générale, en la dis- 
tribution de leurs parties, en tous les détails, ont un sens secret ou caché, une 
signification mystérieuse, allégorique ou symbolique. On attribue ce même 
caractère symbolique à une foule de monumeuts de. l'antiquité, en de nombreux 
pays. Pourquoi ne Tattribuerait-on pas de même aux monuments druidiques ? 
On voit, en plusieurs endroits, certaines de ces pierres disposées en cercle, que 
l'on nomme temples circulaires, ou, dans l'idipme national, crom-lechs. Ces cercles 



238 MELANGES. 

sont quelquefois ao nombre de trois et de quatre, enfermés les ons dans les autres 
00 ooneentriques, avec un intervalle entre chacun. Le cercle intérieur est sou- 
vent ride ; d*autres fois, an centre, s'élève un grand m^iiAtr ou peulvan, un rouler. 
Pourquoi ces constructions n'auraient-elles pas été symboliques? Le meiiAtr, 
qu'on trouve ailleurs que dans la Gaule, est reconnu pour avoir été souvent on 
symbole divin. Le rouler y qui est un menhir à chapiteau ou chapeau en équilibre, 
plus spécial à notre pays, est le symbole spécial du Dieo-Liberté, hautement 
enseigné dans les mystères. Ce Menhir on rouler, seul, au centre d'un premier 
cercle, première enceinte de pierres, m*apparait comme le symbole de Diea, 
habitant seul le premier cercle de TExistence, le cercle du Vide ou de la région 
du vide, eylck y eeugatU. Les deux ou trois autres cercles concentriques ou 
enceintes de pierres étendues successivement autour de celle-ci i m'offrent 
les symboles des deux ou trois autres cercles de l'existence, de la félicité 
eyleh y gu>yitfydd, de la transmigration ehyleh y'r abred, de l'abime annwfn. 
Au centre du premier cercle, à la place du menhir- rouler, ou devant lui, 
plaçons un dol^menf c'est-à-dire une pierre du sacriûce ou une taole du sacriGce; 
à ci^té le druide ou sacrificateur et ses acolytes. Dans le second cercle, mettons, 
aux premiers rangs, le clergé druidique, hommes et femmes, Druides et 
Druidesses, Vates et Bardes ; aux seconds rangs, les seigneurs, Tiem, Brenn, 
Harkis ou équités, chevaliers, avec leurs familles. Dans le troisième cercle, met- 
tons le peuple, les clients, Ambacts et Soldurs. EoPm, hors de ce cercle, mettons 
la populace, la vile multitude, ceux que les chrétiens, dans le langage de leurs 
mystères primitifs, appelaient les ckient. Dans ces Grom-lechs, appelés temples 
circulaires, nous verrons, en effet, des temples, des lieux d'assemblée religieuse 
et des églises. Nous les verrons tels qu'ils étaient disposés pour les divers 
membres ou les divers ordres de la communauté. Et cette disposition, qui avait 
sa raison matérielle, nous paraîtra de plus avoir sa raison spirituelle ou sa signi- 
fication symbolique. Cette multitude, cette populace, en-dehors de l'enceinte on 
dans le dernier cercle, symbolise les êtres inférieurs, qui vivent encore dans 
l'abîme d'onnio/h ; le peuple, occupant la troisième enceinte, symbolise les 
hommes accomplissant leurs pèlerinages de métempsycoses ou de métamor- 
phoses dans les transmigrations iTabred : les seigneurs et les prêtres, dans la 
seconde enceinte, symbolisent les êtres devenus supérieurs à l'humanité par leur 
mérite et jouissant de la suprême félicité de ywynfydd : enfin le menhir-rouler, 
dans la première enceinte, est le symbole de Dieu, dans la sainte solitude du 
eeugantf inaccessible à tous ; Dieu le grand solitaire, qu'il faut honorer par des 
sacrifices, offerts sur le dolmen, par le ministère des saints hommes du chêne ou 
Druides. Ainsi le Cromlech aurait été l'Eglise druidique. Cette Eglise aurait été 
symbolique en sa disposition. Ce symbole aurait été l'expression de la doctrine 
supérieure sur la destinée de l'homme ; doctrine qui est contenue dans le mystère 
des Bardes, et qui nous explique un mot de Lucain. » 



CHRONIQUE. 



^U. Fabbé Narjoas nous communiqae la singulière ÎDscriptioasui vante , 
écrite en lettres onciales sar ane cloebe de Rezé-la-Yille^ près Màcon : 

MIL llll XXV. saucta maria b» maria ora pro nobis. 
Le bis Maria est sans doute une bévue du fondeur. 

— Le musée ecclésiologique d'Angers dont nous parlions récemment 
(t. 111, p. 86] s'est enrichi depuis des objets suivants : 



GhAsse en plomb a^ant senri à la consécra- 
tion de réglise d*Andrezé, par H. Arnauld, 
évèqae d*Angers^ 1679. 

Trois boites en plomb ayant servi également 
à la consécration des autels de TégUse de 
la Poiteyimère, par H. Arnauld, 1669. 

Bénitier portatif en bronze, xyi« siècle. 

Beliqnaire d'argent doré, en forme de cou- 
teaa , xy« siècle. 

Fer à hosties , xy« siècle. 

Groix-reliqnaire en cuivre , xyu* siècle. 

Bulle de Paul m , xvi* siècle. 

Fragments de Lectionnaire, xi» siècle. 

Bèffles et pratiques pow chanter à Fttsage 
du diocèse d'Angers, 1 vol. in-8»; Angers, 
1684. 

Deoz reliquaires en filigrane d*argent , xvin* 
siècle. 

Volet peint d'un tript'yqac , xvi« siècle. 

Cuiller à mesurer l'eau qui se met dans le 
calice à la messe , xvn* àé|sle. 

Cuir doré et gaufré ayant recouvert à la 
cathédrale un gradin d'autel, xvi« siècle. 

Tableau à l'huile, représentant saint Charles 
Borromée , xviii® siècle. 

Cailler en écaille montée en argent, xvni* 
siècle. 



Sceau du monastère des Ursulines, xviu» 
siècle. 

Tableau de la Vierge de Consolation, impri- 
mé sur soie , xvn* siècle. 

Voile de calice brodé, xvii« siècle. 

Croix d'autel en cuivre, xvii* siècle 

Médaille en cuivre à l'efQgie d'Urbain VUI, 
xvii« siècle. 

Lettre de Fénélon , xvii» siècle. 

Sceau à l'effigie de saint Aubin, évoque 
d'Angers, xni« siècle. 

Etat de Targenterie provenant des couvents 
et églises du district d'Angers, 1791. 

Reliquaire en bois peint et doré, taillé en 
forme de ccrar , xvui* siècle. 

Châsse en bois doré,xyn« siècle. 

Inventaire et comptes de fabrique, 1697, 
1656. 

Fer à relieur, représentant une crucifixion, 
xvii« siècle. 

Navette en cuivre reponssé aux armes de 
Bigr de Vaugirault, évèque d'Angers, 
première moitié du xviu* siècle. 

Orfiroi de chasuble brodé, représentant les 
apdtres saint Pierre, saint Paul, saint 
Aadré et saint Jean , fin du xv« siècle. 



— - H. Tabbé Barbier de MontauU nous écrit d* Angers : 

c D'après un ouvrage italien aussi rare que curieux, imprimé en 1583, telles 
étaient les principales reliques conservées dans Téglise métropolitaine de 
Brindes, aujourd'hui Brindisi, le Brindusium des Romains : 

« Lingua sancli Hieronymi pretiosissima crystallo contecta pyxideque 
argentea ac deamata inclusa. » 



240 CHRONIQUE. 

Comme langae parfaitement coaservée , je citerai celle de saint Antoine de 
Padoue, à Padoue. — Le corps de saint Jérôme est placé , à Sainte-Marie-Majenre 
(Borne), sous Tautel de la crèche de Notre-Scigneur. 

« De rete sancli Pétri apost. 

« Vna ex sex hydriis lapideis^ in quibus aqua in vinum versa est à Domine. » 

Une autre urne de Gana se voit au musée de la ville d'Angers. On Ta vénérée 
jusqu'à la révolution dans la cathédrale. Elle est en porphyre. La commission 
archéologique de Maine-et-Loire a fait monter et mis dans le commerce les 
deux beaux mascarons qui Tornent* 

« Calceus sàncts Lucise Yirginis. » 

Une inscription du xiv* siècle > que j'ai relevée à Rome, dans l'église de 
Sainte-Barbe des Libraires , dit qu'on a placé parmi les reliques qui ont servi 
à la consécration de Tautel on morceau du voile de sainte Lucie, de vélo. » 

* •— M. Caillât, curé de saint Jean-de-Malte, à Aix, vient de faire heureusement 
restaurer son église. Le fond plat de Tabside, fermé grossièrement par un mur 
de plâtre, a été ouvert et décoré de verrières. A côté de diverses scènes 
relatives à la vie de saint Jean-Baptiste, on voit les figures de Raymond 
Berenger IV, comte de Provence; de sa fille Béatrix, épouse du duc d'Anjou; 
de Gérard de Martigues, fondateur de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem; de 
Béranger-Monachi , commandeur d'Aix; d'Héiion de Villeneuve, grand maître 
de l'ordre de Malte, etc. Cette charmante église, érigée en 1Î33, exigerait 
encore de nombreuses réparations : le zèle du pasteur et la générosité des 
fidèles s'uniront assuréo^nt encore pour ne point laisser leur œuvre 
incomplète. 

— -MM. Duthoil, dit V Ami de Tordre, exécutent en ce moment un ba&-rdtef 
en bois, destiné à orner le devant du principal autel de la chapelle du Saint- 
Esprit de Rue. Ce bas-relief qui contient de nombreux personnages, représente 
l'invention, sur la grève de cette petite ville, du Crucifix miraculeux qui attirait 
autrefois un si grand concours de pèlerins dans la célèbre chapelle. On voit se 
presser , devant une nacelle qui vient de s'arrêter près du rivage, le clergé et 
le peuple : tous semblent contempler en silence et avec un religieux respect la 
précieuse image du Christ que le ciel leur envoie. Ce bas*relief annonce en 
MM. Dulhoit une entente remarquable de la légende et du style gothique. Les 
vêtements des personnages rappellent plutôt , à la vérité , le costume de la 60 
du XV* siècle que celui du xi", temps où se passa l'événement; mais lUI. Dulhoit 
ont cru devoir adopter pour ce bas-relief les types de la première de ces deux 
époques, pomme étant plus en rapport avec Tarchitecture et la sculpture de la. 
chapelle de Rue. Nous avons donné le dessin de ce monument dans le tome i de 

la Revue, u. 140. 

J. C. 



1 c- 



«<• 



^i>:.^43û 



s Xi 




?J^ 




•■ë 



e sraiiu^ 



^\ 1 É^isrl 



[iennont-Ffrrajid 



REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN. 



DE L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE 

ET DES ARCHITECTES 

▲U XIX9 aiftCLB. 



DBUXIÂMB ARTICLE. * 

Pourquoi ne cbercherait^n pas à faire disparaître â*au$si graves 

iaconvénieiKts en créant des commissions locales, siégeant au cbeMicu 

de chaque département et donnant leur avis sur les plans et devis de 

leur circonscription naturelle? Les hommes capables ne manquent 

plus nulle part , et il n'est pas de ville préfectorale , et à plus forte 

raison, il n*est pas de département où ne puisse bien se composer une 

réunion de quatre ou cinq hommes sérieux, ayant la science spéciale , 

et disposés par cela même à prêter leur concours à une telle œuvre. 

Parmi eux se trouverait Tarchitecte départemental que nous supposons 

suffisamment instruit de la matière /ayant fait preuve d'études 

archéologiques , et plus versé dans ces connaissances aujourd'hui si 

répandues, que beaucoup d'entre ceux que nous connaissons. Cette 

commission examinerait tout ce qui se rapporterait dans son ressort 

à la construction, aux restaurations et aux moindres réparations de 

gros-œuvre. Instruite du prix des matériaux dans le pays même , à 

portée de recevoir les explications des architectes quant aux difficultés 

possibles des plans et des davis; naturellement bienveillante, désin- 

• 

* Voya le numéro d'Avril, page 177. 
T. ra. Juin «59. 16 



242 DE L* ARCHITECTURE RELIGIEUSE 

téressée et impartiale; composée d'assez de membres pour se fieras 
lumières et restreinte à un Bombre qui exclurait d'intermiuis 
discussions , elle fonctionnerait avec cocmaissance de cause , » 
promptitude, n'userait que d'une autorité agréée avec empresseaci, 
que d'un contrôle accepté sans murmures. Par elle on évitenili 
déplorables lenteurs, des malentendus qui aigrissent, des pertes 
dérables de t^mps, d'argent et d'études. Aucune jalousie ne^seraitsa» 
tée» aucune su$ceptibilité ne s'éveillerait; la comaaission plairait à ta 
parce que tous pourraient être entendus et compris ; elle utilisenitis 
moindres ressources, et se ferait par son intelligence de Unis b 
besoins, l'économe des communes et des fabriques, la coasàk 
obligée de quiconque aspirerait à la consulter. Il n'est personne qms 
sentQ id!ibQl))«tt Ç9 laode nertlt préférable ^ ce qui exfsie, etoonneà 
face des choses changerait avantageusement, si l'on pouvût 
diminuer des trois quarts les dliOcultés qui s'opposent trop soaveoli 
la réussite des meilleurs projets. 

L'administration ministérielle avait senti plus d'une fois la nécesÉî 
d'une semblable création. En 1860, une circulaire (la troisième ou tpt 
triëme en ce genre depuis 25 ans) enjoignit aux préfets d'étaldirfrè 
d'eux une commission déparUÊntmkUe des bâliments civils^ deslimi 
l'examen des plans et devis adressés chaque jour dans leurs bureau J 
soit pour la construction des églises , soit pour celles des mairies, fe 
écoles communales et autres étaUissemenIs pour lesqoels-Mi s'adw 
ordinairement au budget de l'Etat, du département ou de la commni. 
Ces réunions avaient leurs analogues dans «ertaines autres foodtoF 
un grand nombre de Nosseigneurs les évoques, daas le butuni<pK'* 
veiller aux bonnes formes des églises à ékrer , ou aux réfMii0 
convenables réclamées par celles déjà existantes. Que sont dem* 
ees moyens d'action qui eurent d'abord de remar<fDables socoèsfS 
nous pouvons juger d'après quelques localités , la plupart n'existent p 
ou n'ont qu'une valeur nominale. Ici de mesquines considération* 
des questions d'amour-propre, des influences mauvaises trop éMtfe; 
là, un mélange de faiblesse et d'insouciance, ont fait oublier des iotèi^ 
de l'ordre le plus élevé... et il en est résulté une recrudescence <*^ 
rable d'entreprises bizarres , d'autant plus hardies, d'autant pl«s nsa- 
breuses que personne ne s'y oppose plus.., Et le désordre âugB^^ 
ainsi chaque semaine au mépris des véritables principes de Tvi 
chrétien, que chacun traite à sa manière, sans aucun respect As 
règlements et des plus formelles prescriptions. Eh! bien, làenoor^'f 
bon vouloir de la haute administration est venu échouer contre un é(^ 



ET DES ARCHITECTES AU XIX« SIÈCLE. 243 

qQ*elle s'est fait sans le vouloir et dont cependant elle pdutrâil se faire 
on pott dé salut. 

En 1849, on avait cru faire merveille par ridëlittition des archi^ 
tectes diocésains : tnalbeureusem^ntron eut alors plus de bonike volonté 
que de bonheur; on fit une des plus tristes expériences qu*ait jamais 
inspirées le désir d'innover. Il paraîtrait même, si notre mémoire est 
fidèle à certaines confidences qu'on nous fit alors , que cette créàtibh 
iiit moins une mesure jugée bonne et utile qu^un moyen empirique 
d'occupoT deux ou trois cents jeunes gens réceifiment sortis de l'éôole 
d'arcliitecture. Cependant il fallait leur tracer utie marcbe, et eA les 
jetant daxis la carrière on voulue sonder ropiôion du public eotnpétent 
sur les ctmditions de réussite qu'il fallait imposer à Tibstitution 
nouvelle. Les préfets furent chargés de consulter les sociétés d'archéo- 
logie qui siégeaient dans leurs vlUes principales. Nous saVohs que le 
pins grand nombre fut d'accord sur là nécessité de la résidence aux 
chefs-lieuï des diocèses pour ces architectes ({ui allaient se décorer 
du titre de éUoeésatni. Une telle solution devait en effet surgir de tous 
cAtés; elle tendait à placer autour de ces hommes encore inconnus un 
fojer de lumières dont ils pourraient se servir au besoin, à activer leur 
action sur les mmumenle qui devaient èti'e construits ou réparés, 
à leur faire acquérir^ peu à peu, un droit de cité. qui eût fait des 
cathédrales» des évôohés et des séminaires, non leur chose, mais autant 
d'abjets capables d'exciter le eèle de leur propre réputation et qu'ils 
eussent ilimés autant au moins que le profit qu'ils en tirent, il faut 
regretter que cette c(mditi(m n'ait point semblé acceptable. Quelle que 
mt Tinfluenoe qui la ût rejeter, lès suites en ont été oh ne peut plus 
fâcheuses. L'organisation adoptée est deven^i au contraire, fort avan- 
tageuse, on ne peut k nier, à MM. les ariehiteôtes du Gouvernement^ 
diocésains ou autres. Us y ont trouvé les éléments d'une profession 
indépendante ^ d'un Vaste emploi dé fends sans contréle , âé9 motifs 
fréquents de voyages assez lucratifs, et d'heureux moyens de s'arrêter 
de temps à autre dans les grands centres pour des travaux qu'on leur 
permet d'accepter ailleurs que duds leurs diocèses, comme ils disent. 
Quant à ces pauvres diocèses, quant à ces départements dont les 
édiices religieux leur sont confiés, ils n'en ont guères de cure que si 
de grosses sommes à dépenser leur font considérer tm édifice comme 
assez important. Mais que de travers encore viendront à la fois 
signaler cette mise en œuvre I Combien de temps dureront. leurs 
travaux au lieu de celui qu'il leur faudrait réellement? Que d'entraves 
en embarrassent l'exécution! Que de maladresses Goûteuses, que de 



244 DE l'architecture religieuse 

démolUions mutiles , que d'idées fausses présentées avec assurance , 
que d'erreurs positives contre l'archéologie et l'histoire de l'art 1 Uns 
on voit , plus on reconnaît que ces Messieurs (du moins en grand 
nombre ) n'ont rien étudié de ce qui fait la base de la science archi- 
tecturale du moyen-âge. La plupart ignorent le sens à donner aux 
pierres qu'il faut tailler ou sculpter ; les symboles les plus populaires 
leur restent étrangers , et parfois ils s'obstinent à les méconnaître en 
dépit des opinions les plus sérieuses et des personnes les plus capables 
d'entendre ce qu'ils ne comprennent pas. C'est ainsi qu'on en a vu 
ôter le coq d'une tour romane , sous prétexte qu'au xi* siècle « il n est 
pas bien sûr qu'on y en mitO). x>Un autre, tout récemment vient 
d'orienter au nord une église de Belgique (2) ; un autre fait abattre le 
jubé de la cathédrale de Bayeux au lieu de réparer un pilier W. — 
Nous n'en finirions pas s'il fallait énumérer ici tous les méfaits de ce 
genre qui se commettent presque partout. Nous répéterions les 
doléances des antiquaires anglais et allemands contre les restaurations 
de nos architectes W; nous redirions ce qui vient de se passer à 
Poitiers contre le temple Saint-Jean, défiguré à jamais dans ses formes 
les plus archéologiques» et à la visite duquel nous invitons vivement les 
amateurs... Ce sont là des torts graves. On n'en reprochera jamais de 
semblables à M. Bigot » architecte diocésain de Quimper, qui s'est 
signalé par les- si belles flèches de la cathédrale ; ni à M. Paul Durand, 
qui, dans un faubourg de cette ville, fait faire une grande église en 
style du xur siècle, laquelle ne coûtera pas plus de cinq cent mille fr. 
Nous voudrions rendre justice à d'autres qui ne le méritent pas moins. 
Mais hâtons -nous d'arriver à une suite d'observations tout aussi 
graves. -<- Notre tâche serait incomplète si d'autres griefs ne venaient 
pas autoriser les conclusions que nous devons formuler. 

Le reproche qu*on fait plus généralement à nos architectes portent 
sur le trop grand mépris qu'ils affectent des choses anciennes à l'avan* 
tage de leurs propres travaux. Peu soucieux des œuvres de nos pères » 
persuadés qu'ils feront mieux, on les voit, avec une égale assurance, 
se prononcer sur la plus-value de leurs méthodes modernes et la 
nécessité de remplacer le vieux par du neuf. De là, leur goût prononcé 
pour les démolitions , goût qui devrait être quelque peu suspect puis- 
qu'ils sont juges et parties dans toutes les décisions de ce genre et que, 

(1) Bulletin monumental j t. xvii^ p. 529. 
(«) Revue de F Art Chrétien , 1. 1, p. 231. 
(3) Bulletin monumental, t. xyit,^ . 241 et 242. 
{h) Bull, monumental, t. xxi^ p. 583. 



ET DES ARCHITECTES AU XIX"" SIÈCLE. 245 

favorisés par cette confiance aveugle, sujets néanmoins à Terreur 
comme tout le monde, ils peuvent très-bien décider maintes fois des 
renversements, lorsqu'il suffirait de réparations intelligentes et naturel- 
lement plus économiques. Ces observations ne sont pas d'aujourd'hui. 
Lorsque la Société française d'archéologie tint au Luxembourg une de 
ses séances générales, en février 1854, M. de Caumont s'éleva contre 
cette manie de détruire , que le ministère de l'intérieur favorisait un 
peu trop et qu'on traitait avec tant de raison de sauvagerie arckitecio^ 
niqne W; c'était aussi la pensée de MM. le comte de Montalembert et 
deSurigny :ces grandes voix déploraient, avec bien d'autres, l'aveugle 
confiance de l'autorité et la répartition irréfléchie des fonds publics 
accordés aux architectes sur leurs propres demandes; on réclamait 
déjà, comme nous tout à l'heure, des commissions de surveillance 
intervenant dans les restaurations des monuments historiques ; ces 
mêmes griefs, ces mêmes vœux n'étaient qu'un éclatant écho de 
reproches et de vœux antérieurs; que de fois se sont-ils renouvelés 
^depuis lors! Personne n'y fait droit et il semble qu'une excessive 
indalgence rend trop faciles, devant les inconvénients que nous signa- 
lons, ceux qui devraient nous les épargner et ceux qui pourraient y 
mettre obstacle. Quand un architecte, poussé à bout par les reproche» 
qu'a mérités son inhabileté ou ses gaspillages, n'a rien à répondre, i( 
en appelle aux décisions de « ses supérieurs » qu'il a suivies, dit-it, et 
tout est dit, quoique l'on sache bien que l'on s'en rapporie^ trop à lui 
et que cette prétendue intervention est à peine scnslMe. Nous croyons 
savoir que cette puissance des architectes officiels parait assez 
redoutable quelquefois pour qu'on avoue> en dépit d'une autorité fort 
légitime et qui pourrait très-bien se faire obéir > ne vouloir en rien 
se commettre avec eux. S'il en est ainsi, jusqu'où n'ira-t-on pas? Il n'y 
a plus lieu de s'étonner que ces Messieurs tranchent à leur guise dans 
le plein drap de la chose monumentale. D'avance ils se croient approuvés 
et absous. N'en a-t-on pas une preuve récente dans l'inexplicable 
opposition qu'un architecte se croit permise envers le vénérable Évêque 
d'Angers ? 

C'est à celte sécurité de l'illustre corps qu'il faut attribuer, n'en 
doutons pas, le désordre qui règne dans ses affaires. De ce désordre 
il faut indiquer à la hâte quelques échantillons. Les faits que nous 
allons citer se renferment dans un étroit périmètre : mais qui empê- 
cherait do foire des volumes de bonne grosseur, si d'autres que nous 

(1\ Bulletin monumental, t. xvil ^ p, 178. 



246 DE l'architecture religieuse 

voulaient, partout ailleurs, comme il est désirable^ indiquer seule- 
ment quelques-uns des exploits qu*il leur serait possible de aot^? 

N'est-ce pas un déplorable usage des sommes accordées par h 
budget que remploi de ces sommes pour tant d'objets secondaires qui 
se font toujours à grands frais > et sur lesquels on pourrait épargner 
les deux tiers au profit de l'œuvre principale? Partout où un arcbiteete 
du Gouvernement est envoyé, pour qudques mois, il dresse sa tente» 
se fait des bureaux, élève d'immenses échafaudages, parfois 9iè«Ae 
il construit, pour lui ou les si^ns, entre les contreforts d'une église 
un logement commode à une voiture, h un chcivaU.. De vastes 
enceintes , semblables à une petite ville ^ s.'élëveront grâce à d^inoom-^ 
brables n^ètres de planches et de chevrons; on tiendra iiftéme à f^icede 
oes n^Qyens comme autant de modems qui donnent une haute îdëft 
du bon goût des n^aitres.,, Et une fois installes , oes constritolions 
promsoires demeurer<mt cinq , huit et dix ans comme un encomjbre-* 
mei^t sur 1^ voie publique rétrécie d'autant; comme un embarras 
ipconvenant au dehors de Véglise dont elles interdisent les abords » 
ferment les portes aiix plus intéressants besoins du culte> en s'empa* 
rant à l'intérieur de deux ou trois des travées^ qui restent indéfiniment 
garnies de pierres , d'échelles , de cordes et autres agréments plus ou 
moins ecclésiastiques* Pendaqt que les jBinnées s'écoulent ainsi, les 
hivers qu'elles ran^ënent pourrissent les susdites enceintes, les beaux 
éçhafaudî^ges se détériorent sensiblemente Si ces énormes quantités de 
bois ont été achetées, on les remplace par un qouvel achat; si louées, 
on paie une nouvelle location; et con>me l'argent consacré à. cet objet 
est toujours pris sup le cré4it accordé au monument, on coiiçoit pe 
c'est autant de moins à dépenser pour lui^ Dès ^rs notre arebitecte 
qui a taillé en grand, se trouve à court. Il en sera quitle pour de- 
mander, saqs doute, des fonds supplémentaires; mais cQmme tous se» 
confrères, ou à peu près, en font autant de tous les oeins de la 
France, et qu'oi^ ne peut satisfaire en même temps à toutes ees réela- 
mations , on tes renvoie à des circonstapices plus favoraU'es. Fojree est 
bien à lui de s'en consoler, d'aqtant mieux qu'il ira donner se9 soins 
à se$ autres diocèses et y comn^encer aiqsi des travaux dont on ne peut 
prévoir la fin. — r A nous d*attei^re , pauvres plaideurs , et de prendre 
patience jusqu'à ce qu'une heureuse réminiseenœ le rafaëne vers cette 
propriété qu'il s'es| faite et dont il fait ce qu'il veut« 

A propos de fonds mal dépensés, nous ne pouvons oublier ce q^i 
arrive parfois : un architecte qui ne peut veiller à tout par lui-même, 
doit s'arranger avec un second, ordinairement fixé dans le pays qu'il 



ET DES ARCUITECTES AU JUX*" SIECLE. 247 

exploite. Celui-ci accepte parfois cet honneur en soumissionnant des 
travaux qui procurent au premier un bénéfice net sans aucune peine. 
Hais des malheurs plus grands peuvent s'ensuivre. Ordinairement 
ce serait moins la capacité que la solvabilité qu'on rechercherait dans 
cet artiste de second ordre et bien des fautes naîtraient de là. Nous 
avons vu des travaux exécutés ainsi par des mains fort inhabiles , et 
recommencés jusqu'à trois fois^ toujours aux frais du budget. Nous avons 
va des marches de belles pierres blanches posées depuis un an devant 
un parvis et, par conséquent , toutes neuves encore, remplacées, sans 
aucun motif apparent, par d'autres marehes de granit plus chères de 
moitié. Nous avons vu certains détails de dessin et de sculpture, déjà 
presque achevés, changés soudain par ordre de l'architecte de qui ils 
émanaient, lequel s'était avisé «( de réfléchir qu'on pouvait faire 
mieux ; » mais ce n'étaient encore là que des hardiesses de mince 
apparence. On n'a pas craint une fois, à notre connaissance, d'abattre 
une magnifique rose dont s'embellissait une façade qu'il fallait terminer. 
En vain ceux qui la connaissaient te mieux répondaient de sa solidité, 
en vain ils conjuraient qu'une oeuvre du xiv* siècle ne cédât point, par 
un caprice de bâtisseur, sa place occupée depuis quatre cents ans, 
à des meneaux modernes dressés comme une sorte de défi inutile... 
A grands efibrts d'instruments les ouvriers ont dû arraeber ces formi- 
dables membrures, scellées par du plomb dans leur cadre de pierre 
si longtemps respecté; et, au grand étounement de raille curieux, 
plusieurs dizaines de mille francs ont payé ces superfluités qui 
n'auraient jamais dû se comprendre dans les devis... 

Ce même architecte, si zélé à tailler de la pierre, faisait recommencer 
jusqu'à trois fois le rej<Hntoiement d'une église restaurée par ini dans 
an de nos départements du centre , et comme rentrepreneùr n'avait 
agi que sur les indications et les variantes dudit maître, et que celui-ci 
avouait sa propre responsabilité » on dédommagea le personnage en sous 
ordre en lui donnant 4,S00 francs au lieu de SOC, sur les fonds 
généraux alloués à la pauvre église qui n'en paie que pTus cher pour 
s'en trouver plus mal. 

Une autre méthode plus commode sans doute aux architectes de 
Paris, et qui consiste à tout nous apporter des ateliers de cette ville, est 
essentiellement vicieuse. Elfe occasionne des dépenses plus considéra- 
bles, les matériaux et la main-d'œuvre étant beaucoup plus chers dans ce 
grand centre où toutes les matières premières paient d'abord unr droit 
d'entrée el doivent en payer d'autres ensuite pour le transport qui les 
livre aux départements. Ce mode de procéder expose encore les artistes 



S48 DE l'architecture religieuse 

honorables et toujours honnêtes , dont nous parlons , à des soupçons 
injurieux qui ne sauraient entrer dans notre pensée, mais dont eux- 
mêmes pourraient se défendre mieux. La raison de supériorité pour les 
choses d'art confectionnées à Paris n*en est plus une. A Theure qu'il 
est, il y a partout des ouvriers capables de rivaliser avec ceux de 
rAthènes moderne ; car c'est là que tous nos jeunes gens vont se 
former, et nos expositions régionales disent assez que des centres 
nombreux fourniront désormais à qui en voudra d*aussi bonnes choses 
à meilleur marché qu'à Paris. 

Ce monopole y si précieux à nos maîtres, se montre en bien d'autres 
façons et reproduit sous bien d'autres formes ses conséquences 
détestables. On aime à s'entourer de son monde, sans doute, et nous ne 
pouvons blâmer qu'en fait d'exécution un homme responsable choisisse 
des subalternes de son goût. Mais encore, pourquoi ceux*ci ne sonl-ils 
pas toujours les plus habiles? Manquons -nous, en province, de 
sculpteurs eqteqdus, de peintres intelligents qui, dirigés par une science 
véritable , ou convenablement surveillés , s'abstiendraient de grosses 
bévues historiques et de copies à ridicules contre-sens? Ces étrangers, 
à qui leur mission de barbouilleur en poncifs donne à leurs propres 
yeux une gro^sque importance, n'ont personne à ménager et 
n'acceptent qu'avec dédain les observations et les conseils de qui- 
conque ne les solde pas. Ils font leur ouvrage au mètre, loin de tout 
surveillant, à l'abri de toute critique possible; on en est quitte pour 
faire recommencer p£^r d'autres, lorsqu'après leur départ on s'aperçoit 
qu'ils ont donné, par exeipple, un coq pour attribut à saint Jean l'évan- 
géliste, au lieu de Taigle syn^bolique dont les serres leur avaient paru 
n'être que les pattes vulgaires d'un oiseau de basse-cour. 

Et les verrières! c'est encore un des objets que l'architecte d'une 
église aime assez à prendre sous sa protection exclusive... Il ne 
manque pas de fabriques en France , mais soyez sûr qu'à moins de 
quelque motif d'amitié ou de tout autre aussi respectable, les vitraux ne 
seront jamais commandés dans la vil!e même qu'il s'agit d'en gratifier. 
Ils viendront toujours de très-loin et se confectionneront sans égard 
à aucune des nécessités du local, à l'efiTet d'ensemble réclamé parles 
verrières qui existent déjà, aux plans généraux des sujets, à l'histoire 
du monument, etc. S'il s'agi^ de restaurations, on tranche, on élagae, 
on rejette beaucoup de détails qu'il faudrait garder; on y substitue 
des pièces qui n'ont ni le ton, ni le style exigés; on fait voyagera 
de longues distances le vitrail entier, au lieu de faire sur place des 
cartons qi)i |i|i éviteraient les périls d*un itinéraire imprudent et 



ET DES ARCHITECTES AU X1X« SIÈCLE. 240 

coûteux... Heureuse la basilique ainsi traitée en esclave, si le savant 
restaurateur échappe à de certaines distractions dont les tètes scien- 
tifiques ne sont pas toujours exemptes, et si par exemple au lieu 
de lui rendre un vitrail de saint Maurille à la légende aussi peu 
connue qu*elle devrait être étudiée, il ne lui renvoie pas un saint 
* Maurice f pitoyable^ il est vrai, autant qu'intrus, mais qui devra ^ 
grâce à cette confusion des bngues, s'installer à une place où il jurera 
comme une anomalie historique et un mensonge architectural. Et à 
cela personne n'a le droit de s'opposer sans doute , puisque personne 
ne s'y oppose; et nous avons entendu un architecte aussi content de 
lui-même qu'on peut l'être de soi, dire, en parlant de ^a cathédrale, 
«qu'il n'avait d'ordre ni de conseil à recevoir de personne, qu'il 
ne relevait ni de TÉvêque, ni du Chapitre, mais du Ministre seul... » 
— Oh 1 si le ministre le savait I... — C'est ce même homme qui ayant 
reçu un crédit de sept mille francs pour quelques dépenses d'entretien 
de sa cathédrale, les laissa périmer, quand il aurait pu s'en servir & 
remettre au moins sur la toiture quelques ardoises dont l'absence 
procurait des inondations à la nef; quand il aurait dû réparer en 
recherche des verrières du xui* siècle qu'il aima mieux regarnir do 
verres blancs en attendant un crédit qu'il n'aura peut-être jamais , et 
qui certes , avec ses sept mille francs, n'était pas nécessaire ; en sorte 
qu'aujourd'hui les dites verrières comptent autant de mutilations que 
de rapiéçages... Et un artiste du lieu dont tout le monde se serait fait 
garant aurait pu, depuis cin(]( ans, combler ces vides disgracieux 
par des restitutions promptes, intelligentes, et fort peu coûteuses! 

A tant de mauvais côtés de cette institution qui en a beaucnup 
d'autres, ajoutons enfin les infractions trop réitérées aux premières 
règles du sentiment religieux. Si cette raison n'en semble pas une à 
quelques esprits trop peu disposés à s'y montrer sensibles, nous savons 
très-bien que l'autorité pense autrement, et nous sommes loin 
d'accuser MM. les architectes qui ne peuvent être en cause sur ce 
point. Il est tout naturel que MM. les curés , dont ils éprouvent si 
souvent la bienveillante hospitalité et toujours la politesse prévenante, 
trouvent en eux un juste retour de bons sentiments; mais il faut le 
dire : les subordonnés ne valent pas toujours les maîtres et l'éloigné- 
ment de ceux-ci, qui reviennent assez rarement à leurs chantiers, 
enhardit beaucoup trop parfois de simples ouvriers, ou des entrepre- 
neurs mal élevés, à des entreprises peu supportables. Une église en 
réparation tombe si complètement au pouvoir de ceux-ci que le curé, 
comme ailleurs l'Évêque et le Chapitre, doit y renoncer à ses droits. 



250 DE l'architecture religieuse ^*c. 

L'encombrement s'y forme sur tons les points : h. chaux, le sable, le 
mortier,. les pierres, les débris de charpente remplissent les nefs, 
embarrassent les sacristies, les fonds baptismaux et jusqu'au sanctuaire. 
Le mouvement du chantier y prend toutes les formes de la dissipation 
la plus scandaleuse , et les quelques recommandations arrachées à 
de certains surveillants de dixième ordre par les instances réitérées ' 
de Tautorité spirituelle n'empêchent personne de siffler, de chanter, 
de jeter sous de3 voûtes saerées d'inconvenantes plaisanteries; et cela, 
même pendant la durée du Saint-Sacrifice , même quand le Saint des 
Saints descend sur l'autel! Ce mal ne serait pas excusable dans une 
église catholique , s'il n'y durait que peu de jours ; mais combien 
devient- il affligeant lorsqu'il s'y perpétue des mois, des années 
entières, pendant lesquelles de fréquentes interruptions des travaux, 
qui du moins rendent au saint lieu son silence et son recueillement, 
ne font qu'y éterniser le désordre matériel ; de sorte qu'on ne Tabordc 
chaque dimanche que le murmure à la bouche et la tristesse dans le 
coeurl Vraiment on ne peut le nier : c'est faire payer cher à la reKgion 
le bien qu'on lui octroie , et Ton avouera que le titre de monument 
historique ne devrait jamais faire perdre de vue qu'une église est et 
doit rester avant tout un monument religieux. 

Mais, nous dira-t-on sans doute, quels remèdes à tout cela? — Noas 
en avons fait pressentir quelques-uns ; nous pensons néanmoins qu'il 
est urgent de les spécialiser, et par là nous mettrons fin à la t<\clie 
que de si graves raisons nous ont fait prendre. 

l'abbé aubcr^ 

ChnolM de PÉrllM de rDUien, 
IUM«rlo|T«|ih6 dn divoice. 



[La smie à on prockam numéro,) 



ANCIENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

ET ANCIEHS TIddVd GOUSERViS Bf niANGB. 



DEUXlfcMB ARTICLE \ 

ÉTOFFE TIRÉK DE LA GOLLBGTION DE M. GOMPAONON, 

AftCBfT^IB A OMlVOfff *FUBASO. 

H. Compagnon, aFchîtecte à ClermonUFerrand (M, possède dans sa 
remarquable collection d'objets d*art » une chasuble de forme moderne, 
confeetionnée au moyen de véritables débris empruntés à un vête- 
ment beaucoup plus ancien, et reliés entre eux avee un soin légèrement 
problématique. Malgré Texiguïté des morceaux de tissu mutilés par les 
ciseaux de l'ouvrier, on y retrouve cependant la trace d'une ornemen- 
tation très- suffisante pour reconstituer sans peine Tensemble du 
dessin, qui, par sa richesse et le grandiose de son aspect, m*a paru 
mériter d'autant mieux Tbonneur d'une étude spéciale, qu'il est 
totalement inédit. En publiant ici ce dessin réduit et la notice qui 
l'accompagne, je mets le lecteur à même de juger si j'ai perdu mon 
temps et ma peine. 

L'étoffe conservée chez M. Compagnon (F. la pi. d-jom(«)i est un 
tissu lancé, soie et or, qui devait mesurer approximativement 
m. 64 cent, de largeur et offre comme métier une grande analogie 
avec la chasuble de sainte Aldegonde. La chaîne rose pâle apparaissant 
à intervalles réguliers par-dessus la trame pourpre clair, donne au 
champ cette physionomie chatoyante , particulière aux soieries 
orientales : l'or, seul élément, constitutif de la décoration, n'est pas 

* Voyez le Numéro de Btes, page ÎW. 

(1) Quoique fixé en Auvergne depuis un petit nombre d'années, M. CompagQon s'est 
àéj^ lait ai^éeier dans ee pays par d'iioportants travaux ; la restauration de plusieurs 
églises et châteaux du moyen-Âge, la construction d'une charmante chipelle en styie ogival 
à kl Maison de xefcige de Gteimoat-Feirand, sont uae sûre garantie cfo réussite 
pour la fontaine monumentale dont il vient d'étce chargé par le Conseil- municipal do 
Pny-en-Vélay. M. Compagnon a en outre exposé plusieurs fois, et ses dessins- archéologiques 
loi ont enfin valu la médaille d*or; j'ajouterai eaftn qu'il est élève de Labrouste , c'est dire 
qu'il sort de la bonne école. 



252 AiNClENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

employé à Tétai métallique pur; découpé eu minces rubaus, ses 
spirales enveloppent une âme de soie jaune et forment un fil assez 
tenu pour s'incorporer avec le fond sans y déterminer la moindre 
saillie. Le dessin consiste en une série de médaillons circulaires 
[pallium scutulatum ou mieux palltum circumrotalumW), disposés 
symétriquement quatre par quatre et se composant de deux 
cercles concentriques, l'extérieur de m. oi2 mil., l'intérieur de 
m. 272 mil. de diamètre : l'intervalle ménagé entre les circonfé- 
rences est rempli par trente roses à six lobes. Sur l'aire, s'étalent 
deux lions léopardés, rampants, adossés, privés de queue et soudés 
par la cuisse et la jambe; leurs tètes sont affrontées et leurs gueules 
béantes laissent échapper d'élégants rinceaux que l'on aperçoit aussi 
sous les membres postérieurs de ces animaux. La surface curviligne, 
résultat de la tangence des cercles, est ornée au centre d'une rose 
de m. 045 mil., autour de laquelle serpentent régulièrement des 
tiges échappées de ces mêmes cercles et venant aboutir par couples 
à la base de larges feuilles lancéolées à doubles crochets , feuilles dont 
la pointe aiguë s'engage dans chacun des angles du quadrilatère (*). Ce 
système d'ornementation végétale assez fréquemment usité sur les 
œuvres d'art originaires de l'Orient, ne s'est jamais montré à mes 
yeux empreint d'une telle simplicité et par contre d'une telle majesté. 
Je ferai observer en passant, que les lions, au lieu d'être comme ceux 
de l'étoffe Sassanide du Mans W marqués d'une étoile sur la cuisse, 
portent au défaut de l'épaule et sur l'épaule elle-même, le type du 
cœur ou feuille cardiomorphe si commun sur les tissus byzantins. 
La lisière inférieure de chaque lai W est chargée d'une inscription 

(1) On lit dans le code Théodosien » Vestes scutulatœ oa scutlatat.^-» Tertium quoque 
leombus auricoloribus circwnrotatis atpicientibus orridet. Hist. episc. Autissiodorensiam, 
cap. lui; voir F. Michel, Reclierches sur les étoffes etCy 1. 1, p. 54. Je pense qu'il faut 
appliquer Texpression scutulatus (en forme de bouclier) aux étoffes omdes d'écussons 
ovales^ et le terme circumrotatus aux écussons circulaires. Le tissu dont il est ici question, 
est donc comme celui d'Auxerre un pallium eum leanibus circumrotatis ; mais là se borne 
leur analogie, car je ne sais 8*il faut traduire aspicientibus par affrontés ou bien par tiies 
posées de face, 

(2) M. de Beaomont rangerait peut-être cet ornement dans la classe des flears de lys; 
pour moi, je n'y vois qu'une feuille de vigne ou de figuier. 

(3) Mélanges d'archéologie, t. ii>pl. 39. En revanche les lions d'un vase Sassanide do 
cabinet des antiques à la Bibliothèque Impériale^ sont marqués d'une étoile sur F^auie. 
/6. t. w^p. 117. 

(4) U n'est pas probable que l'inscription ait été répétée sur le chef supérieur^ vu rinulililé 
de cette répétition au point de vue de l'emploi du tissu. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 25S 

arabe en beaux caractères neskis dont malheureusement il manque 
une DOtable partie; grâce à l'inépuisable coiiiplaisance du savant 
orientaliste M. Adrien de Longpérier U), non-seulement le fragment 
a été traduit y mais encore l'inscription rétablie dans son intégrité 
primitive (*). On lit sur ce qui reste... — ou-ed-dlne abou'lfatah kéi 
GOBAD, FILS DE KEI KHOSROu, FILS... (V. la tratiscripHon en cur$ive arabe 
imprimée au haut de la planche) y noms qui ne permettent pas de douter 
qu'il ne s'agisse ici d'Ala-ed-dunia ou ed-dine Abou'lfatah Kéi Gobad» 
huitième sultan Seldjoukide C^) d'Iconium, fils de Kéi Khosrou P% 

(1) M. de Longpérier et son vénérable collègue à l'Institut^ M. Reinaud, sont deux 
savants à la porte desquels l'humble travailleur de proYînce peut toujours frapper sans 
crainte; il est certain de rencontrer chez eux un cordial accueil. 

(î) Je ne trouve rien de mieux à faire ici , que de reproduire la note qu*a bien voulu 
m'adresser M. de Longpérier, en regrettant que l'absence de caractères arabes chez mon 
imprimeur y m'ait obligé de supprimer la portion de texte écrite dans cette laogae. 
• Le fragment d'étofife, dont M. de Linas a bien voulu me communiquer un dessin, 
me parait extrêmement curieux, très-utile pour l'étude des tissus, parce que Tinscription 
qQ*!! porte permet de lui assigner une date et une patrie. Cette inscription, tracée en 
beaai caractères neskis est fort incomplète; la moitié au moins des titres et des noms 
qu'elle contenait a été perdue, mais très -heureusement, la partie qui manque peut être 
ikilement suppléée et la partie qui nous est conservée est la seule essentielle. Le tissage 
altère toujours on peu les inscriptions comme les figures : ici Ton remarque des lettres 
interrompues, mais toutefois je puis facilement rétablir le texte ainsi qu'il suit : 

.••.•• *- on-ED-DnrB abou'lfatah xéi cobad fils db xfti khosrou, fils.... 
Oa voit tout de suite qu'il s'agit de Kéi Cobad fils de Kéi Khosrou , sulthan Seldjoukide 
d'Anatotie. Dès lors, on est certain de pouvoir restituer tout le commencement à l'aide 
des monnaies firappées par ce prince : 

{U sulthiÈH magnifique Ala-ed-dunia] ou-ed-dine Aboa'lfatah Kéi Cobad, fils de Kéi 
Dio6roa,â]8... 

Je n'essaie pas de tnuucrire le dernier groupe de caractères que M. de Linas m'a dit être 
eonfns et incertain ; il semblerait qu'on y voit le nom d*Oiiok , mais cela me parait difficile 
à admettre ; il devrait y avoir Kilidj Arrian^ nom du père de Kéi Khosrou. 

• Ala-ed-dine Kéi Gobad, le plus grand prince de la dynastie Seldjoukide, a régné de 
Mie$k de l'hégire (1319-ltt8 de l.-G.). L'étoffe a éké probablement fabriquée k Konieh 
(Moatiffii) ou à Siwas (Sébariia), villes principales de son empire. » 

(3) La célèiire dynastie turque des Sel^joukides eut pour chef le petit-fils de Seldjouck, 
Tbo^urol-Beyg qui, sorti du Turkestan à l'aube du xi« siècle, conquit tout le territoire 
anprjs entre la mer Caspienne et Bagdad. Alp-Arslan, son fils ou son neveu (1028-1072) 
qm loi SQccéda, enleva la Cappadoce et l'Arménie à l'empereur d*Orient Romain Diogène. 
Malek-Ghah, ffls d'Alph-Aralan, maître de l'Oxns à l'Euphrate, vainquit les Grecs de l'Asie- 
Mineure et les Fathimites de la Syrie, tandis que Soliman son parent (1074) fondait à 
Iconium un empire qui s'écroula à la mort de Blasoud (1294), après 120 ans de durée. 

(Extrait de divenes biographies,) 



254 APiCtBZfS YÉTElteNTS SACERDOTAUX 

lequel Kéi G(d>a<l succéda en 1219 à son frère aine Kéi KaousI"el 
mourut en 1256, laissant la réputation d'avoir été le plus grand priacc 
de sadynaslie (0. 

Aucun doute n*est donc permis sur le temps où fat fabriquée 
l'étoffe de Clermont; ses limites extrêmes sont comprises dans m 
laps de dix* neuf années au commencement du xiii* siècle; toute- 
fois on peut encore préciser davantage et fixer la date à 1230 
ou environ , point culminant du règne glorieux de Kéi Gobad. il ne 
me reste plus maintenant quà déterminer , non pas une origine 
incontestablement orientale, mais bien le lieu où était situé râ- 
telier de tissage; c'est ce que je vais essayer de faire à l'aide des 
monuments analogues et de quelques notes empruntées à un voyagjî 
récent. 

Trois centres de fabrication se présentent au premier abords 
Tauris et Nakhchivan , villes célèbres au moyen-ége par leurs manu^ 
factures de siglaton W, et Siwas {S^bastia) où les métiers sont 

(1) Ala-ed-dine Kéi Gobad ^ petit-flls de llnûrmc mais actif Eilidj Arslaù 11^ soltan 

dlconium , gémissait au fond d'une prison , lorsque les soldats vinrent Ten tirer à la 

mort de son frère Kéi Kaous I«r qui laissait des enfants trop jeancs pour lui succéder, 

et lui mirent la couronne sur la tète. Kéi .Ck>bad fit la guerre avec succès aux princes 

Ortokides et leur enleva plusieurs places importantes ; malheureusement , il refasa de se 

réunir à Djélal-ed-dine^ sultan de Kharizme, pour s'opposer à Tlnvasicn de Gengliiz-Kbaa 

(iaaO)9C« qui permit aux Tartares de se répandre dans TAfie-Occidentale. Deux années 

plus tard y Oktal, successeur de Genghis- Khan ^ ayant sommé Kéi -Gobad ôq lui reodre 

hommage et se voyant refusé^ pénétra dans les états de ce dernier qu'il força à demander 

la faix; mais Tambassadear d'Icooiiun ayant été mal reçu à Caraconim ^ fion makre irriii 

se jeta sar rArménie et prit différentes villes au prince de Damas, Aschraf, frère du nlUQ 

(fEgtpteyqni motnetitanémoit ne put s'ofpoeer à cetf coùepét/eé^ Bftntré ômm fts états , 

Kéi Gobad rnoorut d'un flux da sàng^ au milieii des fêtes qu'il avait ordonnées pour célébra 

ses victoires (1286). Ge ftriniio fit d'IcoAinm le centre deft tettres et des arb , il proma!ga& 

dés Icis sages et «grandît son empire ; aimé do set si^ets y (iraiilt de eed ennemis , respeeté de 

ses Toisins, il fiit le plus grand honHUe ^e son lllostre famiUâ ; le reprooho le pUis gravi 

qu'on lui ait adressé , est une rigide observation des loie poussée souveni jusqu'À la 

eroauté. Kaiath<ed-dine Kéi Khosrott II son fils loi succéda. Un antre Kéi Gobad , roi 

de Perse et cbef de la dynastie Kaianienne (6S0 av, J.-C.),&e peut être confonda avec le 

Boltan diconinm. 

(Extrait de diverses biographies,) 

(2) nechercfies sur les étoffes, etc., 1. 1, p. 234. — Tauris est la capitale de TAdierbaSdjaA, 
(Perse) et Kakhchivan , une ville secondaire de l'Arménie bâtie sur la rive gtuiclie de TArai 
à mi-chemin de Taurin à Erivan. Siwas (jadis Gabira ou Sébaste) est le cheMien de U 
province de ce nom , formée d'mic partie de la Gappadoce et du Pont. 



ET ANXICNS TI66US €0N6BRVi» BN FAANGE. 255 

encore en activité <0. Je laisse de côté Konieh {leonUm) désigné avec 
Siwas par M. de Longpérier, qoq pas que )e veuille nier la possibilité 
d'une industrie textrine dans la capitale de la Garamanie, mais parce 
que je ne possède pas sur cette localité de renseignements assez 
étendus. Or, KÂnatolie et TArménie étant le terrain naturel sur lequel 
Tart byzantin et Tart persan ou hindou ont dû se rencontrer et se 
fendre, la prépondérance de Tun de ces deux éléments sur Tautre dans 
UD objet où ih se trouvent simultanément réunis, peut faire pencher 
la balance en faveur du point le moins éloigné des pays qui ont 
fourni la plus grande quantité de types : un examen attentif des 
earaetères saillants de mon étoffe va en conséquence élucider la 
question, si toutefois il ne la résout pas complètement. 

Ces caractères sont au. nombre de quatre : les cercles y les ro$eêM les 
feuSIages et k» lions. 

Les Cercles. Les patUa drtumrôtcUa et scutidaia sont communs aux 
Byzantins et aux peuples orientaux; cependant si Ton veut bien 
accepter Tinterprétation des termes circumrotatus et scvUulaîus ainsi 
que je Tai donnée plus haut, je dirai que les médaillons circulaires 
appartiennent autant à TAsie qu'à la Grèce, tandis que Técusson ovak 
est particulier à cette dernière contrée : je puis en citer maints 
exemples W. Le premier caractère ne conduit donc qu*au doute 
absolu. 

Les Roses. Ce type emprunté à l'architecture romaine, existe sur 

(1) Ua ¥oyagear qoi s'est approché de Siwas ea aUant de DiarbékÂr à Erzeroum , m'& 
affinné Vexistence de œtta fabricatioa aujourd'hui bien réduite , puisque tout le coaimerce 
des soieries en Orient s'est «oaeeatré dans Alep. Ce voyageur est mon ami M. de Gampi- 
goeoUesqui^ pendant ses longues courses à travers TEgypte, la Syrie et TAsifr-Mineure , 
n'a jamais oobUé le but de mes recherches et a recueilli fidèlement à mon intentioa tons 
les documents qu'il a rencontrés sur l'industrie textrine. 

(S} Tels que les dyptiques consulaires du cabinet des médailles à la Kbliothèque 
Impériale et ceux publiés par Gori , Thésaurus vet. dypi.^ 1. 1 ; les illustrations de VHistoire 
des Turcs par Laodice ChalcoD4yle^ t. ii, p. 150; les tissus figurés dans les Mélanges 
^archéologie et le Portefeuille de M. Gaussen ; le manteau du Christ, sur le rétable de 
saint Germer au musée de Clnny, dessin imité par M. TioUet-Leduc pour la maison Le Mire, 
de Lyon; le voile de sainte Anne à Apt, etc. etc. M. F. Michel ayant vu sur les vêtements 
d'nnpersoiMiage de la.suite de Jung Bahadour , ambassadeur du Népaul ^ quelques écussons 
côrodaires chargés de dessins et de légendes, croit pouvoir en conclure que les vestes 
dreumrotatœ sont originaires de l'Inde. Recherches ^etc.^Ui, pages S4 et 85. On peut, sans 
trop craindra de se tromper, attribuer à ITnde tous les types asiatiques, pourtant si les 
eerdes ai^partenûent en prôpn» t l'ornementation hindoue^ on les trouverait au muins 
quelquefois sur les sdialUk dâ Kàchmyr; je ta*ai jamais oui dira qu'en les y edrt remarqués. 



256 ANCIENS V^.TEMENTS SAGKRDOTAUX 

beaucoup de monuments du Bas-Empire; les dyptiques consulaires 
publiés par Gori, les tissus byzantins du suaire de saint Victor, du 
Ménologe de Basile II, de la châsse de Gharlemagne, du tombeau de 
l'évèque Gunther à Bamberg (vi* au xr siècle), des spécimens multiples 
pris sur des édifices ou des statues à Ravenne, Cividale da Friul, 
Palerme , Athènes , Constantinople, la couronne de fer de MonzaO), 
enfin, de nombreux passages d'Ânastase en fournissent la preuve. 
Par contre, la rose est rare sur les étoffes orientales : Anastase ne la 
mentionne qu'une seule fois (*) et moi-même je ne Fai vue que deux 
ou trois. C'est ici l'élément byzantin qui l'emporte. 

Les Feuillages. Depuis le vase Sassanide du cabinet des médailles W 
(îv« siècle), les édifices musulmans ou chrétiens de l'Egypte, de 
l'Espagne, de la Sicile et même de Venise (*) (x* au xn* siècle), jusqu'aux 
admirables manuscrits arabes et persans de la bibliothèque particulière 
de S. M. le Roi de Sardaigne, que M. le chevalier Promis m'a laissé 
copier avec une complaisance inappréciable W (xv« siècle), cet orne- 
ment se rencontre sur une foule de monuments orientaux appartenant 
à diverses époques. Lourd et trapu à l'origine, lorsqu'il apparaît 
sous la forme du hom, arbre sacré des Perses, il acquiert rapidement, 
surtout en Egypte, un aspect grêle, encore plus marqué sur -les 

(1) Portefeuille archéol, — Mélanges tTarch. — Thésaurus vet, dypt. — Momimenis 
anciens et modernes , par M. J. Gailhabaad. -^ Priai , Memorie di Monxa , etc. etc. On peut 
voir un très-beau type de rose à sept lobes, sur on ancien bas-relief chrétien de la caUié- 
drale de San-Severino (Blarche d'Ancône); ce marbre, Qgaré dans le Roma subterranea 
novissima d'Âringhi,t. n, p. 559, représente l'Agneau ditin accosté des symboles de saint 
Ibtthieu et de saint Lac : la rose y sert de trait 4'union entre l'Agneau et le Boeuf allé. 

(2) ... Vêla alla Alexandrina , ex quibus unum habens rotas et roscu in medio... 
Anastasius bibl., Gregor. IV. Les roses inscrites dans les cercles, apparaissent aussi sur les 
émaux cloisonnés de Taiguière donnée par Charlemagne à l'église de Saint-Maurice en 
Valais; quoique la monture de ce vase soit occidentale^ les types figurés sur l'émail ont ua 
caractère trop prononcé pour laisser méconnaître leur origine asiatique. Hi^, de Varch, 
sacrée du iv« au x« siècle , par J. D. Blavignac , Atlas , pi. 26. 

(3) Voir la gravure sur bois intercalée dans la dissertation de M. Gh. Lenormant sur U 
chape de saint Mexme : Mélanges d*arch.^ t. iii^ p. 124. 

(4) Mmuments ane. et mod. et V Architecture du v« au xvi* siècle par Jules Gailhabaod. 
— Photographies exécutées en Orient par M. Edouard de Campigneulles. — Le tympan de 
la porte septentrionale de Saint-Marc à Venise , affecte surtout cette fçrme que Ton retrou- 
verait à la rigueur dans les arcs trilobés de la galerie supérieure du palais ducal. 

(5) M. le chevalier Promis , conservateur de la BibUothdqae du roi à. Turin , a mille droits 
à ma roconnaissance ; qu'il veuille bien en recevoir ici le faible témoignage. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EiN FRANGE. 257 

œuvres calligraphiques citées en dernier lieu. On doit penser que 
cet amaigrissement successif des types dont notre architecture 
nalionale fut aussi la victime, se développa moins promptement dans 
l'Asie occidentale que dans le Nord de l'Afrique, car les feuilles 
lancéolées atteignent sur le tissu de Kéi Gobad un degré d'élégance 
et d'ampleur que je ne leur connaissais pas ailleurs : le xin** siècle, 
apogée de l'art français , serait41 également celui de l'art musulman 
oriental? Je le crois et l'examen du caractère qui suit n'affaiblira pas 
ma croyance.. 

Les lions. La représentation du lion sur les étoffes est fort ancienne, 
Anastase en fournit plus d'un exemple (*), mais elle est si répandue sur 
les monuments originaux encore existants^ qu'il est inutile à son 
occasion d'avoir recours aux documents écrits. Si Byzance a tissé 
des lions en grand nombre , l'Orient partageait son goût pour ces 
animaux. Les lions qui rampent sur la panse du vase Sassanide de 
la Bibliothèque Impériale, sont à peu près du même typé et affec- 
teraient exactement la même posture que ceux du païle (^) de 
Clermont, si le champ trop étroit laissé au ciseleur ne l'avait 
obligé à les croiser, à moins que les difficultés du tissage ne 
vinssent militer en faveur de la raison inverse. Il en est ainsi, je 
pense, pour les cylindres Assyriens ornés d'images de lions croisés W. 
Hais les lions Byzantins que combattent des gladiateurs sur un 
tissu du vi^" siècle W et les animaux demi-accroupis, demi-rampants, 
or en champ vermeil, que M. Tabbé Bock estime avoir été rapportés 
de Grèce en 1208 par Conrad, évêque de Halberstadt W, peuvent 
aussi donner lieu à des rapprochements; je suis donc persuadé pour 
mon^ compte, que les figures, dont je m'occupe en ce moment, offrent 
un type intermédiaire participant à la fois du Persan et du Byzantin , 
type qui, par la -pureté du dessin et l'élégance des contours, l'emporte de 
beaucoup sur les rudes images qui lui ont servi de point de départ (^). 

(1) J'ai scrupaleusemeat relevé tous les passasses d'Anastase qui ont rapport aux tissas^ 
mais je trouve inutile de multiplier indéfiniment les notes dans un travail qui en est déjà 
trop chargé. 

(2) Contraction du mot latin pallium (étoffe), très-usitée pendant le moyen-ûge. 
(8) Mél» {Tarch,, t. m, p- 125 ; grav. sur bois. 

(4) F. Bock^ Geschichte, etc., lief. i , taf. iv. Ce précieux tissu vient d'être acquis par le 
Musée de CJany. 

(5) GeschicMcy etc., lief. i, auf seite 16, taf. ii . 

(6) Les Uons du suaire de saint Victor et des gladiateurs sont do la bonne époque ; mais 
Je dois avouer que ceux de Tétoffe de Conrad sont fort mal dessinés. 

TOME III. 17 



2(>8 ANCIENS vàTEMENTS SACERDOTAUX 

La feuille cardiomorphe gravée sur l'épaule de mes lions, snh 
et place d*unc étoile que les ouvriers Guèbres se fussent Ueii^ 
d^omettre» vient corroborer avec succès mon opinion relative il 
fusion de Tart oriental et de Tart occidental. Cette feuille on a 
est un symbole emprunté à Rome païenne par les chrétiens fi 
donnèrent à Tornementation byzantine ; en dehors des inscriffei 
des Catacombes où il est très*multiplié W, on ne le r^ic^mtrr gn 
que sur des objets de fabrication grecque » témoin le quadrige e( 
bestiaires du Louvre , le suaire de Tévèque Gunther W et le fa^ 
inédit d'un autre tissu analogue aux précédents W et les riches 
cloisonnés qui décorent le Pala d'Oro, à Venise , ansst bien ^i 
reliure de Tévangéliaire de Sienne. 

De cet exposé il ressort que , si le premier caractère reste dootet 
le second est purement Byzantin , le troisième Persan, et que le p 
trième procède en même temps des deux intermédiaires. Ce B*e^*i 
ni à Tauris, ni i Nakhchivan, lieux trop éloignés des provinces» 
mises à l'influence hellénique , qu'il faut attribuer la provenaiw 
paile de Clermont» mais plutôt à Siwas» ville centrale de V^ 
Mineure située à mi-route des voies de communication ouvertes eife 
la Perse et Gonstantinople» et qui de plus était Tune des capilate* 
rétat Seldjoukide dlconium. 

Je sais fort bien que Sébastîa n'est pas mentionnée parmi les tra- 
ques citées dans les textes publiés jusqu'à présent ; cetCe ato 
ne me paraît pas constituer une objection sérieuse, car la lecîs 
des documents écrits sur l'industrie lextrine étant loin d'être acheva, 
un nom demeuré inconnu peut du jour au lendemain parvenir ai 
lumière. D'ailleurs, Tauris et Nakhchivan n*ont été signalées f^ 
pour leurs siglatons , genre de tissu qui offre des rapports cma^ 
mais non une identité complète avec la chasuble de Qermal;* 

(1) Aringhi, Roma subi, noviss, Boldetti Osservazioni sopra i cimetenu Lec«»* 
répété plusieurs fois sur les émaux asiatiques du vase de Saint-lfaorioe dont /ai pa^^ 
haut; mais ici encore ^ ce type^ noyé au milieu de symboles Zoroastriques, nerétaft 
main d'artistes ou d'ouvriers grecs travaillant pour le compte des orientaux. 

(2) Mélange», efc., t. m, pi. il, t. nr, pi. 20 et «3. 

(3) Ce fragment avec beaucoup d'autres non moins intéressants, est àemenré pbs* 
années en ma possession. Tous ces objets dont j'étais devenu lé^time propriétaire} <^^ 
été redemandés par la personne qui m'en avait fait présent, sous prétexte * l^^ 
à Lyon. J'ai heureusement eu la précaution de les dessiner avant de les retire, o^ 
sont aujourd'hui entre les mains d'un brocanteur, à qui on le oomprwidf»*'**'^' 
refusé de les racheter. 



ET ANCIEiNS TISSUS CONSEATES EN FRANCE. 259 

conséquence, si je veux appliquer une dénomination à cette dernière, 
je choisirai le baudekyn , étoffe de soie généralement rouge, ornée 
souvent de médaillons et d*animaux rehaussés d'or W, ou mieux 
encore Yacca, nak, nachisi employé dès le xi« siècle W, et qui ne 
semble diSiérer du baudekyn que par la présence plus fréquente 
de Tor. Je ne dissimulerai pas toutefois, qu^à mon avis, baudekyn 
exprimant en général un produit textrin de Baudac (Bagdad) , il se 
pourrait que nak ou nachiz eut les mêmes rapports avec Nakdiivan ; 
mais cette interprétation admise ne ferait pas encore obstacle à Tappli-. 
cation d*un nom; l'analogie des procédés de lissage ayant dû mener 
souvent les occidentaux à confondre les marchandises fabriquées dans 
des villes assez éloignées Tune de Tautre , quoiqu'appartenant aux 
régions asiatiques traversées par les routes qui conduisaient on 
Europe. 

Qu'il me soit maintenant permis d'étayer mon attribution aveo 
quelques faits au moins peu connus, s'ils ne sont pas tout-à-fait 
nouveaux. 

Les inscriptions Arabes tissées et brodées sur les chefs et dans 
le corps des étoffes , appartiennent à deux catégories très^istinctes; 
les mes comme au Louvre, à Toulouse et à GbinonW ne sont que 
des formules. banales destinées à exciter la convoitise du chaland, 
les autres contiennent des légendes soit royales , soit personnelles à 
des oJDQciers de la couronue; parmi ces dernières figurent les ins- 
criptions de Notre-Dame de Paris, du voile d'Àpt(^), de l'aube dite 
de Cbarlemagne {^), du suaire de saint Lazare à Autun C^), enfin 

(1) Beéherehesj etc., 1. 1, pages 252 et i&». 
p) Recherches, «f c, 1. 1, p. 261 . 

(3) Rapport swr la chape de Chinan, par M. Reioaud^ pages 12^ 13 et 15. 

(4) La première porte le nom et les titres da Khalife fatimite dXgypte Uak'^m I>i-amr 
Allah; la seconde > ceux d'an successeur de ce prince , Al-Mostaly billah. Commencement et 
fin du xi« siècle.— Willemin, Monuments français inédits^ pi. 119,— Reinaud, Rapport, eic, 
p. 10. — L'abbé Gay, le pèlerinage de sainte Anne d'Api, p. 87. ■-. Ch. de Linaf, 
îhpport, etc., 1857, p. 98. 

(5) L*in8cription en lettres cufiques brodée sur ce vêtement est presqu'eflacés , on y a 
seulement distingué le nom d'Othon; une inscription latiuQ jointe à la précédente, apprend 
qoe l'aube fut exécutée à Palerme la quinzième année du règne de Guillaume H (1181.) — 
WiUemin, Monuments inédits, pi. 21. — F. Michel, Recherches, etc., 1. 1, p. 83. 

(6) Qi. da Unas, Rapport, eic»,iB&l y p. 88. On y lit le nom d'Al-Mufadar, ministre d'un 
Khalife Ommiade de Gordoue (commencement du xi« siècle.) 



260 ANCIENS tÈTEUENtS SACERDOTAUX 

du manteaa de Roger II, roi de Sicile W, conservé jadis à 
bergy aujourd'hui à Vienne!. Or, des monumcnls de la 
catégorie, les seuls dont on connaisse exactement la proTe&ii 
(l'aube de Gharlemagne et le manteau de Roger)» étaient à Y\ 
du monarque et sortaient du tirai ou fabrique royale de Pdcni 
pourquoi une origine analogue serait-elle refusée à lears semfabM 
et particulièrement à la chasuble de Glermont? Il est certaÎB 
n la Kaaba de la Mekke est couverte en entier d'une tenture de 
noire ornée de versets du Koran brodés en or, tenture raioiiT!J 
chaque année à la fête du Baïram par les plus puissants princes 
rislam (2). Les Khalifes successeurs de Mahomet, décoraient la jc^ 
cipale entrée de leur palais avec une étoffe pareille qui, desceafai 
du faite des bâtiments, cachait le seuil de la porte W. Les cacai 
des Fathimites, souverains de l'Egypte, sont. encore revêtus de p> 
cieux brocarts; enfin au sommet du Djebel Aroun (mont Hor da 
l'Arabie pétrée), existe un Santon où, selon les Musulmans, est» 
fermé le tombeau d'Aaron. M. de GampigneuUes qui visitait il t i 
deux ans cet édifice, en examinant l'intérieur par le trou de la seim 
et au péril de sa vie, y a vu un cénotaphe enveloppé d'un jA 
fond vert à dessins jaunes, avec inscription tissée dans le diefè 



(1) Willemia, Monumenis inédits, ^l. t. — F. Michel, Hecherdies y etc., t. l,^^. 
Ce dernier aatear donne à la page suivante (notes) une liste détaiUôe des écriviias ? 
ont traité du manteau impérial de Nuremberg; mais comme il n*a pas jogé oomndk 
de reproduire l'inscription cnfique brodée à Tentour de ce vêtement , je crois devoir r^ 
ici une omission difficile à expliquer. Voici donc la traduction du texte arabe isaagi^ 
par OlaOs Gérard Tychsen dans le Berum arabicarum amplissima eoliectio, publié pvi 
chanoine Grégorio , p. 173. — Gonfectum est (Aoc palliiun) in gratiam digoitatis régie fs 
illustratur benignitate, comitate, famâ, perfectione , duratione , beneficenti&^ affidÉfioft* 
facilitâtes clementiâ^humanitate^ magniâcentià, décore , majestate imperatûrià,d:iiË6f 
fkustis diebus et noctibus^ sine imminutione nec vicissitudine, virtute^ votoram coBçi^ 
mento , conservatione , tutelft , beneflcentiâ , sainte , Victoria , rerumque copia. In mémpi 
Sicilise anno octavo vigesimo et quingentesimo. (528 de Vfiégire, 1193-34 de J.-C' 
Descrizione di Paiermô antico da Salvadore Morso> 2« édit. Paleraie, 18S7^ p.13,t3k 
arabe en regard. H. le duc de Serradifalco , Del duomo di Monreale y Païenne , 1833 ^ ^ ^ 
a réimprimé ces mêmes documents. 

(2) Le Sultan est aiyourd'hul chargé seul do fournir cette étoffe, en sa qualité ^^ 
religieux de Tislamisme; Tan dernier ses femmes elles-mêmes avaient exécuté les braifii 
du voile. 

(3) Hi$t. générale des cérémonies nueurs et coutumes reL de tous les pe^ttyp 
Tabbé Banier^ t. v, p. 79. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 261 

rétoffe (^). Le hardi voyageur ne poussa pas rimprudence jusqu'à 
forcer une porte vermoulue, incapable de résister à la moindre 
pression; mais il put néanmoins constater que le poêle tombait en 
lambeaux y circonstance qui, pour im objet auquel on ne touche 
jamais, dénote une antiquité très-reculée. Ces vieilles étoffes destinées 
à des usages religieux (^) et marquées selon toute probabilité de 
Testampille du souverain, ne pouvaient être exécutées ailleurs que 
dans une manufacture spéciale dont les produits merveilleux appar- 
tenaient au maitre seul , et ce (irax , comme à Palerme , devait 
s'élever à proximité d'une résidence royale» afin que l'on surveillât 
plus facilement les ouvriers. Les rapports intimes des tissus que 
je viens de citer avec celui de Glermont sont trop évidents , 
la position politique de Siwas au xiu« siècle est trop connue, pour 
ne pas tirer de mes allégations une conclusion favorable à cette 
dernière ville. 

La présence des lions sur les médaillons peut aussi faire conjec- 
turer dans le même sens; Ârslan signifie lion en langue turque et 
sur cinq princes Seldjoukides portant ce surnom redoutable, quatre, 
savoir : Âlp-Ârslan au xi« siècle et les trois premiers Kilidj ai> xir, 
avaient précédé Kéi Cobad sur le trône. N'y aufait-il pas ici un 
symbole de famille, un souvenir accordé à d'illustres aïeux, et 
une sorte de rébus héraldique ne se joindrait-il pas à l'estampille 
écrite, pour en augmenter la valeur ou la rendre intelligible aux 
croyants illettrés? Nos armoiries parlantes, dont un petit nombre 
remonte aux croisades, seraient-elles, comme- tant d\isages occiden- 
taux, empruntées à la civilisation orientale? A ceux qui trouveront 
l'opinion hasardée, j'indiquerai une monnaie de Léon II, roi d'Arménie P) 
(1181], portant au revers deux lions rampants, adossés, tètes affron- 
tées, et si comme l'a fait M. de Beaumont, je ne fonde pas une 
théorie absolue sur cette pièce, je crois que mise en regard de mon 

(1) La coutume d'omployer des étofTes ornées d'inscriptions aux usages funèbres^ passa 
des Sarrasins de Sicile aux Normands leurs successeurs : une note de M. F. Michel : 
Recherches, etc., 1. 1, p. 85^ appuyée sur plusieurs autorités respectables^ dit que « lorsqu'on 
oavrit les sépultures royales de la cathédrale de Palerme , on y trouva des débris d'étoffes 
de soie dans lesquelles les cadavres avaient été ensevelis et sur elles des inscriptions 
arabes. » 

(2) Les Khalifes successeurs et vicaires de Mahomet étant chefs de Tlslamismc, tout 
ce qai leur appartenait devenait sacré aux yeux des vrais croyants. 

(3) Victor Langîois, Monnaies arméniennes, Revue arch., 7« année, p. 271, pL ikh, 
n" 3 et 4. — A. de Beaumont, Recfierches sur Vorigine du blason, p. 114, pi. 16, n» 6. 



262 ANCIENS VÈTRHENTS SACERDOTAUX, ETC. 

tissu, leur réunion permettra aui^ savants de s*aventurer très-loin 
sur le terrain des hypothèses» 

Un seul argument de quelque portée infirmerait Inexactitude de mes 
conjectures relatives aux ateliers de Siwas, en faisant pencher la balance 
du côté de Tauris; les Turks zélés sectateurs d*Omar repoussent 
énergiquement toute représentation d*ètres animés , doctrine que 
n'admettent pas les Persans partisans d*Âli. Ma réponse à cette 
objection sera trës-sin^ple : les ouvriers aux gages des intendants 
de Kéi Gobad n'étaient certainement pas des Turks, nation encore 
aujourd'hui rebelle aux arts et à l'industrie, mais bien des (Irecs, 
des Arméniens, voire même d$s Persans, qui eux aussi avaient 
subi la domination des fils de Seldjouck. 

Peut-^être serait-il de quelqu'utilité maintenant, de rechercher 
rétablissement religieux, possesseur primitif du curieux vêtement 
sacerdotal de M, Compagnon; la vérité sur ce point est fort difiicile 
à débrouiller. Lorsqu'un objet entre dans une collection par la voie 
des brocanteurs, ceux-ci dissimulant toujours et pour cause la pro- 
venance de leur marchandise, il est impossible à Tacheteur de croire 
un seul mol des interminables discours qu'il est obligé de subir. 
Je dirai donc que M. Compagnon ignore l'origine de sa chasuble 
et que je n'en sais pas plus que lui, On peut supposer toutefois 
sans craindre de commettre une grave erreur, que l'étoffe musul- 
mane achetée après la chute ie l'enipire d'Ioonium, vers la fin 
du XIII* siècle, par des négociants italiens, fut alors rapportée 
en Europe pour être transformée en ornen^ent d'église , suivant la 
coutume du moyen-âge (*). 

en. DE LIMAS. 

( La suite à un prochain numéro.) 

(1) F. Michel , Kec/i?rc/iey^ etc., 1. 1, pages 177 et 183. 



A-T-ON RÉSERVÉ LE PRÉCIEUX SANG 

DAMB I.B8 8IÈCI.B8 PBlVtTirS ET AV ■OTBM-AOBt 



Un des derniers numéros des Précis histariqueê de Belgique publiés 
à Bruxelles sous Thabile direction du R. P. Terwecoren , de la com- 
pagnie de Jésus, contient , sous la signature Y. X., un article intitulé 
DE LA RÉSERVE DU PRÉCIEUX SANG. C'cst uuc critiquc fort savautc et 
fort courtoise d*une assertion que j'ai émise dans mon Essai historique 
et liturgique sur les ciboires et la réserve de VEucharistie. Pour que 
les lecteurs de la Revue soient à même de former leur opinion sur un 
point controversé et assez obscur de Thistoire liturgique , je vais 
reproduire Tarlicle de M. Y. X. et je le ferai suivre de la réponse 
qae j'adresse au Directeur des Précis historiques. 



LETTRE DE. M. Y. X. 
Jku B. P* Terweeeren, direetenr des Précis historiques. 

Mon rêvérbmd Père, 

Ayant Ici avec plaisir la savante dissertation de H. Tabbé Gorblet sur les 
Ciboires et la Réserve eucharistique, que vous avez bien voulu me communiquer, 
j'ai jeté sur le papier quelques remarques^ que vous aimerez peut-être à 
publier dans les Précis Historiques. 

II serait inutile de dire que, par ses travaux d'arcbéologie et de linguistique, 
M. l'abbé Jules Gorblet, du diocèse d'Amiens, s'est créé une place distinguée 
parmi les écrivains sérieux dont la France s'honore à juste titre. Le nouvel 
OQvrage qu'il vient de publier est digne à tous égards de la réputation de 
Tauteur. il est bref, solide , varié, intéressant, en un mot, frappé au coin de la 
bonne érudition. 

M. l'abbé Gorblet avait publié en ISIS une dissertation sur les ciboires du 
moyen*&ge, à l'occasion d'une colombe eucharistique conservée au musée 
d'Amiens. « Cette notice, dit l'auteur lui-même, destinée à être lue dans une 
séance publique, devait être nécessairement fort courte et ne pouvait point 
approfondir un si vaste sujet dans tous ses détails. » Aussi, l'étude nouvelle 



264 DE LA RÉSERVE DU PRECIEUX SANG. 

qa'il vieot de publier est beaucoup plus complète. Elle embrasse tout ce qai 
coDcer oe la réserve eucharistique et Tusage de celle réserve, c'est-à-dire la 
conservation, la distribution et Tadoralion du très-Sainl-Sacrement. Le savant 
archéologue traite donc successivement les points suivants : l"* rantiquité de 
la réserve de TEucharistie; 2*" les diverses destinations de la réserve eucharis- 
tique ; ^^ la forme des hosties réservées; i"* les lieux où Ton réservait l'Eucha- 
ristie ; 5* les noms donnés apx ciboires ; 6° la matière des ciboires ; 7** les ciboires 
en forme de tours ; 8*^ les ciboires en forme de colombe ; 9* les ciboires en 
forme de coupe; 10° les antres formes de ciboires; 11*" les custodes; IV les 
lirescriptions liturgiques relatives aux ciboires et à la réserve eucharistique. 

Le titre d'Essai indique suffisamment que Taulenr n'a pas prétendu épuiser 
la matière, et par conséquent bien mal avisés seraient les critiques qui voudraient 
s'amuser à rappeler les documents qui sont passés sous silence dans son remar- 
quable mémoire. En tout cas, ce n'est pas là le rôle que nous voudrions assumer, 
il nous parait utile seulement d'appeler l'altention de l'auteur sur un point, 
intimement lié à la défense d'une prescription disciplinaire, très-importante en 
matière sacraipentelle. Ge que nous proposons sera la contre-partie de ce que 
le docte écrivain a dit lui-même dans le 1*' numéro du tome ill de sa Revus. 
Là, en parlant du défi lancé par le protestant Spon, qui prétendait que jamais 
avant le vu* ou le vin* siècle les inscriptions chrétiennes ne mentionnent des 
prières pour les morts, il écrit : « Les savants et les controversisles de l'époqae 
s'en occupèrent : qq cil^ entre autres l'abbé Nic^se, Bru^^eau, Menjot, fiayle, 
Arnauld et Bossuet lui-même. Tous ces hommes, parfaitement compétents dans 
la théologie, répondirent avec des textes et des livres. Tous traitèrent très-bien la 
question doctrinale, mais aucun ne releva le défi épigraphique, parce qu'aucun 
n'était préparé, (i) » Cette remarque est très-fondée , et il n'est que trop certain 
que les théologiens et les controversisles, en ne se préoccupant pas asscx des 
travaux historiques et archéologiques, ont négligé souvent des armes qui 
auraient été excellentes contre les adversaires de la foi. Mais ces théologiens 
et ces controversisles; n'ont-ils pas le droit de se plaindre à leur tour des arcbéo' 
logues et des historiens de ce qu'ils jettent peu les yeux sur leurs ouvrages? 
Quelle que soit la réponse qu'il faille faire à cette question générale, il nous 
paraît que l'étude de M. Gorblet n'aurait fait que gagner en exaclitude, si Taa' 
leur avait fait usage des deux adnairable^ écrits de Bossuet sur la communion 
sous les deux espèces. 

Pour ne toucher qu'à un seul point, pour }eqiiel I4 lecture des devtx traités 
de Bossuet aurait été utile à M. l'abbé Gorblet, noqs ne relèverons que 1^ phrases 
suivantes : « On sait, dit le savant archéologue, que l'Eglise, pendant plus de 
douze siècles, a été dans l'usage de donner la communion aux fidèles sous lesdenx 
espèces; mais ce n'est qu'exceptionnellement que le viatique a été donné sous 

(1) Cette réflexion est de M. Tabbé Cochet. Noos lui restituons 'ce qui lai appartient. 

(Note du Directeur de la Revue.) 



DE U RÉSERVE OU PRECIEUX SANG. 265 

Pespëce du vin. Oq no l'administrait qa*à ceux qui étaient, en raison de leurs 
inOrmilés, dans Fimpossibilitéde consommer le pain eucharistique. Le iv* concile 
de Garthage prescrit de wrser TËucbaristie dans la bouche des malades atteints 
de frénésie. 

» C'est aussi sous l'espèce du vin que Ton communiait les enfants, immédia- 
tement après leur baptême. C'est sans doute pour cet usage que le précieux 
sang était conservé à Milan, au iv* siècle, dans un tonneau d'or, il Tétait aussi, 
à la même époque, dans l'église de Constantinople. Saint Jean Chrysostômo 
raconte que, tandis qu'il était occupé à conférer le baptême dans les fonts, des 
soldats, soudoyés par Théophile d'Alexandrie, envahirent son église, pénétrè- 
rent dans les lieux sacrés où étaient réservées les choses saintes et qu'ils renver- 
sèrent le préoieux sang sur leurs habits. 

> L^usage de réserver FEucharistie sous l'espèce du vin s'est perpétué dans 
quelques églises jusque dans le cours du moyen-âge. Au commencement du 
xu* siècle, le pape Pascal II prescrivait encore de communier sous l'espèce du 
vin les malades qui, par la nature de leurs infirmités, ne pouvaient point con- 
sommer le pain consacré. C'est donc à tort que Bellottc, le savant commentateur 
du Rituel de Laon, dit que l'Eucharistie n'a jamais été nulle part conservée 
sons l'espèce du vin. » 

On le volt, M. l'abbé Corblet estime que la réserve du précieux sang a été 
en nsage, du moins dans quelques églises, de la même maniè^ que la réserve 
du corps du divin Sauveur. Mais cette opinion a été renversée par Bossuet de 
fond en comble, surtout dans sa Défense de la tradition sur la communion sous 
une espèce, 11 a arraché au ministre La Roque et à un anonyme tous les argu- 
ments par lesquels ils avaient cru pouvoir établir la thèse contraire. Ce n'est 
pas qu'il nie qu'on ait donné aux enfants le sang eucharistique dans l'assemblée 
publique des fidèles, qu'on ait administré aux nouveaux baptisés le sang et le 
corps de Jésus-Christ sous les deux espèces et qu'on les ait portés de la même 
manière, immédiatement après la saintQ Messe, aux malades et aux absents ; 
tout au contraire, il établit ces différents points de la manière la plus solide ; 
mais rien de tout cela n'a quoi que ce soit de commun avec la réserve eueha* 
ristique. Cette réserve consiste dans ce qui reste de l'auguste sacrifice, c'est- 
à-dire , dans ce qui n'a pas été consommé pendant ou immédiatement après la 
messe et qu'on garde pour le donner aux malades qui doivent être administrés, 
lorsque le temps de dire la messe est passé pour les prêtres. Or, la discipline de 
l'Eglise a toujours été de ne réserver de la sorte que l'espèce du pain. L'on 
ne trouve autre chose qui s'éloigne de cette pratique qu'un canon attribué 
à un concile de Tours et conservé dans les collections de Réginon, de Rurchard 
et d'Ives de Chartres. Le voici : « Que chaque prêtre ait une boîte ou un 
vaisseau digne d'un si grand sacrement, où il mette avec soin le corps de Nolre- 
Seîgneur pour le Viatique des mourants; et cette oblation sacrée doit être 
trempée dans le sang de Jésus-Christ, afin que le prêtre puisse dire véritable- 
ment au malade : « Que le corps et le sang de Jésus-Christ vous profitent ; » 



2G6 DE LA RÉSERVE DU PRÉCIEUX SANG. 

qu'il soil ioujoors sur Tautel et qu'on y prenne garde à cause des soirisôi 
hommes méchanls, et qu'on le change tous les trois (iïurckard et Ite$iiwÈ\ 
jours ; c'est-à-dire que l'oblalion soit consommée par le prêlre, et qo'i 
consacrée le même jour soit mise à sa place, de peur, ce qu*à DieaMfoi 
qu'elle ne se moisisse, si elle était gardée plus longtemps. » 

Celte immersion ou détrempe du pain consacré dans Pespèce da via l'dB 
aucune manière la réserve du précieul sang ; mais c'^esC ce qui ca appndri 
plus. C'est du reste une déviation disciplinaire qui n'ajaiDaîs prévalu. ViA 
du Micmlogue, qui fleurit tous saint Grégoire VU, condamne formelleoMlcs 
qui voulaient introduire l'usage de donner aux malades df^s hosties trop 
dans du vin consacré; et le pape Pascd II, dans sa leUre à Foaee, attéî 
Cluny, invoquée par M. l'abbé J. Corblet, traite dans le même seas h ^ 
question. 11 y ordonne de donner Tespèce du pain à part^ «si Tespèce difii 
part; il défend de mêler les deux espèces et n'admet d'excepUon que pave 
enfants et les malades qui seraient dans l'impossibilité d'avaler l'espèce ^cfs 
seule. II paraît admettre qu'on peut, dans ce dernier cas, leur donner respèce à 
pain trempée dans du vin consacré. Cependant, il ne suil de là aocsientf 
qu'on réservât l'espèce du vin. Pour qu'on mêlât les Saintes Espèces, il fi^ 
que les enfants ou les malades communiassent immédiatement après ia 
Dans tout autre cas, c'est-à-dire si 'les malades devaient être admisidib 
quelques heures jiprès la messe, et ne pouvaient avaler Tespàcô du p; 
qu'elle fAt trempée, on la leur donnait trempée dans du vin ordinaire :c^ 
détrempe a encore lieu à présent dans les mêmes circonstances et die t 
pratique de temps immémorial dans l'office du vendredi saint. Le iv^cw» 
de Carthage, en prescrivant de %>erser l'EucharisUe dans la bouche des mùit 
frénétiques, n'ordonne pas autre chose, si même par les mots liener dnt «< 
bouche, en latin» infundere ari, il ne faut pas entendre simplement ptoeer rkflstte 
dans la bouche des malades, par opposition à l'usage qui existait ëm^ 
mettre l'Eucharistie dans la main des communiants. 

Ce que M. l'abbé Corblet allègue du vin consacré» conservé dans leskf^ 
tères, a-t-il de l'importance, si l'on veut se rappeler une remarque que nff 
avons faite plus haut, savoir qu'on donnait les deux espèces aux iU^ 
nouvellement baptisés ? Pour que cela fût possible, il fallait bien garder ^ 
vin consacré le jeudi saint et le vendredi ou le jeudi avant la feaïecèH 
Autrement, comment y faire participer avant la messe les néophytes, baptiss 
le samedi saint et le samedi avant la Pentecôte? Hais cette coutume, /7a5^ 
que l'usage de quelques églises de célébrer l'office du vendredi saioli^cc 
les deux espèces, n'entraîne aucunement la réserve proprement dite àa rà 
consacré et ne saurait par conséquent infirmer en aucune manière l'affimilMi 
de Bellotte, que VEucharistie n'a jamais été nulle part conservée sous ^«^ 
die tin. Bossuet a démontré cette proposition avec une abondance de prtt^ 
auxquelles il est impossible de ne pas se rendre. 

A Dieu ne plaise que nous accusions M. l'abbé Corblet d'avoir voDloniiK^ 



DE LA RÉSERVE DU PRECIEUX SâNG. 267 

rargumenlalion de Bossuet et des autres controverslsles catholiques. Il admet 
en termes formels qoe c ce n'est qu'eircepl&onBeUemcnt que le Viatique a été 
donné sous Fespèce du vin : » ce qui équivaut à dire que l'Eglise a de tout 
temps considéré la communion sous une seule espèce comme une communion 
qui n'est pas en désaccord avec Finstltution de notre divin Sauveur. Or, c'est 
ce qu'il y a de principal dans la thèse catholique qui comprend ces trois points : 
1* il est impossible de déterminer par l'Evangile ce qui est essentiel à la com- 
munion; on ne peut se déterminer sur cette matière que par l'autorité de l'Eglise 
et la tradition ; ^ la tradition de tous les siècles, dès Torigino du christianisme, 
établit constamment la liberté d'user indifféremment d'une seule espèce ou 
des deux ensemble; 3* l'Eglise peut prendre parti dans les choses que l'Evangile 
laisse indifférentes, et lorsqu'elle l'a pris, on ne peut s'y opposer ni lui désobéir 
sans se rendre coupable de schisme. Toutes ces choses .sont aussi certaines 
pour H. Tabbé Corblet que pour qui que ce soit; et quant au deuxième point en 
particulier, nous ne doutons point qu'il n'admette que les premiers fidèles 
dans leurs maisons et les solitaires dans Tes déserts ne conservaient que 
l'espèce du pain et ne se communiaient que sous cette espèce, que les petits 
enfants ne recevaient que l'espèce du vin , que l'office des présanctifiés ne s'est 
généralement fait qu'avec l'espèce du pain , et qu'enfin les malades , si la 
messe ne se célébrait pas à leur chambre ou si l'flucbarislie ne leur était pas 
portée à l'issue de la Messe, ne communiaient que sous l'espèce du pain. Tout 
ce qui nous divise, c'est que nous prouvons cette dernière proposition en démon- 
trant que, hors les deux cas indiqués, il était impossible ds donner aux malades 
Fespèce du vin, parce que celle-ci ne se réservait pas, la discipline de l'Eglise 
n'admettant que la réserve du pain consacré et condamnant même la détrempe 
des hosties dans l'espèce du vin. 

Nous l'avons dit, nous ne voulons point toucher à d'autres points qui auraient 
peut-être besoin de correction. Il nous sufiit d'avoir appelé l'attention de l'au- 
teur sur une question particulière dont l'importance dogmatique et disciplinaire 
De saurait échapper à personne. En nous permettant de faire la critique qu'on 
vient de lire, nous ne prétendons pas diminuer le mérite du travail de M. l'abbé 
Corblet. Le bon sens et la justice ont dicté depuis longtemps celte loi aux 
critiques : 

Ubi plura nitent in carminé, non e^o paucis 

Offendar raaculis , quas aut iacuria fudit 
Aut humauaparum cavit natura. 



Agréez, etc. 



y. X. 



RÉPONSE DU DIRECTEUR DE LA REVUE. 

LETTBE AU B. P. TEBWEBCORBM« 



MON RÉVÉREND PÈRE , 

J'ai examiné , avec toute l'attention qu'il mérite , Tarticfe * 
M. Y. X., où se révèle la science d'un habile théolc^ien. J'ai sm 
ses bienveillants conseils en relisant les deux traités de Bossuet se 
la communion sous les deux' espèces; j'ai feuilleté les œuvres fc 
théologiens et j'ai étudié de nouveau les textes que J'avais invoqié. 
Si je croyais m'ôtrc trompé, je m'empresserais de le déclarer; nuis; 
me suis au contraire fortifié dans l'opinion que j'avais émise el f 
viens vous soumettre les raisons qui «l'y ont déterminé. 

Remarquez tout d'abord , mon révérend père , que c'est là w 
simple question d'archéologie liturgique et non point une conUoreRi 
où soit intéressé le protestantisme. Les controversiles protestanlsii 
xvu« siècle, pour condamner l'usage actuel de l'Eglise dans la coo- 
munion sous une seule espèce , prétendaient que pendant les Aw» 
premiers siècles de l'Eglise , on avait considéré conune absoluBffli 
nécessaire pour les fidèles la communion sous les deux espèces. Pwff 
ruiner cette téméraire assertion , il sufiisait de prouver que i« 
beaucoup de cas on n'administrait l'Eucharistie que sous une sd: 
espèce ; par exemple , que les enfants nouvellement baptisés k 
recevaient ordinairement que le précieux sang , que la plupart ofe' 
malades ne recevaient que le corps seul de Notre-Seigneur. C'est « 
qu'ont fait les théologiens et Bossuet surtout, avec l'admirable logiqK 
qui caractérise son génie. Mais il serait tout-à-fait superflu de prouver 
que , dans aucun cas , le précieux sang n'a été donné aux fidèles po» 
qu'ils l'emportassent dans leur demeure , et n'a été réservé i^ ^^ 
églises pour la communion des malades et des nouveaux baptises. 
Si nous démontrons que ces deux usages ont eu lieu dans qu^ 
circonstances, la seule conséquence qu'on en puisse tirer, c'est q»» 
n'y avait point une coutume uniforme sur cette discipline, qu'on f^' 
indifféremment soit d'une seule des deux espèces soit des deux esp«^ 



DE LA nÉSKAVE DU PHEGIEUX SANG. 2C9 

ensemble et que par conséquent les controversistes protestants du 
XYH* siècle étaient dans une complète erreur, en soutenant que la 
communion sous les deux espèces avait constamment été pratiquée 
dans Tancienne discipline. 

Maintenant que la question est posée sur son v'éritable terrain^ 
j'aborde les points de controverse archéologique qui me séparent de 
mon honorable contradicteur.il croit: l^^que les premiers fidèles i 
dans leurs maisons, et les solitaires, dans les déserts^ ne conservaient 
jamais que Tespèce du pain; 2* que les malades, quand TEucharistie 
ne leur était point portée à Tissue de la messe, ne communiaient 
jamais que sous Tespèce du pain; S"" que, par conséquent, Vespèce du 
vin n*a jamais été réservée pour le viatique des malades. Je pense au 
contraire : l"" que les premiers fidèles ont quelquefois emporté Tespèce 
du vin dans leur demeure; 2* que les malades ont quelquefois com- 
munié sous Tespëce du vin , à des heures qui ne coïncidaient point 
avec la célébration des saints mystères; S"" que, par conséquent^ Tespèce 
da vin a dû être conservée à certaines époques dans quelques églises. 
Vous le voyez, mon révérend père, je plaide uniquement en faveur 
de faits exceptionels. Je n*ai pas autre chose à démontrer, puisque 
c'est là uniquement ce que j'ai avancé. Après avoir cité quelques faits 
et quelques textes , j'invoquerai l'autorité des historiens , des archéo- 
togues et des théologiens; — et j'espère par là montrer à M. Y. X. que 
je suis du moins d'accord avec lui sur l'utilité de faire fraterniser 
rarchéologie avec la théologie. 

I. 

Saint Grégoire de Nazianze nous apprend que sa sœur Gorgonie, 
pour obtenir la guérîson de ses maux , ce mèïa avec ses larmes les 
symboles du corps ou du sang de Notre-Seigneur qu'elle avait en sa 
possession W. d Bossuet fait remarquer que la 'conjonction alternative 
—-ou — dont se sert saint Grégoire montre qu'U ne savait lequel des 
deux , du corps ou du sang, elle avait en son pouvoir, V ordinaire étant 
de ne garder que le corps W; — qu'il a voulu exprimer une chose libre 
et indifférente, c^est-à-dire qui pouvait être aussi bien d'une façon que 
d^une autre, sans qu'il importât en rien de s'en informer davantage (>). 
Cet argument condamne assurément l'adversaire de Bossuet, le ministre 

(1) Orat. IX in Gorgonia sorore, 

(S) Traâéde la communion sont les deux espèces^ chap. iv^ 8« coutume. 

(S) Défense de la tradition sur la communion sous les deux espèces, chap. xxiii. 



270 ' DE LA nÉSERVE DU PRÉCIEUX SANG. 

de la Roque» qui soutenait que les deux réserves étaient inséparables : 
mais il favorise complètement mon opinion. Si saint Grégoire a 
considéré comme chose libre et indifférente que les fidèles conservassent 
chez eux la sainte Eucharistie soit sous Tespèce du pain , soit sous 
celle du vin, c*e$t que ce dernier mode de réserve n'était point insolite 
et n'était nullement proscrit par l'Eglise. 

On lit dans la vie de saint Basile » faussement attribuée à Amphi- 
loque, qu'un juif s'étant mêlé parmi les fidèles réunis à l'église regut 
de la main du célébrant le corps et le sang de Jésus-Christ et quil 
emporta dans sa maison les restes de Vun et de Vautre W. Bien de plus 
positif que ce texte : Bossuet n'en conteste pas la valeur. 11 se b^ne 
à dire que ce fait est exceptionel. Les protestants sans doute avaient 
tort d'en tirer une conséquence trop générale; mais j'ai le droit d'en 
conclure que la coutume de n'emporter que l'espèce du pain dans les 
demeures particulières subissait parfois des exceptions. 

Saint Jean Ghrysostdme dans une lettre adressée au pape saint 
Innocent se plaint des violences exercées par les païens sur sa per- 
sonne et dans son église, a Vers le soir du samedi saint, lui écril-il, 
une nombreuse troupe de soldats se jeta dans l'église ; ils chassèrent 
le clergé qui était avec nous... Ayant pénétré jusqu'au lieu où les 
choses saintes étaient réservées , Ma ra oryia àMx&rro , ils virent 
tout ce qui était dedans; et dans un si grand désordre , le sang très- 
saint de Notre-Seigneur fut répandu sur leurs habits (*). » 

Baronius (3) , le cardinal Bellarmin W , J. B. Thiers (^) , Dom 
Chardon i^), concluent de ce passage qu'à Constantinople le précieux 
sang était réservé. Bossuet a combattu leur, opinion. Il suppose que 
vers le soir signifie minuit, que saint Jean Chrysostôme venait de 
célébrer les saints mystères , qu'il se préparai^ à baptiser ses trois 
mille néophytes, et que le précieux sang qui fut renversé fut celui 
qu'il venait de consacrer et qu'il avait réserve pour la communion 
des nouveaux baptisés. Cette explication ne saurait être admise. 
L'irruption eut lieu alors que les catéchumènes étaient sur le point 
d'entrer dans les fonts sacrés, pour y recevoir le sacrement de régc- 



(1) Vita Bcuiln, cap. vit. 

(2) Epistol, Chrisost. ad Innoc. Pap, n« 3. 

(3) Annal, écoles. , t. v^ aun. 404 y p. 194. 

(4) Liô. IV de Eucharist, , c. iv. 

(5) Traité de r Exposition du Saint-SacremeïU , Paris, 1777, in-12, 1. 1 , p. 14. 

(6) Histoire des Sacrements, Paris, 1745, in-12, t. ii, p. 175, 



DE LA RÉSERVE DU PRÉCIEUX SANG. 27 i 

nération:or, le baptême s'administrait toujours avant la célébration 
des saints mystères (^). Le précieux sang avait donc été réservé tout 
au moins depuis le jeudi saint, puisque Ton ne consacrait point aux 
ofiBces du vendredi et du samedi saint. 

M. Y. X. admet d'ailleurs que le précieux sang devait être conservé, 
du jeudi au samedi saint et du vendredi au samedi de la Pentecôte, 
dans les baptistères, parce qu'on donnait la communion sous les deux 
espèces^ aux néophites immédiatement après le baptême et avant la 
célébration des saints mystères. C'est là une véritable réserve , quand 
bien même elle n'aurait duré que deux ou trois jours. Je n'ai jamais 
prétendu que l'espèce du vin ait été conservée fort longtemps. On 
devait en craindre l'altération et ne pas exposer le plus saint des 
mystères aux outrages du temps. 

Saint Ambroise écrivait les paroles suivantes à l'évêque de Côme : 
«Ta quoque cum ingredieris secundum tabernaculum quod dicitur 
Sancta sanclorum, facito nostro more ut nos quoque tecum inducas... 
Ibi arca testamenti undique auro tecta, id est doctrinse Christi... Ibi 
dolium aufeum babens manna, reccptaculum scilicet spiritalis alimo- 
nias. W. » La plupart des commentateurs considèrent ce baril d*or 
comme un vase eucharistique où était réservé le précieux sang. Le 
R. P. Cahier, sans être aussi aOirmatif, incline néanmoins vers cette 
opinion : «c Saint Ambroise, dit-il (^), écrivait à l'évêque de Cdme et 
l'exhorte à une vie sanctifiée par la prière ; il ne serait donc pas sur- 
prenant qu'il l'engageât à chercher l'esprit de science et de piété en 
présence de Jésus-Christ caché sous les voiles du sacrement. Cepen- 
dant, pour ne rien exagérer, j'avoue que cette intention ne me parait 
pas certaine* >> 

Anastase nous apprend que le pape Grégoire III fit don à une 
chapelle de l'église Saint-Pierre de Rome d'un calice qu'on suspendait 
à l'abside W. Ce calice était-il destiné à contenir le précieux sang? 
Nous n'oserions l'affirmer, puisque le texte d' Anastase est muet sur 
ce point; mais nous mentionnerons que telle est l'opinion de J. B. 
Thiers W. 

(1) Chabdon, Histoire des Sacrements ,VaTis , 1745, t. n ^ p. 175. 

(2) Epist. ad Felic. , t. ii , p. 763. 

(3) Mélanges d*ardiéologie , t. ii , p. 54. 

(4) Calicem argenteom unum qui pendet in abside ipsius oratorii et super cnmdem 
absidem cruces argcnteos trcs. — Akast,^ in Gregor. III, 

(5) Traité des autels, p. 203. 



27i DE LA RESERVE DU PRECIEUX SANG. 

Le quatrième Concile de Tours» en parlant des malades qui tombent 
en phrénésic , s*exprime en ces termes : a Beconcilietur per manus 
impositionem et infundatur ori ejus eucharistia(^). » M. Y. X. ditaa 
sujet de ce canon qu'il n'y voit que l'usage où Ton était de tremper 
l'hostie dans du vin ordinaire , quand les malades ne pouvaient point 
avaler l'espèce du pain. Cette traduction n'est-elle point bien con- 
testable ? Voici du reste un autre texte qui ne se prête nullement à 
une double interprétation. C'est un passage d'un ancien rituel syriaque 
qui porte ce titre : Brevissimus ordo prô eis qui morti proximi sunt W. 
Quand un néophyte est en danger de mort, y estait dit, le prêtre le 
baptise , l'oint du Saint-Chrême et fait tomber goutte à goutte le pré- 
cieux sang dans sa bouche. — Tum baptisât, et signât Chrismate, 
et sTiLLAT sANGuiNEM iu OS cjus. — On mc dira peut-être que cette 
infusion du précieux sang ne se faisait qu'immédiatement après la 
célébration des saints mystères et que l'on ne peut rien en inférer en 
ce qui cencerne la réserve de l'espèce du vin : mais cette supposition 
n'est-elle pas toute gratuite et de quel droit distinguerions-nous , là 
où le texte ne distingue point? 

J'admets que presque toujours lorsqu'on communiait les malades 
sous l'espèce du vin , on la leur portait au sortir de la messe et que 
souvent même, pour plus de commodité, on célébrait le Saint-Sacrifice 
dans la chambre du malade (3). J'admets que le \ plus ordinairement 
ceux qui se faisaient transporter à l'église, en cas de maladie, choi- 
sissaient l'heure du Saint-Sacrifice. Mais je me demande si le choix 
de cette heure était toujours possible; et lorsque, sans désignation 
d'heure, il est dit que saint Benoit W, saint Omer (^), saint Yolfème, 
évêque de Sens W, saint Grégoire, évêque d'Utrecht P) , etc., se firent 
porter dans l'église au moment de rendre l'âme, pour y recevoir le 
corps et le sang du Sauveur^ je ne puis supposer que ce fut toujours 
pendant la célébration des saints mystères, et si ce fut à une autre 
heure, èomment ces saints personnages ont-ils pu recevoir le précieux 
sang, s'il n'était pas réservé dans l'église? 

(1) Can 76. 

(«) AssKMAKi, Bibliotheca orienta/., Romœ, 1749,' p. 307 etseqq. 

(3) BoLLAiiD^ 22 jan.. Vit. S, Paulini, 

(4) Greg. , Dial. A.w, cap. 37. 

(5) B0LLAKD,9 sept. 

(6) Id. to mars. 

(7) Id. 24 août 



DE LA RÉSERVE DU PRÉCIEUX SANG. 275 

L'auteur de la vie de saint Arnould(^), lequel vivait au xi^' siècle^ 
nous dit que cet évoque de Soissons y « le vingt et unième jour de sa ma- 
ladie, reçut SUT U soir avec beaucoup de dévotion le corps et le sang de 
Notre-Seigneur.» Ici l'époque de la journée est bien précisée et ne 
peut pas laisser de doute sur la réserve du précieux sang. 

Les anciennes coutumes du monastère de Farfa, en Italie, publiées 
par Dom Martène , contiennent cette prescription : oc Mox ut anima ad 
ezitum propinquare visa fuerit, communicandus est homo ipse corpore 
et sanguine Domini , etiam si ipsà die comederet (?). » Ainsi donc 
00 devait donner le corps et le sang de Notre-Seigneur au malade, 
aussitôt qu'il tombait en agonie, n'importe à quelle heure du jour ou^ 
de la nuit. Gomment aurait-on pu exécuter cette prescription si le 
précieux sang n'avait pas été conservé dans l'église de Farfa ? 
J'aurais pu sans doute, en multipliant mes recherches, trouver* 
utres faits analogues; mais ceux que j'ai cités suffisent, je le pense, 
démontrer la vérité des trois propositions que j'ai avancées, 
chéologues et les théologiens dont je vais maintenant invoquer 
toignages connaissaient sans doute d'autres faits qui me sont 
ignorés et leur opinion va corroborer l'ensemble de mes 
is. 

II. 

Jffne connais que trois historiens et deux archéologues qui aient 
ditnielques mots de la question qui nous occupe. Je citerai tex* 
taellement leur opinion. 

«Il est constant, dit Dom Chardon (3), que pour l'ordinaire on ne 
réservait dans les maisons particulières que l'espèce du pain : celle 
du vin y outre le danger de l'effusion» n'étant point de nature à se 
conserver longtemps et décemment en si petite quantité. i> 

Le docte bénédictin, en constatant Tusage ordinatre , admet par là 
même l'existence des exceptions « 

J. B. Thiers W dit en parlant du baptême des enfants : « C'est pour 
cela que Ton réservait anciennement l'Eucharistie sous les espèces 
du vin. » 



(1) ScEius , 15 août. 

P) De antiq. monach. rit, , 1. v , c. 9 , p. 76Î. 

(3) Histoire des sacrements,, Paris, 1745 , t. ii, p. 168. 

(4) Traité de Vexposit. du Saint-Sacrement, 1. 1, 1. 1, chap. ii. 

T0« m. 18 




27 i Dl^ LA RÉSERVE DU PRECIEUX SANG. 

Baronius dit que « on avait coutume de conserver TEucharislie 
non-seulement sous Tespëce du pain , jnais encore sous les deux 
espèces W. » 

« Ce n*était point seulement, dit M. TabbéBarraud W, lorsqu'ils don- 
naient le viatique y après avoir célébré la sainte messe , que les prêtres 
portaient avec eux la sainte Eucharistie sous les deux espèces, ayant 
réservé pour cela une partie du vin qu'ils avaient consacré pendant 
le sacrifice même, ou en en ayant du moins imbibé la sainte hostie.)» 

Le R. P. Cahier s'occupe des doliums à propos d'un ivoire sculpté 
de la collection de M. Carrand : « Lorsqu'avant le xu* siècle, dit-il, 
on réservait le saint sacrement même sous l'espèce du vin (ce qui n'a 
plus lieu dans l'église latine depuis longtemps) un barillet d'or on 
d'argent était franchement le vase le mieux approprié à une destination 
aussi délicate. Sa forme, outre quelle indiquait assez clairement le 
contenu, prêtait à une fermeture exacte qui put prévenir tout accident 
d'effusion dans le transport. Nous en conservons encore le souvenir 
4ans les cérémonies de plusieurs messes solennelles où l'on présente 
à l'offertoire des barils de vin , dorés et argentés W, » 

III. 

Peu de théologiens ont émis leur opinion sur la question que nous 
traitons. Quelques-uns ont pensé qu'on n'a jamais réservé l'eucha- 
ristie sous l'espèce du pain. D'autres favorisent l'une de nos assertions, 
en disant que communéneni, ordinairement ^ les fidèles n'emportaient 
dans leur demeure que le corps de Notre-Seigneur. Voici quelques-uns 
de ces témoignages : 

c( Non est credibile duplicem speciem semper fuisse concessam vel 
deportandam domum vel a monachis in solitudinis secessus , vel a 
peregrinantibus in remotissimas regiones. » (ClaudiusFrassen, Scoius 
acadenUcuêf Paris, 1677, t. iv, p. 576 : De Euchar. tract, ii, disput. 
I , art. 5, sect. i, quœst. 2. ) 

a Sub eà igitur specie communicabant fidèles domi quse illis secum 
deferenda tradebatur : atqui communiter et ordinarie non nisi panis 
species, non autem vini, illis tradebatur, tum metu eChsionis tum 
melu alterationis et corruptionis. rt (Gabriel Musson , Leciiones iheokh 
gicœ de Sacramentis , Paris, 1746, t. m, p. 504.) 

(1) Ann, eccL, t. v, ann. 404, p. 194. 
(i) Bulletin monumental, U niv, p. 410. 
(3) Mélanges d'archéol.,X. ii, p. 53. 



».-• 



DR LA RÉSERVE DU PRKCIEUX SANG* 27 O 

«Quando communio paeis mittcbatur ad peregrinos, aut ctiam ad 
moribundos, communiter sub solâ specie panis mittebatur. y> (Gilles 
deConlnck, De Sacramentis, quaest 80, art. 12, nM16.) 

Le savant rAubespîne W, éVSqu'e d'Orléans, dît à ce sujet : a Com- 
ment pourrait-on prouver qu'il ait été permis aux laïques de porter 
TEucharistie dans leurs maisons sous Tespèce du pain et qu'il ne leur 
eût pas été permis de la porter sous l'espèce du vin? >» 

Bossuet lui-même ne m'est point aussi défavorable que parait le 
supposer M. Y. X. ; il admet quelques rares exceptions au système 
général qu'il défend. Vous en trouverez la preuve dans les paroles 
suivantes : 

« Je ne doute nullement qu'on ne confiât le sang , comme le corps , 
à ceux qui avaient la dévotion ou quelque raison particulière de le 
désirer P). » 

« Je prétends qu'il demeurera pouf coostant , par les propres 
réponses de mes adversaires, que c'était la coutume de l'Eglise, après 
la communion solennelle, de garder l'Eucharistie soos la seule espèce 
du pain , pour en communier tous les jours en particulier dans là 
maison , et que la coutume n'était pas de réserver l'autre espèce. Je 
parle de la coutume et non pas de quelques cas exiraordinaires et 
parliculiers P). » 

La seule divergence d'opinion qui me sépare de l'illustre contro- 
versiste , c'est que je pense que les exceptions à la coutume générale 
n'ont pas été aussi rares qu'il le suppose, dans les siècles primitifs 
de l'Eglise, et que, durant le moyen-'àge, le précieux sang a été 
réservé quelquefois dans certaines églises, principalement pour la 
communion des enfants nouvellement baptisés et pour les malades qui 
ne pouvaieilt point consommer l'espèce du pain. 

Agréez, mon révérend Père, l'assurance de ma' respectueuse consi*^ 
dération , 

I^'ABBÉ i. CORBLKT. 



(l) Observ. lib. iv, de commun, laicorum. 

^) Défense de la tradition» ch. xxm. -^ Edit. Gauthier, 1837^ t. xli, p. 389. 

(3) n»ideRi, ch. VII, de la Communion domestique. 



RÉSUMÉ 

DE SYMBOLISME ABGHITECT€RAL. 



QITATRIÈMB ARTICLE*. 

IV. 

ORNEMCNTATION ET MOBIUER DES Ê0UISE8. 



Ce n'est point seulement à rarchitecture proprement dite que les 
liturgistes du moyen-âge ont prêté des pensées symboliques : c'est 
aussi à tout ce qui concourt à la décoration , à l'ameublement des 
églises. Nous devons donc dire quelques mots de la statuaire , des 
tombeaux, des jubés, des autels, du luminaire et des vases sacrés. 
Nous ne parlerons point des fonts baptismaux, des clocbes^ des 
ciboires, des croix, dont le symbolisme a été longuement étudié da^s 
cette Reme W. 

STATUES ET BAS-RELIEFS. 

Les Statues des saints de tout rang , de tout âge et de tous pays 
rappellent à notre souvenir les vertus héroïques que le christianisme a 
fait fleurir. L'auréole qui ceint leur front, et la gloire qui rayonne 
autour d'eux expriment le bonheur et la puissance dont ils jouissent 
dans le ciel. Leur attitude pieuse nous prêche la prière, l'amour et 
la confiance. Au moyen-âge, les statues ont toutes une forme élancée; 
les proportions même n'y sont pas gardées, afin de marquer l'aspiration 
vers le ciel et le détachement des choses de la terre. 

Pour rappeler le combat continuel de la vertu et du vice, et la 
victoire certaine du bon principe, la vertu est représentée sous 
la figure de femmes armées d'épées à deux tranchants, et les vices 
sous la forme de monstres qu'elles terrassent. Les vertus sont ainsi 
figurées afin d'exprimer allégoriquement qu'elles remplissent à un 

* Voir le numéro de Blai 1859, page 207. 

(1) Articles de BiM. Van-Drival et J. Gorblet, dans les tomes i, n et m de la Revue de 
rAti chrétien. 



RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 277 

aulre point de vue la mission que la femme est appelée à remplir 
dans la société : elles nourrissent et elles consolent 0). 

La couronne ou auréole des saints est représentée sous la forme d'un 
bouclier rond , parce que les saints sont sous la protection spéciale de 
la divine Providence et qu'ils chantent avec joie : « Seigneur, vous 
DOQS avez couverts de votre amour comme d'un bouclier. » La cou- 
ronne de Jésus-Christ a la forme d'une croix (nimbe crucifère), parce 
que c'est par la bannière de la croix qu'il s'est acquis la gloire de 
son humanité. Le nimbe des personnages encore vivants est carré > 
pour marquer qu'ils excellent dans les quatre vertus cardinales W. 

Les statues sont souvent supportées par des animaux qu'on aurait 
tort de ne considérer que comme un caprice du ciseau des artistes : 
ce sont presque toujours des symboles des vertus et des vices. 
« Dans le grand livre de la nature, commenté par les Pères , dit 
M. l'abbé Crosnier, W les Chrétiens purent reconnaître non-seule- 
ment les admirables perfections du Créateur, mais encore les vertus 
qu'ils avaient à pratiquer pour lui être agréables. La prévoyance de Ta- 
beille et de la fourmi, la soumission du chameau, la sobriété de l'âne, 
l'hospitalité exercée par la corneille, la piété filiale de la cigogne, la 
reconnaissance et la fidélité du chien, la vigilance de l'oie et du coq, 
la confiance de l'alcyon, l'humble travail du boeuf, la discipline de 
la grue, la douceur et la patience de l'agneau, l'innocence, la candeur 
et la simplicité de la colombe , la vigilance maternelle du rossignol , 
la force de l'éléphant, le courage du li^n, l'amour généreux qu'éprou- 
vent pour leurs petits l'hirondelle , la poule , l'ours et le tigre lui- 
même, furent pour l'âme fidèle de continuels sujets de méditation. 
Le cerf , emblème de l'amitié constante , qui se réfugie sur les 
montagnes élevées pour éviter les traits du chasseur, apprit au 
chrétien à élever dans le danger ses pensées vers le ciel. Le phénix 
qui renaît de ses cendres et le paon qui se revêt de plumes nou- 
velles, furent les emblèmes de la résurrection et de l'immortalité. 
L'aigle qui va poser son nid aux lieux les plus élevés et qui établit 
sa demeure daas les rochers , fut le symbole de la vie contemplative 
que les orages du monde ne sauraient troubler. Les animaux vils 
ou malfaisants devaient aussi faire partie de ce grand cours de 
morale; après avoir exalté la vertu, il fallait stigmatiser le vice. 
Le taureau représente l'orgueil, le renard la fraude, la perdrix la ruse, 

(1) DiTRAND, Rational des divins offices, livre i«'. 

(i) Ibici. 

(S) Icon igraphie cht^étienne , p. 2S9. 



;^78 RÈSUUË DE SYHDOLISME ARCHITECTURAL. 

le scorpion et la couleuvre la malice^ le loup la cruauté , et le léopard 
la constaDc^ daps le mal. Le hibou » qui ne peut ouvrir les yeux à 
la lumière, devint l'image de l'incrédule qui a des yeux pour ne pas 
voir. Le porc, aniinal familier des démons, fut considéré comme 
l'emblème de l'impureté , ainsi que le corbeau qui se jette avec avidité 
sur les corps morts ^ et se nourrit de viandes 'immondes; le crapaud 
et les autres reptiles rappelèrent I^ même pensée. » 

Il est à ren^arquer que dans les groupes de sculptures, le sujet 
principal a souvent pour pendant un sujet analogue puisé dans la loi 
figurative; ainsi on voit représentés, en face l'un de l'autre, le serpent 
d'airain et la croix , la désobéissance d'Adam et le calvaire , Jonas 
vomi par la baleine et la résurrection « la trahison de Dalila et celle 
de Judas, Isaac partant le bois du sacrifice et Jésus-Christ chargé de 
sa croix, etc. 

« Les grandes statues , dit M^*" Félicie d'Ayzac, W ne constituèrent 
point seules la décoration des portails. A partir du xiu' siècle, on vdt 
sculptés snr leurs façades les faits prophétiques de l' Ancien-Testament, 
figure de ceux du Nouveau , et en même temps les récits et les para- 
boles évangéliques , les actes des martyrs et la légende des patrons. 
Là aussi sont représentés et n^is en action par la pierre, les combats 
intérieurs 4e l'âme, et celte guerre interminable que tout chrétien 
doit se livrer pour assujettir ses mauvais penchants. Le moyen-âge 
prit à cœur de rappeler sous mille formes les assauts des passions 
brutales et la lutte perpétuelle qui doit remplir la vie de l'homme, 
armé des secours de la foi. Ces enseignements symboliques, usités du 
reste en tous lieux dans le langage de la chaire et des moralistes du 
temps, étaient merveilleusement propres à frapper l'imagination. Les 
archivoltes des portails , les frises et les chapiteaux furent surchargés 
de ces thèmes : on suivait d'un regard curieux dans les nefs immenses 
et sombres , ces non^breux tableaux d'agression où des personnages 
étranges figuraient toujours comme acteurs et où les leçons de saint 
Paul avaient pris des formes visibles. La ceinture de la vérité, la 
cuirasse de la justice, la foi convertie en bouclier, le salut porté 
comme un casque et la parole comme un glaive y formaient l'armure 
complète de chevaliers mystérieux , qui , sur les tailloirs des colonnes 
ou sur leurs grossiers chapiteaux livraient des combats à outrance, 
montant parfois de fiers coursiers, et souvent aussi des dragons, des 
lionceaux ou des autruches , des animaux de toute espèce et mille 

(l) EstMique des églUes du moyen-âge ^ dans le t. x delà Uevu3 archéologique, p. 8î. 



misVUi DB SYJiBOLISME ARCHITECTURAL. 279 

moDStres fantastiques» emblèmes des vertus chrétiennes et aussi des 
péchés domptés. Ces tableaux frappaient les esprits en leur présentant 
sous des traits hideux les penchants coupables; ils leur apprenaient 
les victoires qu*on peut remporter sur ces ennemis; ils disaient les 
armes mystiques dont il faut se munir contre eux et paraient tou- 
jours les vainqueurs du prestige de la jeunesse, circonstance qui 
elle-même était encore une leçon. On lit , quelques siècles plus iard , 
dans le Combat jptrîfu^i» écrit célèbre si en vogue dans tout le cours 
du moyen-âge, ces comparaisons belliqueuses empruntées à la vie 
des camps et aux habitudes chevaleresques qui avaient^ au xiir et au 
XIV* siècle , enrichi les cathédrales de Burgos et de Tolède de chefs- 
d'œuvre lapidaires sculptés dans cet ordre d'idées tout symbolique et 
tout guerrier. Déjà, dès le xir siècle, ce même génie doctrinal avait 
dessiné et taillé les curieux chapiteaux des nefs de la cathédrale de 
LaoD , de Notre-Dame de Noyon et des royales abbayes de Saint-Ger- 
roain-des-Prés et de Saint-Denis. » 

TOMBEAUX. 

II y a une instruction bien sérieuse pour le fidèle agenouillé sur ces 
pierres remplies de titres fastueux , d*armoiries et d'emblèmes^ semées 
à profusion sur le pavé de Téglisel De quel à propos n*est pas cet 
enseignement de la vanité des choses terrestres dans le lieu saint où 
tout rappelle le Ciel et la nécessité de suivre la voie qui y mène 1 

Les morts y étaient placés les pieds tournés vers l'Orient, d'après 
les prescriptions ecclésiastiques : Ponanlur mortui, capile versus occi- 
dentem et pedibus versus Orientem W. Et cela pour les diverses raisons 
symboliques que nous avons énumérées à l'arliclp orientation. C'était 
aussi sans doute une conséquence de la croyance universelle qui 
indique la vallée de Josaphat comme devant être le théâtre des 
solennelles et dernières assises du genre humain. 

Dans les catacombes, des animaux symboliques et d'autres signes 
employés dans une intention purement chrétienne, furent placés sur 
les tombeaux. Nous les énumèrerons rapidement : 1" le poisson parce 
que dans le mot grec ^x^ (poisson) se trouvent les cinq lettres qui 
servent d'initiales à une série de mots merveilleusement propres à 
exprimer le mystère de l'Incarnation, savoir : ini^vç Xpurof Qiov Yios, 
5Wnp : Jésus-Christ, fils de Dieu , Sauveur; — 2* Vagneau, emblème 
de la douceur que notre divin Maître a fait paraître au milieu des plus 

(L) Beleth ^ de Sepult. christiana. 



280 RÉSUMÉ DE STMBOUSME ARCHITECTURAL. 

outrageantes injures; — Z"* Y oiseau : c'est avec raison, dit saint 
Grégoire , que noire Sauveur est appelé un oiseau , lui dont le 
corps s'est librement élevé vers les cieux; — 4** Fa et r«,ces deux 
lettres extrêmes de l'alphabet grec appliquées à Jésus -Christ poar 
signifier qu'il est le commencement et la fin de toutes choses; — 
p"* le labarum, ce souvenir de la victoire du christianisme; — 6* le 
raisin et Vépi de blé, symboles de la Sainte Eucharistie; — 7* la 
colombe, qui pouvait signifier la pureté, l'innocence, le Saint-Esprit 
ou les âmes des martyrs envolées dans les cieux; — 8* le nature, 
parce que la vie humaine a été comparée à une périlleuse navi- 
gation : sur le cercueil de leurs frères, les premiers Chrétiens plaçaient 
un navire sur le port, pour Indiquer que la mort les avait fait 
parvenir au port de salut; — 9'' Vancre, qui exprimait la même 
idée; — 10" la lyre, la couronne ^Idi palme , les branches de laurier ^ sont 
autant d'emblèmes d'une victoire heureusement conquise et suivie de 
la récompense; -— H® le cerfei la tourterelle exprimaient raspiration 
vers le royaume de Jésus-Christ, la vie éternelle; — 12' le coq était 
l'emblème de la vigilance chrétienne; — 15* le paon qui servait 
autrefois à l'apothéose des impératrices, devint pour les chrétiens un 
emblème de la sainteté de leurs frères défunts; — ii^" lepA^nix était 
une allégorie ingénieuse de l'éternité; — IS"* le cheval exprimait 
la brièveté de la vie hua^ainc; — 16*" la main étendue était un 
symbole de la Providence qui protège continuellement le genre 
humain tout entier 0). 

Dans les églises du moyer^-âge, les principaux symboles placés sur 
les pierres tumulaires sont le fuseau, emblème de la mère de famille; 
le calice, Vanneau ou une main au-dessus du calice indiquent un 
prêtre; une crosse avec la partie recourbée en dehors, un évêque; en 
dedans, un abbé; un chien griffon couché aux pieds d'un chevalier est 
le symbole de son courage. Un croisé a les jambes placées l'une sur 
l'autre en forme de croix. Ua fondateur d'église en tient une image 
entre les mains. Auprès de la femme mariée se trouve un chien fidèle, 
etc. Quelquefois , les tombeaux présentent des anges assis à la tète 
de la statue qui est couchée sur le socle, soutenant le casque ou 
l'oreiller, emblème expressif du soin tutélaire de ces esprits célestes 
pour les élus (2) . 

(1) Voir Clemens Albx., Pœdagogi Ub. iii,c. 3 — Arwghi, Homa ««ô/err. , 1. m. — 
BroNARRC)Ti , ée vitreis fragments, — Raoul Rochette , Catacombes de Romey p. 120, 829. 
— Perret, ies Catacombes, 

(2) Neaset Webb. Du symbolisme dans les églises du moyeii-à;^c, p. 154. 



RÉSUME DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 281 

M. Arthur Marcier, dans son savant ouvrage sur la Si^lture 
chrétienne en France , a consacré un intéressant chapitre au symbo- 
lisme des tombeaux. Il se demande si ce symbolisme funéraire peut 
faire présumer Texistence d*une règle constamment suivie, «c J*ai pu 
voir, nous dit-il, soit sur des fac-similé, soit dans les églises, bien 
des tombes élevées et des tombes plates. Assurément, tous ces attributs 
religieux et profanes, ces animaux et ces végétaux qui couvrent la 
pluralité des tombeaux du moyen-âge, ont eu un sens emblématique; 
mais dire que tel ou tel de ces symboles a servi exclusivement à 
désigner telle ou telle personne et sa profession, serait aller trop loin. 
Ainsi le lion , emblème de la force , se trouve généralement sous les 
pieds des hommes , et le chien , symbole de la fidélité , sous ceux des 
dames; le contraire a eu lieu souvent. Les évèques foulent aux pieds 
un dragon; à la place de ce monstre, on rencontrera ici un lion, et 
là an chien. 

« On ne devra pas non plus regarder comme de règle absolue la 
présence des attributs épiscopaux sur les tombes d'évèques, et moins 
encore la place occupée par ces obfets sur le monument. Les prélats 
portent ordinairement la mitre et la crosse; mais on en rencontrera, 
comme Adam de Tlsle, à Tabbaye du Val, et Jean Ludert, à Chàlons, 
dont la tète est découverte. La mitre et la crosse sont reportées Tune 
à droite, Tautre à gauche; mais on la voit aussi passée dans le bras 
droit, sous les mains jointes ou croisées. Quelquefois, surtout sur les 
tombes d*abbés , la crosse apparaît seule , tenue par une main , sans 
le corps. Il y en avait deux de ce genre à Tabbaye d*Ardennc, à Gaen, 
et d'autres à Jumiéges. 

» Les pieds reposent sur des animaux symboliques, c'est vrai; mais 
à cAté, dans les mêmes églises, à Chàlons, par exemple, il y a des 
tombes où les pieds sont libres. L*épitaphe contourne la bordure ou 
la tête , c'est vrai encore; mais elle peut ètn; aussi reportée sous les 
pieds. Si cette inscription se lit communément, parfois elle manque. 
On peut s'en convaincre dans la même église de Chàlons, notamment 
sur la tombe de l'évêque Archaimbault de Lautrcc. 

» En somme, il est facile de voir que, sans reproduire absolument 
les mêmes symboles ou sans les placer au même endroit, on innova 
fort peu. Le symbolisme, comme la philologie, est un terrain où s'exer- 
ceront toujours les esprits curieux; il faut s'y mettre en garde contre 
les conséquences exclusives, et se rappeler qu'à cAté des solutions 
raisonnables, il y a un piège où tombent inconsidéréml^nt les critiques 
trop ingénieux. 



282 RESUME DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 

» Le symbolisme chrétien reçut au xvi* siècle des modifications 
où il faut reconnaître la grande habileté des artistes, mais qui prouvent 
à quel point le paganisme s'infiltrait dans les idées. Toutes ces torches 
renversées, ces femmes et ces génies en pleurs, ces images de combats 
et de chasses , ces urnes , ces faisceaux , ces papillons et ces sabliers 
sont autant d'emprunts faits à Tantiquité. On se demande ce que tout 
cela peut signifier sur un tombeau chrétien. Il me semble que nos 
vieux artistes en figurant Tàme entre les mains des anges ou sim- 
plement la croix, parlaient au peuple un langage bien plus à sa 
portée. Tout le monde ne sait pas la mythologie, mais tout chrétien 
connaît le signe de sa rédemption et comprend de quelle espérance il 
est l'emblème (*). » 

JUBES. 

Le sanctuaire , dit avec raison M. Schmidt (2), ce sanctuaire, que 
le. moyen-âge dérobait aux yeux avec tant de soin , au-4essus duquel 
planait un nuage d'encens qui rappelait cette nuée qui vint se reposer 
sur le temple de Jérusalem, au moment de la consécration; ce sanc- 
tuaire est aujourd'hui ouvert de toutes parts. On prétend que ses 
clôtures n'ont aucune signification. On nie et la tradition de l'ancien 
sanctuaire conservée dans le nouveau , et l'allégorie du voile qui se 
déchire du haut en bas , au moment solennel où le sacrifice fut con- 
sommé : allégorie si bien représentée par l'ouverture de la riche 
portière du jubé gothique, au moment de la consécration. On ne veut 
voir dans ces riches barrières, où l'art avait prodigué toutes ses 
magnificences, comme à Notre-Dame de Paris, de Chartres, d'Amiens, 
à Sainte-Cécile d'Alby, que de mesquines précautions prises contre le 
vent et le froid, par les chanoines, au temps où ils chantaient matines 
au milieu de la nuit (3). Le clergé tout-puissant du moyen-âge célébrait 
les saints mystères dans cette enceinte , impénétrable aux regards et 
presque à la pensée; depuis, le célébrant n'a pas cru pouvoir être 
jamais être assez en vue. Alors on a abattu les clôtures qui le déro- 
baient aux regards. Le pupitre gênait encore; alors par un renverse- 
ment de toutes les idées, on a mis l'autel en avant, et le pupitre et le 
chœur en arrière. C'est depuis qu'on a vu qu'un autel pouvait se 
déplacer aussi facilement, se transporter à volonté d'un bout de l'église 

<1) Arthur Murcier , La Sépulture cîa-élienne en Fratwe, d'après les monuments du 
xi" au xvic siècle^ p. (85. 

(2) Églises gothiques. 

(3) TuiERS, Dissertation sur les jubés. 



RËSU.UË DE STMBOLISUE ARGHITECTUHàL. 283 

à l'autre, qu'on s*est accoutumé à Tenvisager comme un meuble , 
lorsqu'il devrait être considéré comme la pierre angulaire , comme le 
fondement inébranlable de l'édifice. 

La séparation du clergé et du peuple commence là où le jubé se 
dresse, pour enseigner à la multitude le caractère sacré des saints 
ordres et la réciprocité des devoirs entre le troupeau et le pas- 
teur. La balustrade ou clôture du chœur, dit saint Grégoire de 
Nazianze, se trouve entre deux mondes, l'un immuable, Tautre sujet 
au changement : le premier, celui des dieux ou le ciel; l'autre celui, 
des mortels ou la terre, c'est-à-^ire qu'elle est posée entre le chœur et 
la nef, entre le clergé et les fidèles. 

Ainsi donc, l'arc antérieur du jubé indique la division entre 
l'Eglise militante et l'Eglise trioiûphante. La croix qui le surmonte est 
l'image de celui par qui nous entrons dans le Ciel; les images des 
saints qui sont encore placées dans les panneaux inférieurs nous 
rappellent nos modèles dans la foi. Les sculptures à jour sont rem- 
blême du voile qui nous cache la vue des choses célestes. Les mou- 
lures et l'arc du jubé nous disent que la voie du ciel est semée 
de ronces et d'épines, en nous offrant les instruments du supplice 
des martyr?. La foi qui conduit à la vie éteruelle nous y est dépeinte 
par les divers dogmes qui y sont représentés , par le Credo écrit en 
lettres d'or (église de Sommerset); et les tentations, les obstacles que 
le démon nous suscite, par les formes hideuses sculptées sur le côté 
occidental du jubé (^)r 

L'ambon , qui a précédé la cbç^ire, et où le diacre lisait l'Évangile , 
est pour ainsi dire suspendu dans les airs , pour rappeler que Notre- 
Seigneur prêchait principalen^ent sur les moqtagnes. C'est ()u moins 
ce que nous disent Hugues de Saint-r Victor et Honorius d'Autun, 
D'autres voient dans cette élévation un rapport avec la sublimité* 
de la prédication évaqgélique, <£Ambon in altum erigitup propter 
prsedicationis sublimitatem, » dit Siméon de Thessalonique. 

L*ABBÉ ANT, RICARD, 

[La fin à un prochain numéro,) 
(l) Neao bt Wbbb, Op. oit,, p. ^98, 190, 



DULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



Sépaliare* chrétiennea de la pérfode ani^lo-iiorntaade, troaTêcs à 
Bouteilles, près Dieppe, en 4857* — Communiqué à la Société des antiquaires de 
Londres, par M. Tabbé Cochet, Hon. F. S. A. Londou, 4858, in4» de 26 pages. 

L'histoire de la sépulture a attiré depuis longtemps l'attention des antiquaires ; 
cependant elle ne nous a fourni, pendant longtemps, que des notions incomplètes. 
Il était facile d'étudier les monuments funéraires qui recouvrent le sol ; mais 
les cercueils, ensevelis gous la terre, étaient rarement explorés» et on devait 
se borner à de simples conjectures sur les divers modes d'inhumation usités 
depuis la période celtique jusqu'aux temps modernes. Les immenses travaux 
occasionnés par l'établissement des voies ferrées- ont, depuis vingt ans, boa- 
leversé notre sol et révélé les secrets des tombeaux. M. l'abbé Cochet a 
fouillé cette mine inexplorée jusqu'alors et il en a retiré des trésors de science, 
plus précieux encore que les trésors archéologiques qu'il a mis au jour lai- 
même, ou que son exemple a fait découvrir. 

C'est d'un cimetière chrétien dont M. Cochet nous entretient dans la nouvelle 
étude qu'il a publiée dans le tome xxxvii" de VArchœologia. La troisième fouille 
qu'il a entreprise à Bouteilles, près de Dieppe, a produit vingt tombeaux, cinq 
croix de plomb et environ cent cinquante vases chrétiens des xiii", xiv* et 
XV» siècles. 

Les cercueils sont en pierre, en maçonnerie ou en bois. L'existence de ces 
derniers est démontrée par la présence d'énormes clous oxydés ayant à un boat 
une forte tète et à l'autre un gros rivet. 

Nous reproduisons ici trois croix d'absolution trouvées à Bouteilles , sur la 
poitrine des squelettes. La première (fig^l) forme un carré parfait de 10 cent. 
Elle a, dans sa partie inférieure, un cran aigu destiné à indiquer le bas de 
rinscriplion. La formule d'absolution, altérée par le temps et tracée par une 
main inhabile . ne laisse guère déchiffrer que ces quelques mots : « In nomine 
patris.,, qui dixU discipulis.., nos esse volait ipse te absoluat. » La seconde 
{fig. t) présente la formule d'absolution qu'on lit dans les anciens Rituels de 
l'église de Rouen, avec le nom du défunt, Bérenger : « Dominus Jehesus Christus, 
qui dixit discipulis suis quodcumque ligaueritis super terram erit ligatum et in 
celis et quodcumque solueris super terram erit solutum et in celis de quorumnumero 
licet indignos nos esse voluit tpse te absoluat, Berrengarine , per mitUsterium 
nostrum ab omnibus criminibus tuis quecumque cogitatione, loculione, operatione 

* Les ouvrages dont deux exemplaires sont adressés à la Bévue sont annoncés sur la 
couverture, indépendamment du compte -rendu qui peut leur être consacré dans le Bulletin 
bibliographique. 



BCLLBTIN BIBLIOGRAPHIQUE. 



285 






286 BULLETIN BIBLIOGRArHiQUF.. 

negîigenter egisti atque nexibus absoîëîmik patinctrt dignetur ad régna celomm qui 
uiuU et regmt, Pater, et Filius , et Spiritus sanetiÊ9 ptr mnnia secula seculorum. 
Amen. 

La Iroisième (fig, 3], écrite par une main plus habile, sur un fond non rayé 
d'avance, offre une formule de confession et une prière absoluloire, ainsi 
déchiffrées par MM. Léopold Delisle et Cochet :,« Confîteor Deo et omnilnu 
tanctis ejus et tibi, pater, quia pececeùi nimis in legem Dei quecumque feci eogitanio, 
loqUendo, operando, in poUatione, in mediUatiane, in opère, in eonsensu et ta 
ùrmibus vitiis mets maliê, ideoprecor, pater, et ore$pro me ad DominumDeum 
noêtmmi — - Miseteatur tut omnipotews Deus et dimittcU tibi peccata tua prHerita, 
presentia et futura, liberet (te ab omni malo , conservet) et eonfir (met in omni 
opère bono et ad vi(am) perdu (cat sternam). » 

Les cinq croix d'absolution découvertes à Bouteilles sont en plomb découpé 
à Taide de ciseaux ^ en forme de croix grecque. C^élait à celte époque la forme 
des croix de consécration et aussi des croix de cimetière , comme le prouve la 
croix de la moinerie, calvaire antérietir au xm*' siècle qui se trouve sur la route 
de Dieppe à Arques {voyez la figure 4). Les inscriptions sonJt gravées à Faide 
d'un instrument aigu analogue au stylet des anciens. 

De semblables croix, des xi* et xii" siècles^ ont été découvertes en Angleterre, 
(voyez le 1. 1 de la Revue de l'Art Chrétien ^ p. Î8i et 285). Là, comme en 
Normandie, on voulait par cet usage témoigner que le défunt avait reçu Tabso- 
lution de ses fautes et quMl avait mis son espérance sous la garde de la croix. 

Les vases funéraires trouvés à Bouteilles peuvent se rapporter à quatre 
catégories : 

l"" Ceux en terre rougeâtre d'une couleur et d'une argile analogues à celles 
de nos briques modernes (fig* S). Leur panse munie de trous percés dans la 
terre molle avant la cuisson indique qu'ils étaient destinés au rôle de cassolette 
funéraire. M. Cochet ne les croit pas postérieurs au xui** siècle^ 

1" Des vases noirs dont U terre cendrée a reçu une légère couverte ardoisée 
au moyen de la mine de plomb. Ils sont munis d'anses, percés de trous et 
recouverts de raies horizontales (fig. 6). 

S*" Des vases en terre blanche , fine et bien choisie (fig. 1). Le fond et les 
bords, à Tintérieur, présentent un vernis jaunâtre jaspé de vert. Cest à peine si 
on y surprendrait quelques traces du feu qui y brûla le jour des funérailles. 
Ces vases doivent être postérieurs au xu" siècle; car ce vernis que Ton 
rencontre en Italie , au xiv* siècle, n'a dû guère se répandre en France avant 
le xiii''. 

i* L'espèce dominante affecte la forme des vases connus en Normandie 
et en Picardie sous le nom de pintes ou chopines (fig, 8 et 9). Us sont la plu- 
part en terre blanche, revêtue extérieurement d'un vernis tantôt vert, 
tantôt oliv&tre et jaspé de vert. M. Cochet croit qu'ils appartiennent aux 
XIV* et XV' siècles. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 287 

H. Tabbé Cochet termine sa savante notice par des considérations historiques 
sar rimportance et le rôle de Bouteilles, du xi* au xiii* siècle, et il en conclut 








t T 

E T 

que les hommes dont on retrouve les tombes , les croix et les noms dans le 
cimetière sont les propriétaires et les exploitateurs des anciennes salines de 
cette localité; en un mot, que ce sont des commerçants et des industriels 
du xn* siècle. 

J. GOBELET. 



CHRONIQUE. 



— La société Impériale des antiquaires de France , dans ses dernières 
séances, a nommé membre résidant M. Edmond le Blant , et associés correspon- 
dants le prince A. Galitzin^ HM. Cauvel de Beanvillé, Ch. de Linas et d'Ârbois 
de iobainville. 

— On a réussi à produire de b*onnes photographies^ à la lumière artificielle, par 
les procédés d'un chimiste anglais, M. John Houle. Les ombres, les demi-teiotes, 
les nuances , tout y est aussi bien rendu que sur les épreuves qu'on obtient 
par la lumière solaire. Ainsi donc les intérieurs des églises, des cryptes, des 
ruines, des souterrains, qui échappaient à la reproduction photographique, 
pourront désormais être livrés à la curiosité des savants et des artistes. 

— La tapisserie découverte à Lucerne, représentant l'entrée de Jeanne d'Arc 
à Ghinon, dont nous avons parlé dans le tome ii de cette Revue, page 477, a 
été offerte en don à la ville d'Orléans, par son propriétaire, M. le marquis 
d'Azeglio. 

— M. l'abbé Cochet va publier un important ouvrage sous ce titre : Le tm- 
beau de ChUdérie I", roi des Francs, restitué à Vaide de l'archéologie et des décou- 
vertes récentes faites en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et en 
Angleterre. Ce livre est le résultat de nombreuses découvertes faites depuis 
vingt ans dans le sol de la Normandie. C'est la première application , à un point 
important de l'histoire de France , d*un corps de doctrines archéologiques né 
d'une masse de faits et corroboré de rapprochements sans nombre. Dans cet 
ouvrage, Tauteur ne se contente pas d'expliquer ou de rendre à leur rôle 
antique et normal tous les objets sortis du tombeau de C^ldéric. Il ne lui suffit 
pas non plus de redresser les erreurs de ses devanciers , il a voulu entourer 
le roi mérovingien de tous les hommes de sa race, de son temps et de sa 
dynastie. Non-seulement il l'environne des Francs, ses sujets et ses contem- 
porains, mais encore il le fait poser au milieu de Burgondes, des Saxons, des 
Bavarois et des Allemands, en un mot de tous les peuples envahisseurs de 
l'empire romain. De cette sorte, ce livre, loin d'être spécial à la France dont 
il élucide le plus ancien monument, s'applique également à l'Angleterre, à la 
Suisse, à la Belgique et à l'Allemagne. C'est pour ainsi parler, le bilan de 
l'archéologie teutoniqne en Europe, telle que la science moderne Ta constituée. 
Le livre que nous annonçons est indispensable à tous ceux qui s'occupeat 
d'archéologie monumentale , d'explorations souterraines, d'études sépulcrales, 
d'armes antiques, de bijouterie et d'orfèvrerie anciennes, mais surtout de 
l'histoire de France aux temps mérovingiens. — Ce volume paraîtra au com- 
mencement de juin . chez Derache, rue du Bouloy, 7, et coûtera 7 francs aux 
souscripteurs. La souscription sera close le V* août 1859 et alors le prix de 

l'ouvrage sera porté à 10 francs. 

J. c«* 



.V / ( .• - I ■ ^ \ 






^> V 




















< 

1^ 






t3 



< 

w 

Pu 
C 

o 

< 



■6qgi usiiJjqo ]jv ] jp jtxAJ-^ 



REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN. 



DU KU DANS L'ARt C&RËTIEN. 



tlEUXlBIIB ABTICLB *. 

V.*— toute représentaliori obscène, désbonnête, lascive ou peu 
modeste, doit être sévèrement bannie de toute maison cbrélienne, 
i plus forte raison de la maison de Dieu. Ce ne peut être pour nos 
lecteurs Tobjet d'un doute; il serait superflu de leur rappeler les 
décrets diu Concile de trente et du pape Urbain VIII , et les décision^ 
des théobgiens qui condamnent ces abus ou en signalent le danger (^). 
Ce qui nous importe, c'est de savoir dans quelle mesure l'usage du 
nu est compris daiis ces justes et sévères prohibitions. 

Le nu par lui-même, c'est-à-dire la reproduction intégrale et saùs 
Toile de la nature, n'est ni obscène, ni lascif, et voilà pourquoi suivant 
les temps et les circonstances il a pu être plus ou moins toléré. La juste 
application de ces qualifications dépend de circonstances que la nudité 
aggrave toujours sans doute, mais qu'elle ne fait pas toujours naître, 
qui naissent souvent sans elle. Ne suffit-il pas d'une attitude, d'un 
geste, pour blesser la pudeur? a Une femmel Aue, au contraire, dit 
Tommaseo, cité par le marquis SelvaticO^ peut être plus pudique 

* Yoyes le a« de Mai 1859 , page 2S3. 

(l) Concile dé trente, sess. xxv ; Urbain Vltl, tùnstit. du 15 mars 164Î; S. Anlonin, 
Summa , Par» n , l. viii , § xi j Paleotti ^ Ub. t , C. xl ; Baronius , anno 854 , t. vii , p. 492, etc. 

Ton m. JuiUet 1859. 19 



)|9d DU NU DANS L*ART CHRÉrriEN. 

qu'une religieuse couverte de sa guimpe (0. » Ces deux auteurs ne le 
disent pas pour autoriser Tabus du nu: le passage auquel nous emprun- 
tons cette pensée est destiné à le combattre. 

Que les images nues ne soient pas contraires à la modestie; c^esl 
en effet une chose rare et qui ne se rencontre pas ordinairement daos 
la pratique. Otonelli va plus loin : il dit qu'il est rare qu'elles ne soient 
pas obscènes, bien que TEglise, il vient de le reconnaître, ne les traite 
pas comme telles d'une manière générale (s). 

Elles sont un péril pour un grand nombre d'âmes , ajoute un peu 
plus loin le même auteur, et il cite ce passage de saint Basile : a Les 
enfants même de Dieu sont si faibles que la moindre nudité qui, des 
beautés du corps , laisse apercevoir quelque chose de plus qu'à l'ordi- 
naire, les expose à succomber. Suffidt ad modicum nudaia pulchrUudo 
Dei filios ad voluptatem emoUiri W. 

Quels puissants motifs n'a donc pas l'artiste chrétien, s*il ne doit pas 
proscrire toute nudité, pour ne jamais se la permettre sans raisons 
graves, et doit-il alors encore y mettre une grande réscfve. Le vœu 
d'Otonelli , exprimé quelques pages auparavant , serait : « que toutes 
les figures se fissent d'une manière honnête, de telle sorte que non- 
seulement les hommes et les femmes, mais encore les enfants fussent 
couverts de belles draperies, tant sont grandes, ajoute-t-il, les tenta- 
tions de l'Ennemi W. » 

Il invoque l'autorité de Borghini, bien que celui-ci, dans le laisser- 
ai W de ses entretiens, paraisse quelquefois plus facile. Borghini était 
de son temps; il laissait passer ce qui, à toute force, était tolérable. 
Yeut-on cependant pénétrer le fond de sa pensée; il nous semble la 
trouver, par exemple, dans la comparaison qu'il fait entre deux Juge- 
ments derniers, l'un du Pontormo, l'autre de Frédéric Zucchero. Après 
avoir sévèrement reproché au premier ses nudités inconvenantes, il 
fait à la louange du second cette remarque : « Je dis qu'il a par- 
faitement bien fait de peindre les élus vêtus , d'abord pour observer 
cette honnêteté qui , par-dessus toutes choses, doit être gardée dans la 
maison de Dieu...P). » Parlant ailleurs d'un tableau du Bronzino: 



(1) ToTtHAiEO , Délia bellezza educatrice,^, Q%; Sely ajico, Suireducasione del Piitore 
storico , in-8», Padoue , 1841 , p. 41 1 . 

(2) Trattato délia Pittura, ch. ii, quest. iv. 

(3) Tratl, délia Pittura, lib. ii, qaest. v ; S. Basile, De ver a virginUate. 

(4) Trait, délia Pittura, lib. ii, quest. iv, p. 41. 

(5) //«ipow,p.84. 



DU NU DANS L*ART CHRETIEN. X^l 

(cila observé, dit-il, les règles du respect et de la piété, en faisant 
les femnaes honnêtes ; il leur a jeté un voile sur la poitrine et il a eu 
soin paiement de recouvrir la Renommée de draperies. » Il ajoutait 
que c'était sans doute pour expier dans sa vieillesse la licence qu'il 
s*élait permise pendant le reste de sa vie U). 

Oa le voit donc , dans la pensée de Borghitiî , faire disparaître la 
nadiié, c*est se conformer aux règles de rtionnèteté; à ses yeux la 
nudité ordinairement est au moins peu honnête. 

Voilà le jugement des écrivains réputés en quelque sorte classiques 
en matière d*art, quand, tout en subissant l'influence des écoles toutes 
naturalistes qui régnaient sans partage à la fin du xvi* siècle et au 
commencement du xvii*, ils étaient encore animés d'un sentiment 
fidèlement chrétien. 

Quant a nous, fort de l'autorité du pîeux cardinal F. Borromée (2), 
d'Âyala (3), dont le grand pape Benoit XIY se plaisait à reconnaître le 
mérite, de Molanus et de ses commentateurs qui, en cette matière, 
sont véritablement compétents W et de bien d'autres, nou» croyons 
pouvoir proposer les conclusions suivantes : 

Toute nudité complète dans les adultes doit toujours être proscrite 
de l'art chrétien, comme peu modeste, comme notoirement dangereuse, 
comme ne tenant pas assez de compte de la fragilité humaine. 

Aucune raison valable ne la réclame jamais même dans les 
enfants; et aux mêmes titres, quoique d*un moindre degré, on ne 
devrait jamais non plus se la permettre , en les représentant. 

Toute nudité partielle qui n'est pas commandée par le sujet doit 
être évitée comme n'étant pas assez chaste, comme pouvant facilement 
dégénérer en des abus plus graves, comme suspectée de se rattacher 
à quelque mauvais penchant, tout au moins comme inutile au point 
de vue moral et religieux, comme de nature à détourner l'art de ses 
plus nobles aspirations , comme contraire aux habitudes des gens bien 
élevés dans la réalité de la vie. 

« Pourquoi montrer dans un tableau, s'écrie Erasme cité par 
Molanus, ce que l'on cache partout ailleurs par une honte bien 
entendue?» «Que Ton rejette pour le moins, répète Ayala, toute 

(l) IlRiposo,p,9i. 

(î) De pidwra sacra^ cap. ti dans les Symboles litterariœ de Gori, in-8«, Rome, 1751, t. yii. 

(S) Pictor christianus eru«f lYw, in-f». Madrid , 1730 , 1. 1, cap. iv , § i, p. 10. • 

<4) Bigt, SancL Imaginum , lib. ii , cap. xxxyii , xlii col. 92 ^ 103 de Tédit. Migne. 



)92 DU NU DANS L*ART CHltÉTlEN. 

nudité qui peut facilement être évitée. » Et quand il parle 
Tentend pas, gardons -nous de le croire , d'une nudité co] 
pour celle-là il ne Tadmet jamais que dissimulée. Le cardinal F? 
Borromée réclame contre ces membres, ces jambes , ces cuisâtï 
souvent découverts sans aucun respect pour ceux que Ton reprêa 
sans tenir plus de compte, ajouterons-nous^ des usages des teof. 
Ton est censé transporté , que des convenances exigées par k à 
quelquefois même contre des impossibilités matérielles. 

Nous ne comprenons pas, par exemple, comment les draperin 
range du Dominiquin que nous mettons sous les yeux du )a\ 




Ange coaronaant MlnU Cédle et Miot Valérlen. Fretqve de S«tnt-Lool»-de»-Fr«ii(tl«, k B<k 
( D«filn de M. Birolheav. ) 



peuvent se tenir ainsi suspendues. Cet ange tiré des fresq«^M 
Saint-Louis-des-Français, à Rome, vient couronner sainte C*l 
et saint Valérien au moment où ils consacrent leur virginiié^l 
Seigneur; dans son mouvement général il est beau sans doute;*) 
serait-il moins quand ses draperies retomberaient plus naturdleo^ I 
Nous mettons en regard l'ange de la chapelle Sainle-Céci>/ '| 
Bologne, que le Dominiquin n'a fait évidemment qu'imiter, el i»"^ 
demandons à qui Ton donnera la préférence , bien que ce ^^'i 



DU NU DANS l'art CHRETIEN. ^95 

œuvre d'un élève peu connu de Francia, n'ait déjà plus dans son 
drapé toute l'angélique simplicité primitive, et qu'il n'ait pas la 
vigueur d'exécution de l'élève de Carrache ? 




Uémû sujet par Cblodarolo. Fresqoe da la chapelle de Salnte-^écile-do-BeoUrotllo, à Boloftf. 
(Peuin de M. Blfotlieap.| 



VI. — Qu'objecter à nos conclusions? que le i^u est la première 
des beautés, le nerf de l'art? que les exigences du sujet le doivent 
souvent réclamer? 

Les premières des beautés de l'art chrétien sont toutes de l'ordre 
moral; ce sont les beautés de l'âme qui se concentrent dans les tètes, 
qui en jaillissent par le jeu des physionomies. 

Le corps humain est sans doute dans l'ordre matériel le chef-d'œuvre 
de la création ; nous dirons plus, il a reçu le plus haut degré d'honneur 
où une créature puisse atteindre; il a été élevé dans la personne 
du fils de Dieu à l'union hypostatique avec la Divinité; il mérite d'être 
admiré, il doit être traité avec un. souverain respect. 

L'harmonie de ses proportions, le mécanisme savant de ses muscles, 
le délicat velouté de ses chairs ne sont cependant que des beautés 
matérielles; elles ne peuvent en conséquence entrer en ligne dans l'art 
chrétien qu'au second rang. 



39i 1>U NU DANS L^ART CHRÉTIEN. 

Traiter avec respect le corps humain n'est-ce pas surtout le couvrir? 

Il y a» nous ne le nions pas , la chasteté de Tart; le nu qu'il laisse 
à découvert , il a pour ainsi dire une manière de le voiler. Qui a vu cl 
goûté les chefs-d'œuvre de l'antique nous comprendra; son idéal parle 
bien plus à Tesprit qu'il ne s'adresse aux sens. Il y a dans le du 
antique je ne sais quelle retenue, une certaine fermeté de lignes quil 
nous est souvent venu à la pensée de comparer à la vertu des héros du 
paganisme. Vertu réelle, noble reste d'une grandeur déchue, qui 
modère les passions, mais ne les dompte pas, qui maintient la dignité 
dans la pose el laisse la conscience se souiller, vertu qui n'entre point 
dans le ciel et ne saurait sufiBre au chrétien. 

S'il voulait en demeurer aux proportions de la vertu païenne ou à 
l'idéal de l'art grec , il ne les atteindrait même pas; il est tenu de faire 
beaucoup mieux sous peine de valoir beaucoup moins. 

Le nu, si heureusement qu'en puissent être corrigées les impressions, 
s'il atteint le beau idéal, ne fait après tout ordinairement que transiger 
avec ce feu intérieur incessamment prêt à corrompre les plus belles 
choses autant qu'à nous perdre nous-mêmes. Le chrétien doit travailler 
à l'éteindre , et c'est à cette condition seulement qu'il s'élèvera à cet 
autre idéal que Joseph de Maistre oppose au premier sous le nom de 
beau céleste W. « Il me souvient, dit l'illustre écrivain , que, dans 
un journal français très-répandu, on demandait au célèbre auteur 
du Génie du christianiime, si une nymphe n'était pas un peu plus beUt 
qu'une religieuse. En les supposant représentées par le même talent 
ou par des talents égaux (condition sans laquelle la demande n'aurait 
point de sens), il n'est pas douteux que la religieuse serait plus 
belle (2). » 

VII. -Tf Le nu est je nerf de l'art, en un sens nous n'en disconve- 
nor^s pas. Est-ce à dire qu'il soit toujours nécessaire de le voir? Il 
suffit qu'on le sente. 

En d'autres termes , il faut que le drapé des vêtements, que tous les 
mouvements du corps soient en rapport avec ses justes proportions, 
jivec le jeu des articulations et des muscles. 

Le nu ne doit se montrer que véritablement appelé par les exigences 
du sujet; il est de ces exigences : elles peuvent demander des person- 
nages entièrement nus , mais il suffit au spectateur de comprendre 

(1) Pfiilosophiê de Bacon, t. ii, p. 289. 
(2)7rf. p. 293. 



DU NU DANS l'art CURETIEM» >|95 

qu'ils le sont, il D*est jamais ulile de lui laisser voir leur nudité toute 
entière; les artifices de la composition donnent toutes facilités pour 
dissimuler ce qui doit l'être. 

Adam et Eve naus apparaissent dans le Paradis terrestre : un tronc 
d'arbre, un rameau de feuillage, ne peuvent-ils pa&, observent à la 
fois Otonelli et Âyala, s'interposer en partie devant nos yeux? 

Avez-vous à nous représenter Noé dans son état d'ivresse, état plein 
de mystère ? Pourquoi le manteau de ses enfants ne serait-il pas déjà 
étendu sur lui? Voulût-on s'attacher au moment qui précéda cet acte de 
piété filiale, on n'aurait plus comme Benozzo Gozzoli, au Campo sanlo 
de Pise> l'excuse de la naïveté. L'on devrait faire qu'il se rencontrât 
quelqu'un des personnages entre nous et le saint patriarche. En lui 
imposant la nouvelle humiliation de subir nos regards , ne nous expose- 
rait-on pas nous-mêmes à ce sourire coupable qui valut à Cham une 
terrible malédiction ? 

Y aurait-il d'ailleurs des sujets qui ne pourraient comporter de sem- 
blés mitigations, on devrait s'abstenir totalement de ces sujets-là; nous 
n'hésitons pas à le demander. Tous les faits qui en eux-mêmes 
oifrent d'utiles enseignements ne sont pas bons à mettre sous les yeux. 
Ce n'est assurément pas dans une intention louable que Ton a vu tant 
d'artistes et d'amateurs, affectionner à l'égal des Vénus et desLéda, des 
sujets bibliques, comme la chaste Susanne surprise dans le bain, ou 
David séduit à la vue de Bethsabée. 

Aucun sujet dont la représentation exige la présence du nu dans 
des conditions un peu délicates, ne devrait être adopté que l'on ne se 
fut assuré du fruit qui pourrait en être retiré. 

Dans tous les cas l'artiste chrétien prendra toujours garde que faute de 
correctifs suffisants, le nu , lorsqu'il a de bonnes raisons de le laisser 
à découvert, n'apparaisse comme un objet capable d'amollir les sens. 

Les correctifs les plus naturels, nous allons les trouver dans les 
deux genres de significations attachées aux circonstances que nous 
croyons généralement nécessaires pour en légitimer l'usage^ 

VIII. — Gomme attribut de l'innocence, le nu ne saurait porter 
l'empreinte d'une pureté trop angélique. Quand il est destiné à 
exprimer la peine, le dénuement, le dépouillement, la privation, 
il doit exciter la compassion , bien loin de provoquer aucune impres- 
sion qui doive être réprimée. 

Dans le premier cas, la nudité convient à Adam et Eve avant 
leur chute et nous croyons qu'elle ne convient à aucun autre; on ne 



^90 DU >U DANS l'art ClIRËTlEiN. 

pourrait peut-être pas, indépendamment de la réalité historique , repré- 
senter autrement 9 observe Ayala^ cet état de parfaite félicité doDtils 
sont déchus (^). Mais, ajoute-t-il, il ne devrait pas leur être cooservë 
au-delà de leur péché. Quand Dieu porte Tarrèt de leur condamnation 
et qu*ils sont chassés du Paradis terrestre, ils doivent déjà , contrai- 
rement à la pratique trop générale, être cachés sous des feuillages 
ou bien être reyètus des yeaux de bêtes dont Dieu daigna lui-même 
Ips couvrir. 

Après une dégradation qui s'est éteqdue 4 la race humaine toute 
entière, où allons -nous retrouver Vinnocence? Sera r ce dans les 
enfants? mais i)s apportent en naissant, nul ne Tignoro, la souillure 
originelle, et il f^ut pour les en laver )e bain sacramentel des eaux 
du baptême; ils acquièrent ainsi up nouvel état d'inqocence; 
pour le caractériser I aur^-trop recours à la nudité de rinnocenoe 
primitive? Non assurément; il est un autre attribut propre à ce 
nouvel état, la robe baptismale. Qn le voit donc, quelle différeoce 
profonde ne doit pas se trouver entre I{i représentation de ces deux 
innocences! Tandis que Tinnocence d'Adaw et d'Eve n'ava^ pas besoin 
de vêtement , la robe sans tache devieqt le symbole obligé d'une 
innocence bien plus accomplie. 

IX. — Un vêtement qui enveloppant tout le reste du corps, laisse 
apercevoir dans son entier la tête, ce noble siège de Tàme, était 
propre plus qu'aucun autre à exprimer la réhabilitation par l'esprit 
d'une nature encore enfouie par la chair dans les profondeurs de la 
corruption et de la mort. 

Le vieil homme subsiste , mais il est revêtu d'un homme nouveau, 
rendu capable de tenir dans l'assujettissement ce corps de péché, 
attendant qu'après l'avoir déposé un jour, il le reprenne , mais revêtu 
d'immortalité. 

Alors l'œuvre de la régénération sera consommée , alors il n'y aura 
plus aucune portion de nous-mêmes qui soit un sujet de honte. Allons- 
nous reprendre les attributs de l'état d'innocence où Dieu, en le créant, 
avait placé le premier homme? Mais noni il semblerait que nous 
avons recouvré précisément ce que nous avions perdu, tandis que ce 
dont nous allons jouir, nous le devons aux mérites d'un autre. Nous 
en avons été recouverts comme d'un vêtement : c'est à cette condition 
qu'il nous a été possible d'apporter à l'œuvre de notre salut la part 
bien réelle cependant de notre coopération. Ce ne serait pas assez, 

(1) Pid. chriàl, , lib. i , cap. v^ p. 12. 



DU NU DANS l'art GH&ÊTIExN. ^97 

nous sommes montés en dignité; notre corps ne sera plus seule- 
ment innocent, il sera spiritualisé ; il faut exprimer cette pensée par 
un signe nouveau. 

Nul n'entrera daQs la salle du festin , s*il n'est revêtu de Ifi robe 
nuptiale, de celte même robe blanche de Tenfant préparée pour le 
grand jour des noces célestes, de cette robe lavée dans le sang de 
l'Agneau ^ns tacher et c'est par dessus cette robe que sera étendu 
l'éternel manteau de gloire , Siolam gloria^W. Le juste sera tout 
entier revêtu des vêtements du salut , il sera paré des ornements de la 
justice : InduU n^ veitimento salutis in indumento justitiœ ctrcum- 
dédit me W, 

H. GRIUOUARD DE SAIMT-LAURHNT, 

( La suite à vn prochain numéro.) 



(1) Paroissien Romain, yerset des !'«• vêpres des Confesseurs, Introït des Pocteurs, 
antienne de Magnificat, de la Toussaint ^ etc. etc. Apocalypse, vii^ 14 , etc. On lit dans les 
actes ()e saint Timothée et de sainte Maure qu'ils furent crucifiés et restèrent neuf jours 
attachés à la croix. Pendant qu'ils subissaient ce supplice^ sainte Maure dans une 
vision , vit sur deux trônes la robe ou le manteau de gloire^ stolam, et la couronne qui 
étaient préparées pour elle et poqr saii)t Timothée, son mari. (BoU. , 3 mai , p. 379.) 



L'ARCHITECTURE DU M OTEN-A6E 

JUeÉE PAR LES lËCaiTAIVS DES DEUX DEREIERS SIÈCLES. 



QUATRIÈME ARTICLE^ * 
III. 

Tous les écrivains des deux derniers siècles n'ont pas clé aussi 
injustes envers le moyen-âge artistique que Fénélon, Bossuet, 
La Bruyère, Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu, de Brosses, Dupaly 
et les autres auteurs que nous venons de citer. Il en est qui, tout en 
condamnant Togive, ont admis en sa faveur le bénéfice des circonstances 
Atténuantes. Ils ont voulu donner preuve d'équité en faisant la part 
de réloge et du blàmc. Ils ont reconnu un certain genre de mérite aux 
œuvres du passé et ils leur ont dispensé quelques louanges entremêlées 
de restrictions. Nous soupçonnons que quelques-uns d'en tr' eux étaient 
même plus admirateurs du moyen-àge qu'ils n'osaient l'avouer. Dans 
tous les temps, on a hésité à contredire l'opinion générale, et le courage 
d'exprimer toute sa pensée n'a été que le privilège du plus petit 
nombre. Qua;id nous voyons un écrivain louer un monument ogival, 
tout en disant son mot contre le gothique en général, nous sommes 
parfois disposé à considérer ces restrictions comme une concession 
sans importance faite à Tesprit universel de Tépoque. Quoi qu'il en 
soit, nous n'en devons pas moins ranger ces écrivains dans la catégorie 
de ceux qui ont gardé un juste milieu entre le blâme absolu et l'éloge 
complet. 

Séroux d'Agincourt, qui appartient au xyiii*" siècle par la date de ses 
travaux, mérite une des prenîières places parmi ces appréciateurs 
eccleetiques. Dans le discours préliminaire de son Histoire de l'art par 
les monuments j il se croit obligé de demander grâce de s'être occupé 
du moyen-âge : a Parvenu à ce point, dit-il, on se trouve comme dans 
un désert immense , où l'on n'aperçoit que des objets défigurés , des 
lambeaux épars. Il semble que, honteux de ce que l'art produisit dans 
ce long intervalle, le temps prenne chaque jour le soin d'en effacer 

* Voyez le n» de Mai, page 201. 



l'architecture du MOYEN-AGE, ETC. %d9 

les images. Leur difformité devrait même condamner à un éternel 
oubli le petit nombre de celles qu*il a conservées, si Thistoire 
générale de l'esprit humain n'en avait besoin; si, pour préserver 
désormais l'art d'une pareille dégradation, il n'était utile d'en raconter 
les causes et d'en faire voir l'origine; s'il n'était nécessaire enfin 
d'attacher à la chaîne historique de l'art cet anneau essentiel, qui 
manque encore à son complément. La recherche des monuments 
propres à le former était rebutante, pénible, hérissée de difficultés, 
mais urgente, puisqu'ils se détruisent journellement (0. » Tout en 
condamnant l'architecture gothique, Séroux d'Âgincourt dit que 
<K dans son éloignement plus apparent que réel pour des proportions 
régulières, elle s'est fait une règle de la variété, et que ce principe 
a donné naissance à une multitude de formes et de rapprochements 
qu'elle a pris pour des beautés et que, malgré les disparates fréquents 
qui résultent de l'excessive diversité de ses ornements, on ne peut 
méconnaître , dans les rapports de ses parties, une sorte de combi- 
naison qui la rend conséquente avec elle-même et la réduit par là 
véritablement en système (*). » 11 admire sincèrement Notre-Dame-de- 
Paris, en faisant remarquer que «la riche ordonnance des cinq nefs, 
le nombre des chapelles, l'ensemble majestueux de toutes ses parties, 
en font une des merveilles de l'âge auquel elle appartient W. » 

Diderot, en parlant de Saint-Pierre-de-Rome , pose nettement la 
question sur l'effet produit par l'architecture classique et celle du 
moyen-âge. 11 remarque que les admirables proportions de la basilique 
romaine contribuent à la faire paraître de moindre dimension qu'elle 
n'est en réalité et qu'il y aurait eu plus d'habileté à produire l'effet 
contraire : <( Le talent d'agrandir les objets par la magie de l'art, 
a]oute-l-il, celui d'en dérober Ténormité par l'intelligence des propor- 
tions sont assurément deux grands talents; mais quel est le plus 
grand des deux? quel est celui que l'architecte doit préférer? Comment 
fallait-il faire à Saint-Pierre-de-Rome? Valait-il mieux réduire cet 
édifice à un effet ordinaire et commun, par l'observation rigoureuse 
des proportions, que de lui donner un aspect étonnant par une ordon- 
nance moins sévère et moins régulière? Et que l'on ne se presse pas 
de choisir; car enfin Saint-Pierre-de-Rome, grâce à ses proportions 

(1) Histoire de Vart par les monuments depuis sa décadence au iv« siècle jusqu'à son 
renouvellement au xvi«; Paris , 1823 (publication posthume), in-f», 1. 1, p. iij. 

(2) Ibid., t. \ , Arclùtecture , p. 57. 

(3) lbid.,p. 65. 



^pO L ARCHITECTURE DU MOTEN-AGE 

8i yantéesy ou n'obtient jamais ou n'acquiert qu'à la longue ce qu'on 
lui aurait accordé constamment et subitement dans un antre système. 
Qu'estHse qu'un accord qui empêche l'effet général? qu'est-ce qu'un 
défaut qui fait valoir le tout? Voilà la querelle de l'architecture 
gothique et de l'architecture grecque ou romaine proposée dans toute 
sa force (*). » 

L'historien Yillaret, tout en qualifiant de barbare le goût qui char- 
mait jadis la simplicité de nos aïeux, est néanmoins frappé comme 
Diderot, de l'efTet que produit la vue de nos - vieilles basiliques: 
a On ne peut s'empêcher de convenir, dit-il, que malgré l'ignorance 
où l'on était des règles , de la noble simplicité , de la sage distribution 
et de l'élégance de l'architecture grecque et romaine , nos temples 
gothiques offrent des beautés d'un genre qui leur est particulier. 
L'élévation , la hardiesse des voûtes n'ont point été surpassées par les 
modernes. L'antique majesté de ces vaisseaux sacrés inspire une 
certaine horreur religieuse qui semble nous avertir et nous pénétrer 
de la sainteté des mystères qu'on y célèbre (2). » 

Yillaret a même un mérite qui n'est point partagé par beaucoup 
d'écrivains de son temps ; c'est qu'il préfère l'architecture du 
xni* siècle, toute vicieuse qu'elle lui parait, à celle du xv*. En 
parlant de l'état des beaux-arts sous le règne de Charles VII , il 
s'exprime en ces ternies : « Nous n'avons nulle observation à faire sur 
l'architecture, toujours au même degré parmi nous. Les monuments 
en ce genre qui nous restent des règnes de Charles VI et de 
Charles VU n'annoncent pas plus de goût que ceux des siècles précé- 
dents; ils diffèrent seulement en ce qu'ils ont moins de solidité et que 
les ornements sqperQus, dont les édifices étaient alors surchargés, 
sont moins recherchés et moins finis i^). 9 

Le père Avril , qui s'est déguisé sous le pseudonyme de l'abbé Mai 
ou plutôt des initiales L. M. pour U publication de son ouvrage 
intitulé Temples anciens et modernei, le père Avril, dis-je, refuse le 
goût à l'architecture gothique, comme le fait Villaret, mais il lui 
accorde de la science : ^ Si en architecture , dit-il , le goût consiste 
dans un juste rapport de proportions qui réponde à l'idée que nous 
avons de l'ordre, dans un choix et une distribution d'ornements imités 
des beautés riches et simples de la nature^ il est certain que les 

(1) Œuvres de Diderot, publiées par J.-A. Nai^con; Paris, an vu, in-12, t. un. Essai ner 
la peinture, ch. \i , p. 424. 
ii) Histoire de France, Paris, 1783, t. xi,p. 140 ell41. 
(^) Wid. , l. XYi j p. 302. 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES. âQl 

architectes ea gothique, de quelques pays qu'ils aient été» ont eu 
beaucoup de science et n'ont point eu de goût U). » Le P. Avril 
ajoute plus loin : <c II est certain que les temples gothiques, quelle que 
soit la manière des architectes, présentent les plus grandes beautés 
au milieu des plus grands défauts; qu'on ne peut les voir, sans y 
découvrir une majesté digne de leur destination, une science de ce 
que l'art de bâtir a de plus profond , une hardiesse dont l'antiquité 
ne nous fournit point d'exemple (2). )> 

L'architecte Frézier analyse en praticien les causes qui donnent 
tant de hardiesse et de légèreté aux églises du moyen-âge et il apprécie 
jusqu'à un certain point la valeuf des voûtes gothiques : « Si les doeles 
des voûtes gothiques , dit-il , n'étaierïl pas en quelque façon brisées^ 
et interrompues au milieu sous la nef, par un angle rentrant qui 
est désagréable à la vue, elles seraient sans doute préférables à nos. 
nouvelles voûtes, pour plusieurs raisons : la première est que la 
grande inclinaison de leurs pendentifs, qui est encore considérable à 
leur sommet vers la clef, permet qu'on les fasse extrêmement minces 
et légères. ... La seconde raison qui leur donne un grand avantage 
sur les nôtres, c'est qu'étant beaucoup plus légères et inclinées elles 
font beaucoup moins d'efforts pour renverser les murs sur lesquels 
elles sont élevées. Par conséquent elles épargnent une grande épais- 
seur qu'il faut donner aux pieds-droits qui soutiennent des voûtes en 
plein-cintre, ce qui est une forte raison de diminution de dépense* 
U n'est donc pas étonnant que la mode de ces voûtes ait duré si long- 
temps et qu'on en voye encore aujourd'hui un si grand nombre, en 
cloîtres , en églises et en bâtiments publics ^ lesquels n'auraient peut^ 
être pas été bâtis, si l'objet de la dépense avait été aussi grand qu'il 
l'est aujourd'hui, suivant notre architecture massive,; il est vrai 
aussi que celle-ci l'emporte sur la gothique en bonté et en solidité (3).)» 

Un autre architecte éminent, François Blondel, n'est pas aussi 
disposé à reconnaître de la science à ses devanciers du moyen-âge; 
mais il reconnaît la religieuse poésie de leurs œuvres : a L'architecture 
gothique, dit-il, est bien différente de la grecque et de la romaine qui 
Tavaient précédée; celles-ci, simples, nobles, majestueuses; celle-là 

(!) Temples anciens et modernes, par L. M. , Paris , 1774 , in-80 ; chap. Gothique 
différent chez différentes nations. Cest probablement dans ce chapitre qu'il a été question 
pour la première fois de ce qu'on a appelé depuis la Géographie des styles, 

(S) Jbid,y chap. Du mérite de V architecture gothique, 

(3) La théorie et la pratique de la coupe des pierres et des bois^ etc.; Paris^ 1754^ S m-k\ 



^2 L* ARCHITECTURE DU MOYEN-AGE 

chargée d'ornements frivoles, mal entendus et déplacés, au point qu'on 
a vu des architectes gothiques pousser le ridicule jusqu'à mettre les 
chapiteaux à la place des bases. Au lieu des colonnes qui ont été 
introduites dans l'architecture pour imiter les arbres , ces mêmes 
architectes affectaient de n'en imiter que les branches, de sorte que 
la hauteur excessive de ces colonnes n'avait aucune proportion avec 
leur grosseur et ils mettaient toute leur industrie à élever des monu- 
ments qui, quoique solides, paraissent plus étonnants que soumis aux 
règles de l'art. C'est ainsi qu'ils ont traité la plupart des églises dont 
nous avons fait mention et dont quelques-unes sont néanmoins cons- 
truites avant tant de légèreté et de hardiesse qu'on ne peut leur 
refuser de l'admiration W. » Plus loin il ajoute : « Qu'on y prenne 
garde! certaines églises gothiques ont une ordonnance dont le caractère 
sacré ramène l'homme à Dieu, à la religion, à lui-même (^). » 

D'autres écrivains ont fait la même remarque sur la religieuse 
impression que cause à Tàme l'aspect intérieur des églises gothiques. 
Alberti lui-même, l'un des promoteurs de la renaissance italienne, 
appréciait l'influence du demi-jour mystérieux de nos temples W. 

Horace Walpole reconnaît aussi que la perspective aérienne des 
édifices du moyen-âge imprime dans l'âme de religieuses émotions W. 
On sait que Montaigne partageait le même sentiment, puisqu'il 
dit que n il n'est âme si revesche qui ne se sente touchée de quelque 
rçvérence à considérer la vastité sombre de nos églises (s). » 

Ce n'est pas au point de vue religieux que se place Goethe pour 
juger l'architecture gothique. Il l'envisage uniquement sous le 
rapport de l'art. Il raconte dans ses Mémoires qu'à l'âge de 21 ans , 
en Ï770, il visita pour la première fois Notre-Dame de Strasbourg et 
que l'étude de ce monument dissipa les préjugés qu'il avait puisés dans 
son éducation. « Ayant vécu, dit-il, parmi les détracteurs de l'archi- 
tecture gothique, je ressentais une profonde antipathie pour l'ornemen- 
tation confuse, surchargée et arbitraire qui me choquait dans ces 
monuments d'un caractère religieusement sombre. Ce qui m'avait 



(1) krctdtecture française ^ Paris, 175î,in-fol., t.i, chap. i, p. 16. 

(2) Ibid., chap. iv. 

(3) Horror qui ex umbra cxcitatur natura sua auget in animis venerationem. De re 
œdificatoria, iib. vu , c. 21, 

(4) Anecdotes of Painting in England, Strawberry-Hill , 1762 , iii-4«, chap. v. 

(5) Cité par Séreux d'Agincoart, 1. 1, p. 68. —L'auteur espagnol de& Mémoires historiques 
sur Bflce/onc, exprime la même pensée en disant : «La arquitecture gotica imprime cierto 
génère de tristeça dcliciosa que recoge ei animo en la contemplacion {Memarias htstoricas)' 



JUGÉE PAR LES ÉCRIVAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES. 205 

confirmé dans cette disposition hostile, c'est que les œuvres de ce 
genre qui s'étaient présentées à ma vue, étaient toutes des œuvres 
sans génie , n'offrant ni beauté , ni proportion , ni harmonie véritable. 
Mais à Strasbourg, une nouvelle révélation sembla luire à mes regards 
et j'y aperçus tout le contraire. A mesure que je regardai, je fis de 
nouvelles découvertes. J'avais déjà aperçu l'harmonie des parties 
principales, la décoration intelligente et riche des ornements jusque 
dans les plus petits détails ; mais alors je reconnus l'enchainemcnt de 
ces ornements divers entr'eux, la liaison entre les parties principales, 
l'unité des détails de même sorte, il est vrai, mais extrêmement 
variés dans leur forme, depuis le sacré jusqu'au gigantesque, depuis 

la feuille jusqu'à la pointe Quand je songe au penchant qui 

m'entraînait vers ces vieux édifices , quand je calcule le temps que 
j'ai consacré à la seule cathédrale de Strasbourg, le soin avec lequel 
j'ai étudié plus tard celles de Cologne et de Fribourg, en appréciant 
toujours davantage le mérite de ces monuments, je suis tenté de me 
reprocher de les avoir tout à fait perdus de vue plus tard et, attiré comme 
je l'étais par un art plus vaste, de les avoir complètement négligés (i).» 

Si Tauteur de Faust avait toujours tenu un pareil langage, nous 
aurions dû le ranger au nombre des écrivains eptièrement favorables 
au style ogival. Mais ses idées se modifièrent dans le second voyage 
qu'il fit en Italie, après la rédaction de ses Mémoires; il s'enthousiasme 
alors pour les œuvres des Romains, qui devaient avoir un attrait si 
puissant sur un génie essentiellement païen -, et il reprend son ancien 
dédain four l'architecture du moyen-âge W, 

Pope parait aussi avoir varié plus d'une fois. Il a consacré quelques 
beaux vers à la louange des églises du moyen-âge, et ailleurs il professe 
un grand mépris pour les œuvres de cette époque. C'est alors, dit 
l'auteur de Y Essai sur la critique que : 

La superstition, iille de rignorance. 

Bannit de Tunivers le goût et la science; 

Et les moines , marchant sur les traces des goths , 

Le monde allait rentrer dans son premier chaos (3). 

(1) Mémoires de Goethe, traduit par Henri RicheIot,Paris, Charpentier, 1844, p. 142. 
Cette traduction n*étant pas d'une précision assez archéologique , a été modifiée confor jqô- 
ment au texte original dans les citations que nous avons faites. 

(2) BoTECx, De V application de VarchUecture grecque aux églises, (Mém. de la Soc. 
d'Èmulaiioa d'Abbeville, 185 2, p. 7220 

(3) Les chefs-if œuvre de Pope, traduits de l'anglais par MM. du Resnet, Marmontel, etc., 
Liège , 1780. Essai sur la critique , chant iy^ vers 181 . 



L ARCHITECTURE DU MOYEN-AGE 

Ileureusemenl Érasme vient dégolhiser l'univers et. 

Contre tous^ presque seul , porte le coup folal 
Au reste de ce goût gothique et monacal. 
Les beaux arts retrouvés , paraissent dans leur lustre 
Et donnent aux savants plus d'un modèle illustre (1). 

pope disait du stylé de Shakespeare qu*il était comme ^architecture 
du moyen-âge, tout à la fois barbare et sublime. 

Un grand nombre de voyageurs et d'historiens, en parlant des 
monuments du moyen -âge et en les proclamant beaux i ont soin 
d'ajouter quoiqw gothiques. C'est la ritournelle obligée de tous èeux 
qui veulent prouver qu'ils ont le goût pur. <( Le portail de Reims, 
quoique gothique, est trës-estimé, » dit BaugierC^). L'intérieur de la 
ville de Boye est gai, quoique la majeure partie de ses bâtiments 
soient gothiques, » dit J. La Vallée W. Le P. Daii'e pense que la 
cathédrale de Laon est « un beau vaisseau pour son temps W. )» L'abbé 
Delaporte constate que « les sculptures de la cathédrale de Reims sont 
d'un goût gothique , mais admirées avec raison (^). » L'abbè Grandidier 
avoue que la cathédrale de Strasbourg, ce malgré l'ignoi'ance des règles 
de Tarchitecture grecque et romaine, présente des beautés d'un genre 
qui lui est particulier (^). if> 

Il est certains monuments qui par leur supériorité, reconnue 
jusqu'à nn certain point, dans les deux derniers siècles, triomphaient 
souvent des mais, des quoique et des malgré. Telles sont, par exemple» 
les cathédrales d'Amiens et de Strasbourg. Le voyageur Dumont 
s'extasie devant la flèche de cette dernière basilique, a Quand je dirais 
que sa tour n'a point de pareille au monde, je crois que je ne me 
tromperais pa:s. Aussi les habitants de Strasbourg la nomment-ils sans 
façon la merveille du monde par excellence, t • . C'est un édifice 
pyramidal d'une hauteur si bien entendue que l'on dirait que la pointe 
s'en perd dans les nues. Elle est toute fabriquée de pierres de taille, 
dont il n'y en a guères qui ne soient travaillées en relief à la gothique. 

(1) Les chefs-d'œuvre de Pope, traduits de Tanglâis par MM. du Resnel, Marmontel, etc., 
Liège , 1780. Essai sur la tritiquë, chtot IV, vers 191» 

(2) Mémoires historiques de la province de Champagne, Paris , i7il ^ in-S^, t< i > P- 292< 

(3) Voyages dans les départ, de la France. Dép. de la Somme. Paris , 1792^ in-S» , p. 26^ 

(4) Tableau hisû. des Sciences, des belles lettres et des arts dans la province de Picardie ^ 
Paris , 1768 , in-l« , p. 193. 

(f) Le voyageur françois , Paris , 1795 , t. xxxvui , p. 446. 

(6) Essais Mst, et topogr. sur la cathédrale de Strasbourg , 178$, 



JUGÉE PAR LKS ÉCKITAINS DES DEUX DERNIERS SIÈCLES. 205 

C'esl un ouvrage à jour demaDière que les yeux pénètrent aU travers^ 
ce qui joint avec les différentes figures que Ton y remarque ^ fait un 
effet merveilleux W. » 

Mais quand Dumont voyage en Italie il oublie bien vite Strasbourg 
et s'écrie que sans Michel-Aftge et Palladio a la France serait réduite 
encore à gothiser W. » 

La cathédrale d'Amiens a désarmé encore plus de préventions 
que Notre-Dame de Strasbourg et plusieurs écrivains ont trouvé 
comme Huet, secrétaire de Lacépède^ que ce elle est aux autres 
temples gothiques ce que Saint-Pierre de Rome est aux temples 
modernes du premier ordre W. 

Jean-François Félibien, qu'il ne faut pas confondre avec son 
père (4), partage bien les opinions de ce dernier sur le moyen-âge en 
général; ^ais il montre une prédilection toute particulière pour 
la cathédrale d'Amiens : a On peut dire qu'il y a peu d'ouvrages 
gothiques aussi patfait , puisque l'on n'y remarque aucun autre défaut 
que la trop grande hauteur qu'a la nef à proportion de sa largeur, 
ce qui est même assez ordinaire dans la plupart des ancieniies églises 
de France W.» 

Les écrivains qui veulent bien consentir à admirer certaines église», 
quoique gothiques^ n'en pensent pas moins comme Félibien, que la 
véritable architecture et lé bon goût ne datent que de François I". 
Quelle n'a pas été notre surprise de trouver un auteur du xviii' siècle 
qui, non-seulement préfère le xiii* siècle au xV*, mais qui préfère les 
églises gothiques à celles de son temps I C'est le P. Laugier, de la 
Compagnie de Jésus, auteur d'un Essai sur l'architetiurè et d'un 
autre ouvrage moins connu intitulé : Observations sur Varchiiecture. 
Il est encore trop de son siècle pour admirer sans restrictions l'art du 
moyen-âge, mais il admet que a on a perdu au retour du bon goût et 
à l'adoption d'une nouvelle architecture qui n'est antique qu'à 
demi. » Il préfère très-nettement Noti'e-Dame de Paris à l'église Saint- 
Sulpice« « J'entre, dit41, dans l'église de Notre-Dame; c'est à Paris le 
plus considérable de nos édifices gothiques, et il n'est pas à beaucoup 

(1) Voyages de Mt Dumoht en Frarice^en Italie, en Allemagne^ etc.^ La Haye, 1699, 
in-lî, tii,p. 60. 
(î) Ibid., t. IV, p. 199. 

(3) Parallèle des temples anciens, gothiques et modernes ^Vavis, 1809, in-8«. 

(4) Son Bectteil Mstof-iqUe sUr la vie et les ouvrages des plus célèbres architectes est 
ordinairement à la suifte dés Entretiens sur les peintres célèbres, d* André Félibien. 

(5) Entretiens sur lés t)ies des peintres célèbres, Trévoux , 1725 , in-lî , t. v, p. 227. 

TOME m. 20 



906 l'àachitecturi du motcn-age 

près de la beauté de certains antres qa*on admire dans les provinces. 
Cependant au premier coup d'œil mes regards sont arrêtés, mon ima^ 
ginalion est frappée par l'étendue , la hauteur, le dégagement de cette 
vaste nef; je suis forcé de donner quelques moments à la surprise 
qu'excite en moi le majestueux de rensemble. Revenu de cette 
première admiration, si je m'attache au détaili je trouve des absurdités 
sans nombre : mais j'en rejette le blâme sur le malheur des temps. 
De sorte qu'après avoir bien épluché i bien critiqué , revenu au miliea 
de cette nef , j'admire encore , et il reste en moi une impression qui 
me fait dire : voilï bien des défauts, mais voilà qui est grand. De là 
je passe à l'église Saint-^Sulpice , église la plus considérable de toutes 
celles que nous avons bâties dans le goût de Tarchitecture antique. 
Je ne suis ni frappé ni saisi , je trouve l'édifice fort au-dessous de sa 
réputation. Je ne vois que des épaisseurs et des masses. Ce sont de 
grosses arcades enchâssées entre de gros pilastres, d*un ordre 
corynthien très-lourd et très-gros, et par-dessus le tout une grosse 
voûte dont la pesanteur fait craindre pour l'insuffisance de ses gros 
appuis. • . . Jusqu'à présent en fait d'églises, nous n'avons fait que 
copier les ouvrages gothiques de nos anciens. Nous faisons comme 
eux des neCs, des bas-c6tés, des croisées, des chœurs, des ronds- 
points; nous mettons des arcades où ils en mettaient; nous perçoos 
les jours un peu plus mal qu'eux. Toute la différence c'est qii'oo 
trouve dans nos églises modernes l'idée au moins imparfaite d'une 
bonne architecture et que dans les anciennes, il ne se présente riep 
en ce genre qui ne soit défectueux. Nous blâmons la hauteur de leurs 
voûtes. 11 est pourtant certain que cette hauteur excessive en appa- 
rence contribue infiniment à rendre l'édifice majestueux W. » 

On trouve dans les deux ouvrages que le P. Laugier a publiés sur 
l'architecture un singulier mélange de bon goût et de préjugés, de 
vrai et de faux , de raison et d'absurdité. Tantôt il déclare hardimeoi 
que (( si l'on veut reconstruire le portail d'une église gothique, il ftot 
de toute nécessité le reconstruire gothiquement(2); » tantôt il engage 
à « métamorphoser les piliers gothiques en colonnes canndées ('). i» 

Laugier admire dans le xui* siècle ce une distribution charmante où * 
l'oeil plonge délicieusement à travers plusieurs piles de colonnes, dans 
des chapelles en enfoncement dont les vitraux répandent la lumière 

(1) Laugier , Esm sw Varddtedure , Paris , 1753 , in-iS , p. 201. 

(2) Id.^ Observations sur FarekHeetwe^ La Haye, 1765, ia-lS, p. 140. 

(3) Ibid., p. 184. 



JUGÉE PAR L€S iCRIVAINS DES DEUX DBRl^IIEftS SIÈCLES. 9Q7 

av«e prof usion et inégalité; un chevet en polygone où ces aspects se 
miiltiplient, se diversiGent encore davantage ; un mélange, un mouve* 
ment, un tumulte de percées et de massifs qui jouent, qui contrastent 
et dont l'effet entier est ravissant U). n 

On serait disposé à lui faire uû mérite d'avoir préféré cette noble 
architecture à celle du x y* siècle dont il condamne <c les sots ornements » 
et « les ridicules colifichets W,y^ si cette prédilection n*était pas em^ 
preinte d'une exagération excessive qui aboutit à un véritable vanda- 
lisme. Nous en citerons un curieux exemple : il félicite les chanoines 
f Amiens d'avoir détruit le jubé de leur cathédrale et leur antique 
retable d'autel; maïs il les tance vertement de s'être arrêtés en si 
beau chemin. <c II aurait fallu , dit-il, ne pas s'en tenir là^ La main 
hardie qui avait abattu le jubé et le retable ne devait pas respecter 
davantage le dossier des stalles. Mais jusqu'à présent on n'a pu gagner 
sur l'esprit de MM. les chanoines de sacrifier ces informes dossiers. 
Ils y tiennent par préjugé et par habitude. Ils ont ouï dire à tous leurs 
devanciers que ces dossiers étaient d'un travail très-recherché. Il est 
vrai que le bois est historié et découpé comme si c'était un ouvrage 
de cire. Malgré cela, si ces dossiers ne sont pas abattus, jamais ce 
beau chœur ne sera décoré d'une manière convenable. Il est impossible 
que les ornements qu'on doit placer dans le sanctuaire soient jamais 
d'accord avec cette menuiserie gothique. Il en résultera une opposition 
capable de détruire l'effet du plus beau dessin. Il faudra, tôt ou tard, 
abattre ces dossiers. Ils masquent depuis longtemps très-mal à propos la 
file des colonnes et les beaux percés qui sont autour du chœur. Faut-il 
qu'un aveugle amour pour ces jolies antiquailles lutte encore contre 
les principes de bon goût qui ordonnent leur destruction (3) ? » 

Cette passion de destruction dirigée contre les œuvres du xv« siècle 
n'est-elle pas digne de faire le pendant de la rage anti-golbique du 
haut et puissant seigneur, dont parle Serlio (M, lequel contraignait 
les habitants aisés de ses domaines à démolir leurs niaisons de style 
ogival pour les reconstruire suivant les principes de Vitruve ! 

Le P. Laugier a peut-être plus d'imitateurs qu'on ne pense dans ce 
siècle-ci. Ils ne détruisent pas les œuvres du xv* siècle; mais ils 
s'attaquent à celles du xvii* et du xviii*. Je conviens que ce ne sont 

(1) Observations sur V architecture, p. 130. 

(2) Ibid., p. 130 et 131. 

(3) tt)id.^p.l40. 

(A) Architettura in sei Hbri divisa, Venczia, 1663, in f», lib. vi. 



9p8 l'architecture du moten-age^ etc. 

pas toujours des chefs-d'œuvre, tant s*en faut! que leur présence 
dans des églises du xin* siècle nuit souvent à Tunité de Tensemble. 
Mais après tout, ces œuvres offertes par la piété de nos ancêtres, 
ont souvent un caractère historique qu'il faut savoir respecter et, 
considérées en elles-mêmes, elles valent mieux parfois que les 
pastiches moyen-âge par lesquelles on les remplace. L'unité sans 
doute est une belle chose. Hais Dieu nous préserve de l'unité vandale 
de Laugier! Chaque siècle et chaque pays appliqueraient ce principe à 
leur manière et comme les goûts sont changeants, surtout en France , 
on détruirait successivement toutes les œuvres du passé, aujourd'hui 
celles du xvin* siècle, demain celles du xv*, jusqu'à ce qu'on inflige 
au nôtre la peine du talion, que nous n'aurions hélas! que trop bien 
méritée. 

l'abbé j. corblet. 

{Lu suite à un prochain numA-o.) 



lOHUIBHTS CHRiTIBHS PRIMITIFS 

A MARSEILLE. 



TtOISlSMB À&TICLB. * 

IL — Sarcophages. 

Sarcophage n"" 2 : Jésus docteur. 

Ce sarcophage est plus long que le premier. Il mesure de front 
2,09; de hauteur 0,60; de profondeur 0,70. (Voyez la planche 
cpjoiniej. 

Le tableau se compose d*{ircades voûtées en coquilles reposant sur 
des colonnes à chapiteau composite, engagées et cannelées en spirale. 
Au centre un entablement régulier et gracieux remplace l'arcade. 

Diverses scènes ont été figurées dans le plan architectural. Sous 
Tentablement, Jésus imberbe, à la chevelure nazaréenne et en tunique, 
est assis entre deux disciples. Il tient de ses mains un volume roulé; 
ses pieds sont chaussés de sandales et portent sur un monticule au 
bas duquel sont agenouillés deux personnages de moindre stature. 

Les scènes qui remplissent les arcades représentent du côté droit 
de Jésus le martyre de saint Etienne et la prédiction du reniement de 
saint Pierre; à sa gauche, la protestation de Pilate au moment où il 
va se laver les mains avant de condamner Tlnnocent qu'on a traîné 
devant son tribunal. 

Divers ornements rehaussent l'extérieur des arcades ; ce sont des 
colombes qui becquettent des pains dans des paniers , des corbeilles 
inclinées, des couronnes festonnées. 

Le couvercle de ce sarcophage aura été brisé et tout nous fait 
eraindre qu'on n'en retrouve pas les débris. Toutefois le dessin 
en est connu : il a été publié dans l'histoire de Ruffi U); au front de 
cette frise , de petits génies se livraieAt ^u tx^^vai] de la upioisson et 
de la vendange. 

* Voyez le naméro de Mai ^ page 213^ 
(1) Hist.deMarseiiie,n^yoU 



^0 MOiNUMENTS CHRÉTIENS PRIMITIFS 

Quelques inexactitudes ont échappé à Térudit auteur du Voyage 
dans les départementa du midi, au sujet de la descriptioA qu'il nous 
a transmise du deuxième tombeau. Les festons qui courent dans le 
contour des couronnes, il les a pris pour des serpents; les arcades 
en coquilles, si usitées dans les monuments de Tépoque à laquelle 
appartiennent nos tombeaux , lui ont paru des palmiers épanouis; 
enfin 9 il n*a vu que des grappes de raisin dans les corbeilles 
remplies de pains. D*autres erreurs ont trompé l'attention de M. de 
Saint-Vincent; elles ont été répétées dans la succession des Notices 
du musée communal. Ces erreurs ont trait à deux scènes principales 
du sarcophage; un examen trop rapide a conduit ces auteurs à des 
interprétations complètement étrangères aux sujets figurés (^). 

La douce composition qui rayonne du milieu du sarcophage se 
retrouve si souvent dans les monuments religieux primitifs qu'on 
a raison de la compter parmi les tableaux privilégiés de l'art chrétien. 
Le sens qu'elle renferme se prête à plus d'une explication. Quelques 
archéologues ont cru voir dans le groupe central Jésus enfant au 
milieu des docteurs , au moment où il révèle pour . la première fois 
les trésors cachés dans son cœur. La jeunesse du Sauveur autoriserait 
leur opinion, d'autant qu'elle est basée sur l'histoire; mais on con- 
viendra que la figure des deux assistants de Jésus ne rappelle poiot 
les chefs de la Synagogue qui devaient ètr« plus ou moins avancés 
en âge. D'autres ont pensé qu'il fallait y reçonnaitre le mémorial 
de la première prédication du Fils de Dieu sur la montagne; m 
certain nombre a préféré y lire le prodige de la transfiguration. Dans 
ces divers sentiments, il sera très-difiicile, sinon impossible, de se 
rendre compte des deux figurines prosternées au premier plan du 
tableau. A. notre avis l'art chrétien aurait popularisé par ce sujet une 
idée large, profonde, toujours appuyée sur un fait historique ; son 
but aurait été de manifester Jésus docteur des docteurs, le verbe 
de Dieu, vérité et lumière, assis sur un trône immuable exposant là 
les mystères de la vie éternelle. Il les exposerait à l'Eglise elle-même 
qui l'assiste dans la personne des deux disciples. Ses révélations 
seraient reçues avec un respect vraiment filial par les fidèles de Tuii 



(1) Par exemple :1a rencontre de Jésus avec les disciples d'Emmaûs; le miracle des 
noces de Cana, que rien ne nous découvre et qu'en effet rien ne peut nous montrer d^an 
bout à l'autre du tombeau. Une nouvelle édition de la Notice sur les monuments antiques 
de Marseille que prépare , sur un plus large plan , le conservateur actuel du musée fera 
disparaître ces défauts de rédaction et d'autres encore qui s'y rencontrent. 



A MARSEaLE. iU 

et de l'autre sexe représentés par les humbles figurines qui s*agenoQil- 
leot à ses pieds 0). 

Le visage de Jésus et celui de ses disciples reOètent toute la candeur 
AHJeane âge. Pour riIomme-Dieu , cette jeunesse est hautement carac^ 
téristique; ressuscité d*entre les morts, Jésus a conquis avec rimmor- 
talité des cieui la brillante et éternelle jeunesse. Les disciples qui 
symbolisent TEglise devaient également se produire à nos yeux» sans 
tâches et sans rides» dans toute la fraîcheur d'une vie qui exclut 
les imperfections de la vieillesse» selon Tesprit et le langage de la 
révélation. 

A Textrémité du sarcophage» le gouverneur de la Judée» par un 
signe énergique, confirme rinnocence de Jésus-Christ. 11 est assis sur 
son tribunal , revêtu de la tunique et du manteau que les Romains 
nommaient paludamentum et qui était attaché sur Tépaule gauche 
avec une agrafe. Un esclave debout, ceint d*une courte tunique, 
lui présente de Feau; le bassin qu'il tient est plat et le vase ressemble 
à notre aiguière. Pilote a le front couronné d'un diadème à perles 
losangées; ses pieds s'appuient sur un escabeau; ils sont chaussés 
avec luxe; devant lui on remarque un trépied à pattes de lion » servant 
d*appui à un beau vase à deux anses. Comme prélude de la scène, 
Jésus-Christ est en face de son juge entre deux satellites romains 
dont l'un est chaussé, ainsi que Pilale, en bottines ornementées; 
l'autre est armé d'un simple bâton. 

Sous la première des arcades opposées s'accomplit le martyre de 
saint Etienne. L'illustre diacre de Jérusalem a été saisi par les Juifs; 
il est facile de les reconnaître à leur costume différent de celui des 
Romains. Les Juifs le lapident C^)» se vengeant ainsi de la sainte et 
apostolique liberté avec laquelle JlUcnne leur avait reproché leur 
barbare déicide. 

L'arcade voisine renfern^e un sujet qui, étudié isolément serait 
nterprété avec peine. C'est Jésus qui parle ^ VapAtre Pierre, Comparé 

(1) Aringhi et Bottari esUment que les figariaes disposées sur de nombreux sarcophages 
aux pieds du Sauveur sont les portraits des défunts auxquels ils étaient destinés. Il n*y a 
qa*à comparer entr'eux les tombeaux primitifs pour avoir la clef des usages pratiqués par 
les familles ^lorsqu'elles voulaient transmettre à la postérité Timage de leur défunts} elles 
la faisaient sculpter dans des médaillons encadrés ordioairement au centre du sarcophage, 
llillin opine que les deux personnages i^e sont autres que la Sainte Vierge et saint Joseph ; 
c'est encore une distraction du savant antiquaire. Nous croyons que ces figures, homme 
et femme j revenant fréquemment et dans la môme attitude sur des marbres ouvragés en 
pays fort distincts les uns des autres, s'ei^pUqusnt all^riquement. 

(2) Ad. Apost.f cap. vu. 



212 UONUMENTS GHRLTieNS PAIMITIFS A MARSEILLE. 

à d'aulres monuments, l'interprétation n*a plus de difficultés. Un détail 
manque à notre composition : le coq qu'on retrouve ailleurs, soit 
perché sur une colonne, soit tout près des pieds de l'apAtre. La 
présence du coq donne à comprendre le dialogue entre le maître et son 
disciple : le maître annonce au disciple qu'il le reniera avant que le 
coq chante. On croit entendre celui-<^i répondre avec énergie : Seigneur, 
quand il faudrait mourir avec vous, je ne vous renierais point (V^. 
L'absence du réveiUe-remords traditionnel ne diminue pas la certitude 
4e notre explication. Le Sauveur est encore imberbe dans son entretien 
avec Simon Pierre. Nous reviendrons plus tard sur le sens que révèle 
la jeunesse de ses traits en iconographie chrétienne. 

Le premier sarcophage n'avait point reçu d'ornement sur les faces 
latérales; le second en a reçu de simples : le marbre a été taillé en 
rangs d'écaillés dans toute sa largeur. 

On aura fait attention aux^ emblèmes dont ce sarcophagQ a été 
décoré; comme tous les symboles répandus avec profusion dans les 
monuments des premiers âges, ils ont pour mission d'éclairer notre 
intelligence et d'enflammer nos cœurs. Attentifs à suivre dans leurs 
nuances les jets étincelants qui s'en échappent, nous pénétroas par eux 
la suite des pensées que l'Église primitive répandait avec amour autour 
d'elle. Tout a sa voix et ses mystères dans ces œuvres spirilualisées 
sur le marbre et les métaux; ce sont des livres ouverts pour les 
humbles et les illettrés; tout plonge l'âme dans de salutaires médi- 
tations. Pour ne pas nous répéter, nous aimons mieux renvoyer à la 
fin de cette étude le pommentaire chrétien de tous les détails d'orne- 
mentation. 

l. T. DASSY, 0, M. I. 
Correspondant des comité hbtoriqecs. 
(ta suite à un prochain nuniéj'o.) 

(l) Math.^ cap xxn. f. 35, 



NOTICE 

BVR L'ANGlBlfflffB CATHÉDRALE D'APT 

(vaucluse). 



Parmi les églises monumentales qui , dans le diocèse d'Avignon , 
se recommandent à l'attention dés archéologues et des connaisseurs» 
il n*en est pas de plus remarquable, mais aussi de moins visitée, 
que Tancienne cathédrale de la ville d'Apt, jadis évèché, aujourd'hui 
un des chefs-lieux d'arrondissement de Vaucluse. Sans doute, l'aspect 
de ce monument est loin d'inspirer l'admiration qu'excitent, à la 
première vue , les édifices dont l'unité de plan , de caractère , et 
l'harmonie d'ensemble révèlent spontanément la beauté; tout, au 
au contraire, dans celui qui va nous occuper, semble d'abord éloigner 
une telle impression. Néanmoins^ si, faisant abstraction des bigarrures 
architecturales et décoratives que les siècles y ont tour-à-tour accu- 
mulées , on en étudie soigneusement les curieux détails , et si , avant 
tout, on se pénètre bien du caractère profondément hiératique du 
sanctuaire qui le complète avec tant de bonheur , on ne pourra se 
défendre de l'apprécier et, en somme, de l'admirer. Oui, j'aime singu- 
lièrement cet édifice, comme j'aime la ville intéressante et trop ignorée 
dont il est l'ornement. C'est parce que je l'aime , et que personne n'a 
encore songé à le décrire (*), que je lui consacre ce premier essai, 
avec le désir et l'espoir d'en faire plus tard une notice plus développée. 
Dans celle-ci, je Tétudierai au double point de vue de l'histoire et de 
l'archéologie. 

I. 

Une vénérable et immémoriale tradition approuvée de Rome et 
consignée dans les livres et fêtes liturgiques de l'ancien diocèse d'Apt, 

(1) Ce n'est pas à dire qu*il n'ait été apprécié et décrit dans quelques-unes de ses parties, 
par un assez grand nombre d'écrivains dont je donne la liste à la fin de ce travail^ et 
sortont par des écriyains de la contrée^ parmi lesquels je me plais à citer, pour ne parler 
que des auteurs vivants, MM. l'abbé Rose et Jules Gourtel. Je veux dire seulement qu'il 
n'existait pas jusqu'à ce jour, de notice proprement dite sur le monument aptésien. 



^14 NOTICE SUR l'aNGIEiNNE CATHEDRALE D*APT. 

porte qu*Âuspice, personnage gallo-romain, évangélisa cette ville 
dont il fut le premier évèque et y obtint, avec plusieurs néophytes, 
la palme du martyre, sous Vempereur trajan. Dans Tenceinte de la 
ville romaine et tout près de Tamphithéàtre , il avait établi , pour la 
célébration des saints mystères , un oratoire , sur remplacement 
duquel fut ensuite bâtie la première cathédrale sous l'invocation de 
Notre-Dame et de saint Castor, un de ses plus illustres successeurs W. 
Cette basilique devait offrir une architecture en harmonie avec 
la splendeur monumentale de la cité gallo-romaine que les historiens 
contemporains nous représentent comme l'une des plus favorit'ées, 
sous ce rapport, du peuple roi. Mais cette splendeur disparut à tout 
jamais sous l'invasion sarrasine , et le temple catbédral de la cité ne 
présenta plus que des ruines dont il ne devait se relever qu'après la 
défaîte des sectateurs de l'Alcoran , par l'épée de Charles Martel. 

Dans quelles conditions architecturales eut lieu cette réédification? 
C*est un point sur lequel les chroniqueurs gardent un silence absolu. 
Il faut descendre jusqu'au xi* siècle, vrai point de départ de la période 
historique de la cathédrale aptésienne, pour y trouver, sur la recons- 
truction de l'édifice, des documents certains. Mais, avant d'aborder 
cette époque, je ne puis me dispenser de relater la célèbre légende con- 
temporaine de Gharlemagne, qui joue un trop grand rôle dans les 
annales religieuses d'Apt, pour ne pas la rappeler ici. Je dis légende ^ 
car on ne saurait tirer aucune preuve concluante, à l'appui du fait 
qu'elle suppose , des divers historiens locaux qui l'ont racontée, d'ail- 
leurs, avec de grands détails. 

Il s'agit de la découverte des reliques de sainte Anne , aïeule du 
Sauveur, dans les circonstances que nous allons préciser. Selon Legrand 
(en scm ouvrage intitulé : Sépulcre de Madame sainte Anne), un 
personnage provençal, nouvellement converti à la foi, après avoir 
parcouru la Palestine en pèlerin, aurait apporté à Marseille ces 
précieuses reliques qu'il confia ensuite à l'évêque Auspice. Celui-ci , 
craignant la profanation des persécuteurs, les aurait cachées dans 
une grotte où plus tard elles furent miraculeusement découvertes. 



(1) D'aborchabbé da monastère de Mananique^ qu'il avait fondé à deux Ueaes d'Apt, saint 
Castor fut élu par le peuple évoque de cette ville où il mourut le 2 septembre, vers Tan 
4S0. C'est à sa prière que le célèbre Cassien , évèque de Marseille, composa ses InttUutions 
monastiques qu'il lui dédia. Il fut également honoré à Nimes, comme patron de la cathédrale 
qui porte encore son nom. {Vies des saints par GoDE8CAai>^au 21 septembre.) 



NOTICE SUfK L*ANCIENNE CATHÉDRALE D APT. &15 

D*autres indiquent une époque moins reculée, avec des particularités 
difKreates; mais ces diverses relations ne varient que pour la 
forme 0). Quoi qu*il en soit, voici ce que raconte la légende : Depuis 
longtemps le souvenir de sainte Anne était effacé « lorsque, vers 
l'ao 776, durant le court séjour que Cbarlemagne aurait fait à Âpt 
pour les fêtes de Pâques, et pendant qu'il assistait avec sa cour, dans 
la cathédrale, à la célébration de cette solennité, un enfant de douze 
ans, le jeune baron de Caseneuve, de la maison de Simiane, sourd et 
muet de naissance, divinement inspiré, fit signe de soulever les dalles 
du sanctuaire. A peine cet ordre fut-il exécuté qu'un escalier fut mis 
à jour et laissa voir la porte d'un chapelle souterraine où brillait une 
clarté mystérieuse. L'enfant s'y élance le premier et signale aux 
assistants l'endroit où gisaient ignorées depuis des siècles, les restes 
de la sainte. Aussitôt un cri de bonheur et de reconnaissance lui 
échappe; il recouvre la vue et la parole (2). 

Il manque à ce récit, pour être exact ou même vraisemblable, une 
preuve historique qu'aucun écrivain n'a pu encore produire, du 
passage de Charlemagne dans la ville d'Apt; tout ce qu'on a avancé 
jusqu'à ce jour à ce sujet, n'est que conjectures et suppositions gra- 
tuites. Néanmoins, en reproduisant celte légende, je n'ai eu nullement 
la pensée d'amoindrir en rien la tradition , d'ailleurs si fortement 
établie, sur l'authenticité des insignes reliques que l'église d'Apt se 
glorifie de posséder depuis les premiers siècles du christianisme; j'ai 
voulu seulement faire ressortir une remarquable coïncidence dans la 
co-existence du caveau- où furent alors découvertes ces saintes 
reliques avec l'humble oratoire, premier sanctuaire de la cité, où la 
même tradition porte que l'évèque Auspice les avait religieusement 
déposées. Mais revenons à la réêdification de notre cathédrale. 

M. l'abbé Boze , rapporte , dans son Histoire de V Eglise d'Apt, qu'en 
986, l'évèque Theudéric fonda douze chanoines à perpétuité dans 
l'église Saint-Pierre, érigée depuis peu en cathédrale; ce qui indique- , 
rait que l'ancienne, malgré les réparations qu'on aurait pu y faire, 
depuis sa ruine par les Sarrasins, aurait été encore insuffisante pour 
recevoir le chapitre nouvellement établi. Or, d'autres réparations 
ne tardèrent pas longtemps à avoir lieu : car l'abbé Boze, quelques 
pages plus bas, nous assure qu'Alphant, élu évèque en 1049, répara 

(1) Etudes historiques et religieuses sur le xiy*» siècle ou Tableau de Féglise d'Apt sous 
la cour papale d'Avignon , par Tabbé Rose. Introduction , p. 47, 48. 

(2) Etudes historiques, etc., par l'abbé Rose, p. 622 , 623. 



^6 NOTICE SUR L* ANCIENNE CATHEDBALE D'aPT. 

la grande nef de Téglise cathédrale qui niavait point été réparée 
(rauteur a voulu dire sans doute relevée) depuis que les Sarrasins 
lavaient démolie pour la seconde fois, vers le milieu du ix* siècle. 
On dut alors, poursuit-il, poser les fondements du sanctuaire et bâtir 
la masse énorme du clocher qui le domine, ainsi que la chapelle 
( ou crypte ) appuyée sur l'ancienne grotte de sainte Anne. On y 
remarque Tinscription suivante, dont les mots sont gravés séparément 
sur chacun des piliers qui en soutiennent la voûte : Hane criplam 
scatn $ac. Il manque quelque chose à cette inscription; on suppose 
que c*est le mot Alphantus (0. 

Vers la fin du xi* siècle, Téglise Saint-Sauveur fut agrégée au 
chapitre formé par Theudéric , et Ton mit en commun les biens des 
chanoines et ceux de saint Castor (^), 

Nous voici donc maintenant en pleine période historique, et, dès- 
lors, nous pouvons suivre d'un pas rapide mais assuré les vicissitudes 
du monument. 

Les grands travaux de restauration , ou plutôt de réédification , 
exécutés par Âlpbant consistaient en deux nefs romanes égales, 
quoique inégalement terminées (3) , construites sur la crypte que le 
même évèque avait pratiquée au-dessus de la grotte de sainte Anne, 
et dont nous donnerons plus bas la description. L'édifice conserva 
cette disposition assez singulière jusqu'au commencement du xiv® siècle. 
Ce fut alors qu*Hugucs de Bot, élu évèque en 1515, ajouta la nef 
septentrionale aux deux autres W, Elle était ogivale, selon le système 
de l'époque , et éclairée par des vitraux coloriés que Ton boucha plus 
tard, pour y faire des chapelles. « Là était, dit M. l'abbé Rose, la 
sépulture des prélats de la noble n^aison que nous venons de nommer. 
On y voyait leurs mausolées en marbre ou en pierre fine, adossés 
contre le mur, avec les statues couchées de ces pontifes , dans l'état 
de placidité où la mort les avait mis. L'idée malheureuse d'ouvrir des 

(1) Etudes Msioriques, pages 107^ 109. 

(2) Page lis. 

(3) En effet , celle de gauche , qui occupe aujourd'hui le milieu , se terminait alors par au 
chœur s'élevant en guise de tribune dans la partie antérieure du vaisseau en face de Tabside, 
qui paradt elle-même avoir été droite ; elle était percée d'une longue fenêtre ogivale qui 
descendait depuis la voûte jusqu'à proximité du pavé. Plus tard , sous Urbain V, on y flxa 
le beau vitrail dont on conserve encore quelques précieux restes. ( Etudet historiques, par 
TabbéRosB, p. 104,105.) 

(4) Histoire de r Église cTÀpt, par Tabbé Bozk, p. 167. 



NOTICE SUR L*ANGIENnE CATHÉDRALE D*APT. ^17 

chapelles a fait disparaître ces objets d'art W. Ce fut à la même 
époque, que les reliques de sainte Anne «furent transférées de la grotte 
où elles avaient été primitivement déposées, comme nous Tavons vu 
plus haut, à Textrémité de la même nef. 

Notre cathédrale , ainsi augmentée d*une nouvelle nef, demeura plus 
de deux cents ans sans être sensiblement modifiée dans son ordonnance 
générale, ni même dans quelques-unes de ses parties. Ce ne fut que 
vers le milieu du xvi* siècle, qu'à Tissue d*un jubilé de cinq ans, 
obtenu en 1534 par César Trivulcc, évèque d'AptC^), pour tous les 
fidèles qui visiteraient les reliques de sainte Anne , on employa une 
partie de leurs dons , qui avaient été abondants , à faire remplir les 
arcs de la grande nef de Téglise cathédrale , trop faibles pour soutenir 
la voûte qui menaçait ruine. On fit encore à cette époque le frontispice 
de la grande porte et de nouvelles orgues plus belles et plus considé* 
râbles que les anciennes W. 

Le 27 mars 1660, époque mémorable dans les annales de cette basi- 
lique , Anne d'Autriche se rendit à Apt pour y honorer sa patronne 
et la remercier d'avoir mis fin à sa stérilité. Reçue dans la cathédrale 
par Modeste Villeneuve des Arcs, à la tète de son chapitre, elle fit 
présent à sainte Anne d'une statue en or massif qui la représentait, 
d'environ six pouces de hauteur; d*une aigle du même métal, à peu 
près de la même grandeur, enrichie d'émeraudeâ, et d'une couronne 
ornée de pierres précieuses. Outre ces dons , elle établit à perpétuité 
une fondation annuelle de six messes, promit une somme de huit mille 
livres pour achever la grande statue de la sainte, à laquelle on travail- 
lait depuis longtemps W. 

Par son ordre, et avec le concours de l'évêque, qui fournit des 
sommes considérables pour cette dépense , s'éleva, sur les dessins du 
célèbre architecte Mansart, la royale chapelle avec sa gracieuse 
coupole, semblable à celle du Yal-de-G race à Paris. Le 26 juillet 1664, 
c*estr-à-dire quatre ans après le pèlerinage d'Anne d'Autriche , Modeste 
de Yilleneuve consacra l'édifice, et le 28 du même mois, il y transféra 
les reliques de la sainte , de la chapelle où elles avaient été déposées 
vers 1313, avec celles des saints Auspice, Castor et Martian (&). 

(1) Etudes historiques, p. 106^ 107. 

(î) Et le premier dont la nomination ail eu lieu par François l^, en vertu du nouveau 
concordat. 
(8) Histoire de la ville d^Apt, par Tabbé Bozt , p« 2S8« 

(4) tt)id., p. 307. 

(5) n)id.,p.308. 



ii8 NOTICE SUR L* ANCIENNE CATHÉDRALE D*APT. 

Le vandalisme révolutionnaire avait dépouillé ce vénérable sanc- 
tuaire de ses magnifiques ornements , dont nous n'avons pu énumérer 
qu*une partie; heureusement , en 1842, il a été restauré par les soins 
de M. le comte de Marignan, alors sous-préfet d*Âpt, tel que nous 
le voyons aujourd'hui (i). Mais reprenons Fhistoire de la cathédrale 
proprement dite. 

Vers 1721 , le chapitre et le corps de ville firent réparer , sous 
répiscopat de monseigneur de Foresta, la grande nef; et la voûte, 
qui menaçait ruine, fut considérablement exhaussée; les fenêtres 
qui réclairent maintenant , remplacèrent les anciennes dont elles ne 
recevaient qu'un jour sombre et insuffisant. En même temps, Torgue 
et le choeur, placés dans le corps de l'église, furent transportés, par 
les soins du même prélat, l'un dans le sanctuaire , et l'autre derrière 
le maitre-autel W, Depuis lors, aucune nouvelle modification architec- 
turale de quelque importance (3) n'a été apportée au monument dont nous 
venons de tracer l'esquisse historique. Nous allons donc maintenant 
le décrire fidèlement, tel que nous l'ont laissé les nombreuse? reprises 
et juxta*poftitions qui l'ont si profondément altéré. 

Commençons par l'extérieur. Le grand portail , dont la hauteur est 
la même que celle de la nef majeure à laquelle il correspond W, offre, 
comme tant d'autres imitations maladroites du style antique, un type 
assez lourd d'architecture grecque dégénérée, qui contraste désa- 
gréablement avec le style roman-ogival de l'intérieur. Quant aux 
autres parties extérieures de l'édifice , elles sont à peu près masquées 

(1) Durant le mayen-ftge , et surtont pendant le séjour des pt4>e8 à Avignon, Les reliques 
de la sainte forent Tobjet d'nn pèlerinage si célèbre^ qu'il donna son nom à la ville, qa*oa 
appelait plus que Sainte -Anne cTApt, comme on dit encore de nos jours Sainte- Anme 
cTAuray (en Brets^ne). U ne sera pas inutile de rappeler à ce propos , que les reliques que 
Ton vénère dans cette dernière ville, comme celles de Saint-Germain-des-Près et de b 
Visitation à Paris , sont un don de la reine Anne d'Autriche qui ^ en mourant , l^a à ces 
^Hses la portion des reliques de sainte Anne qu'elle avait obtenues de la ville d'ApU 

(i) Histoire de la vilie tPApt, p. 343, 348. 

(3) Si Ton en excepte la vaste sacristie, construite en 1787 par le chapitre poor les douze 
chanoines dont il se composait et pareil nombre de bénéfiders qui y étaient attachés. 
Toutefois, cette sacristie, n'ayant aucun caractère spécial d'architecture, est plutôt une 
grande et belle salle qu'un monument proprement dit. 

(4) Cette hauteur doit être au moins de 60 pieds ^ et la longeur de l'édifice, dans œuvre , 
de 165 pieds environ. N'ayant pu me procurer les mesures exactes du monument qui , je 
crois, n'existent pas, je ne les donne que d'une manière approximative. 



NOTICE SUR L* ANCIENNE CATHÉDRALE d'aPT. ii9 

par les constructions qu*on a successivement élevées tout autour. 
Néanmoins^ vu à distance , il est d*un aspect vraiment pitt(H*esque et 
imposant, à cause de son énorme clocher pyramidal (1056), de la tour 
de l'horloge (1570), et de la belle coupole de Sainte-Anne (1664), qui 
le dominent et forment un groupe monumental auquel ne manquent ni 
le grandiose, ni Tharmonie. Ce groupe qui, malgré la divergence archi-* 
tecturale des trois appendices dont il se compose , ou peut-4tre même 
à raison de cette divergence, donne un cachet tout particulier à la 
physionomie générale de la ville d'Apte rappelle, quoique de loin, 
celui des cinq clochers pyramidaux qui , en Belgique , couronnent la 
magnifique cathédrale ogivonromane de Tournai, ou plutôt celui du 
dôme, du campanile et du baptistère que Florence étale si majestueu-^ 
sèment sur les bords de TArno. 

Si, par le grand portail, nous pénétrons dans la vieille basilique, 
nous recevrons d*abord une impression pénible de tant de bigarrures 
architecturales qui s*y sont donnée comme à Tenvi, rendez-vous. 
Mais nous éprouverons aussi un sentiment profond de recueillement, 
à la vue du sanctuaire et du chœur, remarquables par leur élévation 
au-dessus du niveau général de Tédifice, et dont le grand arc triom* 
phal, lui-même si hiératique, avec le vaste sujet de peinture en 
médaillon dont il est surmonté , augmente encore le caractère noble 
et mystérieux. 

Nou$ allons maintenant parcourir rapidement les trois nefs, 
aujourd'hui encore inégales, de l'édifice, dans Tordre de leur établis- 
sement. Celle de droite, actuellement la plus ancienne, remonte très- 
probablement à révoque Alphant qui, en 1056, ainsi que nous l'avons 
vu plus haut, fit rebâtir l'église à deux nefs, dont celle qui nous 
occupe, est seule restée intacte jusqu'à ce jour. Elle porte évidemment 
le cachet de l'époque de sa construction, dans sa voûte cintrée à 
arêtes simples ; dans les fragments encore visibles de sa corniche 
sculptée, et dans ses piliers massifs, dépourvus de colonnes engagées. 
On l'appelle la nef du Corpus Domini, parce que c'est dans sa gracieuse 
chapelle absidale que l'on conserve la réserve eucharistique, selon 
l'antique usage des cathédrales, où cette réserve avait toujours sa 
place ailleurs qu'au maitre-autel (^). « 

La nef latérale de gauche, construite vers 1313 par l'évèque 
Hugues de Bot, à une plus grande hauteur que la correspondante dont 

(1) Voir la curieuse et savante Dissertation sw les ciboires, publiée^ en dix cirticlcs^ par 
M. l'abbé J. Cobblet , dans le tome ii» de la Revue de VArt ctirétien. 



2^ NOTICE SUR l'ancienne CATHÉDRALE d'aPT. 

nous venons de donner la description , offre le type de rarchitectore 
ogivale, tel qu'il existait alors dans le midi W; on l'y reconnaît aisé- 
ment à l'arc aigu, aux arêtes à nervures de la voûte, en un moi à 
la légèreté et à la délicatesse de son ensemble gracieux. A son extré- 
mité on voit , à droite, le bel autel dit de sainte Anne, parce que ce 
fut là que, vers le même temps, on déposa le corps de la sainte, 
lorsqu'on l'eut retiré de sa châsse primitive, ainsi que nous l'avons 
déjà rapporté. Cet autel est remarquable par son beau rétable historié, 
en bois doré, orné de charmants médaillons avec des peintures sur 
bois» À gauche, cette nef donne accès dans deux jolies chapelles riche- 
ment décorées dans le goût Louis XV, ce qui ajoute une bigarrure de 
plus à tant d'autres que présente le monument. 

La grande nef actuelle est la même que, vers 1721, le chapitre et 
le corps de ville élevèrent à la place de celle qu'Âlphant avait édifiée 
en 1056, en même temps que la crypte et la nef dite du Corpus 
Domini. Malheureusement tout, dans cette importante reprise (excepté 
le nouveau choeur dont nous parlerons bientôt), accuse le mauvais 
goût de répoque, et fait vivement regretter la voûte, les fenêtres et 
les arcades romanes de l'antique nef. On ne peut guère mieux com* 
parer ce déplorable remaniement, qu'à celui qu'eut à subir presque 
en même temps la métropole de Saint-Trophime d'Arles. En effet, 
dans cette illustre basilique, comme dans celle d'Apt, l'antique gfande 
nef romane, dès-lors complètement défigurée, n'offrit plus aux regards 
attristés qu'un système bâtard de voûtes sans caractère, de fenêtres 
vulgaires comme celles des hôtels privés, de piliers massifs ressemblant 
à des forteresses, de surfaces monotones sans moulures ni ornements, 
rien en un mot, qui révélât une idée quelconque d'art ou de style 
architecturale. 

Le sanctuaire, devenu fort étroit, par suite de la suppression de 
son abside lorsqu'on construisit le nouveau chœur, est majestueuse- 

(l) U n'est pa» d'archéologue instmil qui ne sache que ^ dans le midi de la France^ où 
le style ogival n*a jamais pu prendre racine, ce style est généralement en retard de plus de 
50 ans sur le Nord. Ainsi, la nef latérale dont il s*agit, avec les vitraux dont elle était éclairée, 
dans le principe , et qu'il est facile de se représenter, offre évidemment le type ogival, (el 
qu'il était déjà parvenu à sa maturité, en 1250, dans les provinces du nord. 

(9) Cette fâcheuse disposition va bientôt^ grâce à llieureuse initiative du Conseil de 
fabrique, èlfs avantageosanent modiBée dans quelques-unes de ses parties, autant que le 
permettront les ressources dont le Conseil pourra disposer. Kous voulons parler ici de 
ré;r:iso d'ApU 



NOTICE SUn L^AKâlGNNÉ GATËÈDRALE D*kPT. 2%i 

ment couronné par le ddmc roman ovoïde , à quatre pendentifs avec 
les attributs des évangélistes sculptés, qui supporte lui-même la 
lourde masse du clocher. 

Au-dessous du sanctuaire et d'une partie de la grande nef et de 
sa collatérale, le Corpus Domini, existe, à plusieurs mètres de profon- 
deur, la belle crypte en forme de chœur avec ses bas-côtés, qui fut 
construite par Tévéque Alphant, en même temps que la basilique 
romane à deux nefs. Elle est remarquable autant par la grâce et 
Tharmonic de ses formes que par la solidité et la régularité de sa 
construction. Au centre de son abside, on voit l'autel sur lequel, 
d'après une immémoriale tradition, saint Atisplce, premier évêquc 
fApt, a célébré les saihts mystères. C'est une large dalle surmontant 
un bloc antique qui porte une inscription païenne relative au monu- 
ment élevé par la Curie d'Apt au flamine Titus Camullius. A l'entrée 
de la même crypte on aperçoit un cippe avec une inscription au 
Quartumvir C. Alliùs W. 

<c Le mur circulaire]|des bas-côtés de la crypte, dit M. J. Courtet, 
se divise en sept niches, formées par autant d'arcades engagées. Celle 
du milieu correspond à une espèce de soupirail fermé; les six autres 
renferment tout autant de petits coffres en pierre, dont la couverture 
a une double pente. Leur unique décoration consiste en deux petits arcs 
à plein cintre inscrits daiis tine ogive. Leiir forme exiguë prouve 
qu'ils n'étaient destinés qu'à recevoir des reliques. Du reste, ils sont 
bien postérieurs à la crypte. — Au-dessous de celle-ci on dcscciid 
dans une seconde, ou plutôt dans tin étroit couloir de 1 mètre 10 de 
hauteur sur 1 mètre de largeui", seuls débris peut-être de l'église 
primitive. Une ouverture carrée, fermée par une grille à petites mailles, 
dévorée par la rouille, indique le tombeau de sainte Atine, ou plutôt 
l'endroit où furent conservées ses reliques , avant qu'elles ne fussent 
placées dans une des chapelles de l'église. Le plafond de ce corridor 
enfumé est formé par les larges dalles qui servent de pavé à la crypte 
supérieure. Il est facile de voir qu'elles proviennent de quelque monu- 
ment romain W- » 

(i) Dans son Dictionnaire des communes du département de Vauciuse,}A. Jules <3oart6t 
a pubUé ces deux inscriptions. On peut voir la première, avec un dessin fort bien gravé de 
la pierre qui la porte, dans le tome m , p. 89 , du Voyage dans te Midi de la France , Paris , 
1811 , par l'antiquaire Mixxin , qui en avait donné également la traduction « 

{%) Dictionnaire géographique, historique, archéologique et biopraptuque du départ etnenê 
de Vaucluse, p. 11 et 1%. 

Ton III « 21 



NOTICE SUR 1/ ANCIENNE CATHEDRALE D'aPT. 

A h grande nef et au sanctuaire , ainsi remaniés en 1721 » fut 
ajouté le beau chœur polygonal que nous admirons encore , avec ses 
deux rangs de stalles et les tableaux qui en couvrent symétriquement 
les parois. Ces tableaux , ainsi que les six autres moins grands , mais 
également symétriques entre eux, qui ornent la nef du milieu, de 
même que celui qui est au-dessus de la porte d'entrée, sont dus au 
pinceau d'un peintre aptésien, Christophe Delpech, décédé à Apt, le 
3 septembre 1772 U). Ds sont remarquables par la fraîcheur du coloris, 
le jet des draperies, le naturel des poses, la grâce et la variété 
d'expression dans les personnages et l'harmonie générale de la compo- 
sition. Il en est d'autres, dans la même église qui, à des titres divers, 
méritent l'attention des connaisseurs. Nous citerons, par exemple, 
le curieux tableau sur fond or, de l'école byzantine, représentant 
saint Jean-Bapliste« revêtu du grand manteau de l'Ordre de Saint-Jcaa 
de Jérusalem. 

L'église d'Apt possède encore, parmi ses raretés, une châsse émaillée 
du XI* siècle et un autel primitif, dont on fit plus tard un au tel-tom- 
beau > par l'addition de parois latérales. C'est le plus considérable 
des quatre que Von rencontre dans le département, et en France il n'y 
a peutrètre que le diocèse d'Avignon qui puisse se glorifier de ces 
tables eucharistiques des premiers siècles W. 

Quant à la vaste et riche chapelle de sainte Anne , qu'on aperçoit 
à gauche, en entrant dans Véglise par la petite nef d'Hugues de 
Bot W, et dont nous venons de relater l'origine et la construction , je ' 
me contenterai de signaler son ancien maitre-autel en marbre lamel- 
laire des Pyrénées, qui se trouve maintenant dans un angle de la 
cliapelle en face du tombeau de la famille de Cbabran , patronne et 
bienfaitrice du monument; les quatre bons tableaux placés sous les 

(i) Ne pas confondre ce peintre avec un autre Delpech > imprimeur litho£^raph9,mort 
à GhaiUot, lieu de sa naissance, en 1825, auteur de V Iconographie des contemporaifu 
(ouvrage , dit un de ses biographes, qui lui Dut le plus grand honneur), et de f Examen 
raisonné des ouvrages de peinture, de sculpture et de gramsre^ exposés au salon de 1814. 

(2) Dictionnaire des communes du département de Vaucluse , p. 12 et 13. Noos ne 
saurions omettre ici le beau sarcophage antique , chrétien , découvert en 1856, derrière la 
sacristie, par M. Tabbé André, et maintenant bien convenablement placé dans Téglisc, 
après avoir été fidèlement réta^U dans sa forme primitive par M. Tarchitecte Sollier, auteur 
aussi de la restauration intelligente des bons tableaux de Delpech , qui ornent rintériear du 
monument. 

(3) Celte disposition rappelle celle de la magnifique chapelle Gorsini , annexée à 
Saint-Jean-de-Latran^ à Rome, et qu'on aperçoit également à gauche, en entrant dans 
Tarchi-basilique , mère et maltresse de toutes les églises du monde chrétien. 



NOTICE SUR L ANCIENNE CATHEDRALE D APT. KO^ 

quatre pcndentirs de la noble et gracieuse coupole , et surtout le 
bréviaire de la dame de Signe W, ainsi que les reliquaires en forme 
de bustes ou de bras en bois doré , où reposent encore les sacrés 
ossements de sainte Anne, des saints Auspice et Castor, de saint 
Martian, des époux saint EIzéar et sainte itelphine, tous patrons de 
Tantique et religieuse cité. 

Telle fut à son origine , et telle est aujourd'hui , après toutes les 
vicissitudes que nous venons de raconter, l'ancienne église cathé* 
drale , maintenant paroissiale de la ville d*Apt. Puissent ces lignes 
que je lui ai consacrées , aider à la faire mieux connaître et mieux 
apprécier. 

III. 

Yoici en suivant, (au moins autant que cela se pourra) Tordre 
chronologique , l'indication des auteurs qui , à notre connaissance , se 
sont occupés directement ou indirectement de l'ancienne cathédrale 
d'Apt. 

!• Chronique capilulaire, postérieure au xiir siècle, dont il existe 
seulement quelques lambeaux dans les manuscrits de M. l'abbé Yespicr, 
chanoine d'Apt, mort à la fin du siècle dernier. — Sépulcre de madame 
sainte Anne y etc, par M. Pierre Legrand, champenois et procureur du 
roi, à Api; in-8', Aix, 1605. — Mariyrologium galUcanum, par André 
de Saussay, évèque de Toul; 2 vol. in-P, Paris, 1638. — Vie de saint 
Castor j évéque d'Apt, traduite d'un manuscrit latin du viir siècle, par 
Raymond de Bot, évèque de la même ville, et Critique de cette vie, 
par M. de Saint-Quentin; Apt, 1683. — La mission de saint Auspice, 
premier évèque d'Apt, avec un abrégé chronologique d'une grande 
partie des évoques qui lui ont succédé, par Pierre de Marmet de 
Valcroissant, chanoine de la métropole d'Aix ; 1 vol. in-12, Paris, 
1685. — Chronologie des évêques d'^^pt, par MM. de Grossi, prieur 
de Lîoux, et Prouvensal , bénéficier prébende (manuscrit) , vers 1687. 
— GaUia chrisliana (province ecclésiastique d'Aix), 1715. — Recueil 
Mslorique, etc.^ des archevêchés, évéchés, abbayes, et prieurés de 

(1) Panni les raretés de Téglise d'Apt, nous ne mentionnerons point, et pour cause, 
TAntiphonaire manascrit avec Neumes, autour duquel il s'est fait trop de bruit dans ces 
derniers temps. Ces manuscrits, offrant un système de notation qui fut d'un usage universel 
durant la plus grande partie du moyen-âge, ne sont pas rares dans les bibliothèques des 
grandes villes du midi; dans celles du nord ils sont en nombre prodigieux, et je puis 
affirmer que , dans cette région de la France , il m'en est passé plus de cinquante sortes 
entre les mains. 



^^ NOTICE SUR l'ancienne CATHEDRALE d'aPT. 

France, par Dom Baunicr , religieux bénédictin; 2 vol. in-4®, (1*' vol. 
p. 8) 1726. — Dictionnaire géographique des Gaules et de la France, par 
Expilly, 6 vol. 1762-7Ô. — Histoire de la vie et des ouvrages de saint Cas- 
tor, par Dom Antoine Rivet, religieux bénédictin, dans son Histoire lit- 
téraire de France (t. ii, p. 140), Paris, 1773. — Histoire de laville^Apt, 
par M. de Remerville, 2 in-fol. manuscrits, vers 1720. — Manuscrits 
de l'abbé Giffon, secrétaire du dernier évèque d'Apt, fin du inii* 
siècle. -^Histoire de V église d^Àpt, par M. l'abbé Boze; 1 vol. in-8% 
Apt, 1820. — Voyage dans le Midi de la France, par Millin , membre 
de l'Institut; 4 vol. grand in-8% Paris, 1811 (ii* vol., p. 89).— 
Notes d'un voyage dans le Midi de la France, par M- Prosper Mérimée, 
inspecteur des monuments historiques; 1 vol. in-8% Paris, 1835. — 
Dictionnaire historique, biographique et biblioçfraphique du département 
de Vaucluse, etc., par G. J. H. Barjavel, d. m. ; 2 vol. in-8% Garpentras, 
1841 . — Etudes historiques et religieuses sur le xiv* siècle ou TaUeau 
de l'église d'Api sous la cour papale d' Avignon ^ par l'abbé Rose, curé 
de Lapalud, chanoine honoraire, etc.; 1 vol. in-8'' de 657 pages, 
Avignon, 1842. — Dictionnaire d! archéologie sacrée, etc., par 
M. J. J. Boorassé, chanoine titulaire de la métropole de Tours, etc.; 
2 vol. in-4*, Paris, Migne, 1851. — Guide classique du voyageur en 
France et en Belgique, par Richard; 1 vol. in-12, Paris, 1854. — 
Congrès archéologique de France, compte -rendu de la xxi« session 
(1856) , 1 vol. in-8'', Paris, 1856. — Dictionnaire des communes de 
Vawlttse, par M. Jules Gourtei, ancien sous-préfet, chevalier de la 
Légion d'Honneur, etc.; 1 vol. grand in-8% Avignon, 1857. — Note 
sur un sarcophage découvert à Apt (Vaucluse)^ par M. l'abbé 
J. F. André, dans la revue de l'art chrétien , 1858; i. ii, p. 560. — 
Enfin, dans lo Mercure aplésien, journal de la localité, qui compte 
vingt ans d'existence , il a paru successivement une foule de notes, 
de chroniques et d'articles, dont l'ensemble préseute un grand 
intérêt, sur l'ancienne cathédrale et son annexe la chapelle royale de 
sainte Anne de la ville d'Apt, 

l'abbé JOUVE. 
Cteaiiolm d« réflUe da Vtleoce. 



LA CROIX DE HD6DBS 

ABBÉ DE SAINT- VINCENT DE I.AON. 



Au mois de septembre 1855, M. de Nieuwerkerke» directeur des 
Musées impériaux , acheta des Sœurs de Saint-Vinceot de Paul, char- 
gées de rhdpital à Laon , une croix de forme byzantine y sur laquelle 
nous désirons appeler l'attention. 

C'est une croix à double traverse , comme on en rencontre fréquem- 
meat au xn" siècle. Sa hauteur est de 47 centimètres ; sa branche 
iaférieure en mesure onze ; la branche supérieure est un peu moins 
étendue que la branche inférieure. Le pied , supporté par trois pattes 
d'animal ornées de griCfes, a 15 centimètres de diamètre. 

Celte croix est en vermeil; elle est recouverte d'ornements en fili- 
granes d'or «nrichis de pierres précieuses. Le filigrane s'y détache en 
contours multipliés et y forme des rinceaux d'une grâce merveilleuse. 
Seulement les nombreuses pierreries enchâssées sur la face antérieure, 
iaterrompent quelquefois les motifs et gênent les détails de l'ornemen- 
tation. 

Le Christ est en or : sa hauteur est de 73 millimètres, son dessin offre 
des particularités que nous retrouvons dans plusieurs autres croix de 
cette époque. La tète, comme dans les croix processionnelles conservées 
aa Musée deCluny (salle des émaux), est ceinte, non pas d'une cou- 
ronne d'épiiies* mais d'un diadème royal ; une tunique rouge entoure 
les reins du Sauveur et descend jusqu'à ses genoux. Les pieds sont 
séparés l'un de l'autre et le pied droit est un peu plus élevé que le pied 
gauche; deux clous les retiennent à la croix. Cette dernière particula- 
rité est propre au xu* siècle et aux siècles antérieurs. Ce n'est en effet 
qu'à la fin du xiii* siècle que, par suite de plusieurs discussions enga- 
gées sur ce sujet, les pieds du Sauveur en croix furent croisés ou plutôt 
superposés et attachés par un seul clou. L'exécution du Christ est très- 
fine et la tète est d'une rare expression. 

Un petit croisillon en or , appliqué en saillie à l'intersection de la 
branche supérieure, forme reliquaire , et renferma autrefois du bois de 
la vraie Croix. Au bas de la croix, entre la tige et le pied, deux branches 
en vermeil se projettent au milieu d'un feuillage et supportent, chacune 
de leur côté, une statuette semblant sortir de la corolle d'une fleur. 



^6 LA CROIX DE HUGUES 

Ces slatuelles représentent, Tune, la sainte Vierge , et Tautre , Tapôlrc 
saint Jean. Elles mesurent 54 millimètres de hautcnr. Le pied , de 
forme circulaire, est composé de feuilles de vigne richement ciselées. 
Trois émaux à fonds d'or, séparés l'un de l'autre par des rosaces en 
filigranes, le décorent. Sous le pied, dans la cavité circulaire que forme 
son dessin , sont gravés en caractères du su* siècle ces mots : Cnn 
Hugonis abbatU. 

Nous sommes heureux de trouver dans un rapport fait sur cette croix 
par M. Bretagne, dans les Mémoires de la Société académique deLaoo, 
la description des émaux à fonds d'or, qui décorent le pied. 

Le premier représente le sacrifice d'Abraham. Abraham gravit la 
montagne et il montre de la main à son fils le lieu du sacrifice. Isaac 
porte sur ses bras un faisceau de branches. Autour du médaillon sont 
gravés en légende ces mots : Ara-Abraham'Mons-IsaaC'Ligna. 

Le deuxième représente Joseph vendu par ses frères. Joseph se tient 
au centre ; il a la taille d*un enfant. A sa droite , sont les marchands 
Ismaélites; à sa gauche, ses frères, dont l'un semble le livrer. Autour 
du sujet se trouve l'inscription suivante : FratrW iratis hic vendUur 
hmahelitis. 

Le troisième représente la vision du buisson ardent. Dans le champ, 
deux lignes transversales séparent la figure du Seigneur de celle de 
Moïse et contiennent ces mots : 1* Sohe caltiamenta, et en effet la pose 
de Moïse est celle d'un homme qui se déchausse ; 2"* Loeus i quo stas 
ira scae [Locus in quo stas terra sancla est). L'inscription suivante est 
placée en légende : Rubs Sfoysis. Les tètes sont nimbées ; seulement, 
dit M.Bretagne, il y a en plus, autour du nimbe de l'Eternel, des rayons 
en forme de feuillage. Comme dans tous les sujets du moyen-âge , tes 
costumes sont ceux du temps où la croix a été exécutée. 

Quelle est l'origine de cette croix? A quelle époque pouvons-nous 
la rapporter ? Les documents les plus précis , puisés dans V Histoire de 
V Abbaye de Saint-Vincent de Laon par dom Robert Wyard, nous d(m- 
nent à ce sujet les éclaircissements nécessaires : 

« On garde encore aujourd'huy, dit cet auteur, dans le trésor de ce 
monastère , une croix d'argent à deux travers, en façon des patriar- 
châles, dans laquelle sont quelques parcelles de la Croix de Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ , faite du temps de cet abbé ( Hugues ) , selon l'ins- 
cription qui y est gravée sous le pied de la croix : Crus hugonis abbatis. n 

« Le seizième jour des calendes de septembre , dit encore le nécr(H 
loge de Saint-Vincent cité par Wyard, est décédé dom Hugues, abbé de 
ce lieu, lequel a beaucoup augmenté cette église au-dchors et au-dcdans, 



ABBÉ DE SAINT-VINCENT DE LAON. ^7 

en terres, vignes, revenus et édifices, pendant qu*il a esté abbé. Il a 
renouvelle le temple de cette abbaye depuis les fondements et n'a cessé 
d'y faire travailler avec diligence tant qu'il a vescu. Il a amassé plusieurs 
ornements très-beaux et considérables, fait faire plusieurs vases d'or et 
émargent et plusieurs ustensiles sacrez, dont il a enrichi cette église de 
Saint-Vincent. » (P. 456.) 

Ce qui demeure donc incontestable, c'est que cette croix fut autrefois 
la propriété de Hugues, abbé de Saint-Vincent de Laon, qui gouverna 
l'abbaye de 1174 à lâOo ; l'inscription placée sous le pied et le passage 
cité de Y Histoire de Saint-Vincent ne laissent à ce sujet aucun doute. 
Ce qui demeure encore certain , c'est que cette croix fut léguée au 
coavent par Hugues mourant et devint sa propriété en même temps que 
les l^ux ornements, les vases d'or et les, objets sacrés que fit faire 
pendant sa vie cet abbé. L'origine de celte croix remonte donc à la fin 
du xii^ siècle, époque féconde où les arts, et en particulier l'art de 
l'orfèvrerie, brillaient d'un si vif éclat. 

Doit-on admettre , d'après le dessin et la forme de la croix , qu'elle 
est nécessairement d'origine byzantine, origine que semblent accuser 
les deux branches ou traverses qui la surmontent? Nous savons que 
plusieurs auteurs ont décoré du titre de croix grecque les croix à double 
traverse; nous savons aussi que plusieurs croix-reliquaires, apportées 
d'Orient , possèdent cette particularité et celte forme. Le titre de la 
croix sur laquelle Jésus expira a toujours paru si important aux Orien- 
taux qu'ils le reproduisirent très-ètendu dans la forme des croix imitées 
de celle du Sauveur. Mais nous ne pensons pas que celte prolongation 
du titre, formant une traverse supérieure, soit exclusive aux contrées 
orientales. S'il nous était permis de tirer une induction de certaines 
églises bâties au moyen-âge en Europe , nous dirions qu'un grand 
nombre d*églises en Angleterre et , en France , l'église collégiale de 
Saint-Quentin et l'église abbatiale de Cluny, possèdent dans leur double 
transsept la double croix. Cette particularité n'est donc pas propre 
exclusivement aux contrées d'Orient. Nous aimons mieux penser que 
la croU de l'abbé Hugues, imitation des croix orientales , est l'œuvre 
d'un artiste d'Occident, peut-^lre du moine Siger qui, vers le milieu du 
XII* siècle, était en haute réputation dans le monastère de' Saint- 
Vincent. 

l'ABDÉ A. MATHIEU. 



MÉLANGES. 



A nos abonné* de IHBavre dea ég^llnen ipnoYrci* 

M. de Linas ayant reçu de quelques personnes attachées à YOEm\ 
pauvres églises, une série d^observations qui s'adressent au Direcfeirè 
Revue de l'Art chrétien, aussi bien qu'à notre savant collaborateur, wm^ 
cru devoir faire une réponse collective aux lettres de nos aimaUfSii: 
pondantes ; et employer pour la leur transmettre la voie de la presse, cta 
que nous sommes d'être lus et compris , tant par les dames qui nous Mr«i 
que par celles qui ne l'ayant pas fait, désireraient oéanmoii» des éte 
semcnts. 

Si YOEuvre des pjuvres églises fournissait un nombre suffisant d^abosis 
nous nous empresserions, ainsi qu'on le demande^ de multiplier ie5 wéî 
de broderies et de vêtements sacerdotaux; mais hélas! il dous faatali» 
tant de monde, concilier tant d'exigeuces diverses, que la simple spérii^i 
peut occuper chaque année qu'une place modique dans Dolre recueil. Qieîi 
nous répande, que l'on nous patronne^ que Ton inscrive sur noire registre et 
ou trois cents nouveaux souscripteurs bien décidés à vouloir de la cbasa^^ij 
nous sommes en mesure de leur en fournir, nos cartons regorgent dede^ 
cl dans une évenlualité semblable, chaque numéro pourrait contenir aai» 
une planche de tissus, débarrassée de l'appareil scientifique âoat noas l'a^-i 
loppons aujourd'hui pour la faire accepter à la majorité de nos leetevi. 

Toutefois, que les dames non rebutées par une érudition sonveat jiaoséiM| 
pour elles, ne se découragent pas et surtout ne nous abandoBoeil f& 
A défaut de ce qu'elles voudraient, et que nos ressources (rop rwû* 
nous interdisent de leur offrir n^ainlenant, nous leur enseignerons auioott^ 
manière d'utiliser nos publications. Loin de nous la prétention de faire (¥ 
servilement la chasuble de sainte Aldegonde, ni l'étoffe de Kéi Cobad; bwb* 
fleur de lys de la première et la grande étoile de la seconde ne pré?enlcnl-cfc 
pas des motifs dont une main Inlelligeule peut tirer le meilleur partie ^^ 
écrits comme nos dessins ne s'adressent pas au vulgaire, ce sont desmilff"* 
à l'usage des gens de goût capables d'agencer à leur guise et suivant te» 
qu'ils se proposent, tous les ornements de même époque et de même slylc 

Au reste, ce ne sont pas seulement les étoffes qui peuvent offrir de m* 
modèles à la chasublerie ; d'autres monuments en présentent, et poof"*^* 
qu'un exemple, nous renverrons à la grande planche d'étude de caird^^ 
d'Oxford {Revue de VÂrt chrétien, 1. 1, p. 102) ; c'est le patron tout dessioè f * 
magnifique chaperon de chape; car en ajoulantàrextrémilé inférieure 
des feuilles angulaires, et en alésant un peu les deux voisines, de ffiio^^^ 



MÉLANGES. ^9. 

les enrermer dans utt arc ogival , on obtiendra un effet ravissant dont quelques 
découpures de velours ou de drap feront les frais. Pour les orfroîs latéraux , 
ajuster verlicalemenl une série des roses inscrites dans un cercle, avec la petite 
bordure de quatrefeuilles et de perles courant de chaque côté. 

Que l'on ne vienne pas nous dire que ce projet est inexécutable ; nous 
avons vu des difficultés bien plus grandes vaincues par les doigts de fées 
qui s'adressent à nous. Ahl la charité est un grand maître en toutes choses. 

ÉPIGEAPHIE ROMAINS. 

Voici une inscription gravée sur la confession (fe la basilique , récemment 
découverte sur la voie nomentanci à Rome : 

8ANCT0RVM. f U INIA. 8ABINA 

(o}RNAVIT CREIU8 

FECERVNT 
ET ALEXANDRO DEL1CATV8. VOTO.... P08VfT 

Cette inscription , malgré sa mutilation, constate plusieurs ^^^^ 

faits dignes de remarque : le culte des Saints, dès les premiers te. A- E. 

siècles de TEglise^ le soin d'orner leurs tombeaux , l'accom- ^'^ 

COP 

plissement d'un vœu, les noms des donateurs Vivia, Sabina vr^ 

et Delicatus, son mari, l'érection d'un autel sûr la confession du pape Alexandre, 

martyr, et enGn la dédicace de cet autel par Tévêque Ursanus. 

Rome a toujours continué depuis d'inscrire sur les autels le nom du con- 
sécrateur et la date de la consécration. L'inscription reste comme un monument 
impérissable de cet acte solennel et obvie aux doutes qui peuvent surgir 
relativement à la consécration des autels, doutes que tranche ainsi le Droit 
canonique : 

c De ecetesianim consecralione quolies dubitatur et nec certa scrîptura , 
aec certi testes exislunt, à quibus consecratio scialur , absque ulla dubitatione 
soitote eas esse consecrandas , nec talis dubitatio facit ilcrationem : quoniam 
non monslratur esse iteratum, quod nescitnr factum. » 

(FÉLIX pp. Omnibui ortkodoxis epist. i, c. 1 et 2. — Corpus juris canonicif 
Gregoriixiu jussu editum. Colonise, 1631, col. 1151.) 

l'abbé barbieb de montault. 

Travaux des Soelé<é8 «avante*. 

Société abghbologioub du Lmousm. — M. Maurice Ardant, dans un travail 
sur la poésie limousine s'occupe de divers manuscrits, de la fin du x« siècle, pro- 
venant de l'ancienne abbftye de Saint-Martial de Limoges et conservés aujour* 
d'hui à la Bibliothèque impériale. Un de ces manuscrits contient un mystère 
en langue limousine. «C'est indubitablement, dit M. Maurice Ardant, le plus an- 
cien de son genre. Ce drame, des plus informes, approprié à l'office de la Nati- 
vité, a pour sujet la parabole évangélique des Vierges sages et des Vierges folles. 
Bien n'est plus simple et plus grossier que ce drame : il y a à peine une action, 



230 UËLANGRS. 

el la pièce se précipite sans le moindre artiike da débol « la fis. LHfi 
nages sont» outre les Vierges sages et folles, Jésas^hrist, Marie, Tzagt^ 
on marchand d'huile, et plusieurs personnages célèbres de l'anciee c(iM 
veau Testament, parmi lesquels figurent Nabuchodonosor el Virgile. Lbh 
et le marchand d'huile parlent toujours limousin ; Jésas-Christ el l'aa^ Ui 
tantôt limousin, tantôt latin. Dans l'un et l'autre idiome, le dialogie estai 
plets rimes, les uns de trois, les autres de quatre vers. La pièce débBlijn 
espèce de prologue en dix vers latins, rimant deui àdeax, ou l'ange Gàià 
nonce la prochaine arrivée du Messie sous le nom Qguré de Vépoux;WB 
sages paraissent, et l'ange lés exhorte à se préparer à la venue de at« 
Les Vierges folles sont absentes; mais elles ne tardent pas à arriver àhri 
se lamentant d'avoir négligé de se pourvoir d'huile pour attendre r^ 
conjurant leurs sœurs de leur en prêter. Celles-ci rejettent leur prière et jfi 
voient à on marchand d'huile du voisinage. Hais le marchand, aussi infiM 
que les Vierges sages, ne veut, ni pour or ni pour argent, céder une gofiikèi 
huile. Les Vierges folles s'abandonnent au désespoir, et là-dessus arriver^ 
chantant un couplet latin de six vers, dans lequel il leur déclare oa/n^J»] 
connaître. Dans un second couplet, en patois, il prononce leur seDteBe!,âi 
condamne à être plongées dans les enfers. Les démons accourent pmtoM 
la sentence, et entraînent les Vierges folles dans les flammes. Cette calisM 
termine la seule partie de la pièce où il y ait une ombre de formes dnn^ 
Le reste n'est qu'une suite de couplets latins, où les patriarches, les prophilE! 
Virgile rendent témoignage de toutes les prédictions qui annon^eo^^^ 
d\i Sauveur. » 

Société poue la consbevatio?! des iio:«ujibnts -msToaiQUES D'Aisift 
H. l'abbé Stranb a publié dans le dernier bulletin de cette Société m. ^t^' 
un reliquaire du xii* siècle appartenant à Fégliie de Mohhein* « LeceBln*' 
face principale, dit-il, présente le Christ triomphateur, sxl nimbe ctmKftfi» 
géant dans une gloire elliptique. D'une main le Sauveur bénit à lamuiièrel^ 
de l'autre il tient en guise de sceptre la croix triomphale qu'il porte apn^^^ 
surrecUon. Vêtu d'une double tunique aux plis serrés et d'un manleaaq»*^ 
sur ses épaules, il est assis sur Parc-en-ciel, qui selon saint Jean, brille i^ 
du trône de Dieu, tandis que ses pieds reposent sur un escabeau arrondi,^ 
biblique de la terre, que le moyen&ge adopta dans une foule de represeflW* 
analogues. Ordinairement le Christ triomphateur est entouré des syobotts 
Evangélistes, d'après le texte de la vision apocalyptique, in cirent*» «^^P 
animalia. Ici, la gloire ovoïdale, ou amande mystique qui renferme le Sa 
est soutenue par les quatre Evangélistes en personne, avec la parlicoiinief 
chacun des écrivains sacrés porte les aîles et la tète de l'attribut goi loi ^ 
Us sont à genoux, tenant le livre de l'Evangile de la main qui Icor reslel ^ 
qu'ils opt couverte de leur vêtement en signe de respect. A côté des saifll^ ^ 
gclistcs et aux deux extrémités de la face que je décris, se irouvenl la ^'^'«'^ 



MÉLANGES. 231 

range de rannonciation. Marie, debout et habillée comme aae matrone romaine, 
lient d'une main un livre appuyé contre la poitrine, et lève l'autre vers Tange 
Gabriel. Celui-ci porte le bàlon de héraut, surmonté d'une petite croix au lieu du 
lys traditionnel. Remarquons que Marie a les pieds déchaussés, contrairement 
aux règles de l'iconographie chrétienne, si sévèrement observées sur ce point 
pendant tout le moyen-âge. Sur le versant antérieur et sur les deux petits ver- 
sants du couvercle formant toiture, ainsi que sur les deux faces latérales du 
coffret, douze arcades romanes abritent les apôtres. Les arclvi voiles des colonnes, 
chargées de zigzags comme le fût de la plupart de ces dernières, reposent sur 
des chapitaux cubiques, ornés de simples feuillages. Entre chaque retombée 
d'arcades s'élève une petite tourelle percée de fenêtres. Les apôtres, vêtus d'une 
longue tunique, par-dessus laquelle jls portent, les uns Tan tique chasuble, les 
autres un ample manteau dont les plis nombreux flottent autour de leur corps, 
tiennent un livre, à l'eiceptionde deux, qui déroulent un long phylactère. Du 
reste, comme cela se voit dans les plus anciennes représentations des apôtres, 
aucun attribut ne les distingue ; saint Pierre seul est reconnaissable aux deux 
clefs qu'il tient à la main. Trois d'entre eux sont imberbes, tous ont les pieds 
nus comme l'ange. Le disque de leur nimbe est orné de rayons, tandis que ceux 
de la Vierge, de l'ange et des animaux du tétramorphe sont unis. » 

Société historiqub et uttéeairb db Toobnai. — Le dernier volume de ses 
Bulletins contient un mémoire de M. le vicaire général Voisin sur un jubilé de 
chanoine à Tournai, au xvi siècle. Les jubilés de cinquante ans de canonicat se 
célébraient avec pompe. La messe spéciale chantée en cette occasion sous le 
rite tnple et publiée par M. Voisin est inédite : il n'en est point question dans 
l'ouvrage de Dom Martène sur les anciens rites de l'Ëglisc. Le jubilé de 
Pierre Cottrel eut lieu en 1538. Les documents de cette époque nous apprennent 
que l'évoque et le chapitre allaient en procession prendre à sa demeure le 
chanoine jubilant qui portait un cierge de deux livres , orné de fleurs. Pendant 
que P. Cottrel célébrait la sainte messe, on distribua de l'argent en son nom aux 
diacre, sous-diacre, choristes, chapelains, clercs de la trésorerie , chantres 
musiciens , pe^'^« choraux, clerchonsy organiste, soufileur, sonneur , baHeleurs 
(carillonneurs), cfog^manx, prêtres habitués, enfants de chœur, etc. D'autres 
distributions étaient faites aux communautés religieuses, aux hospices, aux 
hôpitaux, aux veuves, aux orphelins , aux ladres. Un splèndide festin eut lieu 
chez le jubilaire. 11 y eut quatre services, le dernier était de 39 plats, c Le vin 
baslard (d'Espagne), Ypocraz, vin de Ryns, vin d'Orlian et vin deBiaunen'y 
ont point estez espargnés; car chacun en eut à sou plaisir... Après furent les 
pauvres servys de la reste. > Après le repas on célébra les louanges de 
Famphitrion par « un jeu ou «sbalement faict et composé en latin bien orné en 
l'honneur de M. le Jubilant qui fut tant bien joué et propice à la feste qu'il 
fut agréable à toulte la compagnie. » M. Voisin a fait suivre son intéressant 
travail de quelques recherches sur lo3 vins dont on faisait usage à Tournai 
au XVI* siècle. J. c. 



CHRONIQUE. 



— On a découverl un fragment de sculplare en hanUrelief , da xiii" siècle, au 
fond des caves de la sacristie de la collégiale de Saint-Qaentin. C'est une dalle 
où l'archange saint Michel terrasse le démon. L'archange a les aîles demi 
déployées, la jambe droite sur le dos du dragon, le bras droit armé d'un glaive 
qui va s'abattre, la main gauche chargée d'un bouclier. Ses cheveux sont longs, 
sa tète est couronnée d'un diadème. Le corps du dragon est couvert d'écaillés; 
il rampe sur deux pattes, ouvre d'énormes yeux et darde sa langue. On a retrouvé 
des restes de peinture polychrome sur les parties les moins endommagées par 
rhumidité. 

— Nous empruntons à M. AudifTred , Thabile directeur du Moniteur des Ârti, 
quelques détails sur les peintures murales qui s'exécutent en ce moment à 
Saint-Séverin et à Saint-Pbilippe-du-Roule. Dans la première de ces églises, 
M. Jules Richomme met la dernière main à la décoration de la chapelle Sainl- 
Vincent-de-Paule. Elle se compose de deux tableaux principaux et de quatre 
figures allégoriques. Le tableau inférieur représente saint Vincent prononçant 
devant les dames de la cour ce discours fameux qui décida de la fondation 
définitive de TOEuvre des Enfants trouvés. D'un côté sont les pauvres petits 
abandonnés, entourés des sœurs de charité; de l'autre, les dames et quelques 
seigneurs, profondément touchés des paroles du prédicateur. On y remarque 
plusieurs personnages historiques , tels que le duc de Longueville, Mlle Legras, 
etc., qui donnent à cette composition un intérêt de plus. Le tableau supérieur 
est la consécration du premier. Saint- Vincent-de-Paule y met sous la protection 
delà Vierge les sœurs de charité et les prêtres delatlission, ses deux immortelles 
fondations. Les quatre figures allégoriques peintes sur les parois de la tour, qui 
n'offre que de longues et étroites surfaces, représentent la Foi, l'Espérance» 
la Charité et l'Humililé. Un petit nègre agenouillé près de la Charité rappelle 
le voyage de saint Vincent de Paule en Orient. L'idée de représenter toutes 
les races humaines implorant et recevant des consolations est assez neuve et 
bien rendue. Tous ces sujets sont simplement et clairement interprétés; 
l'exécution en est consciencieuse , le coloris sobre, ainsi qu'il convient à des 
sujets graves. La gamme tranquille des teintes s'harmonise heureusement avec 
le calme de l'action et la solitude' de cette modeste mais curieuse église, perdue 
dans un des quartiers du vieux Paris. 

— Nous avons annoncé à 5 francs V Histoire du bienheureux Jean, surnommé 
l'Humble. Ceux de nos abonnés qui s'adresseraient directement à l'auteur, 
M. Boitel , curé-doyen de Montmirail (Ttfarne) , recevront l'ouvrage franco par 
la poste, pour 4 fr. 5'0 cent. Cette biographie intéresse bien des pays, au point 



CHRONIQUE. 2?5 

de vue de Thisloire locale, puisque Jean fut seigneur de Montmirail-en-Brie, 
d'Oisy, de Tresmes, de Crcvecœur, de Gondelas, de Belleau, 'de Condé-cn-Brie, 
de La Ferté-sous-Jouarre, comte do la Fer té-Gaucher, vicomte de Meaux, 
châtelain de Cambrai et enfln religieux de Longpont, dans le diocèse de 
Soîssons. 

— M. Tabbé Ricard nous signale Texislence d'une ancienne patène do 
communion dans le trésor de Téglise de La Ciotat Elle est de grande dimension 
et de forme ovale , presque plate et munie d'un anneau. On s'en servait encore 
à la Gn du siècle dernier et quelques vieillards se rappellent que le prêtre qui 
administrait la communion aux fidèles, passait l'annulaire de la main gaucho 
dans cet anneau et maintenait ainsi fortement la patène près du ciboire , pour 
recevoir les hosties qui tomberaient, ou du moins 'les parcelles qui peuvent se 
détacher des hosties. Ces grandes patènes désignées par quelques lilurgistes 
sous le nom de seutella sont encore en usage dans quelques diocèses. C'est 
évidemment un souvenir des anciennes patènes ministérielles avec lesquelles 
on communiait les fidèles, avant l'adoption des ciboires. 

— Le célèbre professeur Tischendorf , qui s'est occupé spécialement de lillé- 
ralure biblique, a fait une découverte Importante en Egypte, oh il avait été 
envoyé aux frais du gouvernement russe pour y rechercher des manuscrits de 
l'Ancien et du Nouveau Testament. Il a trouvé , dans un couvent du Caire , un 
manuscrit grec de la Bible, qui le dispute en antiquité au fameux Codex du 
Vatican, récemment édité par le cardinal Mai. Ce manuscrit date du milieu du 
IV* siècle. Il se compose de 3i6 feuilles de parchemin à quatre colonnes, dans 
un bon état de conservation. On y trouve l*" la plus grande partie des grands et 
des petits prophètes. Job , l'Ecclésiastique, la Sagesse; V" le Nouveau Testament 
tout entier, fait d'une grande importance, car le texte entier ne se trouve ni 
dans le Codex du Vatican , ni daos le manuscrit alexandrin dp British-Bluseum ; 
3"* répttre attribuée à saint Barnabe, ami et compagnon de saint Paul, écrite tout 
entière en caractère du w" siècle ; on ne la connaissait que par un manuscrit 
grec d'une date postérieure, dans lequel manquent les cinq premiers chapitres, 
et par de vieilles traductions latines souvent inintelligibles; 4<* la première 
partie du Pasteur d'Hermas, qui appartient au xi" siècle. M. Tischendorf promet 
de publier bientôt un travail sur ces belles découvertes et de donner une 
soigneuse transcription de tout le manuscrit. 

— Le Journal des Connaissances tiCt/e^ constate que les bouteilles n'ont pas 
été connues de l'antiquité, que les peintures d'Herculanum et de Pompéïa 
n'offrent aucun vase analogue. Leur invention ne remonte qu'au xV" siècle. Celle 
des bouchons est encore plus récente. Ceux de liège n'ont été employés par les 
apothicaires d'Allemagne que vers la fin du xvii" siècle. On se servait avant 
cette époque de bouchons de cire plus coûteux et moins commodes. 

J. C. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE 



lie éépmritnÊÊeni de la Soiniiie, ses moimnients anciens el modernes, ^es grands 
hommes et ses sotiTenirs hislorîques. Dessins par M. L. Dutlioit, tcfxte par M.H.Dosetkl, 
inspecteur des monuments du département. «^ ABBEITIIjIjE. — Amiens, Caron 

et LaQi|)ert, in<8<> de 65 pages^ arec 2 grarures. 

f 
Cinquante et quelques pages pour faire conuaîtrc une ville de près de vingt 

mille habitants, dont l'histoire est remplie de faits intéressants et où on rencontre 

à chaque pas de précieuic souvenirs, ce n'est pas trop, pas môme assez peut-être; 

mars, h&tons-nous de le dire, M. Dasevel a bien rempli la lâche qui lui était 

assignée, et si sa brochure ne peut passer pour l'histoire d'une ville qui, du 

reste, a déjà son historien, elle en est une bonne notice. 

L'auteur consacre quelques lignes à la collégiale dé Saint-Vulfran, dont il a 
autrefois donné' une description ; à peine trois pages , c'est encore un peu 
court pour un édifice qni, bien qu'inachevé, fait la gloire de la cité. Cepen- 
dant, dand ces trois pages , il y a des détails intéressants ; nous avons 
surtout remarqué l'explication d'une sculpture du portail, jusqu'alors restée, 
croyons-nous, une énigme pour les antiquaires. Les autres monuments religieux 
d'Abbeville sont successivement passés en revue par M. Dusevel, qui donne plus 
loin d'intéressants détails sur les graveurs célèbres nés à Abbeville, au burin 
desquels on doit plusieurs œuvres religieuses remarquables. 

Nous croyons que M. Dusevel aurait bien fait de ménager un peu plus le P. 
Sanson, auteur de Vllistoire ecclésiastique d^ Abbeville, dont il traite les ouvrages 
savants et curieux de livres diffus et fatigants à lire ; un historien ne doit-il pas 
être indulgent pour ceux qui lui ont frayé la route qu'il parcourt ? 

CHARLES SALMON. 

DleAionnalre da ealto eaihoUqae, on Recherches sur rinstitulion des fét», 
l'origine des ornements sacerdotaux , leur forme primitive , l'ameublement des églises, 
les usages ecclésiastiqoes; etc., par M. l'abbé Pecoroe, curé de fiure»«n-Brajr, Paris, 
4859, in-8o de 336 pages (4 fr.). 

Cest une fort bonne pensée que de résumer une science quelconque soas la 
forme de dictionnaire, mais à la condition que les articles auront assez d'étendue 
pour donner des notions suffisantes. Nous craignons que M. Decorde n'ait voulu 
se restreindre dans- un cadre trop étroit; il s'est condamné par là même à ne 
pas mettre en usage les nombreux matériaux publiés depuis vingt ans sur les 
sciences ecclésiologiques. En se bornant la plupart du temps à résumer les 

* Lés onvrages dont deux exemplaires sont adressés à la Revue sont annoncés sur la 
couverture^ indépendamment du compte -rendu qni peut leur être consacré dans le Balleliii 
bibliographique. 



BULLETIN bibliographique:. 25^ 

travaux des ancieDS liturgîstes-, il a quelquefois reproduit leurs errears. Nous 
prendrons pour exemple les vingt-deux ligues qu*il a consacrées aux ciboires : 
tOn appelle ainsi, dit-il, une espèce de calice couvert, qui a succédé aux 
anciennes custodes, pour conserver les hosties consacrées. » Nous ferons 
remarquer tout d'abord que les mots ciboires et custodes, dans la langue 
liturgique, sont des termes généraux qui n'impliquent pas absolument l'idée 
d^une forme quelconque ; dans les anciens documents ils sont donnés indif- 
féremment aux boites rondes ou carrées, aux colombes, aux tours, aux 
coupes, etc. M. Decorde restreint donc beaucoup trop le sens de custode quand 
il la définit : « boîte dans laquelle on conservait TEucharistie , quand il était 
permis de remporter dans les maisons. » Il est inexact de dire que les ciboires 
en forme de coupe ont succédé aux custodes en forme de boUes. On connait 
des ciboires de la première forme au xii"" siècle, et on en voit encore 
beaucoup de la seconde au xiV. -— a Nous pensons, continue M. Decorde, 
qu'ils ont été mis en usage aux xv* et xvi* siècles, lorsqu'on commença 
à négliger remploi des baldaquins ou à changer leur forme. » Nous venons 
de dire qu'ils sont bien antérieurs à cette date. « C'est aussi k cette époque, 
a|oute Tauteor, qu'on plaça au-dessus du maître-autel, ou sur les fonts, ces 
magnifiques tourelles à jour qui précédèrent les tabernacles et durent servir 
à renfermer les premiers ciboires. » Les couvercles en forme de tourelles placés 
sur les fonts n'ont jamais eu pour destination de renfermer la réserve eucha^ 
ristique. 

Malgré ub certain nombre d'inexactitudes de ce genre, l'ouvrage de 
BI. Decorde, clair et substantiel, n'en sera pas moins fort utile à ceux qui ne 
peuvent se procurer des ouvrages plus complets^ mais fort coûteux , sur les 
nombreuses branches de l'archéologie liturgique. 

Vleim de Mdnto enfance 9 pnr M* Gkimouà&o bb SiiKT-lAiraEifT, Paris, 4859, 
î TOÎ. în-8* ou 2 vol. in-42. — (€• ou S fr.) 

Ces récits pleins de charme étaient destinés à rester renfermés dans l'intérieur 
d'une famille. Cédant à de hautes sollicitations, l'auteur les a livrés à la 
publicité. L'enfance de Jésus, de Marie, et des principaux saints y est racontée 
avec de nombreux détails et une ravissante simplicité. En ne jugeant cette 
œuvre qu'au point de vue de l'art chrétien , nous y voyons un véritable 
service rendu à notre cause. Les enfants et les jeunes gens qui auront pris 
goût à l'histoire des saints, dans un livre parfaitement approprié à leur &ge, 
seront disposés plus tard à continuer cette étude, et l'iconographie de nos églises 
pourra redevenir un enseignement populaire comme il l'était au moyen-âge. 

Étoilefl arehéoloi^iquefl jointes à la description du portail de Saint-Pierre de Moîssac, 
(Tam-et^aronne), par M. Tabbé J.-B. Fa&diac; Paris, 4839, 2 vol in-48 de 318 et 
520 pages, avec deux lilhogr. — (O fr*) 

Le portail de Saint-Pierre de Moissac date du milieu du xiii'' siècle. Il a trouvé 
dans M. l'abbé Pardiac un savant et habite interprête de ses sculptures 



^56 PULLETIN DIBLI0GRAPU1QUE. 

symboliques. L*auleur s*est bien gardé de les décrire sèchement et minolieu- 
sèment. Pour en relever Tesprit et la signification, il s'est livré à de nombreuses 
digressions. Il donne d'intéressants détails sur l'histoire de la cuculie^du 
capuchon, du scapulaire, sur les sépultures, sur les lépreux ; sur ricoBOgrapkie 
de la Triûilé, de la Sainte. Vierge, de saint Michel, des prophètes; sur le 
symbolisme du narthex, des deux vestibules, des vices et des vertus, etc. 
Ces digressions toujours intéressantes ne font point oublier à Bf . Pardiac le 
but principal de son œuvre et il démontre fort bien que l'idée mère qui a inspiré 
l'artiste de Moissac, c'est la gloire'de la vertu opposée au châtiment du vice. 
D'un côté, en effet, on voit le péché et ses suites, les emblèmes de la luxare, 
la mort de l'avare, son châtiment dans l'enfer; de l'autre, l'emblème de la 
béatitude céleste sous les traits de la Sainte-Famille; dans la région supérieure, 
le Roi de Gloire avec les phalanges triomphantes. En parlant du symbolisme 
des crosses , H. Pardiac appelle l'attention sur la forme tout exceptioaDelle 
du bâton pastoral qu'on voit à la cathédrale de Bordeaux , entre les mains 
du vénérable Pey-Berland, archevêque de cette ville (145^1463). C'est uo 
long bâton terminé par Une main bénissante. Est-ce simplement un emblème 
de la bonté et de la puissance de Dieu? Serait-ce une véritable main de 
justice, indiquant la puissance temporelle exercée par l'archevêque? Ne 
pourrait -on pas même y voir le symbole de la prière et des bonnes 
œuvres qui sont la vie et l'élément de la vie chrétienne et sacerdotale? 
Levare manus, dit Gassiodore, significat bonis operibus nuncupari. 

M. Pardiac a relevé en passant diverses erreurs où sont tombés quelques 
archéologues. Nous mentionnerons celle qui concerne les livres fermés on 
ouverts. On a dit que les premiers sont donnés aux prophètes, pour indiquer 
qu'avant la venue du Christ, la vraie doctrine était ijiconnue et que les livres 
ouverts indiquent que ceux qui les portent sont des apôtres ou des évangélistes, 
parce qu'alors la vérité a été promulguée et connue. Cette explication d'ailleurs 
avait été donnée par Guillaume Durand^ qu'il ne faut pas toujours croire sur 
parole. Pacciaudi , dans son savant ouvrage sur le culte de saint Jean-Baptiste» 
a réfuté sur ce point l'ingénieux évèque de Mende. M. Pardiac ajoute de 
nouvelles preuves tirées du portail de Moissac et il en conclut que le livre, 
ouvert ou scellé, signe de doctrine, est donné indifféremment aux person- 
nages de TAncien et du Nouveau Testament. 

I. GORBLET. 



REVUE 



DK 



L'ART CHRÉTIEN. 



ANCIENS VÊTEUElfTS SACERDOTAUX 

CT ANaER S TISSUS CONTSERVÉS EU FBANGE. 



fftOISI&MB AHTICLB *. 
CHAStJBLlî CONSERVÉE A SAINT -^ItAMBERT -SUR- LÔIRfî 

DÊPAITEMENT DB LA LOIRE. 

Sur les bords de la Loire » fleuve si riche en* souvenirs historiques , 

à quelques kilomètres de Saint- Etienne, s'élève la petite ville de 

Saint-Rambert W. L'antique église qui dresse ses murs bâtis en pierres 

de taille au centre de cette localité, suffirait pour éveiller l'attention 

des archéologues voyageurs et aurait déjà probablement obtenu les 

honneurs d'une publicité méritée, si l'édifice lui-même ne renfermait 

pas un de ces rares et curieux monuments, explorés depuis peu 

d'années, monuments dont l'étude attrayante absorbe l'homme qui s'y 

livre, au point de lui' faire souvent oublier les choses étrangères au 

cadre où il a voulu circonscrire son intelligence; je veux parler 

de la magnifique chasuble qui a fourni précédemment à MM. l'abbé 

• Vo7ez le n» de Jaio 1859, page 451. 

(1) Saint Kambert-snr-Loire, chef-lieu de canton (Loire), à iî kilomètres S.-E. de 
Uontbrison; 8,012 habiunts. 

Ton m. Août 1859. 22 



538 ANCIENS YÊTBHBNTS SACERDOTAUX 

Boué et de Caumont , le sujet d'intéressantes notices W. Grâce à 
Tobligeance de M. le curé de Saint-Rambert , il m'a été permis lors 
de la mission scientifique que j'ai remplie en 1853(2), de mesurer 
ce précieux vêtement sacerdotal et d'en calquer les tissus; c*est 
ce calque exactement réduit à l'aide du pantographe , que je viens 
placer sous les yeux de mes lecteurs : le détail d'ornementation 
suffisamment rendu par mon dessin , joint à l'avantage du coloris, 
feront de ee travail un complément indispensable aux planches d'en- 
semble , fort bonnes mais conçues sur une trop faible échelle, qu'édi- 
tèrent mes savants devanciers. 

M. l'abbé Boué, plus à même que tout autre de faire des recherches 
sur la chasuble de Saint^Rambert, n'a trouvé aucun document histo- 
rique qui s'y rapportât. « La tradition locale, » m'écrit cet honorable 
ecclésiastique 13)^ la vénère comme un vêtement ayant appartenu à 
Rambert, jeune seigneur lyonnais, mis à iiiort dans lé bugey par 
ordre d'Ebroïn, en 608« Le corps du saint demeura dans le lieu où 
il avait souffert le martyre et qui porte son nom (*), jusqu'en 1076, 
époque à laquelle Wildin, comte de Forez, le fit transporter où vous 
avez vu cette relique conservée à côté de l'objet de vos investi- 
gations. Il est difficile d'attribuer notre chasuble à saint Rambert, 
j'ai émis l'opinion qu'elle avait pu être offerte par le comte précité 
au moment de la translation du corps. » 

«(Jean de Bourbon , évêque du Puy-cn-Vélay, fils de Jean comte 
de Forez, habita le prieuré de SaintrRambert où il mourut en 1485. 
La chasuble proviendrait -elle de ce haut personnage? je répugne à 
le croire. » 

Les matériaux n'abondent pas, on le voit; une tradition fort 
vague et deux hypothèses dont la seconde est repoussée à l'avance 
par la sage critique de son auteur : il faut donc se restreindre aux 
premières opinions, admissibles l'une et l'autre quoique à un degré 
différent. Toutefois , avant d'aborder leur discussion , il est utile 
d'éclaircir les difficultés qui la hérissent, en la faisant précéder d'une 
description minutieuse du monument et de ses éléments constitutifs. 

(1) Notice sur la chasuble de Saint-RambeH'Sur'Loire y par M. Tabbé Boué, coré 
d^Ainay , iii-4o, grav. sur métal , Lyon. — Bulletin monum. , t. xti. — Abc. tT Archéologie, 
1851, p. 213. 

(2) Rapport sur les anc. vêt. sacerd., etc., par Ch. de linas, 1854 , p. 10. 
(B) Lettre datée de Lyon, 11 décembre 1853. 

(4) Saint-Rambert, cbef-lica de canton (Ain), sur l'Albarine, à 23 kil. N.-O. de BeUey; 
2,613 habitants. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 350 

La chasuble de Saint-Rambert, taillée dans une étoffe lancée soie 
et orU), mesure i m. 47 c. de haut et atteint i m. 69 c. dans sa 
plus grande largeur; elle affectait jadis la coupe demi-circulaire, 
c*est-à-dire la forme d^une de nos chapes actuelles, dont les bords 
extérieurs du diamètre rapprodiês et cousus de manière à décrire 
un cône, ne laisseraient à l'extrémité supérieure qu'une étroite 
ouverture pour passer la tète : des traces manifestés de mutilation 
pi^uvent surabondamment ce que j'avance. L'orfroi de même travail 
que le foiid, rétombe verticalement des deux côtés sans galons 
trassversaux qui lui fassent dessiner une croix- pàr-dévant ou par- 
derrière, usage, selon le R. P. Martin^ encore suivi eh Espagne. 

Le champ rouge de l'étoffe (F. la planche ct-jointè) ^ est partagé 
dans. le sens de sa hauteur par de larges raies équidistantés , 
auxquelles aboutissent à intervalles moins éloignés ^ d'autres raies 
plus étroites qui, disposées obliquement^ déterminent Une sérié de 
chevrons parallèles sur l'espace laissé libre entré les bandés pfin* 
cipalés. La distance entre ces chevrons est calculée de telle sof té , 
qu'elle ménagé un polygone formé de deux losanges allongés où 
fuêéei, soudés par une face. L'intérieur de chaque polygone penférme 
des couplés de lions et d'oiseaux affrontés , alternant les uns avec les 
autres sur la perpendiculaire, mais se répétant en largeur, si bîeti 
que le tissu est strié hoi'izontaïement par une ligne de lions placée 
entre deux lignes d'oiseaux et réciproquement. Les bandes verticales 
Bont chargées de grands quadrilatères, type dit œH^-perârix, ]posés 
en losange , et les bandes obliques , des mêmes ornements agencés 
^parallèlement pour obtenir une cor^respondance exacte aux points de 
jonction. Tout le système est contourné par une bordure ondée, où 
quoiqd'ayant subi dé notables altérations, je crois reconnaître la 
l'éminiscencé dés élégantes volutes qui orient certaines mosaïques de 
Pômpéï, aussi bien que le manteau d^une déesse sur un très antique 
Vase peint du Mu$eo Borbonico à Ni4[>lés, volutes qu^inspirèrent soit 
lé lituuM W augurai, soit les flots de la mer. 

L'orfroi aussi curieux que lé reste (3), l'appelle ces immenses oraria 

(1) La chasuble y où le dessin se montre perpendiculaire snr la face antérieare ethori- 
tOBfal sur i'âotre , m'a pat'a confedUonnée sans denture (j'excepte la couture centrale]^ 
si bien que chaque lai d'étoffe devait avoir au moins deux mètres de laf genr. 

{%) dn pent consulter à ce siget le Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, 
par Anthony Rich, p. 370. 

(3) Je r^rette vivement de ne pouvoir publier ici cet orfroi , et je renvoie le lecteur 
mx planches de MM. Boue et de Gaumont. 



340 ANCIENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

que les minisires des églises grecque et arménienne revêtent par-dessus 
leur costume sacerdotal; il consiste en une bande large de m. 154 m., 
que prolonge de chaque cdté un galon d*or encadré de filets rouges 
séparés du dessin majeur par un filet blanc : ce dessin sur champ 
mi-parti rouge et violet, figure une espèce de méandre ou entrelacs 
rectiligne trop compliqué pour le décrire, et dont les branches alterna- 
tivement interrompues , tracent une rangée de losanges disposés le 
long de la perpendiculaire centrale où ils inscrivent des quatrefeuilles. 

L'ornementation de Tétoffe comme celle de l'orfroi , est complètement 
en fils d*or tordus autour d'une âme de soie jaune, et détermine sur 
le fond une légère saillie. 

A qui regarderait superficiellement la chasuble de Saint-Rambert, 
ouFétudierait avec des idées préconçues, l'origine orientale de ce vête- 
ment semblerait incontestable; en effet, les matières employées et les 
procédés de fabrication sont identiques à ceux que j'ai indiqués plus 
haut dans ma Notice sur la chasuble de M. Compagnon. Songerait- 
on d'ailleurs à discuter la tournure un peu byzantine dès lions et des 
oiseaux , après avoir rencontré le quadrillé œil-de-perdrix sur les soieries 
d'Alep et de Syrie de toutes les époques, quadrillé que j'ai vu moi-même 
orner une écharpe exécutée en 1856 par un ouvrier maure de Tétuan (^). 
Néanmoins , ces impressions dont on n'ose pas se défendre au premier 
aspect, vont s'évanouir en face d'une critique plus approfondie. 

Je commence par poser en principe, que l'art oriental repousse autant 
que possible les lignes droites (^) et surtout les angles qui résultent de 
leur intersection; s'il couvre certaines étoffes d'un quadrillage continu, 
ce sont presque toujours des tissus légers et monochromes, et si par 
hasard , comme le magnifique patle hispano-mauresque vert et or sur 
fond chamois, publié par M. l'abbé Bock (3), en fournit un exemple , 
le canut W arabe attaque franchement les losanges, il les environne 
d'inscriptions et de fantaisies alhambresques qui ne permettent pas 
l'ombre d'un doute sur leur nationalité (M. Or, ce cas est loin d*être celui 

(1) J'ai yu cette écharpe à Cambrai, au Congrès de 1858; eUe appartient à H. le comte 
de VendegieS qui l'a fait tisser devant lui^ avec de la soie fournie par lui, soie dont Texcédant 
hii fut rendu. Le quadriUage oriental ne s*est pas modifié depuis le xii« siècle, même sous 
l'influence des métiers à la Jacquard. 

(2) Excepté bien entendu les étoffes rayées ou à lignes, pallia virgala, pallia cum litHî, 
de tous temps communes en Orient. 

(3) Gescfûehte der lUurg, gew,, lief. i, taf. x. -* Cette étoffe a ^tô reproduite avec 
modifications dans la légende, par la maison Le Mire, de Lyon. 

(4) Expression lyonnaise qui signifie ouvrier en soie. 

(5) Je renvoie au tapis oriental ligure dans le Geschichie, etc., lief. i, taf. xv. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 341 

de rétoffc de SaintrRambert^oùsauf un simple détail , la ligne droite 
et ses combinaisons géométriques dominent avec une rigueur absolue. 

L'attribution orientale écartée, apparaît au second rang la prove- 
nance byzantine , dont l'adoption fournirait beau jeu à la tradition 
locale ; car d'après le témoignage explicite de Procope (*) et Zonare W , 
riodustric de la soie ayant été introduite au vi« siècle dans les pays 
baignés par la Méditerranée, et le supplice de saint Rambert datant 
du vu*", on pourrait admettre qu'un manteau de ce personnage a 
servi à confectionner notre chasuble. 

L'origine hellénique des ornements échiquetés ou losanges n'est 
guères contestable: les palUa scutulata W peints sur quelques vases 
antiques en sont la preuve. Des Grecs, ce thème décoratif passa aux 
Romains qui l'appliquèrent, non-seulement à leurs habits, mais encore 
à leurs constructions (^); les Byzantins, successeurs des Romains, ne 
l'employèrent pas moins que ces derniers, car on le trouve mélangé 
aux roues (paUia circumrotata) ^ sur plusieurs dyptiques consu- 
laires W, tels que l'ivoire représentant Othon II et Théophanie W^ les 

(1) et Sab idem tempus venerunt ex Indià qaidam monachi , et cum Justinlanum 
Aagustum satagere inteUexisscnt, ne scricum à Persis Bomani ampUùs mcrcarentur , 
coDvento imperatori promiserunt rei sericaris ità se provisuros, ut nanquàm Romani à 
Persis hostibus suis^ aliâve quâpiam gente cjusmodi mercimonium peterent : diù se in 
Seriadà, quam Tocant^regione Indorum populis frequenti,moratos esse, et conficiendi 
in Orbe Romano serici rationem ibi perdidicisse. Crebrisautem interrogationibus percontanti 
imperatori^ ità ue se rcs haberet^dixere monachi^ quosdam esse vermes serici opiûces, 
natorâ magislrà in opus semper incumbcre subigente : deferri quidcm hùc vivos non 
posse vermes, sed expeditè et facile generari :singuloram partaum ova esse innmncra : 
hsc homines tnalto post tempore qaàm sunt édita, integereflmo, et qnamdiùsatis est, 
tepefacta sic fovere ut ammaUa propignant. Qus cùm iiU enunciASsent„ libcralibus 
imperatoris promissis inducti, ut re verba firmarent, Indiam rcpeticrunt^ undè cùm ova 
asportassent Byzantium, servata, de quft dictum est ratione, ea novo ortft mutarnnt 
in Termes, qaos mori foliis alunt. Hlnc ccBpta ars conûoiendi posteà serici io Romano 
imperio. » De bello gothico^ lib. rv, cap. xvu. 

(2) Annales, 1. 1, lib. xiv, cap. ix, p. 69, édition de Du Gange. 

(8) Cette expression est prise ici dans le sens adopté par M. Anthony Rich , Dici, des 
anU rom. et grecques , p. 571. 

(4) Reticulaia structura, opus retioulatum. Voir les figures gravées dans le Dictionnaire 
deRich^p. 584. 

(&) Notamment les dyptiques des consuls Areobindus et Flavius Félix , (Gori , Thés, vet, 
dyptichorum, t. i, pi. i et 1 . ^-' Arts somptuaires , i. i, pi. 1), du consul Clementinus, 
[Mél. d'arch. , 1. 1, pi. ^7) , du consul Boêce {T^es, vet, dyp, ,i.ï, pi. 4) , du consul Magnus 
{Arts somp,,U i, pi. 2) et un ivoire de la bibliothèque Impériale reproduit par Du Gange , 
De ntmmis inferioris œvi. J'ajouterai à cette liste le dyptique conservé dans le trésor de 
la cathédrale de Saint-Etienne , à Halbcrstadt (étits Prussiens) et figuré dans le Geschichtey 
c/c.,lief. ii,Uf.i. 

(6) Arts somptuaires , i« siècle. 



342 ANCIENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

figures de sainte Hélène W, de l'empereur Thèodose W et benaii 
monuments du Bas-Empire. 

D'autre part, les oiseaux et leâ lions figurés sur la diisrit 
Saint-Rambert , présentent certaines analogies avec leurs 
byzantins des étoffes reproduites par Tabbé Bock, le R. P. M 
et M. Gaussen (3); cependant un peu d'attention fera voir qœ si 
rapprochement est possible quant aux formes et aux pûsa,e 
rapport n'existe plus dès qu'on étudie le style , car il deviol à 
clairement démontré qu*u^ élén^ent plus jeune se faisant joi 
travers la raideur byzantine, a voulu ranimer en VaûégM 
dessin lourd quoique souvent grandiose de Féccde de GonstantliA 
Je ne n^'arrèterai donc pas encore aux manufactures batàsf 
Justinien , et suivant la marcbe progressive de rindostrie smi 
vers l'Occident , j'accompagnerfii cette industrie en Sicile où j'op 
atteindre enfin la solution poursuivie dans n^on Iravidl 

Je n'ai jan^ais rencontré ailleurs que dans cette ile incom|ini. 
un emploi aussi fréqueqt d^s carrés et des losanges , è nuffl » 
caractères saillants du vêtement de SaintTRanjbert et qui âta* 
bien rarement les tissus byzantins mis en lumière jusqu'à frés^' 
les mosaïques de la chie$q delV ammiraglio [Mariorana) à Pakntt 
des Dames de Monréale, Messine, Géfalu, œuvres d'artistes si* 
grecs, m'en ont procuré des exemples par centaines, m» a 
dernière ville m'a fourni quelque chose de mieux. Dans la sacrisfc* 
son église cathédrale , est conservé sous un globe de verre iw 
d'autres souvenirs du roi Roger II, un fragment de la crintwe* 
ce prince, où la soie et l'or dessinent un véritable of^ ^ 
latum (8); une seconde étoffe antérieure peut-être et du j^hmi^ 



(1) Arts somptuaires, rass. byzantins , a* siècle. 

(2) Mënologe ms. de Basile II, t. ii , p. 837 , fin du ix? siècle; graTore mlx^^^ 
MéL cCarch, , t. ii , p. 256 , fig. B. 

(3) Geschichte, etc, lief. i,Uf. 3 et K.^Méi. 4'arch,^ t, m , pi. 20. r-^^ 
archéologique, 

(4) Les Mél. dlarcfu, t. m, pi. 15, présentent une sort^de taffetas tioWàJflfl^ 
{œil-^e-perdri^i), que le R. P. Martin attribue à l'industrie byzantine et cela ssnsfo"*"* 
tr^-certain , puisque la disposition réticulée appartient à lH>rient ausâ bienqn'àlW' 
he seul palHum scutulatum (écbiqueté) dont Torigine grecque ne me semble pas a^ 
est une étoffe jaune à canards qu cygnes bleus , du trésor d'Aix-la-Chapelle. *W' 
rf'flrcA.,t. u,pl. H. 

(5) Le R. P. Benso, religieux bénédictin du monastère de San-Marlino, an^^sas 
Monréalc, m'avait indiqué ces précieux débris, que j'eus cependant beaucoup «I«P^J 
voir; non que les chanoines de Céfalu y missent de la mauvaise volonté, bienaa 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVES EN FRANGE. 545 

sans doute y puisqu'elle porte un chef couvert de caractères pseudo- 
arabes W , peinte sur un manuscrit de la Bibliothèque Impériale (2) , 
présente exactement la même disposition : enfin, auxxui^ et xiv'' siècles 
les ateliers siciliens fabriquèrent des orfrois spécialement ornés de 
losanges et de carrés (s), marchandise dont la consommation fut 
grande et Tusage très-répandu , à. en juger par les restes nombreux 
existants sur tous les points de TEurope chrétienne. 

Il n est pas jusqu'à la bordure ondée des raies et le méandre de 
Torfroi , qui ne viennent appuyer Tattribution dç la chasuble de 
Saint-Bambert aux manufactures siciliennes; les types décoratifs 
précités y communs dans Tltalie méridionale, ne pouvaient être rares 
chez sa voisine, et si l'ouvrier ne les a qu'imparfaitement incités, 
il faut s'en preni^re autant aux difiQcultés du tissage, qu'à un manque 
d'habileté chez le dessinateur du carton. 

Quaqt aux lions, je n'en ai pas encore vu, il est vrai, sur des 
patles incontestablement palermitaios W , mais c'est déjà quelque 
chose d'avoir établi une distinction, toute légère qu'elle soit, entre 

mais comme la plupart de leurs confrères en France, ils comprenaient difficilement qu'an 
homme Jouissant d'à peu prôs toutes ses facultés intellectuelles , risquftt sa bourse et sa 
santé pour suivre à la piste quelques centimètres do vieux chiftons. Ce ne fut donc qu'après 
ayoir ibspeoté le chapier et les armoires de la sacristie, que je finis par m'entendre avec 
le respectable trésorier de la cathédrale ; aussitôt le digne ecclésiastique mit à ma disposition 
les objets fjne je cherchais et que je m'empressai de dessiner. Pour les trouver, j'avais 
passé quinze heures en mer sur une firéle barque où quatre hommes n'avaient pas toutes 
leurs aises , et pareille chance m'attendait au retour. 

(1) Consulter le Mémoire publié au sujet de l'emploi des caractères arabes dans l'orne- 
meutation ^ etc. ^ par M. A de Longpérier^ Retme arch. 1. 11^ p. 696^ 1846. 

(S) Arts sompiuaires, étoffes^ pi. 14 n« 1. Le us. 6784 où le tissu a été copié date du 
xpf siècle 9 mais une a9tiquité beaucoup plus grande doit être accordée au modèle. 

(ft) Je compte revenir plus tard sur cette question d'orfrois^ me bornant à dire pour le 
moment que le Musée de Quny possède une ancienne étoffe ornée d'un réseau de grandes 
mailles hexagonales blanches sur fond vert, laquelle étoffe est d'origine incontestablement 
sicilienne^ de plus que j'ai eu en toute propriété et dessiné ^ deux autres tissus presque 
semblables. 

(4) Une planche du Portefeuille arch, , représente un parement de pupitre (sic) appar- 
tenant à l'église de Lentilles (Aube). Cette étofle jaune à dessins verts ^ est ornée d'animaux 
parmi lesquels figurent des lions analogues à ceux de Saint-Rambert. Aucune description 
n'étant jointe à la planche , et , n'ayant pas vu l'original^ j'ignore s'il est en laine ou en 
soie et n'ose lui attribuer une patrie. Un autre lion soulpté en marbre blanc sur le 
tombeau du pape Clément II (mort en 1047) , à Bamberg (Bavière) , offre des rapports plus 
grands encore avec les images que je cherche à interpréter; or, ce tombeau qui date du 
xii«-xin« siècle a été exécuté en Italie, car on y sent déjà l'art qui inspira le monument 
funèbre de Frédéric à Palerme. Mélanges d'arch,, t. iv, pi. 29 et pp. 273, 274. 



544 ANCIENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

ranimai qui m*occupe ici et les lions de Byzance. Quant aux oiseaux, 
ils figurent en moindres dimensions sur une étoffe dont je parlerai 
tout à riicure (*). 

A ces arguments qui roulent sur le système d'ornementation , j'en 
'joindrai un nouveau , emprunté aux procédés de teinture et de métier. 
La chasuble de Saint-Rambert, cramoisie sur ma planche, est aujour- 
d'hui en réalité d'un rouge brique fort sale; ce ton disgracieux 
qu'ont pris également les parties claires de l'orfroi, ne me semble 
pas naturel et résulte de l'action du temps, jointe ^ux effets de 
l'huipidité sur une couleur plus agréable à l'œil. Or, le tissu exhumé 
du tombeau de l'impératrice Constance à Palerme P), tissu identique 
9U nôtre, d'élénjients et de travail , et cou) me lui altéré par une longue 
réclusion (3), présente exactement la même teinte. D'une telle 
isochromie , je cpnclus que de part et d'autre , les soies ayant subi 
une préparation tinctoriale inusitée chez les ouvriers de rOrienl et 
de Constantinople, dont les couleurs ne passent jamais, ces soies 
doivent sortir d'im lieu étranger à ces contrées et avoir été façonnées 
sur un point commun, assertion que vient corroborer la similitude 
des tissages. Si réloffe^de Constance est sicilienne , ce qui n'est pas 
douteux, la chasuble revendique pareille nationalité. 

L'origine insulaire de notre vêtement établie aussi nettement que 
possible, reste à chercher l'époque où il est sorti des ateliers 
palermitains ; si on désire Pétudier avec fruit, cette question veut 
être envisagée d'un peu haut, et j'ai besoin pour la traiter à fond, 
de remonter à l'introduction de la sériculture en Sicile. Aussi, 
quoique le terrain sur lequel j'ose m'avenlurer soit légèrement 
hypothétique, je prie instamment le lecteur de m'y suivre, confiant 
dans son indulgence et dans ma bonne volonté pour éclaircir l'une 
des phases les plus obscures de l'histoire industrielle en Europe. 

(1) Cette étoffe est celle du tombeau de Gonstaace (1198). Les oiseaux, aigles eu 
peiToquets sont si petits qu'une comparaison est difficile à établir, mais ces mêmes 
animaux tissés en or et en soie violette, sur une chasuble attribuée à saint Bernard, 
(Portefeuille arch.), ont à peu près le galbe des aigles de saint Rambert. 

(f) Les objets précieux que renferme l'admirable cathédrale de Palerme , m'ont été 
communiqués avec toutes facilités pour dessiner , par M. le chanoine Manciao , trésorier 
de cette église et professeur do pbilpsophje à l'Université royale. J'avais dû au vénérable 
duc de Serradifalco , la connaissance de l'aimable et docte M- Mancino, avec qui j'ai noué 
une de ces relations que le temps et la distance n'effacent jan^ais. 

(3) J'estime que sept siècles do réclusion au fond d'une sacristie privée d'air et de 
lumière^ sous notre ciel froid et humide^ équivalent au môme laps de temps passé entre 
les parois d'un sarcophage. élevé dans les cathédrales aérées du Midi de l'Europe. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVES EN FRANGE. 345 

CamilIoGallOy dans son mémoire Del seiificio di Sicilia (0, appuyé 
sur quelques passages d'Othon de Friesingen W et de Nicélas Chonia- 
tes (3) , historiens dont la version avait été adoptée avant lui par d'autres 
écrivains tels que Sigonio(^), Giannone P) et Caruso (6), rapporte que 
les premiers ouvriers en soie de la Sicile et de la Fouille, furent des 
captifs enlevés à Thèbes, Athènes et Corinthe, lorsque Roger II ravagea 
la Grèce au milieu du xii« siècle. Cette opinion que M. F. Michel 
présente sous toutes réserves C'), le savant M. Amari était loin 
de Tadmettre en 1846 W; bien plus, il a fait depuis de nouvelles 
découvertes qui, si elles n'assignent pas une date mathématique, 
détruisent l'assertion des auteurs précités, en prouvant de la 
manière la plus claire et la plus positive, qu'il y avait en Sicile un 
commerce de soie et des ateliers de tissage, bien longtemps avant 
l'arrivée des Normands. Voici comment s'exprime à ce sujet l'illustre 
orientaliste palermitain dans sa Storia dei Musulmani di Sieilia (^) : 

(1) // setificio in Sicilia , saggio storico-politico di Gamillo Gallo , e Gaagliardo , 
palermltano^ p. 169. Ce mémoire est imprimé daus le premier volume de la Nuova raccolta 
di opuscoii di autori Siciliani , Palermo^ nella reale stamperia. 4788. 

(2) zii* siècle. «Inde ad interiora Grsciœ progressif Cioriotham, Thebas, Âthenas... 
expQgnant; ac maximâ ibidem prsdà direptà^ opifices etiam qui sericos pannos texere 
soient^ ob ignominiam imperatoris illias^ saique principis gloriam, ia captivos dedacunt. 
Qaos Rogerios in Palermo^ Siciliae metropoli^coliocans^ artem illam tezendi suos edocere 
prscepit, et exblnc praedicta arsilla, priùs à Graecis, tantùm iater Cbristianos habita, 
Romanis cœpit patere ingeniis. » Otto[Frising. episcopi. de Gestis Friderid f, etc., 
lib. i,cap. 33. • 

(3) .... Gorinthiis tantùm et Thebanis ignobilioribus excoptis, et iis quisubtilem telam 
texebant^ formosisqae et locupletibus molieribas ejusdem artificii peritis : ac hodlè 
quoqae Thebanorom fllios^ et Corinthiorum in Sicilia texendis pretiosis auratisque vestibus 
(tu/ €ta/uurw xau ^<fvaoncumf¥ (rroAwr)v incumberevideas^ quemadmodùm Eretrienses 
olimapud Persas. » Niceiœ AeominaH Choniatœ Annales, de Manuele Com»e»o, lib» il, 
cap. I. Cet historien mourut à Nicée, en 1216. 

(4) De regno Italiœ, lib. xi. 

(5) Storia civile del Regno di NapoH, lib. xi, cap. vu, 

(6) Mem, istori, délia Sicilia, 1. 1, part. 2 , hb. ii. — V. encore Fazello , de Rébus siculis, 
decad. i , lib. i, et Palermo nobile, p. 245, anno 1147 et 1148. 

(7) Recherches, etc, sur le commerce, etc., t. i, p. 73. 

(8) (S Je suis persuadé que cette manufacture existait longtemps avant et que les captifs 
Grecs, hommes et femmes, ne firent qu'augmenter le nombre des ouvriers.» Journal 
asiatique, etc. , mars 1846 , Recherches, etc. , 1. 1 , p. 74. 

(9) «lu fatto d'opificii , abbiam ricordo del prezioso drappo,al certo di seta,detto di 
Sicilia^ del quale se trov6 una catasta tra i tcsori d'Abcla^ flgliuola del Galifo fatemita 
Moezz^morta in Egitto in su la fine del dccimo o principio del undccimo secolo. Che 
innanzi quell'età si lavorasse la seta in Sicilia lo prova d'altronde la biografia del pio 



546 ANCIENS VÊTEMENTS SAGERDOTAUS 

«En fait d*indu&trie mentionnons Tétoffe précieuse , certainement en 
soie, dite de Sicile, et dont on trouva une immense quantité parmi 
les trésors d*Abda, fille du khalife Fathimite Moezz, morte en Egypte 
à la fin du x^ ou au commencement du xi* siècle U). Mais que la soie 
ait été travaillée en Sicile avant cette époque, ceci est prouvé 
â*ailleurs, tant par la biograghie du dévot Âbou-Hasan-Hariri^ que 
par le nom de Ealat-et-TirMi ^ château aujourd'hui abandonné près 
de Gorléone (^). 1) Or, si la fabrication des soieries en Sicile et la 
certitude en ce pays d'un château des ouvriers ou du directeur 
du Tirâz i^) , au commencement du x« siècle , battent singulière- 
ment en brèche le sentiment d'Othon et de Nicétas, écrivant, le 
premier sous une inspiration trop favorable peut-être aux maisons 
de Hauteville et de Souabe, le second probablement mal renseigné 
sur des faits antérieurs â sa naissance et pour lui d*un médiocre inté- 
rêt , quelles déductions ne tirera-t-on pas de l'existence au ix» siècle, 
d'un musulman sicilien faisant le négoce des soieries W, et vendant , 
non pas des marchandises achetées à l'étranger, mais celles qu'il 
façonnait lui-même : en effet, d'après Térudit africain Abou-SoIe!man- 

Aboa-Hasao-Harlri, e v*aco6oaa il nome di KaUt-et-Tirazi, casteUo in oggi abbandooato 
presso Gorleone^ non che il regio Tirdsf di Palermo, avanzo deU'iadustria arabica nel 
daodeeimo secolo, di che sarà detto al suo luogo.» Sioria dei Musulmani di SieUw 
seriita ia Micheh Àmari, t. H, p. 448. Florence, 1858, 

(1) Abda mourut sous le règne d'Hakem (996-1021) ; elle laissa beaucoup de trésors parmi 
lesquels trente mille soikhes (ou scboukkes, ooupons d*étoffe) siciliens. M. Amari qui 
a puisé ces faits dans llûstoire d'Egypte par Abou-Mehasin (ms. de la BibL Imp de Paris, 
ancien fonds ^ 660, fol. 103 ^R.) trouve que ce chiffre sent un peu les Mille et une Nuits, 
mais il pense en même temps que le chroniqueur n'a pu inventer une étoffe qui n'existait 
pas. Sioria dei Musul. , etc. , t, n , p. 448 not. 5, 

(2) Aijyourd'hui Calatrasi^ château situé entre Gorleone et la Plana dei Grcci, province 
de Palerme , à 9 milles de Giato et 8 de Gorleone. 

(3) Kalat-et-Tirazi ne signifie pas autre chose. Cependant, Tirâz d'après n)n-al-Khatib, 
écrivain arabe, veut dire littéralement, étoffe précieuse sur laquelle les noms des sultans, 
des princes et d'autres riches personnages étaient inscrits {Recherches, etc., 1. 1, p. 289); 
mais ce mot par synecdoche , exprime aussi l'atelier du tissage , Tirai , hôtel du Tirâz, c'est 
dans ce sens que l'emploie l'historien Ebn-Raldoun. — De Sacy , Chrestomathie arabe ^ t. o, 
pages 287 et 305. — Recherches, etc., 1. 1, p.75. — Le pcAîe de M. Compagnon est à ce 
compte un véritable Tirâz. 

(4) Abou-Hasan-Hariri mourut eu 934; ses récits sont transcrits dans le précieux recueil 
biographique arabe intitulé Rhiàd-en-Nofûs (les jardins de l'esprit)^ ms. unique et de la 
plus haute importance, no 752 de la Bibl. Imp. anc. fonds arabe .-^S/orîa dei Musul. , etc., 
t. II, p. 226. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVES EN FRANCE. 547 

Rebi-Kattan, auquel on doit la vie d'Abou-Hasan, ce dernier ne quit- 
tait son métier à tisser que pour s'exalter aux heures de la prière (0. 
Si Ton venait dire aujourd'hui à un homme connaissant tant soit 
peu ritalie méridionale, qu'en pleine paix, en plein xiv siècle, une 
industrie inconnue la veille dans cette contrée, y est devenue subi- 
tement florissante, la nouvelle paraîtrait au moins surprenante. 
Qui donc oserait affirmer qu'à une époque barbare, après des luttes 
aussi longues qu'acharnées, un peuple guerrier et fanatique ait à 
peine mis trente ans (^), pour planter les mûriers, élever les vers, filer 
la soie, la teindre et la tisser, quand il était environné de races qui 
devaient le haïr et se montrer hostiles à son égard , vu la difiEérence 
des croyances religieuses ; de telles prétentions ne sont pas admissibles. 
Il faut, à man avis, reculer plus loin encore, sans se préoccuper de 
l'histoire écrite, et faire remonter l'introduction de la sériculture dans 
la Trinacrie, aux temps de calme et de tranquillité relatives qui 
suivirent le retour des Byzantins commandés par Bélisaire. Je ne 
soutiendrai pas que Justinien et ses successeurs immédiats envoyèrent 
des canuts en Sicile: s'y maintenir était déjà beaucoup pour ces 
princes. Mais une domination continue de trois siècles W, est longue 
et permet bien des améliorations : qui sait si parmi les conséquences 
du séjour de l'Empepeur Constant H à Syracuse, où il mourut assassiné 
en 668 , on ne doit pas comprendre l'établissement des magnaneries 
et des industries qui en découlent. Les historiens se taisent à cet 
endroit, qu'importe leur silence; la pauvreté des Annales sicilienne^ 
pendant les deux cents années qui précédèrent l'invasion sarrasine, 
a plus d'éloquence à mes yeux q^e les belles phrases des écrivains 
hommes do cour : cette pauvreté , à une période où la force brutale 
était presque tout et la force morale presque rien, me donne 
l'assurance d'une paix intérieure avec laquelle n'avaient rien à 
démêler les chroniqueurs vepus à la suite ^q Procope, comme 
Nicétas et Othon de Friesingen , qui accordent à peine quelques lignes 
à l'industrie parmi leurs récits de batailles, d'intrigues et de négo- 
ciations diplomatiques. Donc , si comme j'en suis presqu'entièrement 
convaincu, la textrine palermitaine progressa à la suite d§ la textrine 

(1) Khiàd-en-ffosût , fol. 79 , T. — « ... Un nom flito semppe a su telaic; triste e sflenr 
zioso^ se non che a volta a voita prorompeva in riagraziameati e lodi a Dio.. . 9 Siùria dei 
Musuim, diSiciL T. 11^ p. 290. — i7arfr, en arabe , signifie soie; le dérivatif par Tadjonc- 
tion de i'î ou de Vy exprime l'homme qui fabrique ou vend la soie , en itatien setaiolo, 

(9) Les Sarrasins descendus pour la première fois en Sicile l'an 8i7 n'eurent chassé 
complètement les Grecs qu'en 879. 

(3) 545-837. 



348 ANCIENS VÊTEMENTS SACERDOTAUX 

grecque dès le viii^ ou le ix*" siècle/ et continua à prospérer durant 
Toccupation arabe , il deviendra facile d*expliquer pourquoi elle imita 
le style byzantin , témoin les vêtements du roi Roger W et la chasuble 
de saint Rambert, en même temps qu'elle copiait les modèles orientaux 
qui lui inspirèrent la robe funèbre de Constance et le suaire de saint 
Potentien (*). D'ailleurs , le texte d'Othon de Friesingen, le plus 
ancien et le plus explicite de tous, celui qui sert de base au système 
de Galio, est-il déjà si clair qu'on ne puisse l'interpréter dans un 
autre sens ; j'y lis en effet , que Roger fit conduire à Palerme les 
ouvriers capturés à Athènes, Thèbes et Corinthe, qu'il leur ordonna 
d'apprendre aux siens Tart de tisser de la soie [artem illam texendi 
siu)$ edocere prœcepit) , et qu'à partir de là , cet art connu des Grecs 
seuls parmi les Chrétiens, cesse d'être un secret pour les Latins 
[Romanis). Ceci est positif sans doute; pourtant je demanderai jusqu'à 
plus ample informé > si la Sicile , antique colonie grecque , dont la langue 
usuelle avait jadis été le grec et devait offrir au xii^ siècle une confusion 
d'idiomes où l'élément Romain entrait à peine pour un tiers W, était un 
pays tout à fait latin aux yeux de Tévêque allemand, et si l'expression 
suos ne désigne pas la descendance des conquérants septentrionaux (^), 

(1) Avec la oeiotore de Ro^,on conserve à Céfalu ua reste de sa tunique; c'est qq 
^/o^encum lancé, dont le fond bleu est couvert de cercles rouges entrelacés de manière 
à former des quatrefeuiUes, lesquels sont cantonnés de bouquets. J*ai remarqué la même 
disposition géométrique sur les vêtements sacerdotaux que présentent de fort andennes 
peintures au Musée de Sienne. 

(2) Cette étoffe que possède le trésor de la cathédrale de Sens a été pubUée dans le 
Portefeuille archéoL de M. Gaussen; eUe fut donnée, le 19 octobre 1029, par le roi de 
France, Robert. La certitude d'une origine sicilienne bien constatée par les arabesques qui 
orient les cercles de ce palliwrn cireumrotatum, m'avait fait reculer devant une date 
aussi ancienne que 1029 (Rapport , etc. , 1857 , p. 14) , mais aujourd'hui je n'hésite plus 
à l'admettre. Au reste le suaire de saint Potentien offre les mêmes couleurs et le même 
travail que la tunique de Roger II. 

(3) Deux cents ans après la conquête de la Sicile par les Romains, l'historien Diodore, 
qui vivait sous Auguste, écrivait encore son ouvrage en grec, et tous les noms de lien 
répandus sur la surface de l'Ue, ont à peu d'exceptions près, une origine grecque ou arabe. 
D'ailleurs, l'élément hellénique à supposer qu'U se fût effacé sous les Romains et les Goths, 
avait dû refleurir de nouveau pendant les trois siècles de la domination byzantine, aussi 
lorsque Roger II fit graver une inscription dédicatoire pour l'établissement d'une horloge 
dans son palais à Palerme, inscription qui n'a pas changé de place et date de 1142, ce 
monarque voulut qu'on employât les trois langues parlées dans ses états, savoir, le latin, 
le grec et l'arabe. 

(4) Suivant Ebn-Djobalr , les rois de Sicile avaient dans leurs Tiràz des ouTrières 
franques ou françaises. M. Aman, Journal asiatique, etc, , mars 1846. » Recherches, etc., 
p. 76. — V. encore , ibid. p. 82. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVES EN FRANCE. 349 

plutôt que la population conquise , au sang mêlé comme son langage , 
de Grec et d'Arabe , éléments dont les siècles , les Angevins et les 
Espagnols n'ont pu complètement effacer les types vivaces. En tout 
cas, le passage lantùtn inter ehristianos habita établit une distinction 
suffisante entre la Sicile chrétienne et la race siculo- musulmane qui, 
elle aussi, travaillait aux ateliers royaux suivant le témoignage 
d'Ebn-Djobaïr ; car cet écrivain arabe du xii'' siècle, cite un certain 
valet de cour nommé Yahya ou Jean employé à la manufacture où il 
brodait les habits du roi , comme lui ayant fourni des renseignements 
sur Guillaume II et son palais, renseignements indiquant que celui 
qui les avait donpés professait l'islamisme (0. 

J'aurais pu me dispenser d'entrer aussi avant dans une question 
encore bien loin d'être épuisée , et me borner à l'attribution banale , 
Orient — xu*' siècle , — avec laquelle on tourne la difficulté quand on ne 
réussit pas à la trancher. Cependant, si j'ai su prouver qu'au' x* siècle il 
y avait en Sicile des manufactures de soieries, où les dessins empruntés 
à Byzance , prenaient place à côté des modèles venus de Bagdad , on 
admettra qu'en 1076, alors que les Normands étaient maitres de l'ile 
entière W, un grand seigneur français ait acheté pour l'offrir à son 
église privilégiée, quelque païle tissé dans l'hôtel du Tirâz^ à Palerme. 
Toutefois > je ne prétends pas garantir ici la probabilité d'une hypo- 
thèse personnelle à M. l'abbé Boue, hypothèse basée sur des conjectures 
plus ou moins rationnelles; ce que j'affirmerai, parce que je l'ai vu, 
c*est qu'un ange de la cathédrale de Céfalu (3) porte un Orarium qua- 
drillé semblable aux raies de la chasuble de Saint-Rambert et que 
le manteau dont est revêtu l'amiral Georges d*Antioche sur une 
mosaïque W, est identique de couleur et de dessin au détail précité 
de notre étoffe, laquelle conséquemment ne peut être moins ancienne 
que la première moitié du xii* siècle, date authentique de l'église de 
Célafu et de la chiesa delV ammiraglio. 

(1) F. liichel, HecftercJieSj de» > 1. 1^ p. 80. 
(a) Palerme fat pris par les Normands en 1071. 

(3) rai dessiné VOrarium dû cet ange placé au 3« étage , côté de TépUrc; il fait partie de 
Tadmirable décoration en mosaïque qui contourne le chœur. L'étoffe est fond d*or quadrillé 
de rouge , le centre de chaque carré occupé par un besant alternativement rouge 0t bleu. 

(4) Georges d'Antiocbe , célèbre amiral de Roger II ^ fit bâtir Téglise dite de la Martorana 
ou deir ammiraglio , à Palerme, et quoique ce monument ait été bien remanié depuis le 
zu« siècle^ il a conservé une mosaïque contemporaine de son fondateur où celui-ci figure 
prosterné devant la Sainte Vierge; la planche, p. 78 du Palermo Bantico de S. Morse 
donne l'idée générale de la mosaïque de Georges, encastrée aujourd'hui dans le mur 
d'une chapelle en face do l'entrée publique. 



350 ANCIENS YÊTEMENTS SACERDOTAUX 

Une critique sévère pourra formuler plus d'une objection à rencontre 
des idées que je viens d'émettre ; j'ignore en général la nature de ces 
objections , car si je les connaissais à l'avance > je ne m'y exposerais 
certes pas de gaité de cœur : il en est cependant que je prévois et ne 
Veux pas laisser de côté sans y avoir répondu; voici les principales. 
D'anciens inventaires de la chapelle royale et de SantOrMairia deW 
amtniragUo , à Palerme , mentionnent à diverses reprises des vête- 
ments sacerdotaux rayés et échiquetés , dont plusieurs figurent sur la 
liste des meubles de l'église d^AfrikaO)^ suivant toute probabilité 
apportés en Sicile vers 1160; deux de ces tissus ornés de lignes ou 
vergettes sont indiqués comme venatit d'Espagne , d'autres sans certi* 
ficats d'origine avaient l'aspect d'un damier W : cela n*a rien d'étonnant, 
la situation géographique, et politique d'Afrika [El Mahdiyah) au 
XIV siècle y permettait alors la réunion des produits de l'Espagne et de 
la Sicile; d'ailleurs, en supposant ce qui est très-possible, que les 
dalmatiques à carreaut sortissent des ateliers d'El-Mahdiyah ^ elles 
n'étaient pas analogues à la chasuble de saint Rambert, puisque cette 
dernière est notablement épaisse, tandis que les étoffes d'Afrika signa- 
lées par le géographe arabe-sicilien Édrisi, se distinguaient par leur 
extrême finesse W. J^ajouterai que les mêmes inventaires (1300 et 
1333) , font connaître d'autres vêtements rayés et surtout historiés (♦), 

(1) AfrikA, Jfrikiyah, El^Blahdiyah, ville de la ré^nce de Tonis au S.-E. du cap Bon: 
conquise par les Normands en 1148 , elle fût enlevée en 1160 aa roi de Sicile Gaillanme 1«, 
par le souverain Almohade Abd-el-Moumin. Constitutionel , »<> du S6 octobre 1852^ art. de 
M. Cl Defrémery, cité dans les Recherches, etc., t. u, p. U3, — Histoire des Berbères, 
par n)n-Khaldoun, trad. de M. de Slane^t. u, pp. ft7, S9, 199, et n}n-el-Athlr, ibid. 
Appendice, p.p. 580, 698. 

(2) «... Due sunt tunice sainiti, uiià virgata est<.. tina est easubla aaro laborata, cam 
listis, et ipsls est operis Yspanie... » — << Due sunt dalmatlce sainiti laborati ad scaeoenos^ 
due sunt tunice samiti^ una... ad scaccenoslaborata*.. Due sunt cappe samiti ad scaccenos^ 
Invent, thesaur. sac. A fric. eccl. {TeUfUlarium regice ac imperialis tapelliÈ eoUegiatœ 
Diui Pétri in regio Panormitano palatio. Païenne^ 1885^ n^ xv^ p. 85.) 

(3) Géographie d'Edrisi^ tr&d. d*Â; Jaubert , 1. 1 ^ p. 358. 

(4) ... « Item casulam unam de sammito violaceo et viridi versicoldreàtti , com lislis de 
auro... » Invent, régi» capeîlœ sac, pal. Panorm. A. 1809. « ttetn frontale unum de 
auro... cum tobalea sua laborata ad listas de seta... Item aliud pallium virgatam de 
6éta.»/nt;. eccl. s. Mariœ de Admirûto , A. 131(3. Tabularitm, ête.^ n» Lxm, p. 101 et 
n« Lxxxiv, p^ 151. — «Item pallium unmn de pianno aureo ad leones et aquilas... Item 
cappam unam de panno aureo usitatàm , àid aquilas et cOias aves... Item cappam nnam 
vetustàm deauràtaim super seta rubea ad avlcnlaâ et allas opéras. Item aliam cappam de 
panno aureo laboratam... cum listis in pectore fld rosas et ad cmcem... Item paBiom 

* unum de seta viridi et rubea, ad leones de auro , vetustnm. » Tabularium, etc., n« um, 
pp. 101 et 103. 



ET ANCIENS TISSUS CONSERVÉS EN FRANCE. 35i 

qae vu le silence gardé sur leur nationalité, il est très-licite d'attri- 
buer aux manufactures de la ville où ils étaient conservés. 

Quant aux apaiUes copertez à ovre d*E$paingne, » que <k lo amirail 
(rémir) de Palerme, y> offrit à Robert Guiscard dont les armes Tinquié- 
talent (0, ce passage ne prouve pas que le Sarrasin manquât de 
soieries indigènes , mais tout au plus qu'esclave d'un préjugé immé- 
morial» il préférait les productions étrangères à celles qu'il avait sous 
la main. En outre , le mot avre peut très-bien se prendre pour façon, 
imitaiian : dans ce cas un commentaire devient inutile (^). 

Enfin de l'absence des étoffes siciliennes sur la longue liste des 
noms de tissus en soie et or» publiés par M. F* Micbel Wy il ne faut 
pas conclure que Palerme ait produit seulement des holo$eriea ou des 
broderies; Falcaûd est positif sur ce point, car dans la préface de 
son livre où il décrit la capitale de la trinacirie, la distinction entre les 
ornements brochés en or, texla, et les ouvrages brodés à l'aiguille, 
picta 9 muêirata ^ est parfaitement établie. 

CH. DE LINAS. 
( La suite à un prochain numéro. ) 



(1) Vystoire de H Normani, Uv. v, c. 44. — Recherches j etc., 1. 1, p. 77. 

{%) Nous nommons de même en France, Gros de Naplesnae étoffe qui pourtant se 
fabrique à Lyon. 

(}) Maita quidem et videas îbi yarii coloris ac divers! generis ornamenta,in qnibus 
et sericis aurum intexitur, et multiformis picturs varietas gemmis interlucentibas illustra- 
tur. Margaritae quoque, aut integrse cistulis aureis includantor, aut perforatae filo tenui 
conneetuntur , et eleganti quâdam dispositionis iodostriâ {Âcturati jubentor form&m operis 
exhibera. 1» Bugonis Faicandi, Bistoria Sicil. , praefat. {Aniiq, liai, med. cm., t. u, col. 
40S, G.). Falcand rédigeait vers 1189 l'histoire de la Sicile. 



DE L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE 

ET DES ARCHITECTES 

AD ZIZ« BIÈCLB. 



tHOISlÈME ET DEBNIEB ARTICLE.* 

Un principe fondamental domine toute cette question de réforme, 
dont nous croyons avoir démontré la nécessité et nous le formulons 
en deux mots : restreindre l'action des architectes , diminuer Timpor- 
tance qu'ils se sont donnée. En fait , ils peuvent être très-contents 
d'eux-mêmes en se jugeant d'après leur bonne volonté; mais le nombre 
des hommes distingués est rare partout et ces Messieurs ne sont 
pas plus privilégiés que d'autres à cet égard. Les plaintes universelles 
qu'ils suscitent quant à la confection de leurs travaux , les graves 
erreurs dont fourmillent les plans dont ils se croient les plus sûrs, 
disent assez ce qu'il faut en croire. Beaucoup les jugent favorablement 
pour un certain talent de dessinateur; mais ce n'est là que la partie 
éblouissante de leur affaire où les belles apparences n'empêchent ni 
la pauvreté de la pensée, ni l'oubli des règles qui présidèrent dans 
nos âges de foi à la construction des monuments chrétiens. Noos 
avons d'innombrables exemples de cette double inaptitude et derniè- 
rement encore l'une de ces spécialités les moins timides offrait sérieu- 
sement d'accoler une façade du xn'' siècle à une église du xis toat 
en se vantant de tout rapporter au grand principe d'unité architec- 
turale; comme preuve d'invention il faisait de cette façade la 
reproduction d'une autre réalisée depuis sept cents ans, à quelques 
pas de là, dans la même ville; sa tour romane se couronnait d'une 
toiture à huit pans surexhaussés et couverts en ardoises , et sa lettre 
d'envoi consacrait cependant une petite flatterie de sa conscience 
envers son talent. Ce beau projet n'en fut pas moins renvoyé i 
Tauteur qui s'en consolera sans doute, en accusant de n'y rien 
entendre la malheureuse commission qui l'a si mal apprécié. — Et si 
nous ajoutions qu'un habile ingénieur des chemins de fer^ que de longs 
et honorables travaux rendent fort compétent dans l'espèce , a trouvé 

* Voyez le numéro de Juin^ page îil. 



DE l'architecture RELIGIEUSE , ETC. 3S3 

sur les 150 mille francs demandés pour la seale maçonnerie de ce 
monument, une simple petite économie de trente trois mille francs 
au profit de Téglise , et une autre de 500 ki>. de fer sur les onze cents 
qu'on exigeait. 

Parmi les raisons que semblent avoir ces Messieurs de s'élever 
ainsi au-dessus de ce qu'ils regardent comme le vulgaire , il faut 
mettre en première ligne l'énorme faveur qu'ils reçurent naguères 
d'approuver ou de rejeter tous les plans et devis présentés à l'Etal 
par leurs confrères des départements. Ceux-ci? chargés par les eomr* 
munes de travaux pour lesquels elles doivent recourir aux subventions 
du trésor y doivent au préalable réclamer l'af^robation: de l'architecte 
officiel, et cette formalité de rigueur ne s'exécute qu'autant^ bien 
eutendu, que l'architecte de la commune se seira maintenu en bons 
termes avec celui du Gouvernement. Cette position est difficile de part 
et d'autre, on le conçoit : elle humilie des hommes de talent et d'expé- 
rience devant d'autres qui, sans en avoir moins peut-être, peuvent 
bien n'être pas toujours désintéressés dans ces affaires délicates. 

Il est regrettable encore que dès l'origine de l'institution on n'ait 
pas mis nos architectes voyageurs un peu plus sous la dépendance 
des préfets dont ils habitent le territoire. J'ai vu plusieurs de ces 
magistrats s'étonner des prix exorbitants auxquels étaient portes 
certains travaux d'une valeur facilement appréciable, et ne pas 
comprendre comment en présence de semblables exagérations ils se 
trouvaient dépourvus de toute action sur les allocati(ms d'espèces 
qu'ils devaient forcément ordonnancer. Leur rôle se borne à signer 
des mandats sur les receveurs généraux, et que l'ouvrage soit ou non 
acceptable, celui qui l'a fait n'en touche pas moins le prix. 11 n'y a 
même pas , pour contrebalancer un tel abus , à compter sur les 
avertissements des subordonnés dont l'avis consciencieux pourrait 
éclairer l'autorité... On les réduit au silence par l'intimidation, et 
j'en pourrais citer qui ont payé de la perte d'une position honnêtement 
remplie quelques paroles dont l'équité scrupuleuse avait pu déplaire 
à ceux qui se regardaient comme leurs supérieurs. 

Que si l'on nous objectait contre la réalité de ces désordres l'existence 
d'inspecteurs généraux auxquels les préfets peuvent se plaindre , 
auxquels tous les intéressés peuvent recourir, j'établirais encore 
l'inefficacité de ce moyen : d'abord la sévérité de cette haute magis- 
trature chargée de l'inspection des monuments historiques s'émeut 
difficilement envers des subalternes d'un aussi grand mérite, qu'on 
voit tous les jours, dont on n'inquiéterait qu'à regret la dictature depuis 

TOMB III. 20 



554 DE l'architecture religieuse 

longtemps acceptée. Et puis , il faut bien le dire , les inspecteurs 
généraux n'inspectent pas toujours; comme sommités, ils ne peuvent 
descendre que très-peu aux minces détails, ne voient donc guère 
que l'ensemble des choses , et , quelques-uns encore , si rapidement 
(en des voyages beaucoup moins multipliés qu'il ne le faudrait) qu'on 
s'aperçoit à peine de leur passage et que leurs rapports nécessairement 
incomplets éclairent d'autant moins l'autorité qui les lit. Pour que 
l'inspection fût un remède sérieux aux maux que j'attaque, il faudrait 
qu*elle fût partagée en un plus grand nombre de titulaires; des 
inspecteurs particuliers visitent trois ou quatre fois par an , et plus 
encore, tous les chantiers des architectes diocésains; des fonctionnaires 
ayant moins de protections à donner, plus de temps à consacrer à 
leur rôle, se mettant tout d'abord en rapport direct avec MU. les 
préfets, les maires^ les évèques, recueillant d'eux des observations 
qu'il serait facile de vérifier sur place : ces inspecteurs là , soyez en 
sûr, arriveraient à des résultats plus satisfaisants. Quant aux inspec^ 
teurs ordinaires nommés dans chaque département pour seconder 
l'action qui se centralise à Paris, il faut reconnaître qu'ils ne peuvent 
avoir qu'une faible influence dans leur ressort. Leur rôle étant tout 
de complaisance, quoique souvent très-dévoué, ils ne peuvent donner 
à leur surveillance toute l'activité qu'elle demande. La gratuité de 
leurs fonctions qui leur inoposeût des frais de voyages et de corres- 
pondances , leur interdit maintes fois des démarches qui retomberaient 
à leur charge et dont il n'est pas juste de leur faire subir les désa- 
vantages. 

En face de tant de déceptions dont souffrent depuis si longtemps 
nos plus beaux édifices religieux , de tant d'obstacles dans la voie 
ouverte à un bien si généralen^ent apprécié, il est temps de reconnaître 
qu'il y a quelque chose à faire, et de mûres réflexions nous persuadent 
qu'une réforme si désirable sera d'autant plus avantageuse qu'elle 
sera plus prompte et plus décisive. 

Rien de plus urgent donc que de procéder à une réorganisation 
solide et plus salutaire du système suivi depuis dix ans. On 
parviendrait, nous le croyons, par les moyens suivants que im>us 
osons proposer à qui de droit comme les plus capables, selon nous, 
d'atteindre enfin le but qu'on désire, en évitant les mécomptes qui 
l'ont reculé jusqu'ici. 

i"^ Que les architectes ne soient chargés que d'un diocèse; qu'ils 
y résident : ils y trouveront, outre leurs occupations ofiicielles, 
assez de travaux particuliers pour n'avoir pas à regretter ce qu'ils 



ET DES ARCHITECTES ACJ XI X"* SIÈCLE. 35S 

D*auront plus ailleurs. Mais au moins cette résidence, qui ne 
leur sera point nuisible, servira les intérêts qui leur sont commis» 
On les trouvera dès lors, en cas de besoin , et rien ne souffrira des 
éternelles remises qu'ont subies jusqu'à ce jour les affaires les plus 
importantes. 

2"* Qu*une commission nommée par le ministre d'Etat sur la présen-- 
tation du préfet soit formée dans chaque département. Elle se compo- 
sera de 10 à 15 membres afin que les travaux pris au sérieux en 
soient d'autant mieux et plus exactement faits qu'ils seront partagés 
par un plus grand nombre. Dans le sein de cette commission qui 
fonctionnera deux fois par mois, sinon toutes les semaines, viendront 
se présenter tous les plans et devis de l'architecte diocésain. L'amour 
propre de celui-ci n'aura point à en souffrir : il ne se commettra 
ainsi qu'avec les hommes les plus compétents du pays ( et nous le 
répétons, il y en a partout maintenant); l'évéque, le préfet en feront 
partie et ils assisteront par eux-mêmes ou par leur délégué, dont 
un au moins sera chanoine , quand il s'agira de la cathédrale ou du 
séminaire; on y examinera les projets, on les discutera, on les 
modifiera au besoin : puis l'auteur les régulariser^, s'il y a lieu, dans 
le sens demandé; après quoi ils seront soumis à l'autorité centrale, 
si cellcr-ci croit devoir toujours y tenir. 

5"* Une fois ces plans adoptés par le pouvoir public , il ne s'agira 
plus que d'exécuter. En cela faudra-tril encore éviter les longueurs 
et les superfluités. C'est un luxe fort inutile par exemple d'établir 
à grand prix des échafaudages en bois symétriquement équarris, 
ornés déboulons énormes et multipliés, et dont les poutres pourraient 
n'être, quant aux parties secondaires, que de simples chevrons à 
peine dégrossis. C'est ainsi encore qu'on pourrait se contenter de 
fortes planches pour les étages nécessaires , au lieu d'y donner une 
épaisseur qui en fait de véritables madriers. Il nous semblera toujours 
qu'un tel établissement peut recevoir une solidité proportionnée à son 
étendue quelquefois, il est vrai, considérable, et aux poids divers 
des matériaux à supporter, sans exiger des masses de bois qui vont 
presque toujours à des proportions outrées et coûtant d'autant plus 
cher* Qu'on ne dise pas que ces charpentes devant rester plus ou 
moins de temps exposées à toutes les intempéries de l'atmosphère ont 
besoin d'épaisseurs qui leur résistent; cette objection, admettons 
qu'elle soit valable , diminue singulièrement dès lors que l'existence 
des échafauds devra moins durer et la commission mettra un terme aux 
abus de ce genre en prenant des mesures qu'il est si regrettable de 



356 DE L^ARCHITEGTURE RELIGIEUSE 

n'avoir point vu appliquer jusqu'ici. Elle exigera d'abord que les travaux 
commencent aussitôt que les fonds auront été alloués; que ces fonds, 
ordinairement votés par annuités , soient employés dans le cours de la 
campagne ; que les ouvriers et les entrepreneurs soient régulièrement 
payés; qu'aucune contestation ne s'élève entre eux et l'architecte; 
que celui-ci ne change rien, sans l'avis commun, aux coupes et dessins 
d'ornementation une fois adoptés; qu'en un mot l'argent disponible 
soit dépensé en entier et avec une juste économie. 

4'' C'est encore sur l'avis de la commission que les fonds seront 
livrés à l'architecte dont elle examinera les comptes. Elle trouvera 
dans ses relations multipliées avec le maître de l'œuvre de fréquentes 
occasions d'observations utiles; le travail , qui marchera sans inter- 
ruption , aura un ensemble et une unité qui contribueront à son 
perfectionnement; il se terminera sans lenteur et ne privera le culte 
de ses cérémonies et du lieu saint où elles se passent , que le moins 
de temps possible. On pourra facilement choisir de préférence, à 
mérite égal, des ouvriers du pays dont les prix bien connus ne 
grossiront pas à outrance les frais de confection non plus que les 
profits exagérés de personne. Les choses ainsi conçues , il serait juste 
que l'architecte fût déchargé de toute responsabilité finale : c'est 
pourquoi la commission accepterait ses travaux , en ferait son rapport 
au ministre qui les ferait agréer définitivement par l'inspecteur général. 

5* On comprend quelles garanties recevrait l'Etat, grâce à l'adoption 
de ces mesures, pour la bonne confection, la solidité et la convenance 
des entreprises faites en faveur des monuments historiques. Mais 
jpour le plus grand bien de ces derniers nous demanderions en- 
core plus : il faudrait les débarrasser de ces entraves du classe- 
ment dans lesquelles on les a trop longtemps comme anéantis par 
Timpossibilité où ils sont encore, pour la plupart, de se restaurer 
ou de s'entretenir. Dans l'intérêt de leur conservation et de leur 
restauration bien entendue, qu'on les abandonne à la commission 
diocésaine ( ou départementale , comme on voudra l'appeler ) ; qu'elle 
décide, elle compétente et locale, ce qu'il y faudra faire; qu'elle les 
confie à tel architecte qu'il lui plaira, sans exclusion , bien entendu, 
de l'architecte diocésain, et qu'elle en fasse comme des autres 
édifices de premier ordre. Sans doute le Gouvernement subviendra 
sur leur demande à ces besoins des localités secondaires; mais là 
seront appelés à y concourir les communes, le département, les dons 
particuliers; toutes ressources qui sufQront étant bien distribuées» 
car il est plus possible qu'on ne veut le croire ordinairement de faire 



ET DES ARCHITECTES AU XIX* SIÈCLE. 357 

beaucoup à bon marché et de le faire bien, quand on travaille sur 
les lieux et qu*on y a d'autres intérêts que ceux de ses profits 
personnels. Ainsi une commune dont Téglise, ou tout autre monument, 
doit être réparé, n'irait pas embarrasser tout d'abord les bureaux des 
ministères de ses innombrables pièces et de ses interminables 
correspondances. Tout se ferait à quelques kilomètres de là , au chef- 
lieu de préfecture où tel membre de la Commission poursuivrait 
l'expédition et empêcherait par son activité qu'elle ne s'endormit dans 
les bureaux sous telle influence plus ou moins louable. On ne recour- 
rait à Paris que pour une allocation , d'autant plus sure de succès 
qu'elle serait sollicitée après toutes mesures préalables capables de 
la bien motiver. 

& Un architecte habile est un artiste qu'il faut honorer. Il suffit 
d'ailleurs qu'il ait un titre officiel pour que le Gouvernement qui 
l'emploie doive tenir à sauvegarder devant tous son honorabilité. 
C'est donc avec peine qu'on voit des agents , si distingués pour la 
plupart y exposés aux faux jugements du monde et injuriés souvent 
par des soupçons indignes d'eux. U n'est pas rare , en voyant les 
énormes dépenses qu'ils règlent d'après des devis acceptés par 
l'autorité supérieure , d'entendre quelques esprits exagérés se récrier 
sur la qualité de leurs honoraires et réclamer hautement contre le 
dédommagement de cinq pour cent que leur accordent les règlements 
ministériels. On voudrait faire croire que ces Messieurs grossissent 
d'autant plus le coût des matériaux et de la main-d'œuvre qu'ils y 
ont plus d'intérêts à toucher. Cela ne sera jamais admissible évidem- 
ment! Mais c'est trop, beaucoup trop que l'épouse de César soit 
soupçonnée et je ne voudrais pas que ces artistes si honorables pussent 
l'être. On ferait donc très-bien de ne pas calculer ainsi les dédomma- 
gements auxquels ils ont un droit si légitime. Une somme convenue 
ci débattue par l'Etat ou les autres intéressés , leur serait donnée une 
fols pour toutes et quelles que pussent être les allocations subséquentes. 
Qu'on soit large et généreux dans ces concessions, il faut le souhaiter; 
qu'elles soient calculées même sur une échelle de proportion en 
harmonie avec le total de la somme la plus forte qu'on puisse prévoir. 
Au delà, rien : et tout le monde verra dans l'architecte un homme 
nécessairement disposé à bien faire, quelle que soit la charge qu'il aura 
assumée , quelque- plus ou moins considérables que puissent dcv&nir 
les fonds dont il devra disposer. 

7* Signalons comme une réfornje des plus importantes,, réinan- 
cipation pour les architectes particuliers de la tutelle de leurs con- 



358 DE L^AACHITEGTURE RELIGIEUSE 

frères qu'on appelle diocésains : ces derniers n*ont pu recueillir de 
ce privilège que beaucoup d*ammadversions« Qui ne voit à combien 
d'inconvénients cette faveur les expose I Â tort ou à raison le moindre 
refus d'admettre un projet, même le plus indigne, les fait accuser de 
jalousie et de partialité. Et en effet , on connaîtrait bien peu le cœur 
humain si on ne le savait accessible à de si misérables considérations. 
Nos architectes de province peuvent se trofnpef, je le sais bien; mais 
ceux envoyés de Paris ne sont pas les seuls qui méritent le titre d'aN 
tistes. Il ne faudrait donc humilier personne sans leur haute direction, 
et Faction que nous demandons sur eux de la part de la commissioD 
spéciale^ nous voudrions qu'elle s'exercàt auçsi sur tous les autres 
architectes appelés à des travaux de même genre. Dès-lofs, en effet, 
qu'on reconnaît la dépendance nécessaire des premiers, il n'y a plus 
de raison pour leur accorder un pouvoir discrétionnaire sut* des 
collègues qui remontent à leur niveau. Chacun s'en trouverait plus 
à l'aise : on effacerait de mesquines rivalités , personne ne pourrait 
plus se choquer de certaines hauteurs plus ou moins réelles, etl'oH 
ne risquerait pas de voir des approbations longtemps et systémati- 
quement retardées données enfin ouvertement sur l'exigence formelle 
d'une autorité respectable, puis démenties aussitôt près du comité 
de Paris par une lettre secrète , désavouant ainsi une signature qu'on 
nJavait pas osé refuser une quatrième fois à un projet excellent.... 

Enfin constatons une singularité assez remarquable quoiqu'elle 
semble avoir échappé à tous, jusqu'au moment où un grave désordre 
vient de mettre en émoi la Société d'archéologie d'Angoulème. Un 
architecte officiel s'est permis, pour réparer une grosse bévue de 
vingt mètres admise dans un de ses plans , d'injurier toute une classe 
d'hommes instruits, en accumulant contre les archéologues qui le 
gênent autant d'inconvenances que possible. L'honorable docteur Gigoo, 
en prouvant que cet artiste ne tient aucun compte de l'histoire d'un 
monument hisiarique, demande à M. le Ministre d'État pourquoi les 
architectes ne sont pas pourvus, au préalable de leur examen spécial, 
d'un diplôme de bachelier qu'on exige aujourd'hui de quiconque veut 
s'introduire dans une profession libérale P), Nous adoptons parfaite- 
ment cette idée. Les gens qui doivent traiter avec des monuments qtii 
représentent notre histoire nationale, devraiciit être plus lettrés qu'ils 
pe le sont ordinairement. Les savants leur feraient alors moins 



(1) Mémoire pour la conservation du château d^AngouHme , réponse à M. Abadie^ in-8» » 
1859. 



ET DES ARCHITECTES AU XIX" SIÈCLE. 359 

d*horreur» et le titre réclamé ici en lear faveur ne pourrait qu'aug- 
menter singulièrement la considération qu'ils méritent. 

Voilà bien des griefs contre un déplorable système. Oserons-nous 
espérer qu'ils seront Compris? hélas! ils ne seront peut-être même 
pas lus de ceux que nous voudrions éclairer et auxquels appartient 
l'initiative si méritoire de ces indispensalt^Ies réformes. Que si 
pourtant cet exposé calme » et fort abrégé encore, parvenait à se 
faire jour jusqu'à eux, nous les conjurons d'y veiller > de ne pas 
laisser plus longtemps sans résultats des institutions que l'art a tant 
d'intérêt à voir enfin plus utiles, et de s'entourer de mille preuves qu'ils 
trouveront partout à Tappui des faits que nous signalons dans ce 
mémoire. Nosseigneurs les évèques y pourraient beaucoup aussi. 
Plus portés que personne à temporiser devant ces abus dont ils 
souffrent, ils difièrent depuis trop longtemps peut-être de porter 
devant l'autorité civile de trop justes plaintes et d'indispensables 
réclamations. Qu'ils veuillent bien voir que personne ne leur sait grc 
de cette condescendance; que leurs espérances ne remédient à rien; 
et que l'avenir meilleur qu'ils attendaient n'arrive pas. Pour détruire 
le mal dont souffrent nos plus beaux édifices religieux , les énormes 
suspensions de tant de travaux adjugés, les ignorances qui président 
presque toujours aux constructions ou aux réparations de nos églises, 
il faut un concert unanime des pouvoirs protecteurs; il faut le concours 
de tous les hommes sincèrement attaches à la religion et à son culte; 
il faut le secours empressé de l'autorité morale de la presse. C'est 
ici une noble et généreuse croisade à soutenir contre les plus dange- 
reuses inspirations dont l'art religieux ait jamais eu à se plaindre. 
Le pouvoir, éclairé par nous, peut se renseigner plus explicitement 
s'il en sent le besoin. Ce qu'une honorable discrétion peut retenir 
devant le public et voiler de nuages charitables pourrait se dire à 
découvert dans les entretiens plus intimes du cabinet. Il faut signaler 
haut et ferme les faits nouveaux que chacun aura pu étudier. Un écho 
qui se répercute attire mieux enfin l'attention qui d'abord lui était 
refusée. Le nôtre aura son tour, et en dépit des admirations sans 
conscience et des sympathies intéressées, nous parviendrons avec la 
grâce de Dieu, à faire tourner les largesses du budget au plus grand 
profit de la science, à l'honneur mieux compris de l'art, et à la plus 
grande gloire de la religion. 

L'ADBË ADDEn, 

Chanoine de TËfiise de Poitiers', 
blslorlof rapbe du diocèse. 

Poitiers ; 25 juillet 1859. 



RÉSUME 

DE 8TMBOL18|tfE ARCHITECTURAL. 

/CmQDliMB ET DEENIBB ARTICLE^. 
AUTELS ET TABERNACLES. 

(d Des degrés conduisent à l*autel, disent MM. Neab et Webb W, 
afin que le prêtre puisse ê]tre vu par les fidèles qui doivent s'unir à 
)ui d'intention pendant l'auguste sacrifice. Us sont le plus souvent 
^u nombre de trois , pour marquer le premier la chasteté , le second 
l'élévation deVàme, le troisiën^e la pureté d'intention. Us représentent 
aussi les trois vertus théologales dont U faut que l'âme du prêtre soit 
ornée à uq degré si^périeur, pour pouvoir célébrer dignement les saints 
mystères. » 

Les tombeaux ou confessions de martyrs dans les catacombes oot 
fourni le type de l'autel principal des églises chrétiennes , comme les 
chambres de ces temples souterrains ont fourni celui des chapelles 
latérales. Les autels ont la forme de tombeaux pour rappeler le Saiot 
^épulcre et surtout les catacombes. 

Us sont de pierre ou du moins renferment toujours une pierre 
sacrée y pour rappeler que Jésus-Christ est la pierre angulaire qui 
soutient l'Eglise , la pierre spirituelle d'où sort un torrent de grâces. 
La pierre de {'autel pst \x^ syn^bple de Jésus-Christ dont il rcprései|t8 
spécialen^ent Thumanitéf 

Quand il consacre un autel, l'évêque trace quatre croix aux diverses 
cornes et uqe ai^ milieu , Les premières nous représentent les quatre 
caractères de la charité d^qs ceux qiii approchent 4e Tautel, caractères 
auxquels il est fai^ allusion dans la Gei)èse, savoir : l'amour de Dieu» 
l'amour de leur propre perfection , l'amour des amis et celui des 
^ennemis. Les quatre croix signifient encore que nous devons porter la 
croix du Sauveur en quatre manière^ : dans notre cœur par la 
méditation, sur pos lèvres par la confession , dans notre corps par U 

^ Voyez le n» de Juin , page 276. 

(1) Du symbolisme dans les églises du moyen-âge , traduction de l'anglais par M. V. 0., 
p. 108. 



RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 56i 

mortification , et sur nos fronts comme une empreinte ineffaçable. La 
croix qui est au milieu de Tautel signifie que notre Sauveur a 
accompli notre Rédemption au centre du monde, c'est-à-dire, à 
Jérusalem (i). 

Le grand autel représente la tète auguste du Sauveur dont la nef 
et les transsepts rappellent le corps et les bras étendus, et les cha* 
pelles rayonnantes autour de l'abside la glorieuse couronne. 11 repré- 
sente encore la table sur laquelle Jésus-Christ fit la dernière cène 
avec ses disciples et c'est pour cela qu'il a souvent la forme 
d'une table. 

Les trois nappes placées sur l'autel nous figurent le suaire et 
les deux autres linges dont le corps de Jésus-Christ fut enveloppé. 
La bande de couleur qui règne autour de l'autel rappelle le bandeau 
royal dont Jésus-Christ fut ceint par dérision. Les draperies représen- 
tent les saints, nous dit encore G. Durand P). 

Le tabernacle est une imitation et un souvenir du propitiatoire qui 
surmontait l'arche de l'ancienne Loi. Il a la forme d'une tour, 
emblème de la force ou celui d'une colombe, symbole de l'innocence, 
ce De nos jours, dit M. Raffray (^), on a donné quelque part au 
tabernacle la forme d'un sacré-cœur d'où jaillit une immense gerbe 
de rayons et dont la plaie sert de passage au Dieu caché qui vient 
reposer dans notre poitrine , idée ingénieuse et touchante à laquelle 
il ne manque que la sanction du temps, r^ 

Sur le tabernacle on voyait souvent autrefois représentés l'alpha 
et l'oméga, le labarum et d'autres emblèmes chrétiens dont nous 
avons parlé à propos des tombeaux. 

LUMINAIRE. 

Notre principal but ayant été de parler du symbolisme de Varchi- 
lecture et de ses arts accessoires^ nous devrions peut-être nous arrêter 
ici pour rester fidèle au titre de ce travail. Mais on nous saura 
sans doute gré de dire quelques mots du luminaire , ainsi que des 
vases et linges sacrés. 

Dans les catacombes, les luminaires servaient surtout à éclairer ces 
Heux ténébreux; plus tard, ils furent conservés non par nécessité, 
mais bien pour des raisons purement symboliques et mystiques « 

(1) GniLL. DuRAKD , RcUional des divins offices, liv. ie% 

(2) IM. 

(3) Bêmtés du culte j t. ii^ p. 47. 



562 RÉSUUÈ DE SYUBOLISUE ARCHITECTURAL. 

ft 

«On allume des cierges en plein jour, disait saint Jérdme (^), quand 
©n va chanter l'Evangile, non pour chasser les ténèbres, tnais pour 
exprimer la joie avec laquelle nous reconnaissons dans cet Evangile 
la lumière qui éclaire nos pas et nous guide dans les sentiers da 
Seigneur. » « Deux chandeliers, dit 6. Durand W, sont placés aux 
cornes de Tau tel pour signifier la joie qu'on t éprouvée les Juifs et 
les Gentils à la Nativité du Christ. L'ange dit aux bergers : Voici que 
je vous annonce une grande joie^ aujourd'hui il vous est né un 
Sauveur, qui est le vrai Isaac^ dont le nom signifie /ote. La lumière 
qui brille dans le chandelier représente la foi des peuples ! Levez- 
vous, dit le prophète, car votre jour se lève et la gloire du Seigneur 
va briller sur vous. Il se lèvera une étoile de Jacob et un sceptre 
du milieu d'Israël. 

On suspend les couronnes dans le temple pour trois motifs, dit 
Honorius d'Âutun : l"" pour orner l'église qu'elles inondent d'une 
lumineuse clarté; 2*» pour nous apprendre que ceux-là seuls méritent 
la couronne de vie et la lumière du bonheur éternel , qui servent 
Dieu dévotement ici-bas; S» pour nous figurer une représentation 
de la Jérusalem céleste dont elles sont un symbole. On les foçonoe 
de divers métaux : or, argent, airain et fer. L'or idéalise ceux qui 
dans l'Eglise de Dieu brillent par leur sagesse; l'argent, ceux qui s'y 
distinguent par leur éloquence; l'airain , ceux qui y font entendre 
les doux enseignements de la doctrine d'en haut; le fer, enfin, ceux 
qui domptent leurs vices. — Les tours des couronnes sont la figure 
des chrétiens qui fortifient l'Église parleurs écrits. Les cierges qu'elles 
supportent symbolisent les membres qui éclairent cette Eglise-Mère 
par la lumière de leurs bonnes œuvres. On peut encore dire que par 
l'or sont désignés les martyrs, par l'argent les vierges, par l'airain 
ceux qui vivent dans la continence, par le fer ceux qui sont engagés 
dans le mariage. Les pierres précieuses incrustées aux couronnes sont 
l'image des disciples du Christ qui brillent par l'éclat de leurs 
vertus. Les métaux passés au feu qui en constituent la décoration 
figurent les élus choisis pour l'ornement de la Jérusalem d'en haut 
et qui doivent passer par le feu de la Iribulatîon. La chaîne solide 
et souvent précieuse qui soutient et rattache les couronnes à la voûle 
est le symbole de l'espérance, cette douce et puissahtc vertu qui 
soutient l'Eglise, l'élève au^essus des choses de la terre et la rallachc 



(1) s. HiEftONTMi^ Ep, ad Vtgil.,càp, iii. 

(2) Uational, liv. i«. 



RESUME DE SYMBOLISME ARGUITEGTURAL. 363 

au ciel. L'anneau final nous représente la personne même de Dieu 
par qui tout ce qui est existe et se soutient W. 

Les deux substances employées pour alimenter la lumière ont été 
choisies pour des raisons touchantes que nous regrettons de ne pou- 
voir qu'indiquer. 

La cire , cette substance si pure formée par les abeilles avec la 
poussière des étamines de fleurs^ est» par sa clarté pure et vive, un 
symbole de Jésus-Christ, la pureté par essence et la vraie lumière qui 
éclaire tout homme venant en ce monde. Elle nous fait souvenir 
que c'est au pied des autels que nous recevons la lumière de la 
gr&ce et nous enseigne que nous devons être iious-mèmes, par nos 
bonnes actions , une lumière capable d*êclairer et d*édi&er nos frères. 
Ce symbolisme est gracieusement indiqué dans un passoge aujourd'hui 
supprimé de YExultet que M. l'abbô Gorblet a cité dans son Éttide 
sur les chandeliers pascals (2). 

L*huile, ce liquide très-pur et très-simple dont les propriétés sont 
d*éclairer, de nourrir et d'oindre , est aussi un symbole de Jésus-Christ» 
le grand réconciliateur (lu ciel et de la terre, tout à la fois lumière 
resplendissante y nourriture vivifiante et médecine salutaire. Elle est 
encore un souvenir de la paix que Jésus-Christ est venu apporter au 
monde^ paix dont Tolivier est l'emblème W. 

VASES ET LINGES SACRÉS y PIERRES PRECIEUSES, ORNEMENTS EPISGOPAUX. 

Le calice est la figure du tombeau de Jésus-Christ et la patène 
représente la pierre avec laquelle il fut fermé (*). Par sa forme ronde, 
cette dernière est un emblème de l'éternité. Sur l'usage de la patène 
et les raisons symboliques par lesquelles on explique pourquoi , aux 
messes solennelles» le sous-diacre soutient ce vase sacré à la hauteur 
des yeux , et pourquoi , aux inesses privées, le prêtre le cache sous le 
corporal, il faut lire le savant Hierolexicon de Macri W. 

Le corporal figure le blanc linceul de Joseph d'Arimathie. Voilà 
pourquoi il couvrait autrefois toute la surface de Fautel et le calice 
lui-même qui, l'un et l'autre, nous l'avons dit, rappellent le tom- 

(1) HoiïORius D'kutvifyPars îiturgica, cap. cxli. 
(3) Revue de VArt CMtien, t. m , p. 172. 

(3) Annales des sciences religieuses ^ de Komc^ n» de Janticr^ i845. 

(4) CoKsnri^p. 476. 

(5) Art. Palena , 8« éd. t. ii , 215. 



364 RÉSUMÉ DE SYMBOLISME ARCHITECTURAL. 

beau de Jésus-Christ. G*est pour cela que dans le missel Ambroisien 
il est appelé sindon. 

Le purificatoire signifie Téponge imbibée de fiel et de vinaigre qui 
fut présentée à Jésus-Christ. 

Le voile du calice rappelle le bandeau qui couvrait les yeux de la 
nation Juive; il rappelle aussi Taveuglement des incrédules. 

Les pierres précieuses qui décoraient les châsses , les encensoirs , 
les calices , les ciboires , avaient au moyen-âge un langage symbo- 
lique. Cornélius à Lapide a résumé les interprétations des auteurs 
mystiques en indiquant pourquoi chaque genre de pierre était consi- 
déré comme Temblème d*un patriarche, d'un apôtre et d'une vertu. 
M"' Félicie d'Ayzac a publié sur cette question un savant travail dans 
les Annales archéologiques. Voici le tableau tropologique des gemmes 
par lequel elle résume ses recherches : 



PIEBBEBIBS. 


PATRIARCHES. APOTRES. 


VERTUS. 1 


* Jaspe. 


Cad. 


Saint Pierre. 


Foi : sa fermeté, sa persistance. Eteroilé. j 


•Saphir. 


Nephthali. 


Saint André 


Espérance. Contemplation. j 


Chalcédoiue. 




Saint Jacques le Mii^eur. 


Humilité. Charité. Miséricorde. 


*fiaieraode. 


Juda. 


Saint Jean TEvangéliste. 


Foi. Incorruptibilité. Virginité. 


*Escarboucle. 


Dan. 




Charité. Modestie. 


Onyx. 


Manassé. 


Saint Philippe. 


Sincérité. Vérité. Candeur. Innocence. 


Grenat. 






Charité. 


Sardonix. 






Charité et ses œuvres. 


•Sarde. 


Ruben. 


Saint Barthélémy. 


Foi. Martyre. 


•ChrysoUle. 


Ephralm. 


Saint Matthieu. 


Sapience. Vigilance. Pénitence. 


•Béryl. 


Beigamia. 


Saint Thomas. 


Sûnte doctrine. Science. Force. 


•Topaze. 


SiméoQ. 


Saint Jacques le Mineur. 


Sagesse. Chasteté. Bonnes œuvres. 


Chrysoprase. 




Thadée. 


Réunion des bonnes œuvres. 


Agate. 


Issachar. 




Sainteté. 


Hyacinthe. 




Saint Paul. 


Prudence. Condescendance des parfaits. 


•Ligurius. 


Aser. 


Simon le Chananéen. 


Suavité. Mœurs célestes. 


•Améthyste. 


Zabuloa. 


Mathias. 


HumiUlé. Modestie. Martyre. 


Diamant. 






Résistance au mal. Invufaiérable sainteté. 



Les prières que le prêtre récite en revêtant les habits sacerdotaux 
indiquent suffisamment 1^ signification symbolique de chacun d'eux. 
Aussi nous nous bornerons à reproduire ici un passage de la Somme 
de saint Thomas qui mentionne le sens emblématique des vêtements 
épiscopaux. ce Episcopus super sacerdotem habet nova vestimeota 
quœ sunt caligœ, sandalia, succinctorium, tunica, dalmatica, mitra, 
chiroteca, annulus et baculus. Per caligas significatur rectitude 
gressus. Per sandalia, quae pedes ligant, contemptus terrenorum. Fer 



RÉSUME DE SYUBOLISUE ARCHITECTURAL. 365 

saceinctorium, quo stola cumalbaIigatur,amorhonestatis.Per tunicam 
perseverantia, quia Josephum tunicam talarem habuisse legitur^ quasi 
' descendentem usque ad talos^ per quos significatur extremitas vit®. 
Per dalmaticam largitas in operibus misericordisB. Per chirotecas 
cautela in opère. Per mitram scientia utriusque Testamenti , unde 
et duo cornua habet. Per baculum cura pastoralis, quo debeat coUigere 
vagos y quod signifîcat curvitas in capite baculi , sustentare infirmos, 
quod ipse stipes baculi significat, et pungere lentos, quod significat 
stimulus in pede baculi. Per annulum sacramenta fidei , qua Ecclesia 
desponsatur Christo. Episcopi enim sunt in ecclesia loco Ghristi. U)» 

V. 

SOURCES DE L*ÉTUDE DU SYUBOLISME. 

Nous n'avons fait, dans celte rapide esquisse, que résumer un 
certain nombre d^ouvrâges, anciens ou modernes, que nous avions 
lus avec un vif intérêt et mettre à profit de nombreuses notes que^ 
M. Tabbé J. Corblet a bien voulu nous communiquer. Ceux, qui vou- 
draient étudier d'une manière approfondie la question du symbolisme , 
devront consulter les Pères de l'Eglise, les liturgistes du moyen-âge, 
les bestiaires et les légendaires : car les artistes n'ont fait qne tra- 
duire leurs interprétations. Ils devront surtout interroger le Rituel des 
Grecs, Siméon de Thessalonique (De templo et missa), saint Germain 
de Gonstantinople [Rerum ecclesiast. contemplaiio), saint Maxime [de 
Ecclesiastica mystagogia) , Mélithon de Sardes, dont la Clef a été publiée 
par Dom Pitra dans le Spicilegium solesmense; saint Grégoire [Sacra- 
mentaire, etc.), saint Isidore {Àllegoriœ, De eccles. officiis, etc.) , Alcuin 
[De Divin. ofUdis), Amalaire [De Ecclesiast. officiis), Raban Maur [De 
Institutione clericorum), Yalafrid Strabon (De Rébus eccles.), saint 
Yves de Chartres [De reb. eccles.)^ Rupert [De Divin, offic,), Honorius 
d'Autun (Gemma animœ), Hugues de Saint -Victor [SpecxUum de 
myster. eccles.. De sacrament. christ, fidei, etc. ) , Durand de Mende 
(Rati(male)y saint Bonaventure [Expositio missœ, etc.). 

Saint Thomas , ce vaste génie qui a résumé dans ses œuvres toute 
la science des siècles antérieurs, est un guide bien précieux dans 
l'étude du symbolisme. M. E. Cartier , dans un remarquable 
discours, prononcé au congrès scientifique de Tours, en 1847^ a 

(1) Summa i|i Part./snppî.^ q. 40. 



360 RÉSUME DU STHBOLISHE ARCHITECTURAL. 

signalé cette partie inexplorée des œuvres de Tange de l'école W. Nous 
ne pouvons mieux terminer cet article qu'en citant ce passage : 
« L'étude des saints Pères devrait être la base de notre archéologie 
nationale. L'art chrétien n'est que la science ecclésiastique illustrée. 
Mais à notre époque , qui secouera la poussière de ces énormes 
in-folios ? Us reposent dans les solitudes de nos bibliothèques publi- 
ques 9 comme les pyramides dans les déserts de l'Egypte. De temps 
en temps quelques courageux voyageurs nous en rapportent des 
dessins y des inscriptions , et nous les remercions de nous épargner 
par leurs livres des explorations si pénibles. Eh bienl Messieurs, 
un homme a visité pour nous ces régions lointaines; il en a parcouru 
les monuments; il en a déchiffré les écritures, et il nous en a rapporté 
toute l'histoire; la Somme de saint Thomas résume les siècles qui 
l'ont précédé, et ce qu'elle a dit, les siècles qui ont suivi n'ont pas 
suffi pour l'apprendre. Ce livre contient toute la science, tout l'ensei- 
gnement du moyen-âge ; sur le symbolisme chrétien comme sur bien 
d'autres choses , saint Thomas vous répondra mieux que bien des 
sociétés savantes. Interrogez-le , par exemple, sur le symbolisme et 
sur la distinction des auréoles et des gloires, il vous apprendra, en 
vous racontant les magnificences du paradis , que les gloires repréT 
sentent l'union avec Dieu, et les auréoles les moyens employés pour 
y parvenir; la gloire, c'est la lumière de Dieu même, c'est la gloire 
substantielle des bienheureux ; l'auréole , c'est l'astre du fidèle , c'est 
la couronne qu'il se tresse lui-même ici-bas; l'auréole crucifère de 
Jésus-Christ n'est pas réellement une auréole, c'est l'éclat de son 
humanité d'où jaillissent toutes les autres auréoles. Saint Thomas nous 
dit que les auréoles devraient être variées comme les mérites des saints 
et que les auréoles des vierges , des martyrs et des docteurs sont très* 
différentes; mais en nous en détaillant la beauté, il ne donne à aucune 
la préférence; la supériorité çst dans le degré du triomphe et non dans 
sa nature. Joignez à la Bible et à la Somme de saint Thomas , la légende 
dorée qui nous initie à toutes les délicatesses d'une imagination pieuse, 
et vous pourrez expliquer tout le symbolisme chrétien. » 

l'abrè ant. RiaRD. 
(!) Congrès scientifique de France, xv» session tenue à Tûure, 1. 1, p. 72. 



SUB LES 



GRAVEURS DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. 



Uû marbre chrétien, découvert dans TArdèche, aux carrières de 
Crussol , près Valence , m'a paru soulever une question intéressante 
pour l'histoire de Tépigraphie, en nous faisant assister, pour ainsi 
dire, à la rédaction d'une légende funéraire. 

Je place cette inscription sous les yeux du lecteur. 



/LohtGYllS-cfTlîo^ 

jUTAÉrVicxltiNl 

rACIAlANHvj-^?^! 
ÊTTRANJlimEM.) ^ 
6A;iyLiAJt\f9Hlt\W< 

ftiTANTOlNblCQ 
ON£GVA.XT/^ÇT 



(1) 



Je me suis demandé tout d'abord , en étudiant l'épitaphe de Crussol , 
quel sens présente le mot tanto, encadré, comme il Test ici, dans une 
mention chronologique. 

Ce n'est pas cette fois, je le pense, dans le domaine de l'épigrapbie 
qu'il faut chercher une explication. « 

Autrefois, comme maintenant encore, il existait des formulaires 
dressés pour servir de modèles d'actes, de contrats et de lettres privées. 



(i) a In boc tnmolo requîiscU bonememoria Uargarita et vicxit io pacim annas ixxr et transiit 
kalendas jnlias rigni domni nostri Chdoedo (Chlodovei) régis tanto indiccione quaria et santt 
reqaele Ds dédit.» (Sanctam requiem Deus dédit?) Le soaTerain nommé sor cette inscription 
me parait être Clovis II, couronné, en eSB, roi de Bourgogne et de Neustrie. La quatrième 
indictton et la mention KtsKDis ivuas fixjenient tu i«r juillet de Tannée 646 la date de la mort 
de Hargarita. 



368 SUR LES GRAVEURS 

Les désignations de personnes ^ de localités et de dates ^ nécessairement 
non remplies, étaient représentées d'ordinaire par le pronom iUe, 
comme dans ces mots : «Âctum in illo loco... Ego itaque iife» anno 
illo illius Régis Franchorum, mense illo^ die illa, quod facit ipse 
mensis, sub comité iUo scripsi et subscripsi féliciter (^). » 

Plus rarement, mais fréquemment encore, le mot tantus remplissait 
le même office et Ton écrivait alors Dies tanins au lieu de Dies Ule W. 

G*est cette même expression vague qui me semble remplacer ici 
une désignation précise de Tannée du règne de Glovis*- 

Gomment un mot semblable s'est-il glissé dans notre texte? 
Indique-t-il simplement ici Tignorance du temps écoulé depuis Tavëoe- 
ment de ce prince? A-t-il été copié sans réflexion sur un modèle à 
Pusage des graveurs? Il est difficile de le dire. J'incline toutefois à 
accepter cette dernière supposition, à croire qu'ainsi que la diploma- 
tique, répigraphie a eu ses formulaires. 

A défaut de ces anciens manuels que nous ne possédons plus dans 
leur entier, cherchons d'abord^ sur les marbres eux.-mèmes, fat 
marque de leur existence. 

Souvent des inscriptions de localités éloignées présentent des 
mentions frappantes par leur étroite ressemblance. 

Nous lisons en même temps sur des inscriptions païennes i 
Vérone P) et à Bevagna (*) : 

TITITB FELIGES MONEO HOlkS OMlflBYS IHSTAT. 

Sur deux marbres différents à Rome W : 

NAMQYE DOLOfi TALTS NON NTIfC TIBI GONTIGIT TRI. 

Sur deux autres de la même ville i^) : 

OEGIPIMTB VOtlS ET TEMt>OR£ PALLIMYR ET MOBS 
DERIDET CTRA8 ANXIA YITA NIRlL. 

(1) De Roziète, PomuUs inédiUi de la bibliothèque de StrasbùiiTg, p. 5. 

{t) formUA Undenbrogii, dans Baluze, Capittd,, t. n, p. 652. — Formula anâegtaeitttt, 
publiées par M. de Rozière dans VHiiioire du, droit français au moyenne, par M. Ch. Giraad, 
t. II, p. 438 et 462, etc. 

(3) Maffei , Muséum Yeronense, p. 172 , n« 1. 

(4) Fabretti, Inscriptianes antiqiuSj c m , n» 438, p. 189. 

<5) Nuratori, Novus thésaurus, 12S9, 10 ; Ficoroni , Be larvis, p. 107. 
(6) Gruter, Inscriptiones ^ 677, 12 ; Zaccaria, Excurs. litter. , p. 119. 



DES INSGBIPTIONS ANTIQUES. S69 

A Vérone (*) et à Turin (*) , sauf une légère variante : 

QVAERBRE CESSAVI NVMQYAM NEC PBRDERB DE$I 
Mous IMTERTENIT NYIfC ÀB YTROQTE YACO, 

De mètne> à Arles W et à Home (*) i 

TE LAPIS OBTB8TOR LEVITER SUPER OSSA QYIBSCAS, 

Deux fois à Arles W i 

FILIAE RARISSIUAB Et OMNI 'TEÉIPoUe YifAE SYAE itESIDERANTISSlIlAE. 

Deux fois à Rome W i 

IN HOC tYMYLO lACET CORPYS ÉXANIMIS GYIYS SPIRITYS INtEB DEOS 
RECEFTYS EST SIC ENIM MERYlT 

Trois fois dans la même ville (7) t 

NOLltE DOLEilE EYENtYM HEYM FROPERAYlt AEtAS ÈOC DEDlt FATYM MIIII. 

Ces l'epfoductions ne sont pas moins frappantes dans les inscriptions 
chrétiennes. 
Deux épitaphes de Rome ont ce même début (^) : 

DOMINO riLIO INNOQENT18SIMO ET DYLCISSIMO BOMO SAPlEMTr, 

Des légendes de trêves et de Reimi^ W reproduisent presqu*idenli- 
quemeilt le distiqué t 

SEDEM YICTYtilS GAtoÉNS ColliH)N£RB lÎEMBRIS 
G0RP0R18 HOSPITlVM SANCtYS METATOR ADORNAT. 

(i) Afitt. V«rcn.,17«,a. 

(9) Jtfus. y«roii., 325, 7 ; BonnaiiQ , Anlhologia, t. n j p. 20. 

(3) Le P. DumoDt, InteripU ont, d'ArUt, n« 50. 

(4) Grnter, 685, 8, au liea de letiteb, levis yt. Ailleurs (Ficor., Loc. cit.), n Làpsis 
OBTBSTOR UYiTKR 8YPE1 08SA RxsiDAS. Voif CDcorej pour les pièces en vers, Marini, Anali 
p. 498, 494. 

(5) Le P. DuiDont , nF>« 86 et 89. 

(6) BoldetU, OtservazUnd y p. 455 ; Henzen, t. in d'Orelli j n» 7418i 

(7) Jahn, Spécimen epigraphicvm, p. 46, 98 et 99. 

(8) Gniter, 1057, «; Gadios, 869, 6. 

(9) Voir mes Inienpfions chrétiennes de la Gaule, L t , n^ 242 et 885. 

tOMt ilt< 24 



570 SUR LES GRAVEURS 

Nous lisons à Sainl-Jèàn de Bournay (i) : 

INSTITVIT SVBOLEM SlMPLICITATE PIA 

en même temps que cette autre épitaphe» conservée dans nos 
manuscrits, sans indication de provenance , contient un vers presque 
semblable : 

Catholica sollers cauta moderata venusta 

Prompta perefnrinis parca modesta sibi 
Moribus ornata vultu speciosa decoro 

Libéra conloquio casta benigna dccens 
Morigera conjux fido sociata jugali 

Enutriens sobolem severitate pia ^ 
Moribus hic vivens decessit tempore fixo 

UDdecimam duceDs vidit olympiadam (2), 

Deux hexamètres inscrits à la basilique de Saint-Martin de Tours ^ 
se lisent encore aujourd'hui sur une porte de Téglise de Mozat (3). 

(1) InscriptioM ckritimrut de la Gaule, t. ii , n» 461. 

(%) Bibl. Imp., ms. lat. 2832, 1^ 122. C'est le manuscrit d'après lequel Dachesne a publié di- 
Terses épitaphes (Voir mes Inscriptions ehrit. de la Gaule, 1. 1, p. 69) etqa'oa ctoyait avoir passé 
dans la collection du Vatican ; il a été récemment retrouvé par le savant M. I>eU8le. En tète, se 
lit cette dédicace : « Voto bon» memori» Mannonis liber ad sepalcbmm sancti Aogendi oblatos. » 
Mannon, conna par d'autres dons semblables, mourut vers la fin du n« siéele (cf. YEUtoin 
littéraire de la France, L y, p.. 657, 65S, et la note de Ruinart, page 686 de son édition de 
Grégoire-de-Toors). 

On ne s'étonnera point de ne trouver aucun nom propre dans Tinscription que je viens de 
transcrire. Ordinairement , les épitapbes métriques étaient suivies de quelques lignes en prose 
où se lisaient le nom du défunt, son &ge et la date de sa mort ou de son ensevelissement. Ceux 
qui recueillaient ces 'petits textes n'en reproduisaient fréquemment que les vers sans attacher 
d'intérêt aux indications de personnes. Le nom propre disparaissait donc lorsque le poète avait 
laissé k d'autres le soin de le dire au lecteur. C'est ainsi que nous lisons entr'autres, dans le 
Codex Falatinus (Gruter , 1167, 6), une inscription demeurée anonyme, le copiste ayant négligé 
de transcrire les lignes de prose jointes aux vers de Tépitaphe. La preuve de ces omissions existe 
pour le monument Caedual , que Bède nous a gardé complet (comparer Gruter , 1178 , 11 et Bède, 
Sist, eceUs. AngU, T, 7); pour une légende funéraire de VercelH, dont l'original présente trois 
lignes de prose qui manquent dans le Codex Talatimts (comparer Gruter, 1169, 8 et Ganen, 
Jscnziont eris^ione dd ?iemonte, p. 102, 108], et pour l'inscription de sainte Paule (Hieron.. 
Ep, cviii , ad Eustocb. , n» 88 et a4) , dont la fin a été supprimée dans un de nos antiques 
manuscrits ( Bibliothèque Impériale , ms. lat. 2882, folio 112, recto ). 11 existe toutefois des 
épitaphes métriques qui ne portent pas le nom dn défunt (Lucien, Mmonax, zliv; Civedoni, 
lfuseode2Cat0io, p. 61). 

(3) Inscriptions chriliennes de la Gaule, t. i , n» 170. 



DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. 571 

L'idée qui inspira ces vers, gravés sur une épitaphe d^Anse W : 

IN QVA QDQVIT HABEIS'T CTNCTOBVM YOTA PARETITVM 
COTtTTLERAT TBIBYEIIS OMPRA PTLCBRA DS, 

se retrouve sur une inscription récemment découverte au même 
lieu («) : 

ÏH QTA QVIDQVro 
UOtORYU. EST COVTYLVrat 
GVNCTA DS. 

Le premier distique de Tépitaphe du pa'pe saint 6régoire-le- 
IGrand W : 

STSCIPE TERRA TYO COBPYS DE COBPORE STMPTTM 
BEODERE QVOD VALSAS TITIFICANTB DEO 

est signalé deûî fois encore dans les recueils épigraphîqaes (*). 

Comme le montrent les rapprochements qui suivent, les formules 
d'un marbre de Vaison existent en même temps sur d'autres légendes 
funéraires : 



Epitaphe de Vaison (5). 

IKLTSTRIS TITVLIS / 



PAKTA6ATVS FRAGILEV TITAB CVH LIKQVEBIT VSVM 



/sreniis qtod itba dédit itstissiiia sakxit 
aibitbiis. nam CVSTVSPATRIAB BBCT\'RQVE vogatvs 



•PABCVS SIBI LARGY8 AHICIS 



abstyut hvnc bebvs deciho mobs irvida lvstbo 



Epitaphes diverset. 

I!(LVStR[S TITVLIS (6) 



CONTEHNEIIS FRAGILE!! TEBRENI CORPORIS VSVM (7) 



QVI GVM IVRA DARBT COMMISSIS YRBXBVS AVPLIS 
ADIVKCTA PIETATE MOCIS lYSTlSSIMA SAKXIT 
PATRICIVS PRAESVL PATRI AB RECTORQVE VOCATVS (8) 



LARGVS PAVPERIBVS PARCVS SIBI DIVES EGEKIS (9) 

(10) 

QVAMCVH POSTDBCmvIl RAPVIT MORSIltYlDA LVSTRVtf 



(1) Jnscnp/toAS chrétiennes de la GauU, t. i, no 31. 

(9) Cette inscription m'a été communiquée par M. Àllmer auquel répigrapbie doit déjà la 
conservation d*an si grand nombre de monuments. 

(3) Grnter, 1175,1. • 

(4) Grnter, 1168, i; Harini, Fraielli Àrmîi,p. 492. 

(5) Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. u , n» 492. 

(6) Id,, 562,àClermont. 

(7) Id., n« 515, à Arles. 

(8) Inscriptions ehrét. de la Gaide, t. n , n« MU , k Vienne. , 

(9) Choner , Becherches sur Us antiq^ités de Vienne, p. 322. li n'est pas de formule plus 
sonvent reproduite que cette dernière. (Voir mes Inseript, chrét., no 197, pavpebibvs dives; voir 
à la page précédente, PARCA MODESTA SIBI-, A. du Moustier, NeusMa pia, p. 657, rAVPER 
nu DiVESEGERis, etc.) 

(10) Inscript, chrét. de la GauU, 1. 1, n*, 31 à Lyon. 



372 SUR LES GRAVEURS 

Les poésies épigraphiques composées par des auteurs célèbres, 
devinrent^ on le conçoit aisément, les modèles les plus imités. 

L'épitaphe qne saint Damase écrivit pour sa propre tombe (<) 
servit à deux autres sépultures (*). 

Une église d'Angleterre portait une inscription faite des vers de 
deux pièces composées par Fortunat pour des basiliques de Paris et 
de Nantes W. 

On copia en 1062, pour Tépitaphe d'un évèque de Sens W, cet 
liexamètre gravé sur la tombe de Tétricus de Langres W : 

SYMMYS AMOR REGYM FOPVLI IXECTS ABMA PARENTTH 

Le premier vers de l'inscription de l'abbé Yictorianus (^) : 

QYISQYIS AB OGCASV PROFERAS HVC QVISQYIS AB ORTV. 

sert de début à une légende funéraire du xi* siècle C^). 

Le curieux distique de Fortunat W que les Bénédictins inscrivent 
sur la croix de leur rosaire , fut inséré par Galbulus dans une pièce 
épigrapbique (d). 

Ces redites si évidentes me paraissent indiquer Texislencc de 
modèles communs où puisaient en même temps, dans des mesures 
diverses, quelques compositeurs d'inscriptions. 

J'ai dit que les anciens manuels dont je tente de rechercher la 
trace ne se retrouvaient plus dans leur entier. Peut-être, n'est-il pas 
impossible d'en ressaisir quelques débris. 



(1) Carmen xrxiv. 

(2) Diony^s, Cryptœ Yaticarut, p. 82 ; Brower, Annales Trmreiaes, t. i ,. p. 61 ; < 
encore Gruter^ 1164, 4. 

(8) hucrift, de la Gayde, 1. 1 , p. 298, d« 208. 

(4) Bibl. Imp. , dépt. des mauuBcrits, Collection de Châm^gne, t. xliii, f» 112 , t*, el GtSk 
ChriitUM , t. XII , p. 88. 

(5) Inserift, chrit. de la GauU , 1. 1, p. 7. 

(6) Fortunat, iv , 11 ; cf. mes Irucript. ckréU , 1. 1 , p. 497. 

(7) Ciampini, Vttera méntmmta, t. n, p. 57. 
(8)11,6. 

(9) Bormann , Anthologia , t. ii , p. 628. 



DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. 573 

Uu formulaire latin du ix« siècle ^ provenant de Tabbaye dé 
Reichenau, contient, parmi divers modèles, cette légende épigrapbique : 

Hanc quiqae devoti convenitis ad aulam 
Poplitibus Ûexis propiatis ad aram 
Gernite conspicaum sacris sdibus altar 
Geroltus qood condidit lamina niteat 
Virgineo quod condccet almo podori 
Sabque voto MarisB intulit in aulam 
Hic Agni cruor caroque propinatur ex ara 
Cxijus tactu hv^uB sacrantur lamina axis 
Hue quicumque cum prece penetratis ad arcem 
Dicite ergo Aime miserere Gerolto 
Titulo qui tali ornât Yirginis templum 
iEtherio frualur sede felix per STum (1). 

Sur les marges d*un glossaire du même siècle , une main contem- 
poraine a tracé des formules et des modèles divers « parmi lesquels 
figure une épitaphe : 

Vir pietate probus Verecundi nomine diclus 

Insignis clarus diviciisque plenus 
Quas bene dispensans cœlestis culmina regni 

Mercatus petiit conjuge cum propfia 
Vir februi octonis prsereptus morte kalendis 

Decessit sequitur nec mora post obitus 
Nobilis nxoris Gerberga fuit vocitata 

Hœc etiam quînis morte obiit numéro (2). 

Cette réunion à des modèles semble assigner une même destination 
aux deux pièces qu'on vient de lire ; peut-être fait-elle connaître en 
même temps Tun des usages des anciennes collections d'épitaphes, 
textes le plus souvent médiocres et recueillis sans aucun but histo- 
rique (3), 

J'ai expliqué comment un défaut de réflexion pouvait avoir fait 
passer, dans Finscription qui nous occupe, une expression des 
formulaires. Dans cette autre épitaphe de Grussol, le graveur a peut- 
être, par une distraction semblable, copié la fin, d'mie formule, sans 

(1) Mone, dans le Mtschmt fur die Geschichte des Oberrheint, l. ui, p. 392 , formule i. 
(%) BiU. Irnp. , ms. lat. 7680 , f<» 34 , verso. 
(3) Voir ci-dessus, p. 370, note 2. 



374 SUR LES GRAVEURS 

comprendre que ces mots se reliaient à une mention initiale qu'il 
négligeait de reproduire : 

f HIC IN PACCM 
BEQVIESCIT 
BOUE MEMO 
BIAE AMATS 
QVI TICXET IN P 
ACB PLVS MENS 
AKKS V ET TRAK 
SIEt DIAE ET TR 
ANSIET DIAE ET T 
EMPORE 6VPRA 
6PTO (1). 

Parmi d'autres répétitions , je lis, sur quatre monuments de Briord: 

ABSTTTA PASSimS OVI^CISSEMA APTA (2) 
A0STVTTS ARGTS DTLCISSIMYS ARTTS (3) 
ABSTYTI PASSIIMS DVE.CISSIMI APTI (4) 
ARSTVTVS PASSIINS DVLCISSEMYS APTVS (5). 

La première des légendes qui présentent ces mots est en prose; 
les trois autres sont écrites en vers ou composées de lambeaux 
métriques. Pour ces dernières, le vers est faux; dans la troisième, 
l'adjectif passiins s'accorde mal avec les pluriels qui Ventourent 
Je m'explique ces lourdes erreurs par l'usage inintelligent d'un 
modèle commun où figurait un hexamètre que la combinaison des 
quatre textes semble permettre de restituer ainsi : 

« AstutpSj largus^pa tiens, dulcissiiuus^aptos. » 

Les manuels dont je soupçonne Texistence, devaient se trouver 
apparemment, comme un instrument de profession, entre les mains 
des lapicides. Je n'appellerais pas l'attention du lecteur sur un point 
qui n'exige certes aucun effort de démonstration, si le seul auteur 

(1) De ma collection : «f Hic in pacem reqaiescit bone memoris Ainatus qui vicxet inpace 
plus menus annos v et transiet dise et transiet dis et tempore snprascripto. » 

(2) iMcript. chrét. de la Gou/e , t. ii, n« 376. 

(3) li., n»377. 
(i) H.,n»380. 
(5) JJ., no 381. 



DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. 579 

latiD qui ait parlé de ces artisaos ne me semblait donner, à oe( 
égard, un témoignage utile à recueillir. Je crois y rencontrer la preuve 
de Tintérèt que les graveurs attachaient à fournir et à vendre les 
textes épigraphiques, de leur déplaisir lorsque d*autres qu'eux-mêmes 
étaient chargés du soin de ces compositions W. 

« Veillez, disait Sidoine Apollinaire, en adressant à Secundus une 
épitapbe qu*il venait d'écrire, veillez à ce que le lapicide grave sans 
faute cette pièce sur le marbre; une erreur commise dans son travail, 
soit à dessein, soit par négligence, serait attribuée bien plutôt au 
poète qu'à l'ouvrier W. » 

Le mauvais vouloir du graveur pouvait donc introduire des fautes 
dans les poésies épigraphiques fournies par un autre que lui-même et le 
saint évèque de Clermont se défiait d'une petite vengeance bien connue. 

Cela dit sur les inscriptions, sur la composition de leur texte, qu*il 
me soit permis de parler des artisans qui les gravaient. 

Devant le silence des anciens écrivains, il nous faut demander aux 
monuments eux-mêmes quelques renseignements épars sur ceux qui 
les exécutèrent. 

Parmi ces hommes se trouvaient un grand nombre de Grecs, comme 
m'ont semblé l'indiquer certaines erreurs orthographiques ('). Leurs 
humbles noms ne se lisent guères $ur les ouvrages de leurs mains et 
j'aurai rapidement épuisé la série des signatures qui me sont connues. 

Si le mot scripsit qui les accompagne d'ordinaire, pouvait toujours 
être accepté comme une indication absolue W, les noms des graveurs 

(1) On sait que parfois les inscriptions étaient composées, soit par celui qui préparait sa tombe 
(Luden, Dœmonax, xLr?; Fabretti, p. 283, nf* 183; Bfommsen, Inscrij^tiones regni Neapolitani 
Utinœ, n* 1137; L. Renier, Itacriptim» de r Algérie, n^ 2074), soit parles parents ou les amis 
dn défont (Bonada, Anthol., x, 17, 2Sl; Bosio, p. 152; Instriptitm ckrHitnne» de la Gaule, 
t. n,nM377et512.) 

(2) « Sed vide ut Titium non faciat in marmore lapicida; qood factum sive ab industria, seu 
per ioGuriam , mihi magis quam quadratorio lividus lector adscribat» {EpisU, m, xii). Parmi les 
fautes imputables au graTeur, je rappellerai ce vers devenu faux par la transposition d'un mot : 
DAKC IN ABTBEKO 6iBi SEDEM coifSTANTiÀ QVAEBBNS (Marini, Iscm, oLb,,^, 81); cet autre par 
ane suppression : naiiqve. dolor. talis. kon mi. cortigit. vni (Muratori, 1239, 10. Un 
autre marbre nous donne le vers complet : kamqvs. dolor. talis. non« nymc. tibi. contigit vki , 
Ficoroni , De larvie , p. 107 ) ; ce dernier , par une addition : arbitriu. kam cvstvs patrias 
BKCTVRQVB V0GATV8. Intcript- chrét, de la Gavle, t. ii , n» 492. 

(3) Iiucript. ekrét, de la Gaule , Dissert, n» 277 , 1. 1 , p. 884. 

(4) Comme, par exemple, dans les inscriptions autographes peintes ou tracées rapidement 
à la pointe (Letronae , Inscripltons de f Egypte , t. ii , p. 306 , EFPA^A; cf. 26 1 ; Garrucci, 
Inscriptinns des mien de Vompéi, 2« édition , p. 60 , scripsit ; p. 61 , scririt). 



o76 SUR LES GRAVEURS 

abonderaient dans les textes épigraphiques (*); mais souvent celle 
expression .est prise dans un sens figuré ou remplace les formules 
scribendum euravii ou jtis5t7 (*), comme on le voit clairement, par 
exemple, quand elle se présente au pluriel ou régie par un féminin (3). 
Cela dit, je crois reconnaître, avec M. Léon Renier, un nom de lapi- 
cide sur une stèle à sculptui'es grossières qui se termine par les mots ; 

ESGVLP. ET. 8. nONATVS. 

OÙ le savant épigrapbiste a lu : « Esculpsit et scripsit Donalus. Sculpté 
et gravé par Donat. » Pauvre et malhabile ouvrier qui , pour placer 
les trois dernières lignes de son texte, a dû raser, des deux côtés, 
la moulure de l'encadrement (M. 

Peut-être faut-il voir encore une signature semblable dans la mention 
zoiLTANvs SCRIPSIT , dout les lettres sont placées les unes au-dessoas 
des autres sur le bord d'un marbre de la Valachie (^) , dans les mots 
FLORvs scaiBiT quî terminent une inscription de Genève (^). 

(1) Muntori 884, 3 , inscripsit ; Gruter , 4052, 42, scbibbt; FabrettL p. iiS, n« 282, 
^scRiPsrr ; p. 305 , n» 301 , rascRpEREV ; p. 323 , o* 4^2 , iksçbipsit; Henzep , t. ui d*Orelli, 
6338, 6CHIPSIT; de Boissieu, Inscriptions de Lyon^ p. 199, inscripsit; L. Renier, Jnscr. it 
V Algérie, ao 641, scri; n<> 1376, scripsit; Boàio, p. 453, iscribct; Buanarotti, Yttri, 
p. 158, scRisi; Perret, Catacmbes, t. y, pi. 26, n» 57, escripsit. Le mot bcrvsit fignn 
é^lement , comme il est facile de le reconnatlre, sur uue inscription envoyée de Borne à Tabbaye 
de Saint^Ântoiae et où D. Martène et Durand lisent inexaciement ybrisit (Voyage lUtérain de ^aa 
Bénédictins, ip, 261). Le marbre'original , récemment retroavé par M. ÂJlmer , ne laisse , d'ailteors, 
aucun doute k cet égard. 

(2) Si4. Apoli., Epist., ly, 18. Hujus me parietibus inscribere supradictus çacerdos hoc 
compellit cpigramma quod recensebis; Job., xix, 19 , 'Eypa-^c J^l xcd rh-Xor o IIiXàTof, 
xoLÏ tOtiXEr IttItoU fçwpoC; Fa))re(ti, p. 820, n^ 433, inscbibi ivsi^iays; Bonada, Ànthol.^ 
t n, p. 250 , scRiBi lyssiT , p. 417 , Qvos ego dictavi et lyssi scruerb qvendaii ; Ph. A. Taire, 
De ann. Elagab,, p.l!^Q, ^crpien. çvrayer; Marini, Arua/i^p. 576, scRmsNDyii CYRiynTxr; 
Murât., 4566, 8, inscribi,... nONinçABQ; cf. Letronn^, Jnscript. de l'Egjfpte, t. u, p. 339, 

CVRANTE T. ATTIO 1IV8A. 

(3) Murât., 1513, 11, 8CRiP8ERE;Qrelli, 4692, sgripsei^vkt ; Qoldetli, 409, isciiPSSiTifT; 
Perret, Catae., t. y, pi. 27, n» 59, scripserdht; lasçr. çhrét. de la Gauk, t. n,n«> 459, 
scRiPsiMvs; BoBckh, C, I. G,, 6253 , (Mîrrwp) EHErPA^A; cf. Inser. ckrU. de la 69^, 

t. II , n* 413 , HARCELLA SOROR KOMBN HIC SCVLPSIT. 

(4) Inscriptions de V Algérie, tfi 4095. M. Léon Renier a bien youla me commmuqoer uns 
photographie de celte pierre. 

' (5) Neigebaur, Daeien, p. 225, no 11. Le nom du calligraphe Philooalus dont je vais avoir 
à parler, est écrit de la même manière sur deux inscriptions de Rome. 
(6) Mommsen, Tnscrip. Uelvet,, n» 86 et BdUtino di corrisp, archeol , 1852 , p. 105. 



DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. 577 

A répoque chrétienne, le mot sgripsit accompagne le nom de 
Furiiis Dionysius Pbîlocalus, graveur ou plutôt^ sans nul doute , 
dessinateur de caractères 0); celui d'un diacre qui a signé une légende 
dédicatoire (*). Peut-être une inscription d'Arles mentionne-t-elle 
encore un lapicide W? 

On lit sur une épitaphe ornée trouvée près de Savigliano W : 

EGO GEMIHA 

B1Y5 FIGI 
QVI TN EO TEMPORE 
FYI MAGESTER 
MARXOBARIYS 

£t sur rinscription de saint Cumien à Bobio W : 

FECIT 

I0ITAJ9NES MAGI.STEB 

]>es graveurs se recommandent, mais sans nous faire connaître 
leur nom, soit à Tintercession du mort, soit à la miséricorde divine. 

<c Souviens-toi, est-il dit au défunt, sur une épitaphe de Rome, 
souviens toi de celui qui a composé cette légende et de cçlui qui Ta 
tracée i^). » 

a Seigneur, protège celui qui a gravé ces lettres, lisons-nous sur 
deux autres marbres P). 

(i) Le savant chevalier de Rossi a retrouvé , daas la catacombe de Saint- Calliste , cette 
signature , tracée verticalement snr les marges d'une inscription qu'il Ini appartient de publier. 
(Voir, entr'aulres, sur cette découverte, la Goutte ^^Avgtbmirg, juin 1856; Q, L. Yisconti, 
Le escawmoni OstUnti , p. 50). Le mèipe calHgrapbe était déjà connu par un marbre du recueil 
de Marini (Col^ Va<. , t. v , p. 53) et par un manuscrit du calendrier de Constantin (Miliin, 
Annales encyclopédiques, 1817, t. m, p. 223 et 226; Mommsen, Vber den Chronographen vom 
Jakre 354, dans VAbdhalungen ier KSniglisch Sachsischen QeselUchaft der Wisscnsckaften , t. i), 
p. 607, 608.) 

(2) MaOei , 3fuseum Verfmense, p. 181, gokdelme ivdignvs diacokvs scrips(. 

(3) iTiscriftims chréL de la Gaule, 1. 1|, no 54 9. 

(4) Gazzera , Iscriz, del Viem.y p. 45. 

(5) Muratori, Antiq. ital» med. csvi, t. m , p. 679. 

(6) Perret, Catacombes, t. v, pi. 44, et t. vi, p, 167 ; comparer Tinsciiptioa citée dan^ le 
pote précédente. 

(7) Le premier est une table de jeu, monument bizarre sur lequel le joueur est aussi recommandé 
à la protection céleste (Gruter, 1049, i; Du Gange, De inferioris (Btî manismatibus , c. xxxvi; 
Saumaise , Notœ ai Voptsc. in ?rocul, , etc). Le second porte une épitaphe oii mon illustre maître , 
M. Hase, incline à voir , ainsi que moi , une invocation du graveur. (Ross, Inscription/es inediia, 
fascic. III, p. 9. Comparer la signature des calKgraphes relevés par Montfauoon, ?akogr, gr., 
p. 42 , 43, 47 , 49 , sur des manuscrits des ii«, x« et xi' siècles.) 



578 



SUR LES GRAVEURS 



Voilà le petit nombre de mentions que nous gardent les monuments. 
Qu*on ajoute deux inscriptions enseignes, enregistrées par Franz et 
Orelli (0 , et Ton aura tout ce que l'antiquité me parait nous avoir 
transmis sur des hommes qui conservèrent une large part de son 
histoire. 

Dans une matiëre où le silence des écrivains me condamne à de 
pures conjectures, je n'ose rien tenter au-delà pour l'histoire des 
lapicides païens ; qu'on me permette cependant de porter plus loin mon 
effort, pour rechercher à quelles mains est due une part des inscrip* 
tions chrétiennes. 

Parmi les fresques des catacombes, la plus souvent reproduite, 
peut-être, est l'image du fossor Diogène W. 

On sait quelles étaient les fonctions des humbles clercs qui recevaient 
ce titre. 

«Comme Tobie, écrivait un ancien , les /b55ores ensevelissent les 
morts. Dans ce soin des choses de la terre, qu'ils sachent voir les 
promesses d'en haut; que la croyance en la résurrection leur montre, 
dans leur travail, Dieu, et non pas le service des hommes. Qu'ils 
imitent donc le prophète Tobie, qu'ils aient son savoir, sa foi, sa 
sainteté et ses vertus W. » 

Tout ce qui appartient à la tombe est placé sous la main du fossor; 
c'est à lui que s'adressent les fidèles pour acheter un lieu de sépulture; 
c'est lui qui en perçoit le prix , en garantit la possession ; c'est lui 
qui ouvre la couche funèbre, qui la referme sur le cadavre. 

Voilà ce que nous disent les textes (M. Peut-être la fresque de 
Diogène nous en apprendra davantage. Une pioche est placée sur 
l'épaule du fidèle; à ses pieds, une sorte de bêche aiguë. Ce sont des 



[1) Voici ces étniDges inscriplions : 




CTHAAI 


TITVLI 


D. M. 


E0NAAE 


HEIG 


TITYLOS SCRI 


FYnOTNTAI KAI 


ORDINANTVR ET 


BERDOS VEL 


XAPACCONTAI 


SCVLPVKTVR 


SI QVID OPB 


NAOIG IE0POIG 


AIDIBVS SAGREIS 


BIS HAfiMOR 


CTN ENEPrEIAIG 
AHMOCIAIC 


CVM OPERUM 
PUBLICORVM 


ABI OPVS FV 
KBIT HIC HA 
BBS 


{Cwfus inscript. 


grtJK., n» 5554.) 


(0relli,no423$). 



(2) Boldetti, p. 60. 

(S) De teplm orâinibia Eechtiœ. Dans les œuvres de saint Jérôme auquel ce (raité a été attriboé. 
(4) Boldetti, p. 58; Jacutius, fionusce et Marna titulta, p. 44; Marcbi, Monvmenti âdU irti 
erittiane, p. 85 , etc. 



DES INSCRIPTIONS ANTIQUES. S79 

outils de fossoyeur. Devant lui, des marteaux , un compas et deux 
longs ciseaux de métal, que n'exigent point de simples fouilles dans la 
terre peu résistante où sont creusées les catacombes. 

Un bas-relief chrétien, où figurent des artistes sculptant le marbre 
d'un sarcophage , présente des instruments semblables (i). 

Le fossor est-il donc appelé à manier, dans les galeries funèbres, 
le lourd ciseau du lapicide , à travailler les seules pièces de marbre 
qu'on y rencontre communément, c'est-àrdire les dalles des épitaphes? 

Ce smjonuments eux-mêmes sembleraient l'attester. 

On sait quelle humble oondition était celles des fossores; l'anonyme 
que je viens de citer s'efforce de les relever aux yeux des fidèles; 
il adjure ses frères de ne point mépriser le dévouement obscur de ceux 
que la hiérarchie place au dernier rang dans l'Eglise W. 

Et cependant , tandis que les deux plus grands recueils des marbres 
des catacombes romaines, présentent à peine quelques épitaphes des 
clercs de Tordre inférieur, les inscriptions des fossores s'y trouvent 
en nombre relativement considérable P). 

N'est-ce point là un enseignement de plus, et ne semblerait-il pa^ 
que les hommes dont la tombe recevait plus souvent que celle de leurs 
supérieurs, la légende commémoratrice , étaient ceux-là mêmes qui 
tenaient le ciseau du lapicide (M ? 

Tels sont les principaux détails que j'ai pu recueillir jusqu'à cette 
heure sur la composition des textes épigraphiques, sur des bomme^ 
qui travaillèrent à perpétuer la mémoire de tous sans laisser d'autre 
souvenir de leur humble existence, 

KOMOND LE BLANT. 

(1) Fabretli , c. vui , a* ai. 

(2) De teptem crdinibus Eccleiiœ. 

(3) Point d'épitaphes de soas-diacres; ^ Bosio, p. 419, abvndintiys ACOL(v<Atts) *, —Point 
d^épitapbe d'exorciste; — Bosio, p. 534... antivs (.ector db PAtLActHs; BoldetLi, p. 81, 
HERACuvs.. . LECTOR â(egioms) SEC (undte) ; — Bosio , p. 437, haio fossori; Boldetli, p. 65 « 

lYKITS F03S0R; FELIX F0S9ÀRIVS ; SERGIVS ET lYNIVi FOSSORES ; LYCIUO FOSSOR(i); PATERKQ 

Fossomi; yiBivs fossob ; pstro fossori ; p. 416 , tigriaihts bt eroxivs fossores. 

(4) Boidetti^ p. 65, noQS a conservé une inscription funéraire consacrée par des fosêcra h uq 
des leurs. 



CHRONIOUE. 



— M. Tabbé Texier est décédé à Boarganeuf où il était allé diriger la 
construetion d'une chapelle gothiqoe : c'est mourir sur la brèche en véritable 
archéologue chrétien. Nos lecteurs savent qu'il est auteur d'importants travaux 
archéologiques sur rorfèvrerie, les émaux, l'épigraphie, l'architecture. Il avait 
commencé la publication d'un Fouillé de Vancien diocèse de Limoges. On nous 
apprend que l'administration diocésaine dispute l'impression de cet ouvrage à 
la Société archéologique de Limoges, dont M. Texier était un de^ membres les 
plus distingués. De tels désaccords honorent tout à la fois et ceux qui s'y livrent 
et l'auteur qui en est l'objet. 

— Nous avons à déplorer aussi la mort de M. Auguste Leprevost , corres- 
pondant de. l'Institut, ancien député, l'une des illustrations de la France 
archéologique. 11 a été l'un des fondateurs de la Société des antiquaires de 
Normandie. L'histoire générale de cette province lui devra autant que les 
annales des communes ; car en même temps qu'il annotait Robert Wace et 
Orderic Vital , il élucidait le nom et les origines des moindres villages. Sa 
mémoire restera vénérée de tous , car M. Leprevost n'était pas seulement le 
patriarche de la science dans une province fertile en savants, c'était aussi an 
modèle achevé de toutes les qualités sociales et des vertus chrétiennes. 

— On nous envoie de Marseille quelques détails sur la bénédiction d'un 
dais vraiment artistique qui vient d'avoir lieu à la cathédrale provisoire de 
cette ville. Ses larges pentes de velours cramoisi sont presque entièrement 
recouvertes par de riches et fines broderies en or du style gothique do 
XV" siècle : elles portent ehacune un sujet emblématique du sacrement de 
l'Eucharistie. De longues franges à gros bouillons d'or bordent les festons que 
«éparent et terminent des glands, également en or. Au-dessus, enferme de 
corniche, court tout autour une gracieuse et légère galerie à jour, dorée et 
du même style. Six magnifiques panaches aux plumes blanches, élancées on 
mollement recourbées , ajoutent encore à la majesté de cette tente royale; un 
dôme en velours rouge, parsemé d'étoiles d'or, surplombe une ogive recoarbée. 
Les arêtes sont dessinées par des baguettes d'or , et au sommet s'élève une 
croix en signe de paix et de triomphe, Avant que Monseigneur Mazenod ait 
bénit ce magnifique dais, le R. P. Rey , dans un discours plein d'érudition et 
de poésie , a raconté l'histoire du dais catholique dans ses diverses transfor- 
mations et a expliqué son symbolisme de mystère, de souveraineté et de gloire. 

— M. l'abbé Franz Bock vient de publier, chez 0. Weigel, à Leipzig, la 
première livraison d'un ouvrage intitulé : Der musterzeichner d,es Mitlelalters 
(Le dessinateur de dessins d'étoffe du moyen-àge). Le but de cette noavelle 
publication est de donner aux fabricants et aux brodeurs de beaux modèles. 



CHRONIQUE. 381 

de purifier et d'élever leur goût , dans les imitations du moyeu-âge. Les dessins 
en lithochomie sont d'une remarquable exécution^ 

— Le musée ecclésiologique d'Angers s'est enrichi des objets suivants : 

Croix processionelle en cuivre repoussé et Morceaux de verre teint et peint, enlevés en 

fleurdelisé, xvii« siècle. tré^grand nombre de l'une des verrières 

Petite cbàsse en fer -blanc ayant servi et du chœur de la cathédrale d'Angers, con- 
Henri Arnauld , évèque d'Angers , lors de sacrée autrefois à la légende de saint Man- 
ia consécration du mattre-autel de l'église riile et maintenant aux légendes de saint 
paroissiale de Soulaire, avec inscription Maurille et de saint Martin (verrière rc- 
et sceaux ,1668. faite en 1858). 

Pale fleurdelisée en piqué ^ xviii« siècle« La Vierg^e, peinture sur bois à fond d'or, 

Grocifix en ivoire , fin du xvi« siècle. école italienne , xv< siècle. 

Inscription gravée sur plomb et portant ces Statuette on bois sculpté et argenté , xviip 

mots : Reiiquie SCI pétri apostoH, x-xi« siècle, 

siècle. Auguste et la sybille , bas-relief sur cuivre ^ 

Fragment de châsse en bronze, xi« siècle. fin du xvi« siècle. 

Deux firagments de châsses mérovingiennes, Le Sauveur du monde, tableau sur cuivre, 

' en cuivre ciselé , provenant de Tabbaye de xvi« siècle. 

Saintr*Nicola8-lè8-Anger8. La Sainte Vierge, id, 

Ecusson brodé en soie, aux armoiries des Pieta,tVf. 

RécoUetsdela Baumette-lès-ADgers,xvu« Sceau à Tefflgie de saint Aubin, évéque 

siècle. d'Angers « xin« siècle. 

Epreuve d'une gravure sur bois rçprésen- Christ en ivoire , xviii« siècle, 

tant sainte Anne et les sept dormants, fin Orfroi de chasuble brodée , représentant 

du xvi« siècle. saint Martin coupant son manteau pour 

Navette en cuivre repoussé , xvm« siècle. revêtir un pauvre , fin du xv« siècle. 

— H. Reinatz, doyen de Tongres, vient d^acquérir pour le trésor de son 
é'glise deux plaques en ivoire provenant de l'église de Genœls-Elderen et datant 
an plus tard du xi* siècle. M. James Weale décrit ainsi l'un de ces ivoires 
sculptés, dans le dernier numéro du Messager des sciences historiques de Belgique : 
€ Au milieu se trouve le Christ, vêtu d'une tunique avec une simple ceinture ; 
sa tète est entourée d'un nimbe crucifère, avec les lettres rex sur les extrémités 
des trois bras de la croix qui sont visibles; il est imberbe, ses cheveux fort 
longs lui tombent en boucles sur les épaules; dans sa main gauche, il 
tient un livre relié, les Evangiles, tandis que sa înain droite élevée, soutient 
ime longue croix, qui repose sur son épaule droite et dont la tète paraît aunlelà 
dn nimbe. Le Christ est soutenu par deux anges , habillés comme lui ; mais 
leurs cheveux, retenus par un bandeau, sont plus courts; leurs ailes consistent 
chacune en une grande plume, et leirs nimbes sont tout à fait simples. Les 
yeux du Christ et des anges sont de verre bleu incrusté dans l'ivoire* Sous 
les pieds du Christ se trouvent un lion, représenté avec une crinière et une 
longue queue, un dragon avec des écailles, d'une forme un peu ressemblant 
à une anguille, un aspic et un basilic. Le tout est entouré de cette inscription : 

f VBl BOH^DS AMBULABIT SUPBA ASPIDEM ET BASILISGUM C05CCLGABIT ET LEONEV 
ET DBACO.^Ell. » J. C. 



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE*. 



Eia vie ci le* «uvres de JTeAtt • Baptiste Plg^aUe^ lenlptenr ^ par 

Feo8P£& Taebé ; Paris, 4859, in-8<» de 268 pag^s. 

fit. P. Tarbé, arrière-cousin da célèbre sculpteur de Louis XY, lui a consacré 
une étude d'autant plus complète , qu'il s'est inspiré de traditions de famille. 
L'œuvre la plus renommée de Pigalle est le tombeau du maréchal de^ Saxe qu'il 
fit pour une église luthérienne de Strasbourg. On y voit figurer Hercule et 
le dieu de Cylhère. On fit des observations à l'artiste sur Finconvenance 
de pareils personnages dans un monument funéraire : mais il n^en tint aucun 
compte. 

Beaucoup de ses œuvres ont été détruites pendant la révolution. Parnû celles 
qui ont eu une destination religieuse, voici les seules qui subsistent aujour- 
d'hui : une vierge à Saint-Eustache; — un bas-relief à la chapelle des Eofaots- 
Trouvés ; —une vierge et un bénitier à Saint-Sulpice ; — une statoe de saint 
Augustin à Notre-'Oame-des-Victoires; — le tombeau du DaufAin à la cathédrale 
de Sens; — celui du maréchal de Saxe à Strasbourg. 

On a accusé Pigalle d'avoir perdu l'art en France, fil. Tarbé tache de montrer 
qu'il n'a fait que suivre le goût de son époque', sans jamais lui obéir servi- 
lement. L'école réaliste pourrait considérer Pigalle comme un deses fondateurs; 
car, comme le remarque Suard, dans ses Mélanges de lUtérature, il croyait 
qu'il n'y a pas de vraie beauté dont pn ne puisse trouver des modèles dans 
la nature, que le seul but de Tarliste était de les observer et de les rendre, 
et qu'en prétendant embellir la vérité, on finissait par n'être ni beau ni vrai. 

Del mommentl dl ar^eeleffla e toile aHI, traitât^ di CisiBE CaKtv. torhio, 
4 858 , in-42 de 680 pages , avec gravitrea sur bois. 

Ce traité d'archéologie est un digne appendice de Y Histoire uniterselle qQ*a 
publiée M. Césare Ganlir. Elle est divisée en onze chapitres dont voici les 
titres : 1* de l'art en général; i"* architectiire; S"" sculpture; 4* peinture et 
iconographie; S"" x^éraxnique; G» glyptique et otfèvrerîe; T paléographie, 
épigraphie et diplomatique; 8*" numismatique; 9^ fêtes et spectacles; 10* art 
chrétien, 11'' excursions archéologiques en Grèce, en France, en Allemagne, etc. 

Nous regrettons que fil. Cantù n^ait consacré qu'une quarantaine de pages 
à Tart chrétien dont il pairie du reste en ti^-bons termes. En n^étndtant presque 
exclusivement que les antiquités païennes, il n'a fait d'ailleurs que se conformer 
au goût des lecteurs italiens qui s'intéressent peu à Tétiide d^ Tari du 
moyen-âge. Cependant nous pensons <|u'il ainaH pu , sans nuire à la popularité 

* Lçs ouvrages dont deux exemplaires sont adressés k la Revue sont annoncés sur la 
converture, indépendamment du compte-rendu qui peut leur être consacré dans le Bullelin 
bibliographique. 



J 



BULLETIN BIBUOGRAPHIQUE. 383 

(le son ouvrage, doBBcr une plus large part à Tétude de l-art cbrélieti qu'il 
apprécie et qu'il aime. Les écrivains d*iine pareille valeur sont faits pour 
(fevancer et guider Topinion, et non point pour la suivre dans ses errements. 



Ifûjmge en DaDenark, eD Saède et eu IXwrwègey^'Wojmf^e en Esp^i^ne 
et en Aliférle) — Toyag^e en BaMie ^ retour par la Lilhuanie , la Pologne, 
laSilésie, la Saxe et le duché de Nassau, séjour à Wîsebade, par M. Bouchbil de 
Peetbis. Paris, Dumoulin , 4858 et 4859, 3 vol. in-12 de 612, 66V et 580 pages. 

Ces trois voyages sont avant tout des œuvres d'esprit et d'imagination; 
Tauteur ne néglige point pourtant de visiter les églises .et les musées et il en 
parle avec une si piquante originalité, qu'on est bien sâr d'avoir Popinion du 
voyageur et non point des impressions banales copiées dans des guides. Le 
lecteur ne souscrit point toujours aux appréciations de M. Boucher de Perlbes; 
mais il est tellement charmé de ses récits qu'il oublie volontiers de formuler 
ses doutes et ses réserves. 

Une courte citation vaudra mieux que nos éloges : voici commeni il décrit 
lasiogulière église Saint-Basile, à Moscou : 

ff En repassant la porte sainte, on se trouve bientôt sur le Krasnoi-Ploschad , 
la place rou^e, et Pon a devant soi la cathédrale de Saint-Basile, Tasslll 
Blagennol. Le saint a dft bien rire à la dédicace de son nouveau logis; c^est 
ainsi qu'au pays du fantasque on eût conçu Pébauche du palais d'Arlequin. 
11 semble que l'architecte a voulu défier Part, en disant : Je ferai quelque chose 
qui sera contraire aux règles de Pécole, connue à celles du bon goût et 
mène du bon sens; mon plan sera de n'en avoir pas; dès qu'une partie de 
l'édifice aura Pair de prendre un aspect raisonnable , je trouverai moyen de 
le faire tourner au burlesque; enfin, je veux une chose qui excite la surprise 
de tous^ maus qui ne soit imitée de personne. 

» Le motif de la fondation de cette cathédrale fut un témoignage de recon** 
naissance qu'en 15SÎ Ivan IV, surnommé le Terrible, voulut donner au Tout- 
Puissant pour la prise de Kazaâ. On ajoute que Parchiiecte ne fit qu'exécuter 
le plan du monarque, ce qui parait assez probable, car ce plan n'a vraiment 
rien d'humain. L'on sait que cet Ivan, mort en 1581, était moins un homme 
qu'une bête iiauve, une sorte de Nabuchodonosor , non plus herbivore, mais 
tourné au féroce. Voulut -il se moquer de Dieu en lui élevant ce temple 
grotesque? Je ne le pense pas: les tyrans d'ordinaire ne sont ni sceptiques, 
ni braves; ils ont peur à la f6is des hommes, de Dieu et du diable. Quoi qu'il 
en soit, il décida que son église aurait vingt clochers. Ce n'était déjà pas aisé. 
11 ne s'arrêta pas là : il exigea qu'il n'y en eût pas deux pareils, ni de taille , 
ni de forme, ni de couleur. Ce surcroît de difficultés ne lui parut pas encore 
suffisant; il fallait pour troisième condition que toute espèce d^ordre, d'harmonie, 
de symétrie quelconque , fût bannie de leur arrangement et qu'ils eussent tou^ 
Pair de se quereller, les grands menaçant les petits, et les petits faisant la 
nique aux grands. 



384 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. 

» L'architecte remplit exactement ses intentions; quand tout fut terminé, 
le prince était si enchanté qu'il embrassa Fheureux artiste, Ini donna une 
forte somme d'argent, puis lui fit crever les yeux, de peur qu'il ne fût testé 
d'élever ailleurs un semblable chef-d'œuvre. L'intérieur, pour la bizarrerie, 
répond à l'extérieur. Je n'en entreprendrai point la description , car elle in- 
diquerait imparfaitement ce que le dessin lui-même aurait bien de la peine à 
tendre : c'est un de ces monuments qu'on ne saurait ni copier ni décrire. 

» L'église renferme un certain nombfe de curiosités et de reliques, qui 
oie déparent paâ l'ensemble : elles le valent en étratigeté. Gomme souvenir 
de ses victoires sur les musulmans, le dévot Ivan fit placer sur les dômes des 
chapelles intérieures, et comme leur complément , des tètes de Turcs coiffées 
de leur turban : tètes de chair et d'os, ne vous y trompe^ pas, bien et 
dûment coupées pour cette bonne œuvre. Ayant réfléchi que ceà tètes de psms 
pourraient être désagréables aux saints , il en fit enlever la cervelle, et mettre 
en place celle de tètes chrétiennes. Dites qu'lvan-le-Terrible n'était pas un 
homme d'invention! Après avoir entendu citer ce fait, je ne doutai pas qu'il 
ne fût l'auteur du plan de l'église. » 

Chantilly 9 élude historique (900-1868), par M. Al. RousgEAu-LnoT ^ membre de 
plusieurs sociétés littéraires) Chantillj, 46IS9, in-48 de 170 pages, (t fir* M e.) 

Chantilly, dès le xi* siècle, était un redoutable chàteau-fort appartenant 
à la maison des Bouteillers de France. En 1492, il devint la propriété des 
Montmorency; en 1633, ce fut le domaine des Condé. M. Rousseau évoque 
succe^ivement les grandes figures historiques qui ont illustré ce séjopr 
princier. — C'est Anne de Montmorency qui servit sous cinq rois , commanda 
en chef dans trois batailles et que Catherine de Hédicis, malgré son antipathie 
pour lui, considérait comme l'appui nécessaire du trône;— c'est Henri I" de 
Montmorency, le chevalier de Marie Stuart, qui mourut sous l'habit de capucin; 
T- c'est Henri II, l'idole du peuple et des soldats qui soutint par les armes 
la cause de l'aristocratie et à qui Richelieu ne sut point pardonner;— 
c'est le grand Condé , le vainqueur de Rocroy, se délassant de ses triomphes, 
en conversant avec Rossuet , Racine, Boileau , La Bruyère et Santeuil ; — c'est 
Louis-Joseph de Bourbon qui commanda l'armée de l'émigration; — c'est le 

dernier des Condé dont la mort est restée un mystère pour Thistoire 

M. Rousseau fait revivre chacun de ces personnages avec sa physionomie 
propre, ses vertus, ses passions, ses préjugés; il les juge avec impartialité, 
sans parti préconçu, dans un style clair, facile et spirituel. L'auteur termine 
par un chapitre sur les courses de Chantilly. Hélas 1 c'est le seul genre de 
célébrité que possède aujourd'hui la maison de Sylvie, Les Gentlemens rider» 
ont succédé aux Montmorency et aux Condé ; Chantilly n'a plus de place 
dans l'histoire contemporaine de la France, il essaie de s'en consoler ea 
réclamant de nouveaux droits de suzeraineté... dans les annales du Jokey-Club! 

J. GOaSLET. 



REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN 



NOUVEJIUX DOCUMCHTS liTURQlQUES INÉDITS 

RELATIFS ▲ VAMCXEMMÙ l^OUSS CATHÊDB4X.C DZ; GABPZamtâS. 



Depuis la rédaction de notre premier article W, nous avons fait 
d'autres découvertes que nous avons coordonnées. Il résulte de notre 
travail que nous avons sous la main les délibérations capitulaircs 
du chapitre de Garpentras depuis Tannée 1583 jusqu*en 1722 où 
finit le Liber IX eonclusionùm. Il existe malheureusement une lacune 
comprise entre les années 1614 et 1642 consignées dans les livres 
IV et V que nous n'avons pii trouver. Nous nous empressons d'extraire 
de cette mine précieuse quelques documents qui sont de nature à 
entrer dans le cadre de la Revue de l'Art Chrétien. 

Un mot d'abord sur le chapitre de Garpentras nécessaire à TintcUi- 
gence de ce qui suivra. Fondé en 982 ^ il fut doté, par Tévéque 
Ayrard, de propriétés considérables et 4c grands privilèges. La charte 
de fondation^ en caractères carlovingiens, existe encore dans la 
bibliothèque de Garpentras. Ge chapitre était composé de douze 
chanoines dont deux étaient dignités ; c'était le prévôt et l'archidiacre. 
Le capiscoly le théologal, le pénitencier, le sacristain n'étaient pas 
des dignités, mais des offièes. Ghaque année , le 28 novembre, lende- 
main de la fête de saint Siffrein, le chapitre élisjotit ses officiers dont 
le premier était V administrateur. Il était chargé de la gestion des affaires 

{1) Voir la RcDtie d« Vkrt Chrélxcn, «. i , p. 2G3. 

J03IE m. Septembre 1859. 2o 



386 NOUVEAUX DOCUMENTS LITURGIQUES INEDITS 

temporelles. Dans chaque assemblée capitulaire rAdministraleif fn 
les propositions courantes et le chapitre inscrivait sa répoi&ep 
l'organe de son secrétaire. La réponse du chapitre sera toajNsi 
italique. Les autres officiers étaient deux auditeurs des cmpisi 
Tadministraleury deux gardiens des clefs de la caisse, de Far^EÉs 
et des reliques 9 un chanoine-ouvrier pour les réparations de fé^ 
deux juges des causes en Tofficialité épiscepale, un contrtfm 
pour tenir registre des absences. 

Nous allons faire connaître aujourd'hui le salaire que le à$ 
accordait à ses divers employés et serviteurs dans la céiébâ 
du culte. Nous ajouterons encore quelques renseigoemenls lài 
aux ornements pour compléter à ce sujet notre premier arlide. 

Die 28 nov« 1586, Il y une ancienne et obseraée costume aox cb^ 
generaulx de Saint-Michel et de Salnt-SiU^en de fayre dire une neal 
SPU STO ; le capitre falot Taumcyne au celiebrant et bailhe trois sê'> 
cbascun assistant. Soluantur pro hac uice tantum. 

Diel3juliilS88. Hessire Pargeti dict que seruira pour chapiera^fj^ 
le moys. 5e prendra. 

In eodem ca~plo conclasum fuit quod d. admiaisirator dabil (j^ 
florenos magistro paero pro libre missarum ab eo eomposito (i). 

Die li martii 1589. Nostre basson me demande argent 4eUmm»t^ 
florins par mois. Il a demeuré dix ou dôme jours en prison el ^sx^ 
aultant s'en estant allé à Arles; ordonnez si iuy doibz donner eoiieiaMiî^ 
rabattre. Se payera eniierement. 

Die il martii. Quel salayre sera accordé au diacre ? Dabilur illi pro f^ 
servitio sex asses et pro futuro , qualibet uice, detur unus assis. 

Die t9 sept. 1596. H. Peyreti seruira de diacre Iuy donnant deux sooiit* 
les jours. Fiat. 

Die 3 déc*'*'. Uous auertîs que messire Antoine Peyreti m'adicl ncstoi* 
obligé a rofBce d'exorciste; uous saués combien il est nécessaire d'y p«B^^ 
B. adm"^ p fatum Peyreti hortabitur ut seruitium continua mbmtrtA^ 
quajiuor eyminatorum frumenti (a). 

Die îl maii 1610. Jei parlé a un religieux de S. Dominique lequel oap^ 
de nous ratisser nos parcbemins pour nos liores de plein chait et les^ 
bons moyennant douze soûls de la douzaine. Fiat. 

ley faict marche auec mrê Claude de Caromb pour esuiie av ^ 
plein chant a dix soulz pour fuelhect. Àppraw^ms. 

(1) Nos docnments nous apprennent que le florin de cette époqne Ttiûf D ^ 
et le sol tournois 29 deniers. 

(2) L*éinine était vne mesure qui valait on pea plus d'an double décalitre. 



RELATIFS A L* ANCIENNE ÉGLISE GATHEDBALB DE GABPENTRAS. 587- 

Acbeplé une donzeine de feailles de aelin pour les dieu liures ; ont cousté 
buict florios. Approbamus (i). 

Die M Dov. 1611. Jay faict rellier le liare chant plant que M'. Jacob a nollé 
que couste uînt florins. Approbamus. 

Die 8 maii 1612. Hessier Frizet a prins beaucoup de peine pour exorciser 
trois famés lesquelles ont faict icy la nouuaine, auquel jay promis luy bailler 
quelque chose auec notre permission et pour ce jay cncores les quatre eymines 
bled que Ion baille a lexorciste. DerUur illi et continaet exardsare (3). 

Dîô 16 dec. 1642. Signor Jean Baptiste aumosnier de monseigneur le 
cardinal (3) jouera des orgues puisque nauons aucun organiste; il le fera pour 
un escu le mois, mais il demande un qui souffle les boffets. Le chapitre approuue 
et en outre il donnera un eecu par an de gages au souffleur. 

Die %5 aug. 1643. Jay donné a deux jensnes hommes qui chantoient la taille 
et haute contre pour auoir seiourné deux iours, uingt sols. Le chapitre approuve. 

Die 15 dec. M'. Pelisster s'offre de uous seruir a chanter au cœur moyennant 
six escus de gages. Adaliud capitulum» 

Die 12 januar 1614. La quantité de damas quUl nous faudra pour notre 
chapelle blanche est de seize canes moins deux pans pour la chape, le deuant 
d'autel, la chasuble, le diacre et le soubsdiacre et le pulpitre lesquels monteront 
a trente soubz le pan, en tout soixante et trois escus. Approbamus (4). 

Die 18 decembris. Uous aues recen M'. Pelissier prebstre et bénéficier pour 
chanter la haute contre a huict escus Tan et H'. Gibert , musicien et prebstre, 
pour soubdiacre et ce pour sa nourriture. Approbamus. 

Die i april. 1617. J'ay baillé cinq sols à deux hommes pour avoir aydé au * 
campanier a ester la grande pierre de taille qui conuroit la sépulture de feu 
monseig. le cardinal Sadolet dans la chapelle St.-CIaude. Ensuite j'ay faict 
bastir sous terre la sépulture ou reposent maintenant les ossements du dict 
cardinal et de feu son nepueu aussi evesque de Carpentras et en ay payé 
qaatre escus. Plus j'ai payé de la quaisse de bois pour y mettre les susdits 
ossemans cinquante et quatre sols. Plus pour avoir faict porter la terre tirée 
de la dicte sépulture au cloistre , trente sols. Approbamus. 

Die t julii. J'ay payé trente sols pour trois chainettes de fer pesant sept liures 
auxquelles pendent dans l'église le chapeau de Feminentissime Sadolet et le 
chapeau de l'ilhisirissime Sacrât et celui d'un autre euesque. Approbamus. 

(1) Il ft'agit ici de ces deaz magmûques respcnsmtan que noas avons décoaYerts avec les aiftres 
mannseritf qui noas occapent. Ils sont in-fol., peints à la main en très-beaux caractères. L*an 
est orné des plus iianUistiqaes vignettes qa'on poisse iaiaginer. Plas d*une fois la gravité des 
cbMitm devait se dérider devant ceiiaines désopilantes grimaces. 

(9) Les possédés étaient amenés auprès da saint Clou 

(S) n est question îd de cardinal Alexandre Bichi qui occupa le siège de Carpentras de 1080 k 
§057. n légua au cbapitre quinze cents écus et sa magnifique chapelle de tafis rouge crmesi 
camÊtrte de ^mu pcusemons d>or. 

(4) La eumc valait deux mètres. 



588 NOUVEAUX DOCUMENTS ' LITURGIQUES INEDITS 

M'. Signoret, de la aille de Digne , se presealë pour jouer des orgues sous 
le gage de douze escus Tan. Àpprobamus. 

Dte 12 DOY. Uous aués receu M'. Jean Pimiaue de Marseille pour oaistre 
de musique sous le gage de douze escus Tan. Les messieurs laprouvent. 

Die 11 april. M'. le Cabiscol eslant decedé hier j^ai faict faire unze armoiries 
auec les armes du chapitre semant pour accompagner le corps du fen sieur 
Cabiscol a raison de trois sots '4a pièce, montent a trente trois sols. Pkisfay 
achepté unze cierges pour les messieurs, cire jaune scroant aot mesmes 
funérailles pesant en tout trois liures a raisod de dix buict sols la liure; Éonteot 
cinquante quatre sols; uous plerra approuver. Approbamut 

Die 1S jul. Jay conclud de bailler un cscu le mois a un musicien de Paris 
appelé M'. Boulet pour cbanter les fesles et dimanches. Approbàntus. 

Die 30 sept. 1669. De plus a la cérémonie du baptesme de ndslre crosse 
cloche a laquelle tout le chapitre en corps seruit de parrain et à laquelle Ion 
donna le nom de Marie Immaealée, je donna six demi escus blancs 
pour estrene aux fondeurs , huict sols a mosleur Languet pour de mitre 
binjouin et storax, et a mosieor Patin quatre florins et un sol pour une torche 
blanche pesant deux liures moins deux onzes , uous plaira Taprouver. Nous 
Vapprouuons, 

Die 19 sept. 1677. Feu m^. de Yilhardi , archidiacre, a. laissé au chapitre sa 
riche et pretieuse chapelle de uelours noir composée de la chasuble, du diacre 
et soubdiacre , d'un pluuial , du deuant d^aulel et d'un drap mortuere pour la 
•caualet, le tout enrichi d'un beau et large passement, or et argent, etd'ooe 
riche frange de mesme matière laquelle surpasse le prix de cent pistoles, 
]dus un calice argeaot auec ses armes , une clochette argeant, un missel couoert 
de maroquin rouge > un coussin de ligature, un teigitur de carton illuminé, 
une hautmusse de petit gris, un cordon soye bleue, six chesubles, une 
taffetas uerd^ une damas rouge, une damas violet, une uelours noir, une 
satin blanc, une brocard blanc a grandes fleurs de couleur. Approbamus. 

Les messieurs ont conclud de donner trente soU par mois a mr. Massé, poor 
chanter a toutes les heures canoniales et a la musique toutes les fois qu'il 
sera nécessaire. La Royère, archidiaere. 

Die 30 junii 1692. J'ay donné quatre sols a mr. Bremond pour une messe a 
Thonncur des saints Anges pour trouver nostre lampe dargent quon a volée. 
Approbamus, 

Die 11 maii 1691. J'ay sorti de la quaisse ou nous tenons la vielle argenterie 
quatre petites colonnes qui seruent au mrê autel d'argent» Je les ay remises 
dans larmoire ou Ion tient la chasse et le buste de st» Siffrein de peur qoon 
ne les dérobât à l'autel. De plus j'ai trouué dans lad. quaisse une teste de la 
S|e. Vierge , argent , qui manquoil a lad. chasse et je lay faitte poser. De plus 
un bras argent qui manquoit à une des figures de st. Siffrein ; je Tay faitte poser. 
De plus une espèce de pomme argent que j'ay faitte poser a cette espèce 



RELATIFS A L*AN€IENNE ÉGLISE CATHBDBALB DE CARPENTRAS. 389 

de clocher qui est aa miliea de la chasse. J'ay faict accommoder un chandelier 
argcut uermeil de la chap. de Mooseig. le card^ Bichî et trois aultres des grands 
chandeliers argent qui estoient démontés auec la grande croix argent uermeil. 
Plus jay Taict poser la main d'un des anges dargent qui manque au buste de 
st. Siffreln. Je uous communiquerais le conte do Torfeure. Bens actum. 

Die 19 nov. 11)91. Jay retiré uint six louis dor et demy des uieilles espèces 
de la uante d'un bassin doré argent et dune ayguiero argent fln doré, uendu 
le tout a 29 liures le marc ayant payé le tout dix marcs douze onces et cinq 
ternails pour cette somme eslre employée pr lembellissemenl de nrê mrë 
autel, scauoir : en six chandeliers argent autour du Ihrosne du Irès-saincl- 
Sacrement et une guirlande aussi argent au deuant du pied dictai qui soutient 
le throsnc. Conformément au dessein de Torfciure luy ayant donné le prix 
faict dud. ouurage poujr la façon six louis d*or aux uieilles espèces. Âpprobaimis, 

Die 11 martii 1698. Uoici ce qui renient de lespolio de feu Monseig. de 
Fortia de Montréal noslre euesque: deux pluaiaux toille d'argent Tun ronge 
et l'antre blanc auec ses agrafes d'argsnt auec les armes de feu Monseig. 
Plus deux chesubles Tune de brocard rouge » or et argent , Tautre de tabis 
couleur de pourpre anec son passement de soye , leur estolles et manipics. 
Plus une bource et uoyle de brocard uiolet soye et or. Une mitre toille d'or. 
Une cscharpe blanrhe toile iPor. Deux pairs de brodequins auec leur sandale 
Tun de brocard dor et laulre de damas blanc. Deux tunicelles taffetas noir. 
Trois canons pour la messe. Les memenrs approuvent (i). 

Die 12 april. 1701. Donné cinq escus pour Tanninersaire de M'. Besson, 
sçavoir: trente sols ^ la musique, cinq sols pFla messe, quatre sols pr les 
deux curés (9), six pr le diacre et le soubdiacre, quatorze sols pour deux 
flambeaux au cheualet et quatre cierges a Tauthel , huict sols pr Torgue , 
deux sols au soubsacristain, uint sols aux campaniers, douze sols pF les 
quatre mansionnaires, dix sept sols et demi a chascnn de nos messieurs. 
App^robamus. 

Die 15 julii 1710. Jay achelté douze pans moare bleue pour assortir le 
deuant d'autel a uingl un sols le pan, douze liures douze sols. Plus une once 
dantcUes or et argent , pour ledit assortiment quatre liures dix sols de roy. 
Approuuons. 

Tous les serviteurs du chapitre logeaient dans le cloître attenant 
à la cathédrale et vivaient à une table conamune. Un jour, nous 
donnerons peut-être des détails excessivement curieux sur Tamcu- 

(1) Loais de Fortii de Montréal, évèque de Civaillon, fut nom:né, en 1667 , coadjnteur du 
cardinal Bichi , évèque de Garpentras. Il devint titulaire la même année par la mort de Bichi. 
Ce prélat mourut en avril 1661. Le chapitre eut de très-longues contestations avec ses bérilicrs 
relativement à ses ornements. 

(%) Le chapitre avait charge d'àmes ; il nommait , pour radministratlon des sacreQienls , doux 
prôlrcs appelés curés et révocables ad mtum ca]^ituU. 



590 NOUVEAUX DOCOMBNTS LlTUBGtQUBS INEDITS, ETC. 

Mement» les vêtements et la nourriture de ces respectables béoéficiers. 
On verra que le confortable ne dominait pas à Tépoque qui dous 
occupe, et que les hommes d'Eglise étaient plutôt animés du désir 
d'enrichir la maison de Dieu que de se livrer aux douceurs d'une 
molle existence. 

Dès la fin du xvii* siècle, le chapitre de Garpentras se perpétuait 
en quelque sorte lui-même. Chaque chanoine élisait un coadjuteur 
qui lui succédait de plein droit. Nous allons citer une de ces nomina- 
tions tombant sur un nom historique, M. de Liamotte, le célèbre 
évêque d'Amiens. Dans l'assemblée du 5 novembre (702 le chanoine 
Dcvillario prit ainsi la parole : 

« Je me donoay autrefois rhooDeor de nous proposer que je uoulois faire 
un coadiuteur et nous eu demander uos sentimeols et ayant eu uostre agreemenl 
sur la proposition que je uous fis de la personne de Mous. Louis François 
Gabriel Dorléans do Lamotte, j'enuoyai ma procuration a Rome ensoitle de 
laquelle moud, sieur Louis François Gabriel Dorléans de Lamotte a obtenu 
des bulles qu'il uous présente, il uous prie d'en faire faire la lecture, de 
l'admettre au forma dignum, le faire mettre en possession de ladite coadiu- 
torerie et faire tous les actes nécessaires. » 

c Die 20 aug. 1708. Hons. Louis François Gabriel Dorléans de LamoUe, 
diacre de cette ville et coadiuteur ebanoiue dans cette église , uous présente 
des bulles obtenues de Honseig le Yicelégat pour le canonicat prébende 
théologale et uous prie d'en faire faire la lecture, de Tadmettre a sa profession 
de foy, le faire mettre en possession et faire généralement tous actes 
nécessaires. » 

Le pieux théologal édifia Garpentras, sa patrie, jusqu'à ce qu*il fat 
nommé administrateur de l'évêché de Senez, pendant Texil de 
M. de Soanen, condamné comme janséniste entêté. Le 25 août 
1733, le roi nomma M. d'Orléans de Lamotte à l'évêché d'Amiens 
qu*il occupa si glorieusement jusqu'au 10 juin 1774. 

l'abbé J. F. ANDRÉ. 



LE TRÉSOR DE LA CATHÉDRALE DE 6RAH 

EN HONGRIE» 

d'après m. L'ABBi FEANZ BOCK. 

{Jabrbuch der Kaiser l. Kceni^jl. central CoTii/nû^ton.— Vieiiae^l859.) 



PAEMIER ABTICLE. 



M. Tabbé Franz Bock continue ses invesligations avec autant de 
zèle que de succès dans les riches trésors des églises d'Allemagne. 
Dans sa dernière publication, que vient d'éditer la Commission royale 
des monuments d'Autriche , il nous révèle les richesses du trésor de 
réglise métropolitaine de Gran. Sous le rapport du nombre et de la 
valeur métallique des œuvres d'art qu'elle renferme, celte collection 
est surpassée sans doute par beaucoup d'autres; mais ce qui lui assure 
l'avantage sur toutes celles des églises d'Allemagne et de l'empire 
d'Autriche, c'est la haute perfection artistique de son mobilier litur- 
gique du moyen-âge. 

En parcourant l'ensemble des ouvrages d'orfèvrerie du moyen-âge 
dans le trésor de Gran, on s'étonne qu'il s'en soit conservé si peu 
de l'époque romane. Un tableau de reliques, précieux à plus d*un 
titre, et spécialement sous le rapport de l'iconographie, révèle 
clairement son origine byzantine; il a dû voir le jour au xii» siècle, 
sous la main d'habiles émailleurs grecs. Une croix, travaillée en 
filigrane , et ayant appartenu à Tapparat du couronnement des rois 
de Hongrie , date du commencement du xur siècle. Sa forme est 
empruntée au type strictement roman. C'est pour l'exécution technique 
un digne pendant du sceptre conservé encore aujourd'hui dans le 
trésor hongrois du couronnement, au château de Bude. 

Coname le siège métropolitain de Gran est un des plus anciens et 
des plus vénérables de la Hongrie , les premiers rois chrétiens de 
ce pays enrichirent sans doute largement ce trésor en lui donnant 



592 LE TRÉSOR DE LA CATIlËDRALE DE CRAN 

des autels portatifs en émail mat, pareils à ceux qui se rencoDlrenl 
dans d'autres trésors du xi« et du xii* siècle; des reliquaires de 
formes variées, des meubles d'autel richement décorés par des émaux 
ou par des ouvrages en filigrane ou en nielle. Ces présents de ia 
royauté disparurent peut-être depuis le xi« siècle jusqu'à la fin du xm% 
dans les nombreux déplacements subis par le trésor, surtout lorsque, 
par suite de la domination passagère des Turcs, le siège archiépiscopal 
fut transféré de Gran à Tyrnau. 

Le trésor des riches princes ecclésiastiques du chapitre de la 
cathédrale de Gran devait posséder au temps de sa plus grande 
splendeur ces ouvrages grandioses fournis par l'époque gothique de 
Tart, dans lesquels la beauté de la forme rivalisait avea la masse des 
précieux métaux. Les grands chandeliers, les devants d'autels en 
argent repoussé, les statues et les bustes de saints de grande dimension,, 
également en argent repoussé, ne s'y trouvent plus aujourd'hui. 
Certains objets offrent toutefois un dédommagement à l'appréciateur 
de l'art du moyen-âge; ce sont quelques calices très-riches et très- 
intéressants , plusieurs croix d'autel ou processionnelles, qui, parla 
matière, le travail et la forme égalent les plus belles croix conservées 
dans les grands trésors des cathédrales de l'Europe méridionale. 
Les vases liturgiques, ainsi que d'autres objets d'usage ecclésiastique, 
exécutés en riches métaux, résument presque toutes les formes 
produites au service du culte par l'orfèvrerie depuis le commencement 
du xiv« siècle jusqu'au milieu du xv\ 

Comment cet art a-t-il pénétré en Hongrie? L'importation est-elle 
venue d'Italie ou d'Allemagne? M. Bock croit devoir l'attribuer à ce 
dernier pays. Suivant lui , la plupart des vases ecclésiastiques du 
trésor rappellent par leurs formes en quelque sorte architecturales, 
le style gothique magistralement pratiqué par les orfîvres du Rhin 
et de la Souabe. L'art ogival, sorti d'Allemagne, aurait, en s'intro- 
duisant en Hongrie, fourni des modèles, noii-seulemênt pour la 
construction des monunlents, mais encore pour les créations plus 
délicates de l'orfèvrerie. 

La période brillante où les différents arts prirent l'essor se place 
sous le règne de Sigismond , qui , à la couronne de saint Etienne , 
joignit le diadème de l'empire Romain et celui de la Bohème. Il est 
aisé de reconnaître cette période dans le trésor de Gran, où se trouvent 
notamment plusieurs olifants magnifiquement travaillés. Ce sont des 
vases destinés aux onctions, vases de lUxe et d'apparat, connus 
sous le nom de pieds de gtiffon i dont les formes do détail ont un 



EN HONGRIE. 593 

caractère évidemment allemand et rappellent les productions des 
maîtres orfèvres d'Augsbourg et d'Ulm. Sans aucun doute ils ont vu 
le règne de Sigismond. Toutefois, avant cette époque, les maîtres 
orfèvres hongrois, devaient avoir acquis déjà une grande supériorité 
dansTexécution technique. La noblesse nombreuse etopulente,enleur 
commandant des ouvrages de prix , leur procurait Toccasion d'exercer 
leur art et de le perfectionner. Pour apprécier cette cause de progrès, 
il sufiQt, après avoir parcouru le trésor de Gran, d*examiner dans le 
Musée national Hongrois les précieux objets de parure qui ont 
appartenu à des costumes de magnats du moyen-âge, tels que fibules, 
agrafes pectorales, colliers, etc. Ces ouvrages profanes en filigrane , en 
email, en métal repoussé ou ciselé, présentent des détails d'exécution 
semblables à ceux d*autres ouvrages qui se rencontrent en foule dans 
les trésors d*art chrétien de T Allemagne. Ces analogies permettent 
de constater la grande influence des orifèvres allemands en Hongrie, 
à une épqque où Tart avait déjà atteint en Allemagne son point 
culminant. 

Des maîtres émînents, appartenant aux florissantes corporations 
Souabes, durent d'abord être appelés en Hongrie par des princes amis' 
des arts. Là> ils travaillèrent pour la cour et pour de riches magnats. 
Peut-être, dès le xiv* siècle, ces maîtres souabes formèrent-ils sur le 
sol hongrois des corporations analogues à celles qui furent instituées 
sous Charles IV en Bohème, et notamment à Prague. M. Bock espère 
que les investigations incessantes de notre époque dans le domaine 
de l'histoire feront découvrir la preuve authentique de Te^^istence des 
corporations d'orfèvres hongrois. 

Si faible qu*ait été l'influence italienne sur les productions de 
l'orfèvrerie en Hongrie, il faut pourtant reconnaître qu'elle s'est 
exercée d'une manière passagère et subordonnée. Deux pièces du 
trésor de Gran attestent par leur forme et par leur exécution qu'elles 
sont sorties des mains d'un artiste distingué de l'Italie. C'est d'abord 
une croix processionnelle, connue sous le nom de croix apostolique 
hongroise; c'est, en second lieu, le pied richement travaillé d'une 
croix d'autel désignée à Gran, comme œuvre d'art purement allemande, 
sous le nom de Caharienherg ^ Mont-Calvaire. 11 sufiit de regarder 
même superficiellement ce pied ciselé en or et orné d'émail , pour se 
convaincre qu'il est de 150 ans moins ancien que la partie supérieure 
de la croix, et qu'un maître de l'école de Benvenuto Cellini a déployé 
dans cet ouvrage les ressources de son art. 



394 LE TR£SOR DE LA GATHKDAALB DE GRAN 

I. 

MÉDAILLON- RELIQUAIRE DU XV* SIÈCLE. 

( 8 eeuUttètres de ditBètre.) 

Ce reliquaire était destiné , comme sa cavité intérieure Tindique, 
à recevoir des reliques de saints. Dans les occasions solennelles on 
le portait au cou au moyen d'une chaîne ou d'un cordon de soie 
attaché à un anneau. Cet anneau manque aujourd'hui. 

Le médaillon est en argent doré» et consiste en deux moitiés qui 
s'ouvrentau moyen d'un poussoir. Comme elles sont aussi richemeot 
ornées l'une que l'autre, la face ne peut-être distinguée du revers. 




Dans le milieu du médaillon, se voit, d'un cùlé, en opus inierse- 
ratile^ la représentation de la Salutation angélique. Derrière les 
ornements à jour, l'artiste a placé une plaque d'émail bleu qui fait 
mieux ressortir les figures. L'Annonciation de l'ange est un ouvrage 
d'un style vigoureux , ciselé profondément et énergiquement. Le jet 
de la draperie et le mouvement des figures rappellent la première 
époque de la vieille peinture allemande. La manière dont les vêtements 
sont drapés et surtout le style de la guirlande entourant le médaillon 
permettent de rapporter cette belle œuvre d'art au commencement du 
xv« siècle. Des rubis à facettes et de petites perles sont alternative- 
ment enchâssés dans la guirlande qui entoure et couronne l'ensemble. 



KiN HONGRIE. 39S 

L*autre c6té du médaillon représente le Christ au tombeau , en 
bas-relief gravé sur nacre de perle; le diamètre est de quatre 
centimètres; l'entourage ornemental est le même que celui du côté 
de r Annonciation. 




Cette représentation du Christ dans le sein de la terre lorsque 
éclate sa puissance divine » et que par sa résurrection il donne la 
preuve de la vérité de sa doctrine, était un sujet favori des artistes 
durant tout le moyen-âge. Les Memmi et les Gaddi notamment , ainsi 
que l'école de Sienne et Técole florentine, l'ont très-souvent traité; en 
outre, il accompagne fréquemment TÀnnonciation, comme dans notre 
reliquaire. Le commencement et la fin de Fœuvre de la Rédemption 
se trouvent ainsi clairement figurés à la fois. 

Dans notre représentation , deux anges tenant les linceuls entourent 
l'Homme des douleurs , comme cela se voit fréquemment dans des 
peintures italiennes, tableaux sur bois et miniatures, des xiv* et 
XV* siècles. — Il est aussi à propos de remarquer que l'intéressant 
monile dont nous nous occupons , est , en ce qui regarde la représen- 
tation des figures, complètement identique avec TÂnnonciation et 
la Résurrection figurées dans les médaillons travaillés à jour qui 
ornent à sa partie inférieure la coupe du calice d'apparat du trésor 
de Gran. Un seul et même artiste pourrait bien être Tauteur du 
reliquaire et du calix episcopalis. Cependant les médaillons de ce 
splendide calice sont travaillés avec plus de soin. 

II. 

FERMOIR-RELIQUAIRE DÎU XV* SIÈCLE. 

(17 centtmèlret de diamèlre.) 

Ce fermoir ayant une destination analogue à celle du précédent, 
consiste pour la majeure partie en argent doré; le côté antérieur est 



396 



LE TRÉSOR DE LU CATHÉDRALE DE GRAN 



plus richement orné et le côté postérieur plus simple ; le cilé 
principal, celui de devant , renferme dans sa cavité centrale un grand 
médaillon, sculpté ea nacre de perle , d*un diamètre de près de dix 
centimètres , représentant le trépas de la Sainte Vierge , tramilus 
B. M. y. 9 appelé aussi par de plus anciens écrivains : depausalio 
B. Mariœ. Suivant la légende, les douze apôtres auraient assisté au 
trépas de la Sainte Vierge. On les voit, en effet, sur notre sculpture, 
entourer en gémissant le lit de mort de la Mère de Dieu. Saint Pierre 
préside à la cérémonie, et, conformément au rite actuel de rCglisc, 
il récite les prières des agonisants et donne la bénédiction avec 
l'aspersoir. Au chevet de la Sainte Vierge, parait le disciple de 
Tamour, saint Jean; il est reconnaissahle sur la plupart des rcprcsca- 




lalions connues de M. Tabbé Bock en ce qu'il présente le cierge bénît 
des mourants. Là, on voit aussi trois anges qui paraissent tenir le 
coussin de repos des mourants, pour indiquer, à ce qu'il semble, 



EN HONGRIE. 397 

le trépas doux et paisible de Marie. Au-dessus du groupe enlier, se 
montre dans des nuages la figure à mi-corps du Sauveur/, recevant 
rame pure de sa Mère. Le moyen-àge a matériellement représenté 
rame sous la forme d'un petit enfant tantôt nu, tantôt vêtu. C*est 
ce qu'attestent de nombreux ouvrages de sculpture et de gravure 
italiens ou souabes, ayant trait à la mort de la Mère de Dieu, et 
plus anciens que celui qui nous occupe. — La composition de l'ensemble, 
la manière dont sont traitées les draperies, comme aussi la construction 
d'un baldaquin qui avoisine le chevet de la mourante, et qui présente 
deux arcs en accolade ( vraisemblablement la représentation d'un 
petit autel domestique, accessoire très-fréquent de la mort de Marie 
sur les vieilles images allemandes), tout cela permet d'attribuer 
sûrement â l'Allemagne cet intéressant bas-telief. 

L'élégant agencement des fleurs que l'on voit dans le rond-creux 
de la bordure protesté aussi d'ailleurs contre la supposition qui 
rappot^tferait à l'Italie la création de cette œuvre d'art. Ces fleurs, 
sotit foirmées de qiiatré petites feuilles d'argent doré, d'urt beau style, 
aii milieu desquelles se montre une pierre enchâssée qiiadrangulaire. 

Sur le côté postérieur du reliquaire se trouvent les mômes orne- 
ments dans le rond-creux correspondant; mais au lieu d'un médaillon 
en nacre, il y a une cavité rectangulaire eiitourée d'uii cercle et 
fermée par un cristal qui permet de voir les reliques contenues dans 
le fermoir. Tout autour de cette ouverture carrée, le cercle offre de 
petites plaques de jais bleu avec des enjolivements en petites pierres 
et en roses, dont quelques-unes se sont détachées. 

Il serait convenable, si ce riche objet, privé maintenant de ses 
relîqubs, et les deux autres reliquaires du trésor de Gran étaient 
rendus à leur déstiiiation liturgique, qu'ils pussent, au moyen d'une 
chaîné d'afgerit ddré, trouver un emploi, comme fermoir de chape. 

Ce reliquaire révèle par sa sculpture et par ses ornements la 
main d'un orfèvï'e. exercé; il est peut-être sorti vers le milieu 
da XV* siècle des célèbres ateliers d'orfèvrerie d'Augsbourg ou dfc 
Nuremberg. 

A. BREUIL. 
(Ut suite à un prochain numéro.) 



L'ARCHITECTURE DU MOTEN-AGE 

JUGÉE FAB LES ÉCBITAtES DES DEUX DEREIEftE StftCLBE. 



C^MQUliMB ABTICLE. * 

IV- 

Il nous serait agréable maintenant de reproduire des témoignages 
nombreux entièrement favorables à rarchitecture du moyen-âge; 
mais nous devons avouer que ces actes de justice complète ont été 
fort rares dans les deux derniers siècles et qu^ils émanent d'ordinaire 
d'écrivains locaux dont la renommée n'a guères franchi les limites de 
leur province natale. Leur admiration d'ailleurs ne serait point toujours 
ratifiée par notre goût actuel; car ils s'extasient parfois devant des 
œuvres médiocres et ils ferment les yeux devant des beautés artistiques 
qui nous paraissent maintenant incontestables. Nous voyons une preuve 
de cette défectuosité du goût dans le dicton populaire , déjà répanda 
au XVII" siècle » lequel prétend que pour avoir une cathédrale parfaite 
il faudrait réunir en un seul monument le portail de Reims , la nef 
d'Amiens y le chœur de Beauvais et le clocher de Chartres. On De 
remarquait point que cet assemblage de parties disparates ne pourrait 
produire qu'un ensemble sans unité et sans liarmonie. Ce proverbe» 
d'ailleurs 9 variait suivant les provinces qui réclamaient chacune une 
place pour tel de leurs monuments privilégiés. Il est même certaias 
écrivains qui modifiaient entièrement le dicton au profit de leur 
province natale. C'est ainsi que Jehan Molinet prétendait que <c pour 
avoir une église parfaite il faudroit la nef de Notre-Dame d'Arras, 
le chœur de Notre-Dame de Cambrai y la croisée de Notre-Dame de 
Yalenciennes et le dôme et le clocher de Notre-Dame d'Anvers (0. i» 

Quelle que soit l'imperfection du goût dans les jugements favorables 
au moyen-âge, nous sommes heureux de pouvoir en citer quelques-uns 
plus ou moins explicites. Faisons renmrquer toutefois que nous ne 

* Voyez le Naméro de Juillet , page 198. 

(l) Abrégé des c/ironiques de Jehan Molinet par Simgr Leboucq , manuscrit cité par 
M. Lb Glat^ Recherches sur Véglise métropolitaine de Cambrai, in-i», i8S5, p« ix. 



L* ARCHITECTURE DU MOTEN-AGB, ETC. 599 

prétendons pa9 établir une rigueur mathématique dans la division 
de nos catégories et que plusieurs des écrivains que nous allons citer 
auraient peut*ètre pu figurer dans le chapitre précédent. 

Frismin, président au bureau des finances de Paris , préférait de 
beaucoup , comme Laugier , Notre-Dame de Paris et la Sainte-Chapelle 
à Saint-Snlpice : « Voilà » dit-il» en parlant des deux premiers monu-^ 
ments, ce que j*appelle de la bonne architecture , et sur l'idée que je 
vous en trace, il vous est aisé de juger des ouvrages de la même espèce. 
Mais pour juger de la mauvaise architecture, prenez pour exemple 
Sa'mt-Eustache et Saint*Sulpice... Je m'aperçois que je déclame contre 
ces architectes. Je m*arrète ; mon dessein n'est pas de faire leur procès , 
ils ne sont plus, mais de montrer combien ils sont éloignés du mérite 
des architectes qui ont bâti la Sainte-Chapelle et l'église de Notre- 
Dame (i). i> 

Moléon, dans ses Voyages liturgiques, apprécie la beauté des églises 
gothiques qu'il visite. Il dit que Saint-Ândré-le-Bas, à Vienne, « est 
d'une bonne architecture W; y> que Sainl-Gatien , de Tours, «c n*a rien 
du tout de grossier W; » que la cathédrale d'Orléans «est travaillée 
fort délicatement W; que Notre-Dame de Paris a est la plus grande 
et la plus magnifique de toutes les cathédrales qu'il a vues (^); )» «que 
le portail gothique de Reims est le plus estimé de France (6). » 

ïi'abbé Lebœuf, qu'on peut considérer comme le père de l'archéologie 
religieuse étudiait les monuments du moyen-âge avec une grande 
prédilection. Il se proposait même de publier un ouvrage sur les 
caractères architectoniques de chaque siècle. L'auteur de son éloge 
funèbre s'exprime en ces. termes dans Y Histoire de VÂcadémie des. 
Inscriptions et BeUes^Leitres (1760) :<kI1 démêlait du premier coup 
d'oeil les caractères de chaque siècle. A l'inspection d'i\n bâtiment 
il pouvait dire, quelquefois à vingt années près, dans quel temps il 
avait été construit. Les arches , les chapiteaux , les moulures partaient 
à ses yeux la date de leur bâtisse. Beaucoup de grands édifices ont été 
l'ouvrage de plusieurs siècles , un plus grand nombre ont été réparés en 
des siècles différents; il décomposait un même bâtiment avec une 

(1) Mémoires criHquessur V architecture , Paris , 1702 , in-ia , p. 39. 
(S) Voyages Hhtrgiqttes de France, Paris ^ 1718^ in-8«, p. 5. On sait «pe Moléon est 1« 
p9eQdt)irpne qu*a pris Lebrun-Desmaret pour publier cet onvra^. 

(8) md., p. 114. 
(4) Ibid., p. fW. 

(9) Ibid,, p. »4S. 
(C) md., p. 17€. 



400 ^ARCHITECTURE DU MOYEN-AGE 

facilite singulière; il fixait Tâge des diverses parties, et ses décisions 
étaient presque toujours fondées sur des preuves indubitables. » 

Dans ses Mémoires sur V histoire ecclésiastique éCAuxerre , il dit que 
la cathédrale de cette ville fut coulinuée au xiu* siècle a dans un 
goût qui fut trouvé d'une grande délicatesse » et il se plaint que 
justice ne soit pas rendue à cette église par le Dictionnaire de la 
Martinièrc (0. 

Les Bénédictins n'étaient pas moins familiers avec Thistoire du 
moyen-âge que le savant abbé Licbœuf; ils ne pouvaient point en 
mépriser le génie et les œuvres. Les auteurs de \ Histoire littéraire 
parlent en termes convenables des beaux-arts du xiii* siècle ; ils n'en 
apprécient pas sans doute tout le mérite; mais ils ne le dénigrent 
point. Us reconnaissent comme « beaux vaisseaux d'architecture » les 
cathédrales de Laon et du Mans, les églises de Gluny , de Saint-Remy 
de Reims, de Prémontré , de Saint-Denis , etc. W. 

Les deux Bénédictins, auteurs du Voyage littéraire ^ s'occupent sans 
doute beaucoup plus des archives, des trésors et des bibliothèques 
des églises que des églises elles-mêmes; mais de temps à autre, 
pourtant, ils témoignent leur admiration pour divers monuments, 
entr'au très pour les cathédrales de Metz P), de Bourges (*) , d' Auxerre W, 
de Strasbourg (g). Ils aecordent urie prédilection particulière à la 
cathédrale d'Amiens : <!c C'est jun chef-d'œuvre accompli; on ne peut 
en voir de plus parfait et de plus beau et, dans tout le royaume, il 
n'y en a aucune qui lui puisse disputer 0): » Us déplorent la ruine de 
l'église abbatiale de Charroux : «On ne peut voir, s'écrient-ils, les 
ruines d'un si bel édifice et la négligence qu'on met à conserver ce 
qui en reste, sans être touché d'une vive douleur W. » 

(1) Mémoires concernant rhist. eccL cTAuxerre , Paris , 1743 , in-4« , 1. 1, p. 839. 
12) Hist, litt. de la France , Paris , 1750 , in-**» , t. ix , p. 2«0. - 

(3) Voyage littéraire de deux Bénédictins, Paris, 1717, ia-4o, n« partie, p. 110. 

(4) Ib.y 1" partie^ p. 16. 

(5) /ô.,p. 24. 

(6) Ib., p. 55. 

(7) /(^., ii« partie, p. 145. 

(8) Ib.y ii« partie, p. 17L. En ce qui coacerne la décoration des églises, les Bénédictios 
partagent .les idées de leur temps. Dom Ghasteliin apprécie en ces termes les prétendus 
embellissements opérés à Saiut-Remi , dj Reims, dé 1755 à 1757 : «Afin de donner à cette 
grande basilique un air de magnificence et de majesté qu'elle n'avait pas ^ les religieux, 
poussés par un zèle ardent pour la décoration du temple du Seigneur, non contents d^avoir 
fait mettre toutes les vitres en verre 6/anc, quelques années auparavant, entreprirent de 
]a faire rcbhnchir. depuis h haut jusqu'en bas, de façon qu'elle parait toute neuve. » 



JUGÉE PAR LfiS tXftIVAtNS DES 1>EUX DERNIERS SIÈCLES. 401 

On voit q-ue ce n'^t poïirt seulement ûtt xix« siède que l'on a 
comeoéncé à déplorer les aètes de A^ndalisclie.. H n'y eut que trop de 
sujetîs à ces règréls après k grùttde Révolution. La Harpe les formula 
dans un discours prononcé au lycée, en 1797, «ur Tétat des lettres 
en Euï6pc. a Jetez les yeux d'un bout de la France à l'autre, disail-il, 
et demanifcz ce qu'est devenue cette prodigieuse quantité de monu- 
mei^ts de toute espèce, non -seulement sactés pour là religion des 
peuples, mais riches et précieux pour fes arts, pour les antiquités, 
jpour la gl<^re et l'ornement d'un grand empire. Ils oe sont plus et 
il faut dès èiècles pour les remplércer. » 

Les écrivains qui soht le plu^ disposés à reùdre justice à Tarchi- 
lécturc gothique sont ceux qui font l'histoire spéciale d'utie ville ou 
la monographie d'un monument. Ils ont été forcés, par la nature de 
leurs travaux, de regarder attentivement les édifices dont ils parlent, 
et leurs impressions favorables ont pris souvent le dessus sut les 
préjugés dominants. C'est -à cette catégorie qu'appartiennent les 
témoignages que nous allons consigtier. 

Un historien de l'Ativergne, ftabani-Beauregard , qui prend soin 
de foire remarquer que Notre-ï)ame-dû-Port , à Clef mont, a été cons- 
toruitc «avant l'époque où le^ Suédois nous ont communiqué la cons- 
truction connue sous le nom d'architecture gothique, » Rabani 
considère la cathédrale de Clermont comme un des beaux monuments 
de ce style : « elle brille par la hardiesse, Vèlégance et la légèreté. 
Les ornements en sont découpés avec une finesse surprenante <^). » 

Pierre Bonfons qualifie d'admirable la Sainte-Chapelle du triais 
e